‹ Louise AbbemaChapitre 3 sur 4 · Gazette des Beaux-Arts : le Salon de · texte numérisé non relu

Gazette des Beaux-Arts : le Salon de

mais elle n'a pas vu son modèle de la même façon que M . Clairin : ce n'est pas l'actrice qu'elle a peinte, mais la femme artiste dans toute sa distinction. Le tableau tout entier a une grâce, une délicatesse qu'un peintre seul n'aurait jamais atteinte : c'est, en réalité, l'œuvre de deux femmes, dont l'une a inspiré l'autre.

Avant de quitter le Salon de 1876, racontons brièvement une anecdote qui donne raison au Times, et prouve bien que, si M. Clairin nous a montré une séduisante mistriss Clarkson, c'est la femme qui a fourni seule le sujet du tableau dont nous nous occupons en ce moment. Remontons de cinq ans en arrière, et reportons-nous à Tannée 1871, en ce même palais de l'Industrie où la future exposante ne vient encore qu'en curieuse. Elle s'y croise un jour avec Mlle Sarah Bernhardt, et aussitôt une idée se fixe en son esprit si tenace : faire le portrait de la célèbre comédienne. Elle dessine, séance tenante, un rapide croquis, puis, rentrée chez elle, se remet à la peinture avec une nouvelle ardeur, un réel acharnement. Cela dure trois ans. Alors, se sentant suffisamment préparée pour cette œuvre à laquelle elle attache tant de prix, MUe Abbema obtient d'être présentée àMlle Sarah Bernhardt, et fait son portrait absolument dans l'attitude du croquis de 1 87 1 . Dès cette époque, — ceci se termine presque comme un conte de fées, — une profonde amitié s'établit entre les deux artistes, et l'affection la plus sincère

vient se joindre chez elles à l'admiration la plus vive, sans la détruire. Au contraire!

Le Salon de 1 877 nous montre le Déjeuner dans la serre, toile considérable où figurent de nombreux personnages au milieu d'une végétation luxuriante. Quelques-uns louèrent et applaudirent; d'autres ne purent s'empêcher de faire entendre des plaintes, ou allèrent même jusqu'à des critiques assez mordantes. C'est ainsi que M. Duranty , dans les Réflexions d'un Bourgeois, s'écrie :

Tandis que Mllc Abbema pourrait venir à nous d'un talent ferme et observateur, modulant des colorations fraîches et animées, que veut-elle, au contraire, avec son intérieur incompréhensible, ses feuillages en zinc vert, ses figures plates, inanimées, espèce de décor où les valeurs sont toutes pareilles, où le fond avance au premier plan, d'où les formes sont soigneusement bannies au profit d'une clarté générale sèche et aigre, d'une agaçante opposition de tons durs et blafards à l'envi ?

Presque aussi sévère, mais plus juste cependant, la Revue des Deux-Mondes n'échappait pas tout à fait à l'agacement éprouvé par le rédacteur de la Galette des Beaux- Arts. Ce qui est certain, c'est que ce tableau était peint très hardiment, et qu'à côté des défauts signalés par les graves journaux que nous venons de citer il y avait aussi

des qualités non moins visibles : tel est, du moins, l'avis de tous ceux qui parcourent le Musée de Pau; où le Déjeuner dans la serre tient une place très honorable.

C'était aussi l'opinion de M. Paul Mantz, qui disait dans le Temps (n° du 27 mai 1877) :

La recherche d'un effet exceptionnel, sinon inédit, donne aussi de l'inte'rêt au tableau, d'ailleurs discutable, de M,lc Abbema, le Déjeuner dans la serre. Nulle émotion poignante dans cette scène intime. D'honnêtes gens, désertant la salle à manger de tous les jours, ont fait dresser leur table au milieu des feuillages d'une serre qui est presque un salon. Le déjeuner s'achève; voici venir l'heure où la cigarette est permise et où la conversation prend son vol. Il y a deux philosophes dans cette composition : une jeune fille qui, assise à l'écart, ne se mêle à la fête que pour en étudier le spectacle, et un chien, prodigieusement affairé, qui promène sur une assiette le bout de sa langue enthousiaste et rose. L'effet que l'artiste a voulu rendre, c'est l'invasion du jour qui pénètre largement par un vitrage, tombe d'en haut sur les figures et sur les choses, et va, en s'adoucissant un peu, mettre de la lumière partout.

Une pareille œuvre n'était pas facile : MUa Abbema n'y a réussi qu'à moitié; elle a presque mis de l'outrance dans ses clairs, et, bien que son tableau présente des parties d'une exécution très hardie et très virile, il demeure incomplet, parce qu'il lui manque la grande unité enveloppante. Véronèse, qui, lui aussi, sert à boire et à manger, fait déjeuner ses convives dans des milieux plus tranquilles. M110 Abbema aurait peutêtre intérêt à discipliner son exacte recherche du ton local. La modération ne va pas mal à son talent, et elle le prouve dans le portrait de Mmc D... Ici, l'œuvre est délicate et réussie. Mettant à profit le conseil de Thomas Laurence, M110 Abbema est parvenue à peindre non seulement des yeux, mais un regard.

