Louise
ANS ce coin du Jura, tout près de la frontière, Surla route en serpentsqui va vers les Brenets, Le village a groupé ses maigres jardinets Et ses maisons où vit la race forestière.
Village? non. Bourg? encor moins. Hameau perdu. On y pourrait compter trente maisons à peine. Les neiges ont durci depuis une semaine ; Sur la vie au tombeau, ce marbre est descendu.
Sous les toits en bardeaux,que la bourrasque assaille, Horlogers, bûcherons, leurs femmes, leurs petits, Restent là, tout le jour, frileusement blottis Tandis que sur ses gonds chaque porte tressaille.
Car la bise, aux soufflets brûlants comme le feu, La bise aux dards glacés, l'impitoyable bise S'engouffre,et tournoyant aux flancs noirs de 1 église, Bat le clochermuetoù neparle plus Dieu...
La bise, qui descend partout des sapinières, Tord, dans chaque maison, la flamme des foyers, Et, sur le lac aux flots gelés, pétrifiés, Va soulever encor quelques vagues dernières.
La girouette crie aux coups brusques du vent. Sur le pont qui conduit à la route de France, Ghaqueborne,enson froid manteau, prend l'apparence D'un enfant, sous la neige enseveli vivant.
Les chemins, engourdis, ne vont plus vers la plaine: Les tas de bois coupé dorment sous un linceul ; Le mystère, parmi ces blancheurs, règne seul ; La vie a peur, se cache, et retient son haleine.
Les sommets allongés se perdent tout là-bas; La fuite des lointains invite aux somnolences ; La nature et le cœur ont les mêmes silences, L'un ne s'agite plus, l'autre ne frémit pas.
Dès que faiblit le vent, dès que, par intervalles, Sur les carreaux givrés la neige redescend, Le ciel, plus ténébreux, devient plus oppressant Que l'azur froid, mais libre, où couraient les rafales.
Et, depuis l'horizon aux durs reflets de fer, Jusqu'au lac, bleu d'acier, où plus rien ne palpite, Pas une voix qui monte, un cœur qui batte vite : C'est ce qui vous prépare à la mort, c'est l'hiver.