PIERRE-LE-GRAND
ALEXANDRE
CAOTa.]Ellâ©IEÎ<
PIERRE
Eh bien! mon fils^ vous venez vous réunira nous, encore à la fleur de Tâge , après avoir accompli de glorieuses destinées. C'est ce que j'ai appris de cet Anglais qui s'est coupé la gorge pour ne pas survivre à sa défaite. Je ne puis l'en blâmer, moi qui fus près d'en faire autant sur les bords du Pruth , où j'échappai par la fermeté d'une femme et la stupidité d'un visir.
ALEXANDRE
Il est vrai que mon règne à vu s'accomplir de grandes choses. Je laisse la Russie en
lête et répouvantail de cette Europe qui savait à peine son nom il y a deux siècles. Mais ces succès vous appartiennent ^ le présent que vous aviez créé portait le germe de cet avenir. Et quel avenir ! Nos drapeaux flottant dans la cité de César et de Louis XIV;^ notre pavillon sur toutes les mers et presqu'aux portes de Constantinople. Voilà ce qu'a fait la Russie dans un quart de siècle. Dieu seul peut savoir où et quand elle s'arrêtera.
CASTLEREAGH
Je vous le dirai sans être un si grand prophète : la force n'a qu'un règne assez court ; il faut qu'elle compte avec les hommes qu'elle ne peut tous exterminer, avec les choses qui la subjuguent à son insu. Aujourd'hui les peuples ne périssent plus par des défaites. Il faut donc les asservir, c'est-à-dire obtenir leur obéissance par la crainte, par l'amour , ou par la persuasion. Le premier moyen paraît simple, mais tue souvent celui qui l'emploie^ le second ne convient qu'au lendemain des tempêtes politiques j reste le troisième, le plus difficile et cependant le seul durable en Europe. Aussi,
un autocrate se Ycrra-t-il , sous peu , forcé d'agir comme un roi de France ou d'Angleterre : le temps marche^ et marche \ite pour tout le mondes
ALEXANDRE
Je l'ai su trop tard , sur les bords du cercueil bù cette conviction m'a précipité. D'accord avec vous, Castlereagh , j'espérais mener l'Europe par une ligue de rois et mes peuples par une coalition de principes. Hélas ! que fallait-il faire ? I?lacé entre deux écueils , devaisje marclièr en avant ou rétrograder? Cherchant un point d'arrêt, je m'y cramponnai et me crus sauvé quand il m'échappa.
CÀSTLEilEAOH-
Noùs nous trompions l'un et Fâùtre ; je voulus aussi régner sur là vieille Angleterre, eu l'incorporant au' continent que j'espérais diriger par des notes diplomatiques et des intrigues de iGOur. Je n'oubliais qu'un point, l'opinion de mon pays ^ puissance suprême"^ invisible quoique toujours présente , elle veillait
et se déchaîna soutenue de ses droits et armée de ses journaux. Me harcelant sans relâche, elle flétrit mes doctrines, condamna mes actes, dévoila mes secrets, et, me perçantà jour, ligua contre moi tous les cœurs et tous les intérêts. Foudroyé de sa lumière, je vis Fabîme et ne m'y dérobai qu'en me réfugiant dans la mort.
ALEXANDRE
Tel est le fruit des principes absolus si commodes en apparence, si dangereux dans l'application. Jadis, en haine de la révolution française qu'il ne comprit pas mieux que les princes de son temps, mon père voulut détruire l'œuvre de la civilisation qui commençait à poindre dans son empire. Il révolta les cœurs, comprima les sentimens et ne réussit qu'à créer des complots. En montantsur le trône, je suivis d'abord une route opposée ; j'approchai de moi les hommes qu'il avait repoussés, je relevai les institutions qu'il avait abattues, et quand la révolution française , métamorphosée en monarchie , reprit sa course triomphante , après l'avoir combattue, je finis par me réconcilier avec elle et par admirer son héritier. Je me
laissai prendre à sa gloire , je crus à ses promesses, j'entrai dans ses projets et je partageai, en idée, avec lui le monde dont nous devions seuls commander les destinées. Je ne songeai pas que le succès devait nous rendre implacables ennemis ; car l'ambition dévore pour dévorer et ne se rassasie pas.
