Louis XVIII et Napoleon
cule, j^ai composé plusieurs autres Dialogues que j'abandonne aux périls de la publication. Maintenant que tant d'auteurs affichent la prétention d'être neufs, mon livre p^raitra^ bien vieux , puisqu'il reproduit un genre de composition renouvelé des Grecs. Heureusement 5 comme la si bien dit un de ces auteurs dont les décisions sont des oracles : Tous les genres sont bons y hors le genre ennuyeux. C'est appuyé de ce précepte que je suis entré dans la carrière. De nos jours, où la liberté de la presse s'est établie dans nos institutions 5 en même temps que dans nos mœurs ;, il peut être piquant d'ap-
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pliqaer cette même liberté à des personnages ayant vécu à d autres époques et sous des régimes différens. Si les vivans doivent aux morts la vérité, à plus forte raison les morts se la doivent-ils entre eux; ils n'ont rien à craindre ni à espérer les uns des autres. Aussi , dans mon ouvrage, la franchise de leurs discours est sans réserve. Les uns disent ce qu'ils ont fait , les autres ce qu'ils auraient dû faire, certains ce qu'ils ont pensé^ tous ce qu'ils pensent de nous , d'après les nouvelles qu'ils reçoivent de notre monde.
C'est ainsi que Pascal combat encore contre les jésuites , puisque ceux-ci , que l'on croyait frappés à mort, renaissent
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de leur cendre, et occupent de nouveau la scène. Il a donc fallu qu'il examinât derechef celte vieille question , que les faits semblaient avoir tranchée. Tant il est vrai que les évënemens , comme les modes , passent , mais ne meurent pas : ils ont des retours infaillibles marques dans Tavenir.
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Enfin nous nous rencontrons : jadis nous ne conversions que par des manifestes ; eau-» sons maintenant sans amertume ^ car ici nos querelles n'ont plus d'objet. C'est le grand bienfait de la mort de tout finir et de tout accorder^ en confondant amis et ennemis dans un commun rendez-vous. Je suis tenté de m'en féliciter aujourd'hui.
LOUIS
Je ne m'en plains pas non plus, ayant eu souvent le désir de voir de près un homme
que j'étais forcé craclmirer ^ quoi qu'il m'en coûtât. L'heure est venue de nous apprécier ^e sang^-froid^ et de discuter notre renommée^ puisque nous sommes arrivés à ce but par des chemins différens. Fixés en tête de ranges opposés y nos noms ne seront plus séparés désormais^ ils se combattront jusqu'au jour du triomphe y qui doit proclamer leur place dans l'avenir. Cherchons à deviner d'avance ce qu'il tient en réserve à chacun de nous.
^APOLEO^^
Déjà vous avez le succès ^ et par lui ^ le peuple des écrivains , qui régente le peuple des esprits; mais j'en appelle à l'élite qui pcse les actions à leur poids ^ en dépit de la fortune. Annibal vaincu est resté l'égal de Scipion. .
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Oui y s'il s'agit de vous apprécier comme
grand capitaine : ce titre vous restera , malgré Leipsick et Waterloo^ mais vous avez aussi régné sur les peuples^ c'est là que je vous attends. En effet ^ les grands généraux sont
moins i^resq Lie les (grands princes^ caria science des combats n'exige que certaines (jualités.j celle de gouverner les embrasse toutes^ Ainsi doit se débattre notre cause.
Soit : eh bien ^ vous m'accordez d'àjjord ur. point que mes ennemis m'ont tant dispute'^ celui de savoir vaincre. Les uns en faisaient honneur à mes lieutenans^ les autres à l'impéritie de mes adversaires ^ quelques-uns à la perfidie; mais n'est-ce rien de savoir choisir ses instrumens ^ ou de profiter des fautes d'autrui? Quant à la perfidie^ si je l'employai , ce ne fut pas du moins sur le champ de bataille :. je n'en avais pas besoin.
LOUIS
Tant que vous avez vécu^ les envieux de vos succès ont clierché à les rabaisser^ pour vous rabaisser avec eux. Les uns vous calomniaient en haine de votre personne, du moins c'était par conviction • d'autres, à la solde du pouvoir quel qu'il soit, ont voulu nous açhe\cr
quaijcl vous étiez à terre. Cependant le grand jour de la postérité qui se lève pour vous, commence à tout remettre à sa place. Il vous restitue vos vertus guerrières, mais en vous dépouillant de certaines vertus d'emprunt, nées dans le Moniteur et les flatteries de vos courtisans. L'histoire, en vous accordant cette activité dévorante possédée jadis par le seul César, cette perspicacité pénétrant tout-à-coup le fond des choses, cette habileté si puissante pour s'emparer des hommes , les ranger suivant leurs facultés, les électriser par leurs vertus; enfin cette volonté de fer, qui rend tout faisable, excepté l'impossible ; l'histoire^ dis-je, vous parant de ces rares qualités, vous en déniera d'autres non moins précieuses : l'art de suivre un plan dans toutes ses parties, la patience qui sait attendre pour mieux recueillir , et la prévision semant à coup sûr actions et paroles pour en tirer des destinées toutes faites. Tel fut Auguste, faisant plus que gagner la foute puissance, l'enracinant dans sa maison.
\ous parlez d'Auguste ! Qu'ont de commun et les époques et les peuples? Ce que les guerres
civiles des Romains n'avaient pas fauché^ la corruption l'avait éteint. Bannie des mœui^, la liberté ne restait que la passion de quelques homnies encore plus philosophes que citoyens. En France^ au contraire^ les excès furent §i horribles^ qu'ils firent peur de la liberté ; mai$ la première surpiise passée^ elle rentra dans tous les cœurs ^ portant les (jcrmes d'une nouvelle anarchie. Il n'y avait qu'un moment, je le saisis : la France fut à moi. Au lieu de se rallier à mon sort l'Europe voulut le combattre ; je campai devant elle.
