‹ Louis XVIII et NapoleonChapitre 2 sur 13 · iS · texte numérisé non relu

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Et c'est là ce qui vous condamne. Qu'est-ce que créer sans conserver? Qu'est-ce qu'une dynastie qui ne compte qn'un seul homme : Des conquêtes qu'il faut rendre? Des institutions détruites presq n'a uss-i tôt qu'élevées? Voilà votre histoire, celle d'un aventurier héroïque, non d'un vrai grand homme. Pourquoi coudre ensemble des systèmes opposés, au lieu d'en fonder un, Tceuvre de votre- génie. Empereur comme Charlemagne, vous menaciez à ce titre tous les potentats ; de-là des guerres interminables.. Votre noblesse, féodale de nom , sans privilèges politiques, sans racine dans le passé, ne pouvait rien pour vous ni pour elle^ elle n'avait point de place dans l'Etat, et, née dans les camps, qiie devait*-elle être pour subsister ,

sinon ce qu'elle fut au moyen ù^e? Alors quel héritage pour vos successeurs ! quel avenir pour les peuples ! Votre conscription fauchant et mêlant tous les rangs^ brisait jusqu'aux barrières qui séparent le palais de la chaumière, inoculant aux masses la liberté sous les livrées de resclavag^e. Infusée dans votre cour^ vos tribunaux^ votre administration^ cette démocratie des camps rong^eait de la base au faîte votre édifice gi(jantesque ; courbée sous le sabre, elle croissait en silence, et se leva soudain au premier cri de liberté, toute prête à se passer de vous, et à s'arranger avec ma Charte, qui a brisé votre trône à jamais.

Je le répète : ce fut la faute de rëpoque et îion la mienne ; j'étais condamné à me servir des matériaux qui se rencontraient sous ma main . Peut-être il eût été plus sage , régnant par la grâce du peuple , de lui tailler sa part, et de gouverner avec lui ; par-là je le liais à son choix. Mais, habitué à commander à des soldats, comment me résoudre à discuter, à caresser des doctrines et des idées , qui ne

partaient pas de moi? Je pouvais tout supporter, hors d'abaisser et de partag^er mon pouvoir ; c'eût été sortir de moi-même, ou plutôt de mon génie. Voyez Sylla, dictateur, étouffant dans le sang de ses intimps la plus légère contradiction ; dépouillé des faisceaux , il écoute sans se plaindre des insultes et des menaces : tel je fus , tel je devais être.

LOUIS

Que n'évitiez-vous du moins de mettre aux prises vos actions avec vos paroles, les forçant ainsi de s'entre-détruire. En protégeant les lettres, en payant des littérateurs pour attacher'le public à des discussions littéraires, vous détruisiez sans le vouloir l'œuvre de votre despotisme, vous y jetiez l'esprit d'examen qui devait le dévorer. Qu'espériez-vous ? Commander à la pensée comme à des soldats? Erreur! Il faut la tuer dans son germe, ou la souffrira ses côtés. Omar l'avait senti, loi^qu'il brûla les livres d'Alexandrie; Omar était un barbare, mais ce barbare raisonnait juste. D'ailleurs , si dans les temps anciens on pouvait se contredire sans danger, il n'en est

pi lis ainsi de nos jours ^ où toutes les oreilles entendent, tous les esprits discutent. Jadis les paroles mouraient aux limites de la place publique, maintenant elles ont le monde pour écbo. Enfin vous avez gardé le principe, san* étouffer la conséquence; elle a précipité votre chute.

ÎSAPOLÉOX.

.Fai .-^enti cette contradiction , j'ai du la subir; elle se liait à ma position. C'est d'ailleurs pour les âmes fortes un besoin de cheminer loin de la foule , et de l'entraîner après soi. Oui, j'ai voulu faire marcher l'esclavage sous l'enseigne de la liberté ; ne pouvant les Unir, du moins je les ai forcés de servir ensemble. Qui fit jamais plus? Maintenant que plongeant dans ma vie entière , on en détache chaque année, jusqu'à chaque heure, qu'^ Verra-t-on? Des jours sans repos, des nuits sans sommeil, doublant mes facultés loin de les abattre. Général presqu'aussitôt que soldat, je commandai sans l'avoir appris, je triomphai comme en courant. Avec des ruines, j'édifiai un empire immense^ si bien cimenté,