PIERRE
J'ai beaucoup entendu parler de cet homme et de sa fortune aventureuse qui le fit peser sur l'Europe. Mais pourquoi l'avoir laissé grandir et engloutir des royaumes dont la chute était plus qu'un avertissement, une certitude qu'il ne s'arrêterait pas dans une carrière où les limites s'étendent à mesure qu'on avance? Il y a dans cette conduite un défaut de prudence qui s'explique aussi peu qu'il s'excuse.
ALEXANDRE
Oui pour vous, non pour ceux qui ont as-* sisté à la révolution française où cet homme avait puisé sa force et ses ressources. Cette révolution débordait en lançant ses principes en
tête de ses bataillons ^ attaquant ainsi les princes par les peuples et les peuples par des idées. C'était une double guerre d^autant plus difficile à soutenir^ qu'engagée dans les esprits comme sur les champs de bataille, les triomphes du glaive ne décidaient rien. L'Angleterre seule résista , défendue par sa position et plus encore par ses libertés qui lui dévoilèrent ce que le reste du monde ignorait : les moyens, la marche, le but et le dénouement de ces saturnales de liberté. Enfin, abritée quoique placée près du foyer de l'incendie, elle en suivait jour par jour les progrès , et organisa ces résistances longtemps impuissantes contre un ennemi qu'on ne pouvait vaincre que par ses propres armes. Il fut terrassé sous l'effort commun des rois, mais lorsque marchant leur égal il était devenu leur maître.
CASTLEREAGH
Vous l'avouez : l'Angleterre a sauvé l'Europe* Elle a prodigué son or et son génie pendant vingt ans, convaincue, comme Napoléon, que la victoire appartient toujours au plus obstiné. D'ailleurs il s'agissait de son existence, atta-
cliée tout entière à ses institutions d'où émane sa puissance , et de ses richesses qui en sont la cause et le prix. Guerre, guerre, toujours guerre, telle fut notre politique envers un ennemi infatigable qu'il fallait harasser pour arriver à l'abattre. Et c'est faute de l'avoir imité que les rois d'Europe ont plus perdu avec lui par des trêves que par des batailles.
ALEXANDRE
Oui, mais comptez-vous pour rien le cri des masses foulées par la guerre ? Le peuple ne voit que ses maux présens ^ c'est temps perdu de lui prêcher l'avenir 3 il n'y croit pas et ne peut l'attendre. Puis la raison seule est impuissante à l'ébranler; s'il s'émeut, c'est par ses passions qu'une chanson fait soulever. Kotzebue nous a créé des armées par ses hymnes, et des héros par ses refrains. Quant au peuple anglais, il s'enrichissait de la guerre; il devait l'aimer, puisqu'il n'avait d'autre soin que de solder notre sang et d'applaudir à nos triom^ phes.
CASTLEREAGH
- ' Il est vrai; toutefois, le peuple an(>^lais ne ressemble qu'à lui- même. De tous les peuples Je plus instruit, il examine ce qu'il voit, pèse ce qu'on lui dit, et s'il se passionne, c'est à froid, de sortp qu'il a pour lui l'élan de Tenthousiasme et le calcul de la raison. Difficile à conduire parce qu'il faut le convaincre, ses affections sont plus durables , ses ressentimens plus profonds; et s'il me poursuivit de son inimitié, ce n'était pas, comme ailleurs, en haine du pouvoir , mais parce qu'il sentait que ce pouvoir s'égarait et faisait fausse route. Je le reconnus trop tard , et c'est peut-être le seul pays où un ministre pouvait ouvrir les yeux sur ses fautes et songer à s'en punir.
PIERRE
Je ne comprends rien à ces ménagemens et à ces flatteries pour la multitude. Privée de raison , ne faut-il pas qu'elle obéisse puisqu'elle est incapable de se conduire ? Comparez : Il a Mlu des siècles aux princes d'Europe pour
fonder leur puissance, créer des armées, des flottes, éveiller l'industrie et donner l'essor aux sciences et aux arts; en Russie, il n'a fallu qu'un règne et qu'un homme : moi. Je fus tout , prince, général , législateur et artiste. Je creusai des ports, je construisis des vaisseaux, bâtis des palais, fondai des académies, et je gagnai des batailles avec des soldats instruits, armés et commandés par moi ; enfin , je poliçai mon peuple et changeai jusqu'à ses mœurs. Croyez-le, le pouvoir fait seul les hommes ; il les manie, les pousse ou les retient : c'est de lui que sort la gloire et la honte des nations. Mais il a ses conditions hautes comme ses destinées ; il s'échappe d'une main débile et ne donne qu'à la force ce qu'il refuse à la faiblesse.
