‹ Louis XVIII et NapoleonChapitre 10 sur 13 · POMPADOUR · texte numérisé non relu

POMPADOUR

Quant à moi , faute de mieux, j'ai vécu d'ambition. Maîtresse d'un roi puissant, je lé fus aussi de son royaume, mais à des conditions bien dures, quoique fort enviées. Quel tourment de retenir un cœur qui n'était lié ■que par l'habitude; ajoutez que, n'aimant pas, mes sens me servaient aussi mal que mon cœur, auprès d'un amant qui n'avait que des sens. Je fus réduite à me donner des rivales et à me jeter dans la politique , pour échapper aux douleurs €t aux périls de ma situation. Je fis et défis des ministres et des généraux, espérant trouver des amis et des créatures ; les uns furent ingrats, les autres se firent battre, et je mourus

alors fort à propos, car les maîtresses, comme les favoris, s'usent vite. S'ils expirent après un long règne, c'est toujours à la veille d'une disgrâce, quand ce n'est pas le lendemain.

CHRISTINE

j'ai connu une bonne partie de ces misères pour les avoir fait subir à mes favoris. C'est qu'il existe, dans le coèùr, un vide qui n'est jamais rempli que par les passions. L'inconstance €st le vice de notre nature , et si les rois et les femmes y cèdent plus souvent , c'est par la )Facilité qu'ils trouvent à tout obtenir. Puis la possession les fatigue , fatite par eux de n'avoir pas assez fait pour la conquérir. Voilà la clé de mon caractère, qui m'a dégoûtée du trône pour la retraite, et de la retraite pour le trône. Il tie me resta que le goût des lettres et le besoin de l'intrigue pour occuper mon esprit, que je ne sus jamais ni dompter ni endormir. Appartenant à mon sexe avec les inclinations de l'autre, je n'avais de place nulle part ; aussi ai-jè vécu entre toutes les conditions, sans être liée à aucune; et de toutes ; c^est k plus malheureuse*

Mine. DE STAËL.

Vous venez d'esquisser en partie mon histoire; et cependant^ quoique douées de penchans opposés, que de rapports dans notre destinée ! Vos sentimens n'étaient que des |3;oûts, les miens que des passions. L'amour^ l'amitié , la politique^ les lettres, firent tour-àtour mes délices et mes tourmens. Je les confondais dans la gloire, qui fut l'idole de ma vie. Enfant, je sentais déjà comme l'adolescence; à quinze ans, comme si au lieu d'essayer la vie ^ je la recommençais, par la pensée je devançais tous les âges. Mais ce foyer allumé dans mon âme , en m'échauffant me brûlait, en m'éclairant m'éblouissait. Incapable de me renfermer dans le positif de l'existence, je gâtai la mienne en substituant à la réalité les rêves d'un avenir qui ne devait jamais éclore. Quand la révolution apparut dans ma patrie , J€ la saluai avec amour , je l'accompagnai de mes vœux, je la servis de mes efforts, en répudiant ses excès. Le règne des monstres populaires s'éclipsa , je reparus en France pour assister à la naissance d'une société nou-

velle , que je façonnais au gré de mon imagination. Avec une raison haute ^ mais passionnée, je rêvais dans les choses la perfection , et je me trompais sur les hommes, m'adressant à leurs sentimens, au lieu de parler à leurs intérêts. Repoussée du commandement par mon sexe, je parvins à le diriger dans les mains qui le retenaient, quand il me fut arraché par un soldat, qui s'en empara comme de son héritage et refusa de le partager. L'-exil et les persécutions m'atteignirent sans m'abattre,* je leur opposai les palmes de mon génie. Née pour souffrir de tous les sentimens , je ressentis le plus doux et» le plus cruel, celui qui attend les femmes pour décider en maître de leur sort. Mais , Fentourant d'illusions, je le voulais élevé dans son but , délicat dans son choix, chaste jusque dans son délire, ardent même au sein de la possession. Jeponrsuivis cette chimère; je crus l'avoir saisie pour n'en jouir encore qu'à demi. N'osant me parer de mon bonheur , je le cachai dans l'ombre , le renfermai dans mon sein ^ et pourquoi? c'est qu'il eût fallu, non déchoir dans ma propre estime, mais descendx^e du rang que je m'étais créé, mais abandonner un nom illuminé par la gloire. Pourtant que m'avait-

lOO

elle valu? des élog^es empoisonnés par la satire, des admirations mêlées d'amertumes. Comme cette Corinne, dont j'ai raconté la vie si triomphale et si malheureuse, j'ai vécu non moins célébrée et non moins à plaindre. Séparée de mon sexe par l'esprit, c'est en vain que je cherchais parmi les hommes une âme pour sympathiser avec la mienne. Je me voyais repoussée par les craintes de l'orgueil , ou les petitesses de la vanité. Quant aux femmes, j'avais beau me baisser pour m'en rapprocher, elles s'écartaient: les unes, en moi, voyaient une étrangère j les autres un transfuge, toutes un ennemi. Ainsi s'est écroulée mon existence ; solitaire au milieu de la foule, et toute renfermée dans ces mots touchans que j'ai lus sur un tombeau :

•0 Seule à mon aurore , seule à mon couchant, •> Je suis seule encore ici. »

Mme. DE POMPADOUR.

