‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 20 sur 126 · M"i«3 Je Polastron et do Guiche · texte numérisé non relu

M"i«3 Je Polastron et do Guiche

2. Archives du château de Lamotte-Bardigue. Toutes les lettres de M. de Hougeot, de M™e Je Polastron ou de M. d'Ksparbès seul entièrement inédites, comme la plus gi'aude partie dos documents cités au cours de cet ouvrage.

La Reine devait tenir rigoureusement toutes ses promesses, comme en témoigne cette nouvelle lettre de M. de Rougeot, datée du 13 juillet 1780 :

« Sa Majesté a eu la bonté de lui apporter elle- <( même des diamants dans une cassette pour la « parer le jour du mariage de M™*^ de Guiche, (( mardi dernier. Tout le monde soupait chez « M""" Diane ^^ où la Reine est venue. Elle a eu la ce bonté de mettre elle-même ses diamants à votre « nièce, de les ajuster, et elle a dit ensuite : — « Elle sera à merveille comme cela, je me charge « d'elle, et j'en aurai soin. »

Chacune des lettres de M. Rougeot fait mention d'un nouveau pas fait par M""^ de Polastron dans la faveur de la Reine :

'( Jeudi dernier, la Reine est venue dîner chez « la comtesse Jules, et, après avoir dîné, elle a « proposé de mener les jeunes personnes dans le « jardin de M. Boutin, à Tivoli-. »

1. La comtesse Di.iue de Polignac, dame pour accompagner la comtesse d'Artois et soem* da duc de Polignac.

2. Les nos 17 et 18 de la rue de Clichy occupent l'emplacement du célèbre Jardin de Tivoli, où Boutin, l'un des trésoriers généraux de la Marine, avait réuni aux délicieuses « fabriques », alors à la mode, un cabinet d'histoire naturelle et une belle collection de minéralogie. Le parc, dessiné dans le genre anglais^ passait pour une merveille. Pendant la Révolution, le jardin

36 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

Trait piquant, on presse M. de Rougeot de profiter sans tarder d'une Ijienveillance si marquée pour demander à Marie-Antoinette la réalisation de sa promesse, et obtenir d'elle dès maintenant le brevet de dame du palais qu'on a fait espérer à ]yjnie ^Q Polastron au moment du mariage ; mais celui-ci se refuse à faire la moindre démarche, et déclare qu'il entend s'en remettre aux bontés de Sa Majesté.

Le 22 juillet 1780, le grand-père mande au comte d'Esparbès que M'"" de Polastron a souffert de convulsions d'estomac^ ce qui l'a empêchée d'assister à la fête donnée pour le mariage Guéménée- Rochefort, et il ajoute :

« La Reine a témoigné combien elle était fâchée « que cette indisposition survienne ce jour, mais « n'a pas permis à M'"" de Polastron de paraître à « la fête. Gomme cela n'a eu aucune suite, et pour <( l'en dédommager, elle l'a menée le lendemain « à la Gomédie et à Trianon. »

Elle s'y rendit à pied, et en tenant M""" de Polastron (( par-dessous le bras ».

Boutin devint une sorte de bal public où se réunissait, le jeudi et le dimanche, la société la plus brillante du Consulat et du Directoire. Sous la Restauration, ou y établit des montagnes russes, qui eurent le plus grand succès. — Voir Les Quaranteh'til Quartiers de Paris, par Giraud de Sainl-Fargcau. Paris, Blanchard, 1830.

A ce moment où elle pénètre de plus en plus •dans Tintimité de Marie-Antoinette, la belle-sœur <Ie M"® de Polignac n'a pas encore été présentée à la Cour^ et elle n'a pas d'autre résidence, à cette •époque, que le couvent dePanthemont. C'est donc Il tort que bon nombre d'historiens, se rapportant au récit fantaisiste de la duchesse de Gontaut. placent cette présentation aussitôt après le mariage, et se plaisent à montrer la jeune femme perdant •contenance devant la foule railleuse des courtisans. Louise d'Esparbès fut présentée avec un plein succès, et ce n'est pas seulement à cette occasion, comme on l'a vu, que la Reine lui prêta ses diamants; elle avait déjà tenu à l'en parer elle-même. Au surplus^, la « petite pensionnaire » prenait goût à l'indépendance et aux plaisirs de sa vie nouvelle.