CASTLEREAGH
Vous avez semé et recueilli en vingt ans ce qui n'éclot que dans plusieurs siècles. Vus de loin, vos hauts faits et votre gloire éblouissent; vus de près, les premiers étonnent, l'autre fait frissonner. En mêlant la force à tout, vous avez tari l'avenir intellectuel de votre peuple : il
.sera [];ueiTier , peut-être rien déplus. Apprenez que le génie naît libre ; s'il germe dqns certaines âmes, il n'obéit qu'à sa propre loi, et ne parle qu'à son heure. Vou§ avez fondé des académies, qu'y trouye-t-on? Des conscrits au lieu d'artistes, des traducteurs pour des poètes, dçs copiste^pour des peintres, des joueurs d'instrumens pour des musiciens; ils restent à l'entrée de toute? les carrières sans jamais toucher le but. Au reste, tant que l'esclavage subsistera dans vos états, vous ne compterez en Europe que par vos armes. Votre illustre petit-fils l'avait senti ; il chercha à consolider votre ouvrage en le perfectionnant, piciis il s'est trompé comme moi.
ALEXANDRE
Si j'ai failli, il faut me plaindre plus que me blâmer; aujourd'hui que le mouvement des esprits, toujours en action, pousse sans cesse à des changemens qu'il faut deviner d'avance pour s'en arranger, le moment venu, ou pour se mettre en mesure de les étouffer. Il existe d'ailleurs une puissance nouvelle, au-dessus de toutes les autres ; infatigable dans sa marche, insaisissable dans ses effets, elle
se joue de qui la poursuit et frappe sans être aperçue. Truchement universel , lien des peuples, organe de la société , elle préside même aux conseils des rois et influence ses décisions. CWpar elle que la civilisation pénètre en peu d'années une génération qui se lève tout-à-coup, réclamant des droits et discutant Tobéissance. De-là vient que les autocrates se trouvent placés dans une position chaque jour plus périlleuse et sans exemple dans le passé. En effet, armés de la dictature, ils ne peuvent l'exercer qu'envers les faibles , et tremblent d'en faire usage à l'égard des hautes classes qui, européennes par les mœurs, républicaines par les opinions , commandent les armées , concentrent les richesses et semblent, comme le lion, menacer en obéisr sant. Jadis les rois d'Europe , pour affranchir leur couronna, s'allièrent aux masses, et, au nom de la liberté, les déchaînèrent contre les grands vassaux dont elles pulvérisèrent l'orgueil et la puissance. Voilà le but qu'il faut atteindre : mais où sont les moyens? D'un côté s'élève l'ayistocratie qui vend l'appui qu'elle prête au monarqucj dp l'autre végète un peuple esclave; pviis enfin apparaissent des soldats toujours
prêts à créer des droits à qui les sait enivrer à propos et les lier à sa fortune par le crime. Telle fut ma destinée , et telle sera long^-temps encore celle de mes successeurs. Au reste , effrayé par des révolutions dont le principe m'échappait, après avoir combattu en faveur des rois contre leurs tyrans , je m'armai en faveur des rois contre les peuples. Je fus Fâme de ce pacte fameux appelé la Sainte-Alliance, qui, plaçant )a relig^ion en face de la liberté, promettait à l'Europe un long repos,
CASTLEREAGH
La Sainte-Alliance fut une grande pensée qui n'a péché que par l'époque : je le reconnais maintenant. Les sociétés modernes ont des conditions d'existence qui n'admettent plus d'autre intervention que celle d'une raison universelle , formée de la libre discussion des intérêts et du frottement des esprits. En effet, comment élever des barrières contre la coalition de l'intelligence? Comment donner des entraves à qui n'a pas de corps? Cette coalition, d'abord silencieuse tant qu'elle est
^9 faible^ ne tarde pas à se recruter même au-delà des rners et des distances les plus éloignées ;, et déborde enfin sans qu'on puisse l'arrêter. Un peuple aujourd'hui ne vit plus renfermé dan§ ses frontières et dans ses idé^s^ il vit, avec le reste de l'univers, en communauté de principes qui se gravent dans tous les cœurs et s'introduisent tôt ou tard dans les gouvernemens. Vérité sociale que je n'ai méconnue que pour tomber devant elle. Je suis mort victime d'une erreur et chargé de la haine des miens ^ qui ont oublié mes services en présence de mes fautes. Toutefois j'avais conquis leur salut et celui de l'Europe par une résistance non moins héroïque que l'attaque. Mais le colosse abattu , mêlé avec les rois, je me crus roi de mon pays. Je m'enivrai de mon sort et je perdis de vue que l'Angleterre, liguée avec le continent, en est séparée par d'autres intérêts. Enfin les peu* pies s'étaient levés au cri de liberté : le pouvoir la proscrivit, craignant ou feignant de craindre qu'elle n'enfantât des tempêtes. Je pensai comme les rois, je m'enlaçai dans une politique continentale qui m'eût conduit à briser la charte démon pays. Mais, cachés dans le sein du temps, les faits jaillirent avec leurs
Go conséquences. J'y lus ma perte assez lot pour m'y résigner, trop tard pour en triompher.