Il est si difficile d'être satisfait de son sort ! C'est que cette satisfaction résulte d'une harmonie parfaite entre nos facultés et la position qui

loi

nous est assignée ;- mais celle-ci est soumise à" mille chances diverses -, qui tendent à dérang^er sans, cesse cet équilibre quand il échoit à quelqu'un de- nous. Puis^, au fond da notre cœur g^erme je ne sais quel dégoût, qui s'attache à nos. plaisirs pour en faner le charme , à nos af^ fectionspour en corrompre la douceur. Triste disposition quL poursuit de préférence tout ce qui s'élëve au-dessus des autres par le rang ou parles talenSi L!âme alors se précipite avec tant d'ardeur, qu'elle atteint Bien vite aux limites des sçntifuens, et,, forcée de s'arrêter, se repliaet retombe sur elle-même pour se dévorer. C'est ce que j'éprouvai au milieu des splendeurs de mon sort ; aussi suis-je morte avec un calme que l'on prit pour de la fermeté, ce n'était quç. de la lassitude.,

M;me. UE STAE]Ç/,.

Etmoi j'ai regretté la vie : elle enfermait ua avenir que j'espérais féconder, tandis qu'elle ne vous offrait plus qu'un déclin sans beaux jours, que des peines sans consolations. Défendue par une gloire expiée par des persécutions, je commençais à peine à la savourer. Cet accord

du pouvoir et de la liberté y que j'avais prophétisé^ naissait dans ma patrie : j^en suivais les progrès avec amour. Enfin, un fils, à peine hors du berceau, réclamait les soins de ma tendresse. Que d'espérances belles encore restaient à s'accomplir, et c'est alors que je me suis vue mourir, en présence de tant d'objets dont je ne pouvais me détacher; car je n'ai pas été précipitée dans la tombe : j'en ai descendu lentement tous les degrés.

NINON

Ainsi vous me le confirmez, mon sort fut le plus heureux, puisque mes désirs ont toujours été au niveau de ma position. N'ai -je pas aussi goûté l'amour et l'amitié dans ce qu'ils ont de pi us enivrant f j'ai donc recueilli la meilleure part. Et cependant la foule enviera de préférence, et le trône de Christine , et le rôle de M""^ . de Pompadour , et les triomphes de M"^ de Staël. Tant il est vrai que l'homme arrive novice à toutes les situations de la vie, il n'est détrompé que par ses douleurs.

^1ÏC)IÎ11

et

CUMEGOl^BE

Wl:

et

CUl^EGONDE

ANTOINE

Bonjour, belle Cunégonde, je suis ravi de^ vous rencontrer : je n'y comptais plus , car^ dans la foule féminine qui se presse ici, c'est miracle d'avoir pu démêler une vierge d'une aussi rare espèce» que la vôtre.

CUNÉGONDE

Moi, je ne vous cherchais pas : votre répu-^

TOG

tation m'effraie. Peut-être vous calomniet-elle ^ je le souhaite ^ et vous laisse avec elle.

ANTOINE

Un moment : Qu'avez-vous à craindre?

rien que des paroles? Nous sommes seuls^ trêve donc de pruderie. Avouez-le, vous n'êtes pas fâchée de vous trouver avec un homme fameux en guerre comme en amour. Une femme s'intéresse toujours à ce dernier point : il renferme tous ses souvenirs.

CUNEGONDE,

Vous me faites pitié : quelle fortune vous avez gâtée par votre faute ? Marié à trois femmes, vous n'avez pas su garder celle qui devait consolider la splendeur de votre sort ; tandis que vous êtes devenu l'esclave d'une reine courtisane , qui vous vendit sa personne pour son royaume, et voulut vous vendre pour se racheter.

ANTOINE

Ne vaut-il pas mieux avoir eu trois femmes, et même des maîtresses^ que d'avoir, comme vous , fraudé les droits du mariage.

CUNEGONDE.

Dites que j'ai purifié des nœuds que vous n'avez pas su respecter.

ANTOINE

Mais pourquoi prendre un mari pour rester fille : quelle contradiction! Et que cachiezvous là-dessous? Allez , votre empereur n'était qu'un bon homme : s'il eût été fondu dans mon moule ^ votre beau vœu de chasteté n'aurait pas vieilli vingt-quatre heures.

CUNEGONDE.

La vertu se crée des devoirs qui se mesurent à notre nature. Pouvez- vous comprendre la

io8

chasteté^ vous qui n'avez jamais été qu'un sol-v dat débauché..

ANTOINE

Soit : revenons à mes trois femmes. L'une , Oeta vie ^ vous valait bien, quoiqu'elle ne fût^ chaste qu'à propos. Toujours loin d'elle, je nesuspectai jamais sa fidélité. Peu rassuré sur la, vôtre , votre mari la fit passer par le feu.

GUNÉGONDE..

De mauvais conseils l'avaient égaré. Il y a. toujours, auprès des princes, des hommes qu'effraie la vertu : elle ruinerait leur fortune, car ils ne se recommandent que par leurs viceS;^ çt ne vivent bien que de ceux du maître.

ANTOINE

On calomniait bien alors^ ou que de graves^ présomptions vous accusaient, si, pour les con-. fondre , vous fûtes contrainte de vous pronjç-^ ^içr sur une barre de fer rougie.

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CtfNÉGONDE;

Quelqu'injuste que fût cette épreuve , je m'ysournispouren triompher.

ANTOINE

J'en doute. Si vous parûtes insensible, quel- ^a un des jugées ne l'était pas* Quand elles ont affaire à des hommes, les femmes se tirent de tout.