« Je lui ai demandé hier », écrit son grand-père, le 24 juillet 1780, <( si elle ne retournerait pas •ce coucher à Panthemont. Elle a fait la grimace « et m'a dit : — Papa, je retourne à Versailles. « Effectivement, elles y sont toutes retournées « pour onze jours. Je crois après tout cela effecti- •« vement que le séjour de Panthemont aura intime niment peu de charmes.

« Je vais vous confier un grand secret qui ne

38 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

« sera plus grand lorsque vous recevrez ma u lettre; ce sera au surplus le secret de la comé- « die. De mardi en huit, la Reine donne au Roi à « Trianon, sur son petit théâtre, une comédie et « un ballet; on jouera Le Roi et le Fermier. La. « Reine, M™' Jules, votre nièce, la petite duchesse « de Guiche, M. le comte d'Artois, le comte Jules, <( M. le duc de Coigny, M. d'Esterhazy, M. de Yau- '( dreuil, M. de Polastron et M. Dillon sont les u acteurs. Votre nièce m"a dit qu'elle savait très (( bien son rôle, mais qu'elle craignait qu'Aglaé « ne sût pas le sien. Voilà tout ce qui l'intrigue. u Je vous assure qu'elle s'en tirera toujours, car « elle a très bien réussi dans ce monde-là. »

C'est dans la même lettre que M. Rougeot annonce que la duchesse de Lesparre se retire devant M""' de Balbi^ comme dame d'atours de Madame, et lui fait part des réflexions que suggère cette nomination inattendue.

Le 29 juillet, nouvelle lettre, dans laquelle il marque « qu'il vient d'essuyer un cruel assaut » : la jeune M""* de Polastron a été atteinte d'une hèvre

1. Aiiue-Jacobé de Caumout-La Force, comtesse de Balbi, dame d'atours de la comtesse de Provence et favorite de sou mari; uée en 1738, morte en 184:2. C'est à M"'« do Baibi que sera cousacre le deuxième volume des Reines de l'Emiyrution.

violente^ et il ne cherche pas à dissimuler son inquiétude..

« La Reine », écrit-il, « est venue elle-même la « voir deux fois, et a été une demi-heure au (( chevet de son lit, ce qui n'était jamais arrivé; « elle envoya deux fois par jour pour savoir de (( ses nouvelles, M. le comte d'Artois y vient jusce qu'à trois fois. »

Le grand-père ajoute que « le petit mari est plus mort que vif » .

Cet état fâcheux se comprend, car M. de Polastron, le grand-père nous en donne l'assurance, adore de plus en plus sa jeune femme, qui n'a pas encore été la sienne, et le pauvre amoureux n'a même pas le loisir de se livrer sans contrainte à ses inquiétudes.

Ce soir-là., on doit jouer à Trianon la comédie dont M. de Rougeot nous a donné précédemment le programme, et dans laquelle, faveur enviée entre toutes, M. et M""" de Polastron, qui font décidément partie de la petite Cour privilégiée de Marie- Antoinette, ont l'honneur tous les deux de tenir un rôle.

La comtesse Jules de Polignac remplacera au pied levé sa belle-sœur soutirante, mais il n'est pas d'excuse pour le mari, et c'est la mort dans l'àme

40 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

qu'il endosse tristement son travestissement pour lui donner tant bien que mal la réplique.

Enfm^ le 10 août 1780, M. de Rougeot se montre plus rassure; la petite malade s'est levée, elle a fait un tour dans sa chambre, et l'appélit semble revenir I « Mais on se garde de le satisfaire, et <( quoiqu'elle crie la faim, on ne lui permet qu'une « légère mouillette de pain dans du bouillon. »

Tyjme jg Polastron est sauvée, mais une autre disgrâce l'attend; le jeune capitaine a reçu un ordre de départ :

« Le petit mari part ce soir pour Strasbourg. c< C'est un chagrin, mais elle y est préparée. Vous « connaissez la sensibilité de cette jeune personne (( disposée à aimer et à s'attacher à tout ce qu'elle « doit aimer. »

La Reine montre « la plus grande satisfaction en apprenant que M"° de Polastron est hors d'inquiétude », Elle recommande au médecin, M. de la Noue, « d'avoir pour elle les plus grands soins »j ajoutant « qu'elle y prenait le plus grand intérêt ». Le soir du 15 août, M. Rougeot manifeste sa satisfaction d'un événement dont sa pelite-iille est encore l'héroïne.