si bien ordonné , qu'au p^este^ à la parole du chef^ tout s'ébranlait, agissait, obéissait tel qu'un seul homme. Du haut de mon génie, j'imprimai, en me jouant, la vie à ce grand corps. Régis par une jurisprudence empruntée à la sagesse des âges, les peuples de l'Europe, formant sous mon sceptre une même famille, s'accordaient à reconnaître, à invoquer les mêmes droits. Les barrières du temps et de l'espace qui les divisaient depuis des siècles étaient abaissées, et bientôt une seule langue, celle des vainqueurs, compagne de leurs drapeaux, aurait servi à tous les besoins, dicté tous les livres, représenté tous les intérêts. L'univers eût pensé et parlé en Français. Cette main, armée de l'épée, édifiait aussi des forteresses, creusait des canaux, nivelait les Alpes , gravait son nom au front des pyramides, élevait des portiques, créait des musées. Mais cette impulsion sortait de mon caractère : c'est le secret de ma force . Par lui j'attirai les talens , j'enrôlai les vices, je professai les vertus, en les fondant pour l'accroître dans ma fortune ; par lui, j'ai pu ce que j'ai voulu, pour avoir voulu toujours. En vain le temps, plus encore que la victoii'e, m'ont manqué ; si mon œuvre

^7 a été brisée^ ses restes sont debout ^ ils attestent sa grandeur. Des barbares ont foulé jadis aux pieds ceux de Rome et de la Grèce ; le jour n'est-il pas venu où ils les ont relevés pour les adorer. Même destinée m'attend. Je me réfugie dans l'avenir, j'y paraîtrai dans ma hauteur/ il me restituera mes trophées.

LOUIS

Vain espoir , qui vous échappera comme le reste ; vous en appelez à Rome, elle devait revivre en vous, mais ce colosse a pesé sur le monde, et quel en fut le résultat ? L'homme , arrêté dans sa force et son intelligence, rétrograda vers son berceau. Privé de mouvement, il s'engourdit , n^'osant penser ni agir d'après lui, il s'éteignit par degrés dans sa bassesse. Toutefois avant cette époque, le genre humain libre avait produit. Ce sont là les débris qui commandent encore l'admiration et inspirent le respect. Mais vous qui n'avez fait que passer , que semer au hasard , que restera-t-il de vous? Des forteresses bâties pour l'ennemi , des chemins inutiles à la France, 'des conquêtes perdues, des monu-

mens projetés ou à peine commencés, et qui , s'ils s'élèvent, échapperont à votre gloire; ce Louvre enfin, accru de vos travaux, ne saurait vous rester : il ne parle que de mes ancêtres. Monarque, quel rang vous restera? Placé entre le géant de la révolution, ébranlant l'Europe dans ses vieux fondemens, et l'ère de ma restauration dotant les peuples d'un nouvel avenir, je vous vois comme éloufle entre ces deux grands souvenirs. Enfant de la révolution , vous avez répudié son héritage , et cet héritage, je l'ai accueilli puis adopté dans ce qu'il contient de glorieux et d'utile pour le bonheur commun. Né avec des sentimens transmis jusqu'à moi depuis quatorze siècles, j'ai su les écarter pour entrer dans les idées et les besoins de mon temps y ce fut mon égide contre vous, ce sera mon plus benu titre. De moi seul date la liberté légale , et par elle tous les esprits, d'un bout du monde à l'autre, s'étendent, s'éclairent, se soutiennent. Exilé des combats, je n'ai point de faits d'armes à rappeler , je leur oppose les bienfaits qui naissent et naîtront de moi : ils illumineront ma mémoire. La vôtre , s'enfonçant dans l'océan des âges j, pâlira comme

vos victoires déchues de leurs résultats. Vous ne fûtes grand que dans la fortune ; vaincu ; au lieu de disparaître comme Romulus dans la tempête^ vous avez voulu vivre pour expirer lentement, torturé à coups d'épingles par un geôlier. Enfin votre dernier soupir ne fut pas même entendu dans cette Europe , naguère pleine de vous seul ; elle ne s'aperçut pas que vous lui manquiez ; elle avait cessé de vous craindre , par-là de songer à vous. Rapprochons notre destinée : placé sur les marches du trône, je n'y montai qu'en passant par l'exil; né soldat, vous avez. passé par le trône pour finir par l'exil. Partis de deux points opposés, nous nous sommes heurtés dans la même carrière, l'un armé d'un principe, l'autre de l'épée. Vous avez succombé. Telle devait être l'issue de la lutte qui sera confirmée par la postérité.

Adieu : j'aperçois d'ici l'un de mes compagnons d'armes. Il arrive parmi nous ; \e vais le recevoir : nous reprendrons cet entretien .

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Doucement : vous avez pensé me renverser^, il faut des égards. ^-'^ - "'' ^^' ^''

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Pure habitude : n'ai-je pas fait fortune jadis en ne respectant rien ? De mon temps^ chacun s'en accommodait^ et moi mieux que personne. D'ailleurs, en fait déplaces, il ne s'agit que d'occuper, la manière n'y fait rien. j/

SOCRATE

Des places^ y songez-vous? Ici^, il ne s'agit que de convenances et de raison.