LOUIS
Mais cette position , qui l'avait créée ? Vous , à peine armé du pouvoir , vous avez voulu g;arro ter le génie des peuples j vous avez voulu dompter leurs mœurs , comme conquérir leurs territoires. Il vous a manqué l'intelligence entière de votre temps. La révolution , sortie vivante à^?, masses et de la progression des idées , ne vous parut qu'un choc de partis : son esprit vous échappa. Aussi^ satisfait de l'avoir réconciliée avec l'ordre ;, vous crûtes pouvoir la séparer de la liberté. Mais,
détournée à votre profit, sa force matérielle s'usa dans vos mains. A vos yeux^ le bien et le mal^ dépouillés de moralité^ allaient se confondre dans un seul sentiment^ Tintérêt. Telle était la clef de votre système^ sorte d'arithmétique sociale. Elevée dans les camps, la société, pour vous, n'était qu'un régiment dont vous étiez appelé à régler seul le commandement. C'est qu'il entrait dans votre nature de tout matérialiser, pour tout embrasser d'un coup-d'œil et tout mener d'un mot. Vous auriez voulu caserner le génie , la science , l'industrie, ne concevant pour ainsi dire le mouvement du corpa qu'au son des tambours , et le mouvement de l'esprit que par des rëglemens. Telle fut l'erreur de votre ambition, qui, impuissante à s'élever jusqu'à l'universalité , voulut la resserrer dans l'uniformité , espérant ain^i traîner le monde au char d'un seul homme. Enfin vous avez refusé le temps à toutes vos créations , vous n'avez jamais su l'attendre^ pour avoir trop vécu dans le présent, vous avez tari votre avenir.
^APOLEON.
C'est qu'il est des âmes qui ne peuvent se reposer dans raccomplissementde leurs désirs : ces désirs sont des passions que le succès attise au lieu de les calmer. Toutefois , c'est à tort qu'on m'accuse de n'avoir vu dansThomme qu'un automate^ et dans la société qu'une machine. Au conseil , j'obtenais la conviction par le raisonnement^ dans les camps , j'enflammais le courag^e par l'éloquence. N^étaitce pas rendre hommage à la suprématie dfe l'esprit? Seulement je lui fis une part assezlarge pour créer l'héroïsme, pas assez pour déranger l'ordre. Par-là j'eus pour soldats des héros y pour lieutenans de grands capitaines, qui servirent ma fortune sans la commander,, ma gloire sans l'obscurcir. Qu'est-ce enfin que le génie, la science du calcul, jointe à l'élan dans l'action : ces deux conditions , je les ai l'emplies,* que peut-on exiger déplus?
LOUIS
Le génie dans un prince se compose encore d'une haute raison , qui sait coordomicr ses
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actes et en mesurer rigoureusemeiil les conséquences. Dépassée par vos autres qualités , votre raison était en arrière de votre destinée. De-là des fautes et des contradictions qui ont fait de vous un héros brillant plutôt qu'un grand monarque. Asiatique par instinct, Européen par naissance, on vous vit sans ces^e ballotté entre deux systèmes inconciliables : à l'Europe vous empruntiez ses ressources pour en composer votre gloire; à l'Orient, sa servilité, pour en cimenter votre pouvoir. Qu'en advint-il? Qu'en couvrant tout de votre nom , et les triomphes du champ de bataille, et l^ science du législateur, et l'habileté dans les détails, vous tarissiez autour de vous l'intelligence, et rapetissiez les talens ; aussi, où vous ne combattiez pas, on cessa de vaincre ; d'ordonner, où vous ne présidiez pas : cet égoïsme de gloire portait en lui son châtiment; il a créé vos défaites.
Sans doute j'ai failli sur plus d'un point, puisque le sort s'est prononcé contre ma cause. Mais il faut examiner si ce résultat vient de
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mol seul. En eflet^ quelle que soit la puissance d'une âme forte ^ elle peut modifier non changer entièrement les idées de son siècle : c'est Fœuvre de Dieu ^ seulement elle les ploie ^ les accommode à ses projets. Voyons donc ce que j'ai fait. Enfant de la révolution^ j'ai su la dompter^ puis l'assouplir pour en faire sortir un ordre social plein de grandeur et d'éclat. Cachant son origine sous des lauriers , je l'ai naturalisée aux lieux témoins de ses ravages ; je l'ai fait germer dans des cœurs encore saignans de ses excès. Cette révolution^ je l'avais réconciliée avec la religion, les sciences , les lettres^ même avec la monarchie^ vaincue et poursuivie par elle jusqu'au bout de l'univers; et cela y en présence et à l'aide d'hommes qui l'avaient faite ou avaient sucé ses principes. Debout sur des débris^ j'en tirai ce qui manquait^ tout : la religion, les lois civiles , les institutions politiques. Enfin je créai l'opinion, et je sus la diriger à mon profit, pour régner par elle et avec elle , autant que par l'épée. J'en vins à bout chez un peuple si fier, si vif et si pénétrant; je l'enivrai durant quinze ans de mon nom et de mes exploits; je l'isolai du monde entier, en face de cette Albion, me
eonibattanl par ses armes, en même tejiips que parsesjouruaux. Ajoutez que j'imposais robéissance à: des hommes iia^^uère mes rivaux, et que le temps et la légitimité manquaient à mou pouvoir. Eh bien !^ je l'ai gardé quinze ans , et il n'a cédé qu'enseveli plutôt cjue vaincu sous l'Europe débordée contre lui.