Voir Histoire du Château de Versailies, par Dussieux
allait jouer un rôle. Ce fut d'abord fort simple; Monsieur et les princesses, qui n'avaient pas de rôles à interpréter, commencèrent par être les seuls spectateurs ; mais bientôt un public plus nombreux parut nécessaire pour stimuler le jeu des acteurs, et une cinquantaine de personnes familières furent admises : lectrices^ femmes de la Reine, sœurs et filles de ces dernières. La Reine était l'unique et toute-puissante directrice de la scène, et il n'était pas de détail dont elle ne voulût prendre ellemême le soin le plus scrupuleux. Elle veillait au choix des pièces, à l'exécution des décors, à l'exactitude de l'interprétation, au jeu des acteurs et ■des actrices, et même à la confection des programmes, coquettement imprimés sur satin blanc, par son ordre. La troupe se composait de la Reine, de Madame Elisabeth, de M°"^ de Polastron, de la duchesse de Polignac, de sa fille la duchesse de Guiche et de sa belle-sœur la comtesse Diane. Du côté des hommes, le comte d'Artois, le comte EsterhazvS MM. de Yaudreuil, d'Adhé-
1. Le comte Valentin Esterhazy, colonel du régimeut de hus- ■sards qui portait son nom. Présenté à la Cour en 1772, il devint au bout de peu de temps un des familiers de la Reine et de la société Polignac. En 1789, il était gouverneur de Vaîenciennes, où il reçut le comte d'Artois et lui facilita les moyens de gagner la frontière lors de son départ pour l'émigration. Il avait épousé, en 1785, la comtesse Ui'sule de Holtweill.
70 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.
mar\ de Polastron, de Crussol- et de Guiche. On jouait d'abord dans la petite salle du rez-dechaussée située derrière l'escalier; puis la troupe s'étant augmentée, on voulut avoir une scène plusvaste, et on se transporta dans la grande salle aux fines et élégantes sculptures dont Lagrenée a peuplé les plafonds de divinités et de naïades. Les Mémoires de lépoque, qui veulent que Marie-Antoinette ait « royalement mal joué », ne nous disent pas de quelle façon M""" de Polastron interprétait ses rôles.
Ces distractions innocentes ne constituaient pas les seuls plaisirs de la souveraine, avide de goûter la douceur d'une vie exempte des contraintes de l'étiquette; on lisait, on causait, on travaillait à l'aiguille, on jouait au clavecin la musique de Gluck ou on chantait à tour de rôle les mélodies de Rameau. M™'' de Polignac, douée d'une voix merveilleuse, faisait entendre à son auditoire charmé les romances nouvelles, et, durant de longues heures, la Reine se plaisait à chanter avec elle. Les journées se passaient en devisant gaie-
1. Le comte (rAdliémar était premier éciiyer de Madaino Elisabeth. Il avait épousé M""^ de Valbellc, dame de Maric-Autuinelto.
2. Adrien-François-Emiiianuel, duc de Crussol, colouel de cavalerie, marié en ItiOl à Catherine -Viclurnicnne de Rochechouarl.
ment, assis sous Tombrage, et parfois le décor poétique et charmant du jardin allégorique peuplé de chaumières s'animait comme par enchantement. Le moulin s'emplissait de galants meuniers et la laiterie de piquantes bergères ; Reine et princes du sang, grands seigneurs et duchesses, transformés pour un jour en simples villageois, dansaient sur les pelouses et buvaient du laitage. Ces plaisirs champêtres et ces innocentes distractions, dénaturés par des récits mensongers, allaient défrayer la chronique scandaleuse de l'époque et grossir le flot incessant des pamphlets qui s'attaquaient à la Cour et à la famille royale. La calomnie la plus basse s'acharna sur tout ce qui touchait à Trianon, en voulant transformer cette agréable retraite, consacrée au culte des beautés de la nature, en un lieu de débauche, de libertinage et de plaisir. Les théories de Jean-Jacques avaient mis à la mode ce goût nouveau des paysages champêtres, et ce joli royaume, qu'elle s'était créé elle-même, était tous les jours, pour la Reine, une source d'enchantements nouveaux. Ses bosquets parfumés de lilas, ses ombrages peuplés de rossignols, ses sentiers, ses nappes d'eau et ses cascades la reposaient des pompes de Versailles et des parterres de Le Nôtre. C'est dans ce coquet domaine, dans cette aimable patrie de ses goiits qu'elle aurait voulu toujours
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vivre et, dans ce joli badinage de la vie des champs, au milieu dune petite Cour d'amis de son choix, oublier le poids dune couronne qu'elle trouvait trop pesante,
Trianon a gardé son hameau coquet et pimpant, enfantine imitation de maisons rustiques, son petit lac creusé par Mique' et sa rivière en miniature qui serpente en bruissant doucement au pied d'une montagne minuscule. Plus loin, isolé au milieu d'une île de verdure, c'est le Temple de l'Amour qui élève sa svelte colonnade avec sa statue de Cupidon ! Ces grands jouets royaux sont encore là, disséminés dans le gazon