HORTENSE-MANCINI
et
"Ml Muraîiiûir.
HORTENSE
Vous voilà débarrassée de vos grandeurs? Quel soulag^ement ^ après un esclavage si pénible , quoiqu'il fut doré !
Mï»e. DE MAINTENON.
Il est vrai que je mourais d'ennui à Versailles y parmi les pompes de la royauté; mais je n'aurais pu vivre ailleurs ; j'étais reine; c'est un rôle qu'on n'abdique pas aisément.
HORTENS?:. ' |f|r
Pourquoi pas? quand il pèse jusqu'à nous écraser. Que ne laissiez-vous votre royauté comme je laissai mon duché ? j'y gag^nai le repos y le plaisir ^ Tindépendance , en échange d'une fortune dont je ne jouissais pas , et d'un mari plus despote qu'un sultan , et plus capricieux qu'une maîtresse,
MAINTENON
Je ne tenais pas à la cour ^ mais à ma g^loire. Accoutumée dès l'enfance à ne pas écouter mon cœur j je ne suivais que mon esprit qui ne rêvait que d'être admiré. J'avais besoin de respect y de louange , non d'amour ou d'amitié : j'aimais ces deux sentimens , je n'en vivais pas.
HORTENSE
Je vous plains y ces deux là valent tous les autres. Ils ont fait ma joie dans l'exil , m'ont défendue de l'indigence et soutenue contre les
persécutions. Mais qu'on y prenne garde ^ les feindre ou les négliger , ne mène qu'à risquer de les perdre ou de les mal connaître. En ce cas on n'obtient qu'à proportion de ce qu'on donne.
M AIN TENON
Quand j'interroge mon cœur ^ je me blâme du marché que j'ai fait à ses dépens avec la fortune : si je rapproche nos destinées y je m'applaudis de mon choix. En effet ^ que vous ont valu la richesse , la beauté , la grandeur , séparées de l'esprit de conduite ? des privations de toute espèce^ le blâme du monde et la perte de votre rang ; c'était renoncer aux plus grands charmes de la vie des femmes , qui se compose de tout ce qui vous manquait.
HORTENSE
Erreur : ces biens que l'on nomme naissance et fortune, ne sont que conditionnels; il faut qu'ils entrent dans nos sentimens ; on ne les savoure qu'à ce prix. J'en fis l'épreuve, et lassée de souffrir, je rompis avec ces biens
qui me persécutaient. Eh î qu'ai-je perdu en me rendant libre ? la considération . Elle me Suivit à Londres ^ auprès de son roi qui se fit mon courtisan et me donna tous les siens. Quant au blâme du monde , je n'en souffrais pas : ceux qui ne connaissaient que mon mari , m'excusaient ; ceux qui me voyaient lui donnaient tort. Reste l'argent ^ auquel je ne son- [î^eais guère : mes amis y songeaient pour moi.
MAINTENON
Ainsi l'exil pour vous fut un bien ; et ce qui perd notre sexe , le scandale , n'a servi i^u'à donner plus de lustre à vos qualités au lieu de les ternir. Moi aussi j'ai passé par un ïiiariage mal assorti ; mais j'estimais mon mari si je ne pouvais faire plus. Je le dominais par ma raison et par le sacrifice que j'avais accompli , dont il me tenait compte. Séparés sur tout le reste ^ nous nous rejoignions par l'estime. Quant à son esprit , en désaccord avec mon goût^ je l'appréciais^ je ne le goûtais pas. C'est le beau temps de ma vie ; quoique semé de privations , il m'a laissé des regrets. J'étais cependant aux prises avec l'épreuve la
^9 plus difficile. Entourée d'hommes qui m'enivraient d'hommages ^ je compris que mes devoirs d'épouse devenaient sacrés à l'égard d'un mari qui ne pouvait ni se défendre y nî me défendre d'autrui. Je vainquis pour avoir voulu vaincre ^ et me créai dans l'opinion une place qui m'a soutenue contre l'infortune et poussée jusqu'au premier rang.
HORTENSE
Vous dites vrai , sans peut-être vous montrer tout-à-fait sincère. Vertueuse aux yeux du monde ^ une femme n'a-t-elle plus rien à se reprocher! Que de faiblesses cachées dans l'ombre qui^ dévoilées^ tacheraient sinon sa vertu y du moins sa pureté ! Puis , qui peut répondre de vaincre toujours? pourtant c'est à quoi vous étiez condamnée. Aussi ^ que de bonnes confidences la nuit a reçues^ quand vous partagiez le lit de Ninon ; et qu'on vous eût embarrassée dans votre gloire, si quelqu'un se fût avisé de les rappeler.
