A^ PLEIN CIEL
Ils marchent, enlacés, vers la colline haute, Parmi le crépuscule et son rayonnement.
Assis sur un rocher noir de mousse, à mi-côte. Ils regardent le soir s'attendrir lentement.
A leurs pieds, le village, hier ruine et flamme. Ressuscite déjà sur ses propres débris.
Comme l'âme déchue, en redevenant l'âme, Sent renaître l'espoir de tant d'espoirs meurtris.
Le petit cimetière aux roses leur rappelle
Qu'il faut songer aux morts qui furent malheureux.
Et le lire, ce livre où votre cœur épèle.
Non seulement pour vous, mais encore pour eux.
Dans la brume traînant sur les grèves de sable, On voit encor le lac s'étaler, sombre, frais, Profond comme un serment d'amour impérissable, Limpide comme un cœur qui ne mentit jamais !
Tout autour, les sapins, étageant leur verdure, Majestueusement, sur les sommets brumeux, Sont là, simples et forts comme tout ce qui dure, Et disent à l'amour qu'il peut durer comme eux.
Ces parfums que la brise apporte, ces haleines Des vents tièdes errant dans la fraîcheur du soir. Racontent les bonheurs que l'on cueille à mains pleines Et l'odeur des baisers embaumant le devoir.
Joyeux soupir des toits, la fumée, en volutes, S'exhalant, chaque jour, juste au même moment, Dit le cours régulier des heureuses minutes, L'air intime, et le nid qui chante en s'endormant.
Là bas, ces horizons divers, dont l'un s'argente, Dont l'autre s'obscurcit, sans qu'aucun soit pareil. Disent comment la vie, imprévue et changeante, N DUS charme, tour à tour, par l'ombre ou le soleil.
Et ce ciel, escalier des infinis, où passe Un vol d'oiseaux hardis, par couples s'élevant, Ouvre au sincère amour les routes de l'espace Pour qu'on y monte, à deux, en un baiser fervent.
Déjà le crépuscule étend ses ailes bleues ;
Sur le lac assombri des vapeurs vont flottant.
Dans toute la vallée assoupie, à des lieues,
Plus un chant, pasun bruit, —rien quedeux cœurs battant
Pierre a vu se mouiller les yeux de l'adorée : Elle songe à l'instant où l'horreur d'un réveil, Le vide inattendu la laissait éplorée, N'ayant plus qu'un désir et qu'un but, — le sommeil.
Cette mort, à présent, l'emplirait d'épouvante ; L'hiver de ce cœur las devine les avrils. Et, doucement émue à se sentir vivante, Elle laisse la joie humecter ses longs cils.
L'ami n'a plus de larme au bord de la paupière ; Il revoit sa douleur comme un pays quitté. Le souvenir des maux double l'extase^: Pierre Bénit sa solitude et sa fidélité.
La tendresse assurée, invincible, immortelle, Recouvrant le passé de pardon et d'oubli, Protégeant l'adorée et tremblant devant elle, Aux portes du tombeau n'aura jamais faibli.
Il lui dit, lentement, comme l'on parle en rêve : « Mon amour, je ne suis pas un poète, moi! Je les jalouserais en vain, ceux que soulève Le culte de la femme ou l'élan de la foi.
« Mais,quand je vois ces monts, ces hameaux, ma patrie, Quandjet'aiprèsdemoi,devantdeuxinfinis, Toute mon âme éclate et tout mon être prie; Mon pays, mon amie et Dieu, je les bénis.
« Ma pensée est obscure, et les mots que j'appelle, Arheureoùj'écrirais,fuienttoujourssousmesd0igts; Mais mon pays est grand, mais mon amie est belle, Et je trouve Dieu bon, puisque je les lui dois I
» Vois... L'ombre va bercer la vallée endormie. Viens dansmesbras iqu'ilssoienttonnidet taprison. Je t'aimais d'un amour paisible, mon amie ; Je vais t'aimer, demain, à perdre la raison 1 »
LOUISE tm
Louise, tendre, dit à Pierre : « O mon poète! »
La nuit fait déferler ses flots silencieux.
Devant cette nature apaisée et muette,
Soudain leur double rêve a chanté dans leurs yeux.
« J'aurai, près de l'amie à jamais reconquise, La douceur de calmer un être qui souffrit ;
— J'aurai son âme haute et sa tendresse exquise, Et son cher mal ancien que mon baiser guérit.
— J'aurai la bouche pure où son souffle s'exhale, Plus tiède et parfumé que l'haleine des bois ;
— J'aurai la volupté de voir l'ami, tout pâle, Oublier, sur mon cœur, tout le reste à la fois.
— Je l'effraîrai d'abord, l'amie effarouchée; Mais bientôt, de bonheur, sa frayeur aura fui;
— J'aurai les clairs sommeils, auprès de lui couchée. Les réveils enivrants, blottie auprès de lui.
— Il me semble, à présent, que je commence à naître. Ce cœurnouveau qui bat dans ma chair, c'est le sien.
— Je lui fais, à jamais, le don de tout mon être! Qu'il le prenne; ce corps, cette âme, c'est son bien.
— Le désert disparaît quand l'oasis se montre, De ce que j'ai souffert rien ne reste aujourd'hui...
— Les yeux clos de pudeur, je vais à la rencontre De l'inconnu divin qui me viendra par lui.
— Que nepuis-je mourir sur sa gorge qui tremble!
— Dans ses bras frissonnants comme j'expirerai ! » Et, mêlés pour toujours, ils savourent ensemble La grande poésie humaine, — un amour vrai.