« J'étais auprès de son lit », écrit-il. « Il était huit

« heures du soir, lorsque tout d'un coup on a ance nonce la Reine, qui est venue la voir seule. Un <( moment après, M. le comte d'Artois, M""' la « comtesse Jules et M'"*' la duchesse de Guiche (.( sont arrivés. La Reine a comblé cette jeune « personne d'amitiés, l'a embrassée en arrivant et « en s'en allant, et elle est restée avec elle environ « trois quarts d'heure. J'ai voulu me retirer par « respect et par discrétion, elle m'a ordonné de « rester et de m'asseoir. M. le comte d'Artois m'a '( donné le même ordre et j'ai resté toute la visite, (( qui s'est passée de la part de la Reine par des f( caresses et des démonstrations d'amitié que « votre nièce a reçues avec respect, mais avec une « aisance et une noblesse rares en toute personne, « mais surtout en une personne de son âge. »

Dans la famille royale, la Reine n'était pas la seule à choyer la jeune M"^ de Polastron, et M. de Rougeot ajoute :

« M. le comte d'Artois lui a fait beaucoup de « plaisanteries et de querelles sur ce que la veille, « malgré l'ordonnance de M. de la Noue, elle « n'avait jamais voulu prendre la médecine que (( lui-même lui avait apportée. Elle s'est très bien « défendue de la querelle d'amitié que lui a faite « M. le comte d'Artois... La Reine a pris son parti

42 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

« et elle lui a répété : — Mon cœur, vous avez très « bien fait, et quand mon frère ou d'autres per- « sonnes voudront vous contrarier, venez à moi, « je prendrai votre parti, je vous défendrai^ et <( nous serons les plus fortes. »

Dans la lettre suivante, c'est M™" de Polastron qui prend soin d'annoncer elle-même à son oncle, le comte d'Esparbès, qu'elle vient d'entrer en convalescence :

« De Paris, ce 28 août 1780.

« Je profite, mon cher oncle, du premier mo- « ment de ma convalescence pour vous remercier (( moi-même de tout l'intérêt que vous avez bien (( voulu prendre à ma santé qui est assez bonne « actuellement, si ce n'est un peu de faiblesse qui « me reste encore et on me défend de m'expliquer « longtemps. Je ne peut donc, mon cher oncle, « que vous assurer de mon tendre attachement, « j'espère que vous êtes bien persuadé qu'il n'en « est point de plus sincère que celui que votre « petite nièce vous a voué pour la vie.

« D'Esparbès, V''" de Polastron. »

Deux mois plus tard, les rôles sont changés et c'est elle qui s'adresse à son oncle, cette fois, pour lui demander des nouvelles :

« De Paris, 20 octobre 1"80.

'( Que j'ai été inquiette de votre santé, mon

■« cher oncle, d'autant plus que mon grand-papa

« m'avait dit, il y a quelque temps, qu'elle

« n'étoit point trop bonne; il m'a un peu rassurer

« hier en me disant que vous vous- portiez un peu

«. mieux; je voudrois bien être à même de vous

« donner tous mes soins ; si ceux de la reconnais-

«. sance et de l'amitié la plus tendre pouvoit gué-

<c rir, j'ose espérer que vous ne seriez pas long-

« temps malade. — Je ne peut pas me pardonne

<( l'inquiétude que je vous ai donné pendant ma

« maladie, qui a dérangé votre santé; je me porte

■(c à merveille, je suis plus grâce et mieux por-

« tante qu'avant; il ne manque à mon bonheur

« que votre parfaite santé; je voudrois bien que

« vous valussiez passé l'hiver ici ; l'air vous ferois

«. peut-être du bien; vous me l'aviez fait espérer

<(. avant de partir de Paris ; adieu, mon cher oncle,

« soyez bien persuadé que personne ne vous est

« plus tendrement attaché que votre nièce.