ALEXANDRE
Pour moi, je fus dirigé par d'autres motifs qui m'entraînaient à mon insu. J'avais l'âme sensible et ouverte à toutes les impressions j de -là vint que j'aimai tour -à- tour l'esprit de conquête dans Napoléon : il m'éblouissait de sa gloire ; le génie des lettres dans Mme. Staël : elle m'enivra de son éloquence ; et la folie mystique dans M^^e. de Krudener, qui me subjugua par l'élan de sa foi. Tel me peignent mes actions : tantôt plein d'enthousiasme pour la liberté, tantôt armé de défiance contre sa fiëre indépendance, je sentais les idées généreuses par sympathie, et j e les repoussais par réflexion . J'enfermai mon peuple dans ses limites, j'étouffai la pensée par la censure , la civilisation par l'ignorance, et qu'ai-je recueilli? la triste certitude que j'amassais des tempêtes. Refoulés dans les cœurs , certains principes y germaient près d'en sortir et de me dévorer. Je connus le péril , je le vis grandir, et , hors d'é-
tat de l'attendre ou de le conjurer^ je suis mort sur le penchant de l'abîme y un moment avant d'y rouler. Qui l'eût dit, que mes funérailles seraient ensanglantées et trahiraient une faiblesse environnée delà force? J'ai mal jugé mon temps; il fallait ménager le présent et préparer sagement l'avenir. Cet avenir repose dans l'affranchissement de mes peuples enrichis par le commerce; les serfs, devenus citoyens, formeront la nation et combleront enfin le vide effrayant qui subsiste entre le prince et les sujets, vide qui n'est rempli que par des soldats. Au lieu de créer un tiers-état , je créai des colonies militaires, et, détachant de la couronne ses richesses et ses soutiens , j'en fis des esclaves armés. Ces esclaves n'ayant d'autre patrie qu'un camp, d'autre sentiment que la discipline , d'autre profit que la révolte, que seront-ils ? des prétoriens d'abord instrumens dociles, puis souverains à leur tour, quand ils sauront se compter.