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CUNEGONDEi

Echappée à mes ennemis, j'ai vu avec les années la vénération publique s'attacher à mon nom , et l'immortaliser.

ANTOINE

Moi, j'ai vu l'univers attentif à toutes me^ actions. J'ai brillé dans le Forum; triomphé sur les champs de bataille, et j'ai vaincu des rivaux pleins d'habileté : enfin, j'ai gouverné la moitié du monde; vous, un couvent.

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CUNEGONDE.

Vous ne parlez pas de vos défaites à Modène €t sur les bords de TAraxe; vous taisez vos cruautés et vos orgies^ vous effacez tous les scandales que vous avez donnés! Héros dans les camps, hors de là moins qu'un homme, votre mort a dég;radé votre vie. Ne sachant tirer parti ni de vous-même, ni d'autrui, vos succès semblent avoir tenu au hasard et au seul instinctdes sens. Le jugement qui prépare, la délicatesse qui épure , la grandeur d'âme qui divinise nos actions, vous ont toujours manqué. De-là, vos extravagances sans motifs, vos plaisirs sans choix , vos profusions sans discernement. Aussi, après les courtisanes, n'avezvous enrichi que des cuisiniers.

ANTOINE

Fautes de tempérament que tout cela. Aussi ma place est-elle encoi'e assez belle dans l'histoire. Un procès, voilà d'où sort votre gloire, toutefois un peu ternie, car, en ce cas, le sou^îçon fait tache. On ne sait que penser de vous.

et tout considéré, il vaut mieux être Antoine, libertin avoué, mais héroïque, que Cunégonde sainte et suspecte.

CUNÉGONDE

Etre saint vaut bien être grand. Puis^ que me font les jugemens des hommes; ma place est non dans leur histoire , mais au calendrier.

ANTOINE

Nos vestales figuraient sur le nôtre, et je n'eusse pas répondu d'une seule. On en enterrait trop souvent pour qu'on ne dût pas se méfier du corps entier. Allons, donnez-moi la main ; entre un soldat et une prude il est plus de rapports qu'on le pense ; l'un fait tout ce qu'il désire; l'autre désire tout ce qu'elle ne peut faire.

CUNÉGONDE

Ne m'approchez pas, ou je me retire.

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ANTOINE

Que craignez-vous? Je ne puis en appeîei* ni à la séduction , ni à la force. Jadis, à Roiue ^ vous auriez été moins farouche ; je valais beaucoup^ disait^on> du moins toutes les femmes en convenaient i

GÛNÉGONDÉ;

Toujours le même.; adieu, je vais rejoindre ines compagnes^

Antoine.

J'étais bien sûr que ce ne serait pas avec votre mari.

tUNÉGONDE.

Je ne le fuis pas, je le révère malgré ses torts. Il est d'ailleurs certains sujets qu'on ne saurait traiter avec les hommes; ils refusent de croire à ce qu'ils ne sentent pas. Croyez-moi , les femmes ne sont bien qu'entre elles.

ii3

ANTOINE

Oui j quand est passé le temps d'être bien a vecles hommes. Au revoir^ belle Cunégonde^ salut à vos vertus^ surtout à celle qui vous glorifie. Je la conçois en certain cas : moi aussi j'étais sobre, quand le vin manquait.

CUNEGONDE.

Si j'ai vécu moins glorieusement que vous, j'ai su du moins mieux mourir. J'ai fait quelque bien par mon sacrifice; vos talens n'ont fait que du mal. Si je quittai le monde, je le servis encore dans ma retraite, en ouvrant un asile aux âmes tendres, fatiguées des agitations de la vie. La pratique des vertus obscures est d'autant plus pénible, que les hommes les ignorent ou les dédaignent. Vous étiez soutenu dans vos travaux par la gloire ; moi , par une espérance plus haute, je vivais de ma propre estime ; elle changeait mes souffrances en délices, mes privations en plaisirs. Voilà ce qui m'a défendue contre l'injustice et m'a rendu la mort facile. Le vrai courage vient de l'âme et

non des sens : aussi en face du trépas^ femme , je me suis montrée forte; (^^uerrier^, tous parûtes faible. Mon nom inspire un respect où se confond la pitié; le vôtre une admiration mêlée de mépris. '*'^

ANTOINE

\oila de l'orgueil ^ et pour une vertu qui ressemble beaucoup à une faute. Epouse^ vous deviez à la patrie des enfans dignes d'elle : qu'avez -vous laissé? un couvent. Votre exemple, s'il était suivi, bouleverserait tous les Etats et tous les ménages de l'univers. Qu'on vous révère, j'y consens, mais non qu'on vous imite.

CHARLES DE LORRAINE

et

CHARLES DE LORRAINE

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CHARLES DE LORRAINE

Fi ! le vilain avec ses haillons ; qu'il retourne à son tonneau.

CRATES.

Pour un prince, vous n'êtes guère poli. Il est vrai que quoique prince, vous ne fûtes janiais qu'un soldat.

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CHARLES DE LORRAINE

Et d'où me connaissez-vous ?

CRATÈS. ': , ^ |l ^

On m'a conté votre histoire. N'auriez-vous pas envie de savoir la mienne.

CHARLES DE LORRAINE

Je vous crois d'Athènes et cynique à vos guenilles^ mais j'ignore votre nom.

CRATÈS

Je suis disciple du fameux Diogene^ et je m'appelle Cratès . . r u ; o n ao t- n 0^. ih

CHARLES DE LORRAINE

Je vous connais de réputation j car je sais l'histoire de beaucoup de gens de votre pays. Mais comment avez-vous pu vous résoudre à

vivre dans la rue à-peu-prës au rang des chiens.