^# l'angely. I

La raison... plaisante chose! Qui s'avise d'y croire? Et qui êtes-vous pour en parler?

SOCRATE

Un de ses martyrs. Je m'appelle Socrate, citoyen d'Athènes , fils de Sophronisquc. J'étais sculpteur de mon métier j je le quittai pour la philosophie j qui me rapporta cent injures pour un éloge, cent calomnies pour un peu de renommée, et une fin prématurée pour un jour de gloire. Mais je me loue de mes ennemis et jebénis leur injustice; eîlem'a valu des statues, et le premier rang parmi les sages de mon pays, i^^^ ; aboiidcd diuH aiiOfidD ^gqmiKr noiaM *: aoh Jnnlooq<49T oa ns .onnog'iDq ^up i-iDaini i- ^ ^ j» \ Jinbofnuioooc na «

ois^d 'îWe Tëtfaèts i'àiÛ ^ ri'iW \^\{ÀYnqu&fè fe?è vécu qu'avec des fous. Fous de qualité /fous

roluriers^ fous guerriers^ fous de places, fous d'honneurs , fous savans, j'en ai connu de toutes les espèces. Je fus d'ailleurs à bonne école, à celle de la fronde, où je profitai beaucoup ,• car j'étais fou volontaire , les autres Tétaient sans le vouloir. Ils extravaguaient, se croyant sages ; moi^ j'étais sage avec l'air fou^ plaçant mes folies à gros intérêts, et vivant fort bien du revenu.

nii')5 SOCRATE.

li Je vois que vous appartenez à ce drôle de peuple de France dont on m'a tant parlé j celui d'Athènes m'a beaucoup aidé à le comprendre. Quel air de famille ! Il me fait trembler pour la raison de vos compatriotes ! Quant à vous, laissez là votre ancien rôle, et essayez d'un peu de raison ; il est bien temps, f .^urv

'■•' "■'-^^'Is'angely.

Nbtl^'^^uerre, guerre éternelle à la raison! La raison est non seulement une langue morte pour la multitude, elle blesse encore ceux qui la comprennent. Parlez-moi d'amuser les

Iioinmes y voilà qui les attache et les mené à la reconnaissance; ou bien essayez de les tromper^ les dupes feront foule. Philosophons un moment^ j'y consens, cela désennuie. Qu'estce que la raison , disons mieux, la morale ? Une chaîne de devoirs liés entre eux par des affections. Les devoirs, ceux qui les suivent s'en lassent vite, beaucoup ne s'y soumettent jamais, et tous s'en plaignent. Quant aux affections, elles durent, comme l'appétit, autant que la faim. Exemple : l'amour conjugal; il meurt presque en naissant lorsqu'il naît, n'engendre qiieFennui, et ne sert bien qu'une vertu, la patience. S'agit-il de captiver l'admiration au nom du génie, c'est pire encore. De mon temps, les poètes rimaient dans les greniers et ne vivaient que de dédicaces, c'est-à-dire qu'ils mouraient de faim : autant en faisaient les savans. Pour les philosophes, s'ils parlaient haut, ou s'ils écrivaient, on les pendait à Paris, on les brûlait en Espagne. Enfin, jeunes, les femmes sont toutes-puissantes ; vous en savez quelque chose , et pourquoi ? C'est qu'à défaut de raison, elles ont la beauté , et que celle-ci mène l'autre à la baguette. Auprès d'un prince, d'ailleurs fort héroïc[ue et fort spirituel^ j'^i -g^^wé dq

bonnes rentes avec des folies^ tandis fjue vous n'aviez pas même de quoi donner un coq étique à votre Esculape ; moi j'aurais pu lui bâtir un temple. Amuser les hommes en vous amusant d'eux, voilà l'essentiel etle profitable. Au reste ^ si je le prends haut avec vous, j'étais riche , j'en ai le droit : c'était le premier de tous à Athènes comme à Paris. Puis, à vendre les beaux discours que les Xénophon et les Platon vous ont prêtés, en les amplifiant, ils vous vaudraient, au bout d'un siècle , moins d'écus qu'un quolibet ne m'a souvent rapporté dans un quart d'heure. Au lieu de vous fâcher, vous me devez des remercîmens , car, si je me suis prêté à raisonner avec vous, c'est que j'ai vécu à la cour, où la complaisance fait partie de la politesse.

SOCRATE

C'est un genre d'excès qu'on ne saurait vous reprocher ici j au reste, j'y tiens peu, mais encore une question. Vivant avec un héros, vous avez sans doute partagé ses périls comme vous partagiez ses plaisirs. Dites-moi donc où et quand vous avez combattu ? C'est le plus beau souvenir d'un citoyen.

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