.; D'ESPARBÈS, V''" DE PoLASTRON. »

La correspondance de ^I""' de Polastron abonde d'ailleurs en détails curieux sur la Cour de Versailles; elle raconte les incidents, les nouvelles, et mentionne les petits faits, les questions de jalousie

44 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

OU de préséance qui passionnent l'opinion et bouleversent parfois, malgré leur insignifiance, tout ce monde de courtisans ou de favoris sans cesse applicfiiés à gravir un échelon de la faveur royale. — Ses observations dénotent une sûreté de jugement qu'on ne serait point en droit d'attendre de sa jeunesse et de son inexpérience. Puis, ce sont les descriptions des bals de Versailles où elle se rend le plus souvent accompagnée de « la Guichette »,. nom familier qu'elle donne à son amie la duchesse de Guiche.

Louise-Gabrielle-Aglaé de Polignac, fijle de la comtesse Jules, future duchesse de Polignac, à peine âgée de quatorze ans, venait d'épouser, le 11 juillet 1780, le duc de Guiche \ destiné, à la mort de son frère, à porter les titres de duc de Gramont et de prince souverain de Bidache, Contemporaine de Louise d'Esparbès, elle se trouvait être sa nièce, bien qu'à peine plus jeune de quatre ans, et les deux jeunes femmes^ mariées à quelques

1. Antoine-Louis-Marie, duc de Guiche et de Gramont, né à Paris, le 17 août Hao, mort le 28 noiit l.S.Sfi, niestre do camp du régiment de la Reine-dragons avant la Révolution, lieutenant général en 1814, puis pair de France, ambassadeur et commandant de la :2e compagnie des gardes du corps. — Voir les Souvenirs du lieutenant yéneral vicomte de Iteisel, in-S". Paris, Calmann-Lévy, l!)00.

Son fils Agénor de Gramont fut mcniu du Daupliin; il épousa Ida d'Orsay et mourut à Paris en 18c'5.

mois de distance, s'étaient prises l'une pour l'autre de l'amitié la plus vive. « La Guichette raffolait de sa petite tante Polastron. » Leur parenté, leur âge, leurs goûts et leurs habitudes, tout s'était réuni pour les unir par les liens d'une tendre affection; leur mariage, célébré presque en même temps, s'était accompli dans des conditions identiques et le jeune âge d'Aglaé de Guiche avait décidé ses parents à la séparer de son mari pour quelque temps encore, comme on l'avait fait pour « sa petite tante o. Leur beauté même, quoique si différente, devait leur valoir à quelques années de distance les hommages et les adulations d'un môme prince. La duchesse de Guiche avait la grâce légère de son époque, jointe à un attrait et à une séduction que rien ne pouvait égaler, et c'est dans tout l'éclat d'une beauté triomphante qu'elle nous apparaît dans le portrait où M""" Vigée-Lebrun l'a représentée en Flore tenant une guirlande de feuillages et de fleurs.

Le comte d'Artois était prompt à s'enflammer, et il ne put voir et approcher cette ravissante jeune femme sans lui faire une cour assidue et brûlante. Le prince était jeune et entreprenant, et, parmi tant de beautés dont Nattier et Drouais nous ont laissé la brillante image, la duchesse de Guiche était, dit-on, la plus belle. Bientôt le frère du Roi

46 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

ne la quitta plus; à la promenade ou au jeu, au bal, au théâtre ou à la chasse, on le voyait sans cesse ■empressé autour d'elle et l'on se répétait tout bas en souriant que ce n'était pas le mari qui en aurait les prémices et qui cueillerait la tendre fleur qu'on l'avait contraint de ménager !

L'aventure pourtant, paraît-il, n'eut pas les suites que l'on pense, et le duc de Guiche ne fut pas devancé. Le prince inconstant et volage se lassa d'une résistance à laquelle ses quotidiennes bonnes fortunes ne l'avaient pas habitué et porta ailleurs ses hommages. Le charme discret de sa douce compagne commençait déjà, sans doute, à agir sur son •cœur, d'une manière presque inconsciente, et peutêtre ce prompt découragement ne fut-il que le résultat de son inclination naissante.