CRATÈS

J'avais deux bonnes raisons pour agir ainsi : Tamour de la célébrité et Tamour de l'indépendance.

CHARLES DE LORRAINE

J'avais aussi ces deux passions. Elles ont gouverné toute ma vie^ et toujours assez mal.

CRATÈS

C'est qu'il faut les conduire et qu'elles vous conduisaient. Je leur dois la liberté dont j'ai joui vivant y et aujourd'hui mon immortalité.

CHARLES DE LORRAINE

Triste immortalité qui n'inspire que le dégoût et touche au mépris.

CRATES.

Propos d^en vieux, îfpprenez qu'à Athènes j'étais admis chez les riches et recherché des pauvres. Les uns me devaient leurs plaisirs , les autres des consolations. J'étais donc utile à mes concitoyens. Vos sujets en disent-ils autant de vous ?

CHARLES DE LORRAINE

Hélas î les pauvres g^ens m'aimaient malgré inesg^uerres éternelles j autant en faisaient mes soldats que je ne payais pas , mais que je laissais libres de se payer par eux-mêmes ^ c'est-à-dire que tout le monde payait pour moi. Puis , que pouvais-je faire dans mon petit état entouré d'états pluspuissans? rien que la volonté d'autrui : encore je ne savais laquelle entendre. Harcelé sans cesse par l'empereur ou le Roi de France, étais-je l'ami de l'un, j'avais l'autre pour ennemi. Enfin , las de changer de maître , "de prince je me fis chef d'armée. Cessant de craindre, on me craignit. Je fus libre alors, pour le moins, autant que vous.

CRATES.

Pas tout-à-fait. Je vivais exempt de crainte comme d'espérance^ tandis qu'il vous fallait chaque jour pourvoir à vos affaires. Battu y que deveniez-vous ? Prince sans état ^ général sans armée ^ vous eussiez mendié comme moi.

CHARLES DE LORRAINE

Je me serais fait tuer.

CRATÈS

On ne meurt pas d'une défaite ^ on se console en accusant le sort. Quoi qu'il en soit^ laissons là le guerrier pour envisager l'homme. A ce titre , qu'avez-vous fait? Trois mariages : le premier d'ambition , le second d'inclination j et le troisième de folie , qui vous réussirent aussi mal que votre politique. Quant à vos amourettes, vous les traitiez sérieusement comme le mariage ^ et vous traitiez le mariage

comme une amourette. En somme, vous ne saviez pas mieux choisir vos femmes que vos maîtresses^ et vos maîtresses que vos alliés. Criez maintenant après la fortune ;, tout le monde sera pour elle.

CHARLES DE LORRAINE

Vous parlez de mes mariages pour rappeler le vôtre qui a réussi contre toute raison. Etaitce ma faute si je n'étais pas aimé ou si je n'aimais pas? Croyez-moi^ votre exemple ne prouve rien ou prouve contre vous.

CRATÈS

Il prouve qu'en fait de vertus conjugales j'avais tout ce qui vous manquait. Je ne cherchais pas l'amour dans le mariage ^ il n'en vit pas , il en meurt, et il n'est permis qu'à la jeunesse d'ignorer cela. J'apportais encore un grand fond de patience j celle-ci engendre la résignation ; et, avec ces précautions, il est rare qu'un mariage, s'il n'est pas bon, soit tout-àfait mauvais. Ajoutez que je possédais à un

haut degré l'esprit de conciliation. A Athènes^ je raccommodais le peuple avec ses chefs ^ les përes avec les fils ^ les amans avec leurs maîtresses. J'établissais la concorde entre les époux etmêmeentrelesfemmes^ que j'empêchais sinon de se haïr au moins de se quereller. Enfin , je fus le sauveur de ma ville que j'arrachai à la colère d'un certain Démétrius j grand batailleur comme vous. Je le désarmai par mes prières^ je le gagnai par mon éloquence^ et l'ennemi devint un allié. De tels exploits valent les vôtres 5 ils étaient plus utiles.

CHARLES DE LORRAINE

Utiles : en fait de gloire cela compte si peu.

CRATES.

Plus que vous ne pensez. C'est ce qui fait que la vôtre compte à peine ou ne compte pas. Mille gens la contestent ou lui donnent un autre nom,

CHARLES DE LORRAINE

On ne peut nier mes victoires î

GRATÈS.

^ .renies oublie.

CHARLES DE I.ORRAINE.

L'histoire les recueillera !

CRATÈS

Dites : les enfouira. Apprenez que le bruit n'est pas de la gloire , et qu'il faut plus que du sang; versé pour prendre place à la suite des Cyrus et des Alexandre. Vous citez vos victoires ; qu'ont-elles produit? des désasti'es stériles effacés le lendemain par le temps. Qui donc peut songer à vous. Si les talens donnent la gloire , la gloire se refuse aux talens, quand l'esprit en gouverne mal l'emploi. Voilà pourquoi, malgré de grandes qualités, vous êtes retombé dans la foule. Que ne souteniez-vous le rôle que vous aviez reçu comme j'ai joué celui que j'avais choisi. Ardent à concevoir un projet, plus prompt à l'abandonner , vous ne valiez que le

jour d'un combat : c'est qu'alors l'élan tuait la réflexion. Incapable de conduire un plan^ vous retourniez à l'intrigjue , ou vous étiez toujours dupe de vous-même et d'autrui. De-là vos guerres sans motif, vos traités sans bonne foi. Enfin , vous fûtes plus général que prince , et plus soldat que général. Vos vertus^ mal dirigées^ vous ont plus nui que vos vices. Pour moi y mal traité par la nature et par la fortune y j'ai élevé mon sort bien au-dessus de ma position. J'ai su tirer parti des hommes et des choses de mon temps, les pliant au but que je convoitais : l'indépendance avec la renommée. Placé hors de la société, j'en sortais et j'y rentrais à ma fantaisie, suivant mes goûts ou mes intérêts. L'homme, quoi qu'on dise, fait à lui seul sa destinée : peu de gens s'en doutent; et ceux qui le savent n'en profitent qu'à demi , faute de force ou de raison . Que n'en fallait-il pas pour se faire cynique. Aussi ai-je conquis de mon vivant la considération qui ne se vend qu'à la richesse , et après ma mort l'immortalité, qui ne s'achète pas. Cela vaut bien d'avoir été un prince pauvre, et sans doute un pauvre prince.

'ùii\ uni'' '■ !>^i!rrîrv-

CHARLES DE LORRAINE

Toujours insolent comme à Athènes^ où Fou payait rudement vos railleries. Adieu ;, Cratës ^ Yoti^e éloquence ne me convertit pas. Ma gloire^ quelle qu'elle soit, m'honore. Je m'en pare : la vôtre; vous salit.

(DOlSâWI

tt

^mmMi.

kicci.

Hé bien ^ Pascal , vous voilà satisfait ?

PASCAL

Mais pas trop de vous rencontrer; vivant^ je vous aurais fui.

RICCI

Que suis-je cependant^ un ennemi vaincu,

le dernier général de cet ordre célèbre que vous avez tant poursuivi , et qui n*a quitté les fers qu'en quittant la vie.

PASCAL

Tant pis pour vos persécuteurs : les prisons et les échafauds font des victimes et non des prosélites. On ne tue les opinions que par des raisons : que n'en aviez- vous contre moi ? Ma seule arme était la vérité appuyée d'une logique forte: je n'attaquais pas l'homme^ mais le jésuite, c'est-à-dire le corrupteur du christianisme.

RIGCI .

En nous enveloppant dans les erreurs de quelques hommes ; erreurs nées de leur siècle ^ et amnistiées par le temps.

PASCAL

Il fallait les répudier hautement^ et non les tenir dans l'ombre; toujours menaçantes»

Car, chez vous, les doctrines s'enchaînent et «e continuent immuables comme réternité.

RICCI

Nous formions un corps immense , répandu sur touslespoints de l'univers. Il renfermait unité pour le but, c'est-à-dire l'agrandissement du catholicisme. Quant aux moyens, ils ont du varier : uniformes, ils auraient trouvé des limites, et c'est parce qu'ils -étaient flexibles que nos doctrines ont partout pris racine.

La vérité est une : descendue de haut , elle ne se courbe pas devant les siècles^ elle les ployé sous sa loi. Sa force, c'est sa fixité.

RICCI

Catholicisme de livres.

PASCAL

CathoHcisme réel, seul bon, seul divin, qui

cemmande le respect des hommes, et les lie au bien sur la terre, en les préparant pour le ciel.

RICCI

Ne faut-il pas les attirer vers le bien , car les hommes n'aiment pas la vérité comme vérité ; il faut que, pour saisir leur cœur, elle leur soit présentée toujours à propos, c'est-à-dire avec habileté.

PASCAL

L'habileté c'est le sanp: des marLvrs.

RICCI

Oui , pour planter la foi , la conviction du sang , c'est la plus pénétrante et la plus infaillible. Nou5 l'avons prêchée d'exemple à son temps : mais la foi établie dans l'Etat, comtnent l'y fixer? par les rois j de-là, notre apparition dansles cours, tant calomniée par l'envie.

PASCAL

J'entends ^ vous braviez la corruption pour prêcher la pureté.

Riecï.

Comme les médecins se mêlent à la contagion pour la dompter,

PASCAL

Hé bien! que faisiez-vous à la cour des rois? le trafic de la morale au profit de l'ambition . Maîtres de la conscience du prince , que lai appreniez-vous? à s'arranger avec ses passions, au lieu de les étouffer. Vos doctrines , mélange de fraudes , de subtilités , de bassesses^ servaient de code au vice; il y trouvait des maximes pour s'encourager, des excuses pour se défendre. Casuistes du crime , vous le soulagiez de ses remords, vous le débarrassiez de ses inquiétudes; et, sortant de vos mains plus confiant et plus léger, il frappait mieux et plus vite.

ïM

Rica,

Quelques exemples isolés prouvent peu ou ne prouvent rien. Je n'attendrai pas vos accusations^ je vais au-devant. Nous avons capté des rois ! qu'importe y si pour les diriger utilement y nous avons mesuré nos paroles à leur dignité et proportionné nos instructions à leur faiblesse ; l'essentiel c'est de les avoir rattachés au joug de la foi. Nos ennemis n'ont voulu voir en nous que des prêtres courtisans ou des théologiens faciles. Consultons les faits. Quelques années s'écoulent : le principe de notre ordre est si fécond , que les ouvriers et leurs œuvres se multiplient à l'infini : bientôt on ne les compte plus. Voyez cet essaim de néophytes ; les uns traversent les mers portant au fond des bois la religion , les arts et la paix ; les autres s'ensevelissent dans un collège pour enseigner l'enfance^ satisfaits de demeurer obscurs, s'ils sont utiles. Toujoui's sur pied pour venir au secours de chaque douleur ou de chaque besoin , nous pansions mieux les maux que d'autres^ nous les connais-

sious davantage ; nou3 étions partout parce qu'on nous appelait partout j nous devinions si bien les penchans et les secrets du cœur ; les faiblesses et les détours de l'esprit , que nous avions des conseils^ des secours et des consolations propres, pour ainsi dire, à chaque homme. Nous possédions tous les lang^ages , et nous les parlions toujours avec à propos comme avec mesure y aussi attirions-nous au bien toutes les convictions. Tant d'efforts, me direzvous, devaient ou se nuire ou s'éparpiller non, parce que chez nous les grandes vertus ont toujours rallié les grands talens. Il y avait accoid dans notre universalité. Voilà nos travaux, voilà nos services; joignez-y nos martyrs, et condamnez, si vous l'osez.

PASGA^i.

Etudiez le gouvernement de Rome républicaine. Quelle grandeur d'âme î quel dévouement ! quelle fermeté dans les périls ! quelle profondeur dans les vues! quelle habileté dans l'exécution ! Qu'y gagna Rome et le monde?

Fesclavage. Vous visiez au même but par un chemin différent. En effet, dans votre milice^ chaque soldat avait pour mot d'ordre d'enchaîner la pensée individuelle à la volonté d'un seul. C'était sa loi. Tyrannie moins éclatante, mais plus oppressive que la tyrannie des armes : celle-ci n'arrache à l'homme qu'une moitié de sa liberté ; l'autre ravit le tout,

RICCI

Vous nous placez trop haut , pour mieux cacher la haine sous l'admiration. Entre la puissance romaine et la nôtre, il n'existe qu'un principe commun, l'abnégation de soi. Sur ce principe, nous avons enté l'obéissance^, et c'est par l'obéissance que nous avons saisi le commandement.

PASCAL

En voici les conditions : faux docteurs , ovi pour mieux dire vendeurs de- la foi, vous avez mêlé l'intrigue à toutes vos actions, la fraude à toutes vos opérations. Spéculateurs éhontés ,

i37 rié^ocians sans titres^ vous avez enlaclié le commerce comme la religion : celle-ci par vos livres^ celui-là par vos banqueroutes. Je me récuse un instant. Eh bien , interrog^eons des arbitres : les magistrats, ils vous foudroient de leurs arrêts^ les princes^ ils vous proscrivent. Ouvrons votre histoire, qu'y lit- on? une suite d'attentats et de condamnations 1 Où l'on tue un roi , derrière l'assassin se cache un jésuite ; il arme la pensée et pousse le bras. Long-temps vous avez trompé Rome, Rome vous a rejetés : derniers nés parmi les moines, votre chute a précédé leur naufrage. Il est vrai que vous étiez déjà blessés de mon temps. Je vous ai marqués d'un fer rouge : l'empreinte en restera ,

RICCI

Vous parlez comme jadis, en sectaire. Du jour où Luther se révolte , le catholicisme , ou plutôt la civilisation s'ébranle dans ses fondemens. Il ne s'agit plus de schismes ou d'hérésies : cette fois le catholicisme est touché au cœur; on le frappe dans son chef. Luther

triomphe. Mais soldats de Tanarchie^ les siens n'obéissent tju'à leur propre commandement. INous paraissons, et serrés en phalang;es, on nous trouve sur chaque champ de bataille pour vaincre. Ici soldats, là conseillers, nous avons enfin ameuté tant d'efforts contre le protestantisme que nous l'avons fait reculer : c'est nous qui avons préparé son agonie.

PASCAL

C'est vous qui l'avez retardée.

RICCI

Et depuis notre g^lorieuse résurrection , il n'est pas d'heure où le protestantisme ne soit dénié par un de ses enfans. Singulière concordance 5 ou , pour mieux dire, signal de triomphe pour l'ordre général.

L'ordre , vous l'établir î vous ses éternels ennemis. Il n'est pas jusqu'à la science que vous

u'ayez corrompue^ en remployant à circonscrire les facultés de rhomme. Vous éleviez sa raison jusqu'à Fadolescence^jamaisjusqu'à l'âgée mûr. Quelle société, en grandissant^ pouvait s'attacher à vous; vous deveniez adversaires: elle pour défendre sa liberté, vous pour l'enchaîner. Pouvoir dominateur, vous ne pouviez souffrir d'associé , moins encore de supérieur : de-là viennent vos luttes perpétuelles, avec îa puissance quelle qu'elle fût. Vous n'appartenez à aucun pays, à aucune classe de la société; vous ne vivez que pour vous, concentrés dans vos intérêts; vous n'êtes ni prêtres, ni religieux, ni gens du monde , De tous ces états, vous n'avez pris que les vices; pour bien dire, vous n'êtes que les apôtres de certaines idées, impossibles à réaliser, parce qu'elles attaquent l'indépendance du genre humain. Vous ébranlez tout sans jamais rien asseoir. Enfin, comme la peste , vous ne faites que traverser les États, ne laissant derrière vous que des désastres.

RICCI

On nous appelle de toutes parts.

PASCAL

Faute de vous connaître, ou pour vous a voir oubliés, on vous essaie un jour, on vous chasse le lendemain.

RICCI

Nous avons pris pied, même en An(}leterre ^ en France , nous florissons .

PASCAL

L'Angleterre ne vous craint plus; elle est abritée par ses lois : en France, quels sont vos auxiliaires, vos séides? des vieillards ramenés par le libertinage à l'enfance , des femmes qui veulent jouir en commun des vices, de la fortune et de la considération, des jeunes filles ignorantes, des ambitieux sans espoir, des jeunes gens qui ne savent pas encore penser, mais qui peuvent déjà haïr; enfin, pour a rriëregarde, ceux qui, meurtris par la tempête révolutionnaire , ne cessent de rêver l'abîme.

RICCI

C'est qu'il se creuse chaque jour : examinons TEurope et sa constitution présente. Jadis, elle offrait une agrégation tissue de droits et d'intérêts sanctifiés par le temps j et dominée par la puissance religieuse, qui en était le ciment. En brisant toutes ses parties pour les reconstruire, la révolution française a dissous le corps social^ et l'a laissé ouvert a toutes les invasions. Privée de doctrines et d'intérêts collectifs, la civilisation a perdu les conditions de sa durécj elle n'a pour appui, contre la faiblesse de l'individualité, que l'administration , force purement matérielle. Enfin , qu'oij y prenne garde, si des bai*rièr es d'airain ne la protègent contre la licence...

PASCAL

Je vous devine : vos barrières sont l'inquisition, et sa fille la censure. L'inquisition est morte ^ la cendre de ses bûchers ne peut se rallumer. Reste la censure qui s'use chaque jour

dans des combats stériles contre la presse. Celleci y renforcée de ses journaux^ artillerie lég;ëre de la pensée, a brisé votre joug en France, et s'apprête à vous poursuivre au bout de l'univers.

RICCI

Nous lui échapperons; nous ferons mieux, nous la vaincrons. Quand la révolution éclata , nous n'étions plus : dans son flot , elle balaya toutes les résistances; fatiguée de la licence, elle s'arrêta dans le despotisme , despotisme d'autant plus redoutable qu'il s'appuyait sur un homme génie militaire du premier ordre. Celui-ci lance la révolution sur les champs de bataille, et, accablant l'Europe de sa fortune , menace de la subj uguer . Mais tandis qu'il triomphait , nous renaissions malgré lui ; il tomba : et ici admirez la marche des événemens. Cet homme avait arraché de sa chaire le successeur de S . Pierre, des solda ts protestans l'y rasseoient . Un pontife nous avait bannis, un pontife nous rappelle, et no us reparaissons plus forts retrempés dans la persécution. Ainsi la civilisation,

égarée un monient, rentre dans sa rouLe^ l'unilé, c'est-à-dire en se ralliant à nous. Que répondre à cette logique des faits ?

PASCAL

Que le prince qui vous avait offert un asile dans votre infortune^ vous a chassés^ et que la France dans peu Fimitera.

RICCI

Si nos ennemis l'emportent et nous ferment la carrière du bien en Europe ^ il est encore sur quelques points du globe des services à rendre à l'humanité. Des peuplades attendent les bienfaits de la religion et de la civilisation 'y nous leur porterons les lumières de la foi et celles de la science : c'est ainsi que nous retrouverons un empire en échange de celui que nous avions fondé jadis; empire que la haine a renversé sans fruit. On a chassé sçs législateurs; on n'a pu les remplacer.

ri

PASCAL

He bien ! examinons ce gouvernement modële; tant vanté. Qu'était-il? un couvent où la population vivait parquée comme du bétail. Déshéritée de ses droits naturels , elle ne possédait rien en propre^ et ne pouvait s'élever jusqu'à la richesse. Elle jouissait de l'ég^alité de la servitude^ et soumise aux châtimens du jeune âge , n'agissait que d'instinct, et ne pensait que d'après autrui. En un mot, la loi de ce peuple était la crainte , l'absence de liberté , sa foi ; on lui dictait ses actions , on lui apprenait ses sentimens. Voilà cet empire fameux : une école soumise à des moines, où des sauvages, déchus du rang d'homme, ne sortaient jamais de l'enfance.

RICCI

Pourquoi nous reprocher de traiter en enfant un peuple enfant. Nos lois étaient bonnes puisque ce peuple leur dut l'abondance et la sécurité qui les fuyaient dans leurs forêts.

Privés de guides^ ils sont rentrés dans leur stupidité première.

PASCAL

Mieux vaut qu'ils restent dans leurs forêts avec des vertus natives qui les rendront propres à sortir un jour de leur abaissement. Leur cœur a du moins toute sa pureté ; il n'est pas infecté par votre vice favori : la délation. Etablie dans vos collèges au rang d'un devoir y la délation suit vos élèves dans le monde; où ils la pratiquent comme une vertu . Souillant les relations sociales^ c'est par elle que tous les yeux voient, toutes les oreilles entendent à votre profit et violent saintement pour vous ^ etle secret des familles et jusqu'à ceux de l'Etat. Quant au peuple, sous le voile d une menteuse charité, vous offrez ou plutôt vous vendez quelques secours à sa misère; mais, à quel prix? il faut en retour qu'il vous ouvre le foyer domestique de son maître. Là ne s'arrête pas votre industrie : maîtresse de la jeunesse des collèges, elle spécule encore sur celle de l'autre sexe. Vous la rassemblez sous la direction d'institu-