CASTLEREAGH
Vous avez erré , sans doute ^ séduit par un air
de grandeur qui frappe dans cette conceplioit et en déguise le péril. Toutefois^ une belle part vous restera dans l'estime des hommes. Il est un temps où Terreur pourrait prendre le nom de fatalité, tant il est difficile d'y échapper. C'est quand^ mûris parles siècles les esprits sont préparés à ces grandes catastrophes qui renouvellent la face du monde comme par enchantement. Nous avons vécu à l'une de ces époques où tout change parce que tout doit changer. L'habileté seule ne suffit pas pour se diriger, le génie lui-même est quelquefois trop faible à régler un mouvement qui se précipite avec tant de violence. Il faut que les naufrages montrent les écueils et enseignent le port. Gouverner aujourd'hui n'est œuvré si difficile que parce que ses conditions sont l'accord de la force et de l'intelligence. Ces deux puissances, toujours rivales, ne peuvent vivre désunies ^ il y aurait danger pour l'Etat : s'appliquer à les concilier dans leurs prétentions, à se défendre de leurs excès, à les contenir sans despotisme, telle est la tâche iniposée désormais au commandement. Exposé à tous les regards, dépositaire d'intérêts qui le surveillent,, entouré de conseillers, il ne
peut ni se tromper long-temps, ni tromper autrui. Fondé sur la conviction, il appelle le talent, et le talent est seul assez fort pour tenir la première place. Au reste, maintenant dans le monde entier, les peuples sont solidaires; ils ne peuvent ni penser ni agir isolément, car ils se touchent et s'enlacent par les grands intérêts de la civilisation. Se rencontrent - ils adversaires sur les champs de bataille , ils ne sont plus ennemis comme ils le furent jadis. En un mot, ils se voient, s'entendent, se parlent malgré les distances et les idiomes. Sortis d'une souche commune, ils se communiquent les richesses de leur sol , ils se prêtent jusqu'à leurs idées, et rivalisent de bien-être et de prospérité intellectuelle. Voilà le monde au dix-neuviëme siècle qui n'est plus au temps où il était besoin d'un homme pour civiliser une contrée, façonner tout un peuple ; quelques livres font mieux et plus vite Le règne des idées s'est établi sur les ruines de l'ancienne société; il n'est plus permis de gouverner sans elles , et par-là d'agir par des vues trop restreintes , d'isoler les peuples au sein du mouvement. Il faut donc gouverner d'une manière relative pour les détails, d'une manière systématique-
ment générale pour rensemble. C'est le produitdela civilisation, ses avantages et sa garantie; un jour viendra , et ce jour n'est pas loin, que le monde en goûtera les fruits.
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SCIPION
Vous êtes bien heureuse qu'un vieux poète ait imaginé l'histoire de votre tapisserie : sans cela qui songerait à vous? Quant à-votre chasteté^ c'est, dit-on, une affaire presqu^aussi douteuse gue l'autre»
PENELOPE
Propos d'envieux : reine et délaissée, il me
fallait vaincre chaque jour ^ et quels ennemis ^ des amans î Je n'avais point de repos.
StiPION.
Même la nuit. Mais si vos doigts n'avaient point de relâche, que faisait votre esprit. A quoi rêvait-il? A rien, ou toujours à Ulysse. Ne rien penser , ou penser toujours la même chose y quel supplice ! Je n'y saurais songer sans ennui , et surtout je n'y saurais croire.
PÉNÉLOPE
Doucement, Scipion! vous oubliez qu'eiï attaquant la chasteté dans autrui, vous arrachez la plus belle page de votre histoire. Que ne vous a pas valu un effort de sagesse? Des .^éloffes et des victoires.
SCIPION ^^^''^ 31/p 9fSUt^JJJ<>i>
Oui, et quoique tant célébrée , ce fut peutêtre ma victoire la plus facile. Entre nous, je e,r:«'avais alors le temps de songer à mal.
PENELOPE
Pour moi ^ la gloire d'Ulysse , lès souvenirs
qu'il m'avait laissés^ occupaient tout mon cœur et lui suffisaient.
SCIPION
Bon pour le jour , quand vous représentiez Ja royauté; mais la nuit.
PENELOPE
Je me nourrissais d'espérances pour le lendemain .
sapiON.
C'est-à-dire que vous ajoutiez une fatigue à une autre pour vous remettre. Tenez, Ulysse est absent, point de prétendant qui nous gêne : parlons à cœur ouvert. Avouez-le : votre chasteté parait d'autant plus parfaite, qu'elle touche à la fiction; aussi vous vient-elle d\in poète. Quant aux historiens, grands éplu-
cheurs des faits ^ ils vous rapprochent beaucoup plus de rhumanité ; ils donnent le secret de votre patience ; et s'ils font plaindre quelqu'un^ ce n'est pas vous.
PÉNÉLOPE
Eh ! ne savez-vous pas que l'histoire n'est souvent que la fable de l'humanité. Puis vos historiens sont des hommes; comprennent-ils toute la délicatesse des femmes, sur certain chapitre. AUez^ ma réputation est faite , et je m'y tiens.
SCIPION
Que dirai-je de la mienne : là point de chicane : ne suis-je pas en droit delà croire mieux établie que la vôtre ?