Les chroniqueurs n'ont pas ménagé la duchesse de Guiche.

La Correspondance secrète publiée par M. de Lescure raconte que le comte Archambault de Périgord ^ avait trouvé grâce à ses yeux et que ■ses tendres aveux ne la trouvèrent pas insensible. Une auréole entourait ce fils du chevalier

1. Josepli Archambault, comte, puis duc do Talleyrand-Pori- ^ord, frère cadet de l'évêquc d'Autun (1762-1832). Daus sa correspondance, M. de Vaudreuii le montre, en IISO, sadressant à

de Talleyrand, dont les succès avaient été sans nombre et dont la discrétion égalait le courage et la loyauté. Surpris pendant la nuit par un mari jaloux^ dans l'appartement même de sa femme, il avait pu s'échapper assez vite pour dérouter ses soupçons; mais dans la rapidité de sa fuite, au milieu d'une oljscurité complète, le lourd battant d'une porte s'était refermé sur sa main en lui broyant les chairs et en lui écrasant les os. Malgré •ses atroces souffrances, ce stoïque amoureux avait .gardé le plus profond silence, essayant vainement •de se dégager. Tous ses efforts avaient été inutiles, •et alors, tirant son épée de son bras resté libre, il avait héroïquement sacrifié deux de ses doigts pour sauver l'honneur de celle qu'il venait de quitter. Son aventure avec la duchesse de Guiche fut, dit-on, moins tragique : aperçu par un garde, escaladant la fenêtre de l'appartement du premier qu'elle occupait à Versailles, il fut reconnu^ arrêté, et c'est en vain qu'on essaya d'étouffer le scandale^ au sujet duquel le vertueux Louis XVI aurait eu un mot plaisant : « Puisqu'il faut abso-

;Mme (],3 Polastron pour rentrer en grâce auprès du comte d'Artois, qui craignait qu'il n'eût les mêmes principes que son frère. {Correspondance de Lescure.) — La liaison d'Archambault de Périgord avec j\I™e de Baibi, en 1794, pendant son séjour en Hollande, fut une des causes de la rupture du comte de Provence avec sa favorite.

48 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

lument, dit-il, que nous soyons entourés de femmes légères', quau moins on les loge toutes au rez-de-chaussée ; on ne courra plus le risque de se casser le cou si, en allant les voir, on est obligé de passer par la fenêtre. »

Le duc de Guiche se battit avec le séducteur de sa femme; mais la fortune est aveugle et le destin est parfois ingrat : ce fut le mari qui fut blessé par l'amant.

Cette jeune femme brillante entre toutes, dont la grâce piquante et le charme irrésistible avaient embelli tant de fêtes, devait finir dans d'atroces souffrances, victime du plus tragique accident. Réfugiée en Angleterre pendant Fémigration, elle dut s'arrêter un soir, au cours d'un voyage avec sa fille, dans une auberge d'Edimbourg. C'était le 30 mars 1803, et la saison étant encore très froide, la duchesse commanda d'allumer un grand feu. A peine venait-elle de passer dans une pièce voisine, que la jeune fille s'approcha imprudemment de la cheminée, dont les braises ardentes communiquèrent tout à coup le feu à sa robe. Ce fut en vain que la mère, appelée par ses cris de détresse, se précipita à son secours; ses propres

1. Le Roi se servait d'uu mot beaucoup plus expressif. — Forueron, Histoire des Emigrés.

vêtements senllammèrent au contact de ceux de sa fille, et en un instant elle se trouva atteinte de brûlures si profondes que rien ne put la sauver. La malheureuse jeune femme succomba au bout de quelques semaines au milieu d'atroces tortures, donnant à tous le plus touchant exemple de résignation chrétienne.