S'il fallait fournir une nouvelle preuve des qualités du Déjeuner dans la serre, nous la trouverions dans le bruit qui se fit autour de lui. Être discuté, n'est-ce pas, pour un artiste, chose cent fois préférable à l'éloge banal qu'on lui jette trop souvent, comme une sorte d'aumône, au bas d'un article, pour ne pas l'attrister? N'est-ce pas la reconnaissance du talent, d'autant plus précieuse et vraie qu'elle est moins directe? On y cherche, en effet, la part du bien et du mal, du mal surtout, sur lequel on insiste volontairement dans l'intérêt du peintre. Dans ce cas, et quelque louable que soit le motif qui fait agir, il faut éviter de tomber dans l'excès et de s'écrier, avec certain journaliste que nous pourrions citer : ce Ne regardez pas le tableau de Mlle Abbemaî » Une telle phrase pourrait être désobligeante, même quand elle aurait pour résultat , — comme cela eut lieu, en dépit peut-être de son auteur, — de faire arrêter devant la toile tous les badauds désireux de savoir pourquoi il fallait ne pas la regarder.

Nous avons assisté jusqu'ici à des essais qui, n'étant plus des tâtonnements, ne sont pas encore l'œuvre d'un peintre en pleine possession de soimême. L'année 1878 va nous apporter le témoignage de progrès considérables, et le messager de cette bonne nouvelle sera la gracieuse Renée

LOUISE ABBEMA ï y

de P... J... dans Lilas blanc. Ce tableau, comme le fait justement observer M. Eug. Véron dans l'Art, « laisse dans le souvenir une note d'une gaieté charmante; mais ce n'est pas là ce dont il faut surtout féliciter la jeune artiste : elle a de tout temps été remarquée pour la finesse et le charme desatonalité; mais on pouvait, jusqu'à ce jour, reprocher à ses figures de manquer de relief. Elle voulait absolument modeler dans la lumière, et cette ambition lui réussissait mal; elle n'y a pas renoncé pour cela, et elle a eu raison : la persévérance de son effort a été récompensée. Son visage de jeune fille, tout éclairé qu'il est, est véritablement modelé, et il s'en faut de bien peu qu'on n'ait plus rien à lui demander. C'est un succès dont seront heureux tous ceux qui s'intéressent à son talent, et qui pouvaient craindre qu'elle ne parvînt pas à triompher de cette difficulté. Il faut avouer cependant qu'on sent trop sur la peau la poudre de riz et qu'il y a au cou des tons jaunes peu agréables » . Enfin, cette année, le succès sera encore plus net et plus incontestable. L'excellent Portrait de Mmc du i7..., très beau, mais un peu froid, contraste singulièrement avec celui de Mlle Jeanne Samary. Il est impossible de mieux réunir les mêmes qualités dans deux œuvres aussi dissemblables, et de conserver à celles-ci,

dans leur différence, ce je ne sais quoi qui est la marque et comme la véritable signature de l'artiste.

Après avoir rendu, — trop sommairement, — au premier de ces portraits la justice qu'il mérite, nous arrivons en hâte à celui de la spirituelle sociétaire de la Comédie française. Vêtue d'une robe grise fort simple , sur laquelle brillent quelques ornements d'acier et que relève un énorme nœud de cravate violet, Mlle Jeanne Samary se détache sur un fond vert (toujours le vert Abbema!). Sa figure fine et malicieuse, modelée en pleine lumière, est très agréable à voir. Rien d'aimable et de gai comme ces tons chauds et joyeux, rien qui exprime mieux la physionomie éveillée et remuante du modèle. La ressemblance est frappante. Les mains, élégantes et mignonnes, fort bien traitées et parfaitement rendues, méritent aussi les suffrages des amateurs

On comprend facilement, — bien qu'aucun effort apparent ne permette de le dire, — qu'il

i. Depuis que ces lignes sont écrites, Mllc Abbema a obtenu un grand et légitime succès au Salon avec ces deux portraits, et, à la Vie moderne, qui vient d'exposer quarante de ses toiles, parmi lesquelles nous avons remarqué des portraits d'une parfaite ressemblance, des fleurs, des natures mortes et des paysages qui nous montrent dans tout leur jour le talent de l'artiste, les progrès rapides, étonnants même, qu'elle a faits en quelques années.

a fallu une longue étude pour arriver à ce résultat . Ici encore l'amitié est venue en aide au talent.

MIIe Abbema, — que nous avons vue peintre énergique , aquarelliste pittoresque, — a encore d'autresqualités : elle manie le burin et l'ébauchoir .

Ses dessins à la plume et au pinceau sont d'une rare vigueur, dune exactitude parfaite. C'est ce dont les lecteurs s'apercevront facilement en regardant les ornements placés en tête et à la fin de cette notice, et surtout son portrait, qui offre cette singulière particularité et cet intérêt d'être dessiné par elle-même, d'après le buste de sa grande amie Mllc Sarah Bernhardt.

La terre glaise n'est pas moins bien accueillie rueLaffitte qu'avenue deVilliers, et Mlle Abbema, qui réussit dans tous les genres qu'elle essaye, a fait en 1875 un charmant médaillon qui a figuré avec succès au Salon de 1878. C'est... parbleu! c'est le portrait de Mlle SarahBernhardt î Un crayon de l'artiste, — et de ses meilleurs, — reproduit fidèlement par la photogravure, nous donne une idée très exacte de cette œuvre, à tous égards digne d'attention.

Mlle Louise Abbema a fait aussi des eaux-fortes lumineuses et vives, mais en petit nombre et d'un tirage restreint ; elles sont la joie des amateurs dont elles enrichissent les collections.

Telle est, — rapidement indiquée, — l'œuvre déjà importante d'un peintre à qui s'appliquent mieux qu à tout autre les vers célèbres de Virgile et de Corneille.

Amiens, ce i5 avril 1879.

Tmp. Jouaust.

Page 1