POMPADOUR
Je le crois, d'ailleurs il y a long-temps pour ma part que je désirais cette rencontre avec une grande reine ^ presqu'aussi célèbre en France qu'en Suède. On en parlait quelquefois à Versailles^ avec admiration, sentiment le plus rare de tous dans ce pays, quand il est désintéressé; hors de-là le plus commun; il suffit de l'acheter.
CHRISTINE
Je le sais de reste; moi qui fus adorée la moitié de ma vie , et qui , descendue du premier lang , vis s'éclipser tous mes courtisans; à peine s'il me resta des amis. Mais revenons à vous , et laissez-moi vous interroger et pénétrer dans vos secrets, quitte à vous livrer les miens. Que de
contrastes dans notre existence! Jetées dans les situations les plus diverses, nous avons du épuiser toutes les jouissances et toutes les douleurs de rhumanité.
M"ie. DE STAËL.
Ces retours sur le passé sont instructifs ^ ïnais souvent pénibles : il est si triste de s'avouer qu'on n'a pas fait tout ce qu'on aurait pu faire. On s'en trouve affligé, quelquefois humilié, et c'est à tort : dans la plupart de nos actions, il se glisse tant de causes étrangères à nos sentimens, qu'on est glorifié ou condamné au hasard. Il faut donc, pour s'apprécier, en appeler à son cœur, il sait tant! il sait si bien î
CHRISTINE
Rien de plus vrai j et je vais parler d'après lui, quoiqu'il m'en puisse coûter. Je l'avouerai, privée , sinon des charmes, mais peut-être des grâces de mon sexe, je vécus en révolte contre une position que je ne pouvais changer : je me fis homme. On a dit que j'en montrais dojà
les formes et les pencha ns. J'avais des idées élevées, delà grandeur dans Fâme^ de fintrépidite dans l'esprit ; tout cela cependant gâté par un défaut, le caprice. Il dictait mes choix et mes amusemens : si je m'entourais de savans, je les forçais à danser pour me divertir, en dépit de l'âge et du décorum. J'avais juste de raison ce qu'il fallait pour ne pas paraître entièrement folle. Enfin, un jour je quittai brusquement le métier de roi, comptant que mon mérite était une royauté : je me trompais, descendue du trône, le premier jour an courut me voir, le second, on s'éloigna : louée des uns, blâmée des autres, je me vis négligée y puis oubliée. Rentrée dans la foule, je ne jius réussir à m'en détacher. Les rois ne voulaient plus m'accepter pour égale , les peuples pour souveraine : j'avais les inconvéniens, moins les avantages de ces deux positions. Entraînée par l'habitude, je faisais la reine dans une au^ berge, comme jadis dans mon palais, et me sentant ridicule^ je ne pouvais cependant ni'empêcher de l'être. Ajoutez que ce désaccord se trahissait jusque dans mon extérieur, qui offrait aux yeux un être complexe , moitié homme, moitié femme^ à interroger mesgoùtS;^
je n'aurais su trop moi-même ce qu'il en était. En religion , si je quittai Luther pour Rome, je ne fus guère plus contente de Rome que de Luther, et je finis par me reposer dansTindifférence. Mal payée de mes pensions, je manquais du nécessaire, et j'avais avant tout besoin du superflu. Reste un chapitre délicat sur lequel , quoique femme, je serai sincère. Je veux parler de la galanterie. J'eus des amans, les uns par vanité, les autres par intérêt^ aucun pour moi ,• je n'avais pas ce qu'il fallait pour plaire aux hommes, j'étonnais, je ne touchais pas. Enfin je mourus vieille, lasse du monde autant qu'il était las de moi. Morte, je fus traitée ea grand roi ,• on me dota d'un tombeau magnifique , et l'on cassa mon testament ,• il n'est pa» jusqu'à mon épitaphe, que j'avais composée^ et qui fut rëjetée, quoique bonne, parce qu'on la jugea trop courte. Voilà mon histoire en abrégé, j'en ferai tout-à-l'heure le commentaire.
NINON
Je n'ai point porté de couronne, mais j'avais une cour aussi célèbre que bien choisie. On y rencontrait toutes les illustrations, celle des ta-
Ions, celle de la naissance^ celle des ag^rémeiis , Reine des volontés par le don de plaire , mes sujets obéissaient au moindre signe, s'apaisaient d'un mot, et si l'un d'eux se révoltait, j'en étais quitte pour quelques reproches , qui s'éteignaient dans la résignation^ puis l'amant déchu prenait rang parmi les amis. Je me fis homme , il est vrai , mais seulement par l'âme : je restai femme sur tout le reste.