Ce n'était pas seulement à sa jeune nièce que jy^me ^g Polastron avait inspiré la plus tendre affection : dans sa nouvelle famille, chacun célébrait à l'envi ses louanges, et le comte Jules de Polignac, qu'occupait cependant le souci de sa fortune naissante, trouvait, malgré cela, le temps de faire son éloge dans une lettre qu'il écrivait au comte d'Esparbès à la lin de l'été de cette même année 1780 :

« Vous ne serez pas étonné d'apprendre que plus nous connaissons M""^ de Polastron et plus nous l'aimons. Elle a un caractère charmant; nous vous avons une vraie obligation de nous avoir donné une sœur sur laquelle nous fondons le bonheur de notre intérieur. Elle est actuellement hors du couvent depuis trois semaines, il a bien fallu qu'elle en sorte pour le mariage de ma fille; la Reine est venue souvent chez moi à cette occasion, elle a vu la petite Polastron, elle

50 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

« lui a marqué amitié et bonté et a voulu absolu- « ment quelle vînt à Versailles. Nous y avons « passé huit jours, la Reine a encore exigé qu'elle « y revînt. D'après ce qui se passe, il y a nécessité « que la petite de Polastron cultive les bontés de « la Reine, et cela ne se peut pas tant qu'elle « sera au couvent. Vous savez le danger qu'il y a « lorsqu'elle en sortira. Pour qu'il n'y ait plus de ft danger, il faudrait un consentement de M. de- (( Rougeot, car vous sçavés que j'ai enlevé celui « de M. de Lussan. J'ai eu, il y a deux jours, une « grande conversation avec M. d'Aubeterre sur « cet objet; il trouve qu'il est absolument néces- « saire que les deux jeunes gens habitent en- « semble, et doit avoir un entretien avec M. de « Rougeot pour le déterminer à y consentir. Il y a « un avantage immense pour ma sœur à cultiver « les bontés de la Reine, à obtenir le plus prompte- « ment possible une place de dame du palais. »

Tout porte à croire que la conspiration réussit, et que le bon grand-pcre se laissa attendrir et convaincre. A son retour de Strasbourg, M. de Polastron fut autorisé à se réunir à sa femme, et l'heure du berger sonna enfin pour l'amoureux mari, impatient de donner à son épouse despreuves convaincantes do sa tendresse.

LA COMTESSE DE POLASTRON. 5t

Cependant, l'automne s'avance, et ni M""*" de Polastron, ni M""^ de Guiche, bien que la cérémonie doive avoir lieu le même jour, n'ont été encore présentées à la Cour. Deux fois déjà, la présentation décidée a dû être remise, toutes deux s'étant trouvées malades au jour fixé par Sa ^lajesté. Ces retards inquiètent « le grand-papa », qui veille avec une sollicitude attendrie sur les intérêts de sa petite-fille; mais les accès de fièvre sont fréquentset dressent des obstacles sans cesse renouvelés.

« Ce qui me fait aussi désirer l'entier rétablis- « sèment de ma fille, c'est que sa mauvaise santé « éloigne toujours sa présentation qui est pourtant « bien nécessaire et qui, par cette seule raison, se u trouve remise après le voyage de Marly; elle se « fera avec celle de M™* de Guiche, qui est égale- « ment malade de son côté. M. le duc de Guiche « a aussi la fièvre et menace d'être attaqué du « foie; il est jaune comme un citron et maigrit « beaucoup ; heureusement qu'à son âge, il y a de cf grandes ressources. M™" de Polignac a eu de « son côté un accès de fièvre, et le petit Polastron Cl- une grosse fluxion sur les yeux; de plus, il s'est (( fait avec un canif une coupure au pied, en sorte « que l'hôtel de Polignac, rue d'Anjou-Saint- « Honoré, est une espèce d'hôpital. »

■52 LES REINES DE l'ÉMIGRATIOX.

Ces fréquentes indispositions de la jeune femme, pourtant, n'ont été pour Marie-Antoinette que loc- ■casion de mieux lui montrer sa faveur.

