Louise Abbema
Chaque année le Salon nous révèle des talents jusqu'alors inconnus, ou consacre des renommées qui s affirment avec éclat. En tête des peintres illustres et justement admirés figurent les maîtres dont les toiles nouvelles ajoutent à leur œuvre de glorieuses pages. Audessous d'eux, et presque à côté de ces vieux combattants, brille tout un jeune et nombreux état-major d'artistes ardents au travail, pleins de force et de courage, animés d'une noble ambition et rêvant de conquérir les palmes réservées aux vainqueurs de ces luttes pacifiques.
Plus d'un, franchissant les obstacles qui s'opposaient à sa course, s'est approché du but poursuivi. Sans doute, il a laissé aux broussailles et aux ronces du chemin quelques illusions; mais quelles satisfactions procure le succès, et comme on oublie vite les heures pénibles à jamais écoulées! que de joies sont contenues dans l'amertume
PRÉFACE
du désespoir! avec quel plaisir et quel légitime orgueil on se rappelle, étant arrivé aux sommets, les dures fatigues et les longues lassitudes de la route!
Tous cependant ne sont pas entrés dans la carrière depuis longtemps, et beaucoup, quoique ayant marché à grands pas, ne doivent cesser de regarder en avant et de voir non ce qu'ils ont fait, mais ce qu'il leur reste à accomplir. Déjà leurs noms sont connus, et ils n'en sont encore qu'à leurs premiers essais! Ils n'ont fourni que quelques œuvres, mais remarquables et qui ont forcé l'attention. Avec des défauts qu'ils ne songent pas à nier, ils ont des qualités que nous nous plaisons à reconnaître, et c'est bien quelque chose que d'avoir composé un de ces tableaux, modelé une de ces statues devant lesquels chacun s'arrête, et qui ne peuvent s'entendre adresser le sanglant et cruel reproche de banalité.
Laissons donc aux esprits chagrins le soin de pousser chaque année ce cri périodique : « L'art se meurt! l'art est mort!» parce que le Salon d'une seule année ne renferme pas les merveilles du Louvre, chefs-d'œuvre de plusieurs siècles. Loin de nous désoler, cherchons avec confiance si l'exposition des beaux-arts, fidèle à son but, renferme d'intéressants envois et nous donne la
PRÉFACE
seule chose que nous soyons en droit de lui demander : un ensemble satisfaisant, de l'espoir pour l'avenir, et, dans le présent, les témoignages d'un esprit qui ne doit rien à personne. Ce que nous exigeons, nous le trouvons sans peine dans ces toiles tour à tour émouvantes ou agréables, passionnées ou charmantes, ces groupes harmonieux, ces statues et ces bustes qui frappent le visiteur et s'imposent à son souvenir. Ils viennent nombreux sous la plume, les noms des artistes jeunes et déjà récompensés de leurs efforts par une notoriété laborieusement acquise.
Ce sont surtout ces peintres et ces sculpteurs que nous aimons à suivre dans le développement de leur talent, et auxquels nous consacrerons des monographies spéciales. Ils les méritent et en sont dignes à tous égards pour les travaux qu'ils ont terminés, pour les heureuses promesses dont ils sont si riches.
Les notices que nous publierons formeront un beau volume illustré de dessins originaux des artistes.
Nous ne pouvons — on le comprend de reste — promettre de faire paraître nos études à date fixe; mais, sans garantir l'exactitude de la périodicité, nous nous efforcerons de ne jamais laisser entre elles un trop long espace de temps.
En écrivant ces quelques pages, nous ne pou-
4 PRÉFACE
vous cependant nous défendre d'un regret ; nous voudrions les voir sortir d'une plume habile, signées d'un nom qui fasse autorité. Il est téméraire à nous de tenter cette étude; notre excuse sera dans la sympathie que nous inspirent ceux qui, abandonnant les chemins sans cesse rebattus, ont, dès leurs premiers pas, rompu en visière avec la routine. S'ils ne font pas toujours aussi bien ou mieux que leurs anciens, du moins ils font autrement, et partout laissent empreinte la trace de leur originalité, don rare et précieux sans lequel il n'est point de véritable artiste.
« Si les femmes se mettent à peindre avec tant de crânerie , mon Dieu! comment faudra-t-il que peignent les hommes? »
(O. Merson, le Monde illustré.)