MAINTENON
Soit, car j'étais femme, et à ce titre possédée du démon delà coquetterie. J'ai pu sacrifier à ce penchant si vif et si puissant en nous ; mais j'ai su le renfermer dans les bornes les plus étroites. Chacun voulut me plaire ; nul n'osa se vanter de m'a voir plu. Sortie d'une jeunesse dont j'avais peu joui , j'entrai résignée dans l'âge mûr, et ce fut pour moi l'heure des conquêtes. Conservant les grâces, au défaut de l'éclat du bel âge, je touchais les sens et je flattais encore la vanité d'un amant. C'est ce qui me fraya les voies auprès d'un prince encore sensible , mais fatigué de la solitude de son cœur. Je m'en approchai doucement, sous le voile de l'amitié, et m'y établis sans bruit. Ma force était dans une raison adroite, calme sans froideur, ferme sans rudesse, aimable avec dignité, caressante avec mesure. Je subjuguai enfin le monarque le plus fier et le plus grand de l'Europe, et je régnai quoique sans diadème. Je vous l'ai dit, j'aimais la gloire^ elle a rempli mon âme; que s'il m'est échappé des plaintes contre mon sort, qu'en faut-il con-
clnre? rien, sinon que je n'avais pu combler entièrement sur le trône ce vide qui s'ouvre au dedans de nous et qui n'est jamais comblé. Oui^ l'orgueil a été ma passion favorite, ou plutôt mon unique passion, c'est, dit-on, le vice de Satan; mais s'il perd les âmes basses, il sauve les âmes d'élite , et si je lui dois mes défauts, je lui dois aussi mes plus belles vertus. C'est lui qui m'a défendue dans la pauvreté contre la bassesse ; dans la jeunesse , contre la séduction , et qui m'armant de force , de patience et de souplesse, m'a conduite à tout soumettre. Je ne fus pas heureuse, direz-vous; oui, si vous rapprochez ma destinée de celle de la foule; celle-ci possède le repos, la liberté, deux grands biens qui me fuyaient, mais j'étais dédommagée par d'autres jouissances si enivrantes, que son bonheur m'eût paru fade. Voilà le secret de ma vie expliqué par mon caractère , secret que les uns ont cherché vainement dans mes paroles , et les autres dans mes écrits.
HORTENSE
Vous n'avez pas encore repris l'habitude de la franchise. Ainsi qu'à la cour, vous cherchez
à vous parer de votre g^randeur pour cacher vos misères. Appelez-vous heureuses les années que vous avez consumées à soig^ner les enfans d'une rivale^ puis à combattre cette rivale par des moyens où se confondent la ruse et la trahison ? Et pourquoi ^ pour n'être enfin qu'une parvenue pour le public ^ une favorite pour les courtisans ; à Versailles ^ une reine sans titre, et une simple femme à Maintenon. Il y avait dans votre position quelque chose d'équivoque, qui a gâté votre fortune et mis en doute jusqu'à vos vertus. Pour moi, régnant sans faste, et non sans gloire, dans mon petit empire, je n'avais que des sujets dévoués : ils étaient tous mes amis. Je n'étais ni trompée , ni contrariée par des ministres ; ceux qui gouvernaient mes affaires en avaient seuls le poids , sans autre fruit que l'honneur de me servir et la joie d'un remercîment. Dans ma cour, je commandais d'un regard; je calmais par un sourire ; j'obtenais tout d'un mot; sans soucis et sans autres soins que de répondre à des hommages d'autant plus flatteurs qu'ils étaient désintéressés. J'eus pour courtisans le génie, la grandeur, l'esprit, les agrémens, qui se chargeaient chaque jour de
ma g^loire et de mes plaisirs. Enfin ^ je restai belle jusqu'à mon dernier soupir^ et ne laissai en mourant que des regrets sincères et de doux souvenirs. Femme, que désirer de plus, qu'une telle mort après une telle vie!... Et que m'opposez-vous? une jeunesse sans amour, un âge mur sans liberté, une vieillesse sans repos : toujours des chaînes.