« La Reine », écrit le comte d"Esparbès à son frère^ le comte de Lussan, « a pris le plus tendre <f intérêt à elle, et quoiqu'elle fût logée hors du <i château, elle a été plusieurs fois passer des « heures entières auprès de son lit avec le comte <( d'Artois. J'ai tout lieu de croire que si Dieu la <( conserve, son sort sera plus heureux que le vôtre <( et le mien! »

Enfin, le 2o novembre, M. de Rougeot écrivant au même comte d'Esparbès, lui annonce que le grand moment est venu :

« Il y a un nouveau costume pour la présenta- <f tion, et c'est votre nièce et M'"'' de Guiche qui <( en donneront l'essai et l'exemple. La Reine veut (f faire revivre l'ancienne forme avec plus de •« magnificence et d'éclat, et cela, dit-on, sur les « représentations du commerce, au profit de nos « manufactures de velours et de dorures, qui vont « s'anéantir si la Cour ne vient pas à leur se- « cours. Ainsi, il est arrêté que votre nièce sera « présentée avec le grand habit, le corps de robe « de velours noii', la jupe de drap d'or ainsi que

« l'écharpe et la ceinture. Tout cela sera couvert « des diamants de la Reine et de M™® la comtesse « d'Artois, qui veulent bien avoir la bonté de les « lui prêter, ainsi qu'à M"*^ de Guiche qui sera « présentée la huitaine après. C'est M"° de Poli- « gnac qui, pour son présent de noces, doit faire « le cadeau à votre nièce de ses grands habits de « présentation à Versailles et chez les princes. »

Cette présentation tant de fois remise eut lieu huit jours après, le dimanche 3 décembre, après la messe du Roi, dans les grands appartements, en présence des princes, de leur maison et de toute la Cour de Versailles. M""^ de Polastron, on le devine^ n'y eut pas l'attitude gauche et maladroite que lui prête le récit de M""" de Gontaut et que quelques historiens, après elle, se sont plu à répéter sans preuve.

Mêlée à toutes les réunions et à toutes les fêtes, vivant depuis plus de six mois dans l'intimité de Marie-Antoinette, il est difficile d'admettre que sa présentation à cette reine qui la traitait en amie lui ait produit une impression assez violente pour la rendre pâle et tremblante et toute prête à s'évanouir. Vestris, que la même M"^ de Gontaut nous montre, appelé auprès de la jeune femme pour lui apprendre à entrer et à sortir comme il convient

54 LES REINES De'l'ÉMIGRATION.

en présence des souverains, à faire les révérences obligées, et à baiser, selon le cérémonial usité, le bas de la robe de la Reine, ne dut pas avoir grand'peine à former son élève! Six mois de séjour à la Cour avaient dû la familiariser avec les règles de rétiquette, et quelles que fussent sa modestie et sa timidité^ rien ne permet de croire à la scène ridicule dont son embarras l'aurait rendue rhéroïne !

Ce n'était pas non plus en cette occasion qu'elle rencontra pour la première fois le comte d'Artois, que nous avons vu l'été précédent s'installant à son chevet avec Marie-Antoinette. Enfin, comment supposer que M'"" de Polastron, habillée dans la chambre de la Reine, qui l'avait elle-même parée de ses diamants,, ait pu être en butte aux moqueries et aux sarcasmes, et ait recueilli autre chose que des sourires sur son passage. Nul ne se faisait illusion à la Cour sur sa faveur croissante, dont elle convenait elle-même dans ses lettres en toute simplicité. « Il faut les voir pour les croire », écrivait-elle à son grand-père, en parlant des bontés de la Reine à son égard ; et M. de Rougeot de reconnaître: ce J'en ai été témoin et j'en suis véritablement touché au delà de l'expression. »

11 y avait donc unanimité pour constater de quels rayons s'illuminait, dès ses premiers pas, la jeu-

nesse de Louise d'Esparbès, à laquelle paraissaient réservés de si beaux destins.

« Adieu, chère charmante Louise », lui écrivait Marie-Antoinette, « vous avez donc juré de nous « tourner la tête à tous ! »

Cette phrase si caractéristique et si flatteuse sous la plume d'une reine résumait l'impression générale que la jeune enchanteresse avait produite; la fortune lui souriait, son horizon semblait sans nuages et le chemin de la vie lui apparaissait déjà fleuri de roses avant même qu'elle eût atteint ses seizeans.

Page 1