PÉNÉLOPE
. b OTîiT" : ^f-x^r?:: ro7rT^
Voilà les hommes; ilsne veulent nous laisser
• irr;
aucun avantage; ils envient jusqu'à notre chasteté, faute d'y pouvoir atteindre. Aussi, A eus ont-ils fait cadeau de cette vcrtu^ qui au
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fond V0U3 embarrasse^ car, pour votre sexe^ la retenue en ce cas ressemble trop à de Timpuis^ sance. Quant aux femmes, quelle différenc^T^ Attaquées sans cesse, il leur faut se défendre,' et contre elles-mêmes et contre vous. Pour un '
i qu'elles laissent échapper, comptez le nom-» '
oui
bre des refus !
SCIPION
Qui ne prouvent rien, ou qui prouvent souvent tout le contraire de ce qu'ils disent. Sjf' fus pris comme les autres à mon début.
PÉNÉLOPE
N'allez pas vous en plaindre, on vous trompait à votre profit. Quoi qu'il en soit, puisqu'une gloire si haute vous reste , que vous importe de me laisser une si petite vertu?
SCIPION
C'est qu'à cet égard , nous en agissons comme vous le faites avec vos amans. Vous vous parez devant (2ux d'une défense qui ae vous^
7^ coûte que lorsque vous aimez. Les hommes veulent aussi paraître attacher du prix à des choses qui leur sont parfois indifférentes^ e^ même à charge; la vanité se glisse partout, jusque dans nos plaisirs : c'est elle qui me pousse à me comparer à vous.
PÉNÉLOPE
Quelle prétention pour un héros. Pour moi, mon juge était Ulysse; il a proclamé ma fidélité.
SCIPION
Belle caution que celle d'un mari. Le vôtre avait trop de prudence pour se fâcher en cas d'accident, et surtout trpp d'esprit pour s'avouer dupe tout haut.
PÉNÉLOPE
Je renonce à vous convaincre : vous auriez trop regret de l'être; toutefois mon nom est resté synonyme de la chasteté : il a pris rang dans la mémoire, et je m'y réfugie.
SCIPION
Soit : cependant ma gloire est impérissable et s'élève bien au-dessus de la vôtre.
PENELOPE
Qu'importe : moins éclatante, la mienne est aussi solide ; elle sert d'exemple à tout mon sexe, dont je suis proclamée l'honneur. D'ailleurs, la chasteté, vertu privée, s'élève quelquefois au rang d'une vertu politique. Telle fut la mienne, qui importait non plus seulepaent à ma famille', mais à mon peuple* et si un poète l'a célébrée , c'est qu'elle vivait, comme un culte, au cœur et à la pensée de tous. Ainsi, ma destinée est plus heureuse que la vôtre. Placée au premier rang parmi les femmes, je ne compte point d'égale, vous avez cent rivaux. Enfin, si votre sagesse fut louable, qu'y gagnez-vous? elle pèse si peu dans votre gloire. Avouez-le, Scipion, vous êtes vaincu et par une femme.
SCIPION»
Je vous cède, Pénélope : satisfait de la gloire des armes, je m'y renferme, et vous abandonne l'autre dont je n'ai que faire.
PENELOPE
Je n'en veux pas plus, et je renonce volontiers à vous disputer dans l'histoire la plus haute place. Ne faut-il pas que les femmes s'humilient toujours devant les hommes, et leur passent un petit air de supériorité; c'est ainsi que je m'y prenais à Ithaque avec mes
amans.
SCIPION
Voilà donc comme les femmes nous mènent, en nous laissant les honneurs du commandement ! Ah î si je pouvais revivre !
PENELOPE
Vous n'en seriez pas plus habile^ rhomme ne commande pas à son cœur : cela n'appartient qu'à nous.
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DIX-KÈXJVtÈME. ^ "P
Les siècles entre eux se rendent rarement justice : celui qui suit se plaint ou se moque d'ordinaire de son devancier. Ne ferez-vous pas exception , vous qui n'êtes que par moi : soyez équitable , ou du moins reconnaissant.
LE DIX-NEUVIEME SIÈCLE
* Juste, soit : quant à reconnaissant, à quoi bon? si je ne vous dois rien. Je viens, non de vous, mais seulement après vous : je prends mon tour , et voilà tout.