BBEM A (Mllc Louise) a sa place marquée, et qui en quelque sorte s'impose à l'avance et d'ellemême, en tète de cette étude, non pas que Tordre alphabétique, suivi rigoureusement, lui réserve seul le premier rang : elle y a , Dieu merci , d'autres titres plus sérieux et désormais incontestables, sinon incontestés.
A la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, le Théâtre-Français comptait parmi ses meilleures actrices une comédienne éminente
dont le nom est resté célèbre : c'était Louise Contât, qui avait su, par son talent, sa grâce et son esprit, conquérir une grande autorité sur le public et les suffrages des délicats. Son salon réunissait tous ceux qui, dans Paris, éprouvaient quelque charme pour les choses de l'intelligence. Au nombre des plus assidus chez Mlle Contât figurait le comte Louis de Narbonne : leur arrièrepetite-fille est Mlle Louise Abbema, le peintre aux instincts aristocratiques, aux relations bien connues avec la Comédie française. Si nous rappelons ainsi l'origine de Mlle Abbema, et si nous remontons dans sa généalogie, c'est que nous trouvons dans ce fait la double explication de ses goûts, de ses préférences et de ses amitiés.
Nous n'insisterons pas, car rien ne nous répugne tant que de chercher dans la vie privée de l'artiste de quoi satisfaire la curiosité publique; nous pouvons cependant, sans faire exception à la règle rigoureuse que nous nous imposons à cet égard, pénétrer dans le charmant atelier de la rue Laffitte , et apprendre au lecteur ce que la maîtresse du logis veut bien lui en laisser connaître.
Traversons quelques salles décorées de peintures curieuses; jetons un coup d'œil, trop rapide à notre gré, sur les tableaux de Lepic; regardons en passant une Marine de Mlle Sarah Bernhardt;
LOUISE ABBEMA J
arrêtons-nous un instant devant le portrait de Mme Abbema, une des premières toiles de sa fille, qui Ta peinte avec tout son talent et tout son cœur. Nous voici arrivé dans une pièce riche et simple à la fois, où les murs disparaissent sous mille objets divers : ici, des bibelots, des faïences; là, le Lion de Saint-Marc, sculpture enlevée à une gondole et rapportée de Venise l'hiver dernier; de ce côté un lierre, — jadis vigoureux, — nous rappelle le Déjeuner dans la serre, sur lequel nous reviendrons plus loin. Voici un portrait de Mlle Groizette avec son autographe, une aquarelle éclatante de lumière, souvenir du Tréport \ des gravures, des dessins; enfin, disséminées de toutes parts, accrochées ou par terre, nous regardant ou retournées contre le mur, des esquisses, des ébauches nombreuses qui suffiraient à nous apprendre, si nous ne le savions déjà, que nous sommes dans l'atelier du peintre.
Laissons-la travailler et parcourons les albums répandus sur la table. 11 en est un surtout fort agréable et assez amusant à feuilleter : c'est une série très complète des photographies de Mllc Sarah Bernhardt, dans les poses et les costumes les plus variés, parfois les plus inattendus. Presque toutes portentdes dédicaces d'une rare modestie, celle-ci, par exemple : « A Louise Abbema, la plus grande
artiste, Sarah Bernhardt, l'autre plus grande artiste. » Nous voilà en pleine Société du Doigt dans l'œil, cette fantaisie joyeuse que nous a révélée M. Paul Mahalin dans les Jolies Actrices de Paris.
Ce qu'il y a d'exagéré dans la manifestation un peu bruyante de cette amitié peut faire sourire; mais, à coup sûr, nous devons nous réjouir sincèrement de l'affection qui unit les deux jeunes femmes, car nous lui sommes redevables d'œuvres remarquables qui, sans elle, n'auraient pas vu le jour.
M1Ie Abbema est née à Étampes. Elle habita pendant six ans l'Italie, et ne revint en France qu'en 1867. Quelques mois plus tard, elle se mettait sérieusement au dessin, et travaillait sous la direction d'un ami de la famille, M. Devedeux, à qui revient l'honneur de lui avoir appris les premiers éléments d'un art dans lequel elle excelle. Ce n'est qu'assez longtemps après, au commencement de 1870, qu'elle aborda la peinture, ayant fait un long et utile stage, qui lui donna cette qualité précieuse que ne peuvent lui contester ceux-là mêmes qui la discutent le plus : le dessin. Mais