lo

1 lices qui relèvent de vos lois et de vos principes; vous y puisez des épouses^ soit pour payer d'une riche dot le dévouement de vos jeunes amis^ soit pour circonvenir certains hommes dépositaires de la puissance ou delà fortune. Gouvernés par une police ténébreuse et inquisitoriale ^ vous la faites peser sur l<^s familles et les états , surveillant sans relâche ^ et toujours prêts à frapper ^ quiconque refuse de vous servir ou de se courber sous le niveau de votre ambition. Ainsi enveloppée dans un vaste réseau dont vous concentrez les fils, vous croyez follement tenir la société prisonnière : elle marche et s'ouvre passage à travers vos filets; ils l'embarrassent^ ils ne l'arrêtent pas. mais je laisse de côté vos crimes politiques: c'est de plus haut que va tomber l'accusation. Le monde a ses alliances d'affaires et de plaisirs^ où s'engendrent ses vices; le christianisme a les siennes où se concentrent ses forces , pour mieux résister à la puissance du mal . Ces alliances^ que sont-elles? des associations religieuses. D'une part elles s'occupent de faire fleurir la foi par des livres «tdes prédications j de l'autre elles instruisent

la jeunesse, et, par de sages maximes, la fortifient d'avance contre toutes les attaques. Mais ces mêmes associations se seraient bientôt refroidies dans leur zële, si une pieuse rivalité n'avait stimulé leur ardeur. Soumises à des règles différentes , elles ralliaient les inclinations et les penchans les plus opposés , et concouraient ainsi au bien-être général de la religion . Telle était leur mission que vous avez méconnue , soit en détruisant celles qui vous résistaient, soit en persécutant celles que vous ne pouviez détruire.

RICCI

Je vous entends : Port-Royal a péri ^ mais pour s'être jeté dans des intrigues que nous avons su déjouer. Il combattait sous la Fronde pour un cardinal factieux^ plus tard, Rome et la royauté ont toujours rencontré ses cénobites au premier rang de leurs ennemis.

io..

PASCAL

C'est ainsi que vous nous peigniez à la couc de Rome et à la cour des rois. Et y cependant^ qu'étions nous ? Des \ieilliards lassés des pompes et des splendeurs du monde , des jeunes gens qui les avaient fui. Que pouvaient-ils vouloir ? De For, ils n'en auraient su que faire ; du pouvoir, ils en avaient pesé le néant. Ils avaient un but plus élevé , celui d'enrichir Tintelligence de l'homme par la science , et en même temps de défendre l'indépendance de sa pensée que vous vouliez enchaîner. Ils prêchaient la justice au prince, l'évangile au peuple y aussi ont-ils laissé de bons livres et de bonnes actions, qui glorifient et honorent leur mémoire , et la rendent impérissable et sacrée.

BJCCI.

Mais je voi-s s'avanc-er vers nous un cardinal ; consultons-le.

PASCAL

n voxis doit peut-être son chapeaM,.

GONSALVI

Gloire à vous^ Ricci ; salut à vous^ illustre

RICCI

Nous disputions comme si nous vivioiTs en core : vous devinez pourquoi.

GONSALVI

Je m'en doute.

PASCAL

Eh bien ! prononcez entre nous.

GONSALVI

Volontiers. La question est grave ^ car il ne

s*agit rien moins que de l'existence entiëin; du catholicisme. La révolution avait séparé violemment la France de Rome et relâché ses liens avec les autres états. Que devait faire Rome? les renouer en les resserrant. Aussi a-t-elle rappelé sous les armes les jésuites qu'elle avait imprudemment licenciés. Moines et gens du monde tout-à-la -fois, nul n'est plus en état de rallier les esprits ^ soit parla conviction, soit parmillemoyens patensou occultes qui mènent tous au même but. Rome attend tout d'eux ; ils peuvent tout attendre de Rome. Se confier au temps n'eût rien valu ; il favorise de préférence nos adversaires et leurs doctrines. Et quoi de plus puissant pour les étouffer , que des religieux si habiles à saisir le commandement?

Rêves que cela , rêves d'une ambition qui s^égare. Pour remonter à son rang , dans le respect des peuples , Rome n'a besoin que de se retremper aux vertus de ses saints. Les jésuites ne peuvent rien pour elle. Poursuivis

d'un côté par d'odieux souvenirs^ de l'autre , éclairés dans leurs ténèbres, qu'enfantërentils ? des intrigues. Jadis ils se sont servis des lumières contre la civilisation ; celle-ci les tourne aujourd'hui contre eux. Sentinelle de la liberté , gardienne de la morale , la publicité règne, et vos jésuites, quoi qu ils fassent, la subiront. Elle les^ suit dans leurs détours, les devine dans leurs ruses, et les surveille dans leurs complots. Ils ont lassé la fortune par de longs succès ; la fortune ne leur donnera plus que des triomphes trompeurs, cachant toujours des défaites. Enfin, le pouvoir , sll n'a pas changé de nature , a changé ses conditions : il émane du prince qui le délègue, non plus à ses familiers, mais à des hommes qui l'exercent sous la surveillance de l'opinion dont ils sont les représentans. Le pouvoir est à ce prix : que les jésuites l'osent toucher ; il écrasera leur faiblesse. Que peuvent - ils être aujourd'hui ? Précepteurs de la jeunesse ? la morale les repousse , la loi les proscrit • directeurs des rois ? on n'y sert plus que Dieu ; missionnaires de la foi , ils sont remplacés par

d'autres religieux qui aspirent à gagner des âmes et non des royaumes. Enfin le monde les rejette , il n'en veut plus pour maîtres , il les dédaigne pour serviteurs.

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