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE
C'est parler comme un fils d'Adam. Que gagnerez-vous à agir ainsi , sinon de légitimer l'ingratitude d'un autre : votre successeur me vengera.
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
J'y consens : chacun pour soi. Voyons d'abord ce que vous avez fait ; peu de bien , à ce qu'il me semble, et beaucoup de sottises.
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Peut-être êtes-vous presqu'aussi riche que moi sur ce dernier point, quoique bien jeune encore j il serait beau de prouver cela .
LE DIX-NEUVIEME SIECLE
Je VOUS mets au défi. J'aî pu d'abord me tromper par enthousiasme, au début de ma carrière; je nVvais pas encore ma raison. Depuis, devançant Texpérience, j'ai marche d'un pas hardi dans une voie nouvelle! j'y sème des bienfaits que recueille déjà l'humanité.
LE mX-HUITIÈME SIÈCLE.
Appelez-vous ainsi tant de constitutions mortes en naissant^ n'ayant valu à certains peuples que des garnisaires armés qui les ruinent par principes, et les garrotent par prévoyance. Ecartons les mots pour aller droit aux choses; celles-ci ne trompent jamais.
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Ne parlons pas de constitutions, l'avantage me resterait. Parmi les miennes, quelquesunes vivent et vivront ; les vôtres sont mortes pour ne plus renaître. Les miennes ne sont tachées que de quelques gouttes de sang; les
Si
vôtres en ruissellent. Enfin ^ je possède encore l'avenir pour racheter mes fautes^ ou g^rossir ma renommée par mes actions. Il en est une que je médite, certain de l'achever de mon vivant : c'est de concilier le pouvoir avec la liberté, qui ne sont point ennemis , quoique rivaux. J'ai scellé leur union par des traités, dont les uns déposés dans les archives du temps ne paraîtront qu'à leur tour, dont les autres ont déjà paru, emportant à leur suite l'industrie qui enrichit l'homme, et la gloire qui l'immortalise.
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE
J'avais conçu cette alliance, et je l'ai proclamée hautement. Quant à la liberté, née avec le monde, elle ne périra qu'avec lui. Elle eut toujours des persécuteurs, quelquefois assez forts pour l'enchaîner, toujours trop faibles pour l'étouffer. En Occident, échappée au joug romain, elle campa sur des ruines €t appartint à ceux qui l'avaient conquise par le fer. Depuis, attaquée sans relâche par le pouvoir ministériel, elle avait fini par disparaître sous le bon plaisir des ordonnances. ïl
^fallait Teh délivrer, et je Fai fait en France' en présence du pouvoir , tandis (ju'elle fjrandissait à Londres, attendant qu'elle put en sortir pour rallier ses partisans dans tout Tunivérs. D'ailleurs, cette liberté, qui jadis croissait inaperçue, a trouvé soudain des partisans et des échos d'un pôle à l'autre. Escortée des journaux dont je là dotai 3 elle a marqué chaque pas par des succès, et ne compte plus que par ses triomphes : ils sont désormais éternels;
lE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Oui, toutefois n'en fut-il pas de Vous comme desenfansqui font lebienetle malauhasard. Il est vrai, vos philosophes ont prêché la li}3erté^ maisfaute d'avoir étudié les ressorts des sociétés modernes, ils ont cru la saisir, les uns chez les sauvages qui ne sont pas encore des hommes, les autres chez les peuples anciens qu'ils croyaient libres, parce qu'ils vivaient en république. Ils ne soupçonnaient pas que la liberté était renfermée dans nos mœurs^ liée à nos intérêts, et qu'il fallait l'en tirer , au lieu de la demander à des peuplades abruties , à des institutions mortes depuis des siècles ;, ou à des théories
B4 impraticables, et qui, écîoses dans les livres, n'en devaient jamais sortir. Quant aux gens du monde, qui prêchaient en France la liberté dans les salons, ils parlaient pour parler, sans prévoir qu'en pareil cas les mots finissent toujours par s'incorporer aux choses. Ils jouaient avec leurs discours , n'y voyant qu'une certaine mode qui les entraînait. Vantez donc moins les lumières de vos sages: qu'étaient-ils? des aveugles menant en laisse des fous et des idiots.
LE DIX-HUITIEME SIECLE
Si je ne voyais pas le bien où il se cachait, j'avais le mérite de le vouloir. Avez-vous, au moins, profité de mes fautes pour les éviter, ou de mes succès pour les étendre? Non. Enchaînant la liberté aux drapeaux d'un soldat , vous l'avez suivi quinze ans sans murmurer, et servi avec idolâtrie. Il fallut que l'Europe entière se soulevât pour vous montrer vos chaînes, et vous rappeler à la liberté que vous ne saviez plus distinguer de la gloire. Mes fautes étaient plus excusables. Marchant sans
gLiide^ je me suis ég;aré j cependant ce furenû in 011 exemple et mes travaux que vous avez empruntés afin d'élever le nouvel édifice dont vous êtes si fier. Suffit-il de nier le bienfait pour se dispenser de la reconnaissance.
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Si j'ai commis de grandes fautes^ je vous le» renvoie^ elles sortent de votre héritage^ dont il m'a fallu recueillir^ ou plutôt subir les désastres. Maintenant enchaîné par avance y voyons ce qu'il en résiilta. Au nom de l'égalité ;, quelques hommes audacieux et pervers ont soulevé sur leurs pas la lie des nations : cette lie se montra, ce qu'elle fut toujours, stupide et féroce. Cependant je sus la discipliner et l'anoblir en régénérant ses penchans. J'ai, ployé sous le joug d'un conquérant! Non. J'avais besoin de son Ijras pour sortir la France du chaos, et ramener l'admiration de l'Europe qu'avaient fait reculer de hideux excès. Il fallait ensevelir des massacres sous des palmes, tuer l'anarchie par des lois, et centraliser le pouvoir éparpillé dans mille mains. C'est ce que fit cet homme : la. France l'adopta par
reconnaissance, puis se justifia par sa chute, en se retirant de lui quand il voulut l'enchaîner. Ma force était entière, refoulée, mais enracinée dans les cœurs j l'Europe lui rendit lîomma^f^e, et les Bourbons s'en appuyèrent pour cime;i ter leurs droits. Enfin, après avoir combattu mes principes , l'Europe fut réduite à les adopter. Ce n'est pas tout, j'ai émancipé l'industrie , créé la richesse , ravivé les arts et '■^^ ramené la pureté des mœurs. Que m'opposerez-vous? J'ai triomphé au Nord et au Midi ; vous avez philosophé à table et dans les boudoirs. Vous possédiez l'adresse , moi j'ai l'énerf^ÏG , non l'énergie républicaine de votre Marat et de ses sicaires : c'était de la rage^ la mienne ne m'a valu que des victoires. Enfin votre rôle est fini : le mien commence. A peine au quart de ma carrière , je vois déjà se lever les semences f|ue j'ai répandues, et poindre l'aurore de longs siècles de bonheur et de liberté, qui béniront ma mémoire.
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE
liien de plus éloquent j mais, au fond, niatre débat n'est qu'une affaire de datc^ et
quoi que vous disiez^ vous ne faites que me continuer. Vous êtes l'agent et Texécuteur de ma pensée^ et tout ce qui vous enorgueillit me revient par droit de paternité. Sciences, triomphes, liberté, vous les tenez de moi : c'est par moi que votre jeunesse enferme un si bel avenir. Conclusion : j'ai semé les idées, vous avez su les cultiver et maintenant vous les moissonnez. Nous serions peu l'un sans l'autre ; nous vaudrons beaucoup l'un par l'autre : ne faut-il pas mieux s'unir que de se dénigrer.
Une voix partant delà sphère la plus élevée :
Silence, siècles, silence! je vous ai laissé tomber dans l'espace pour accomplir l'éternité de ma pensée. Votre destinée est indivisible et a pour but le bieur-être universel que chacun de vous est appelé à léguer au monde. Désormais le sort de l'homme va s'étendre par le règne de la raison. Vous avez commencé cette ère nouvelle, d'autres siècles l'achèveront. Toutefois la]: lutte entre le bien et le mal ne cessera pas , car cette lutte est un bienfait pour le monde et la condition de sa durée. Siècles, cnîbrassez-vous.
JuQs deux siècles s'embrassent; mais Fun
se fond lout-à-coup clans le sein de l'autre, qui grandit et prend enfin la stature d'un
géant.
Ici Fauteur s'est éveillé. Avis au lecteur.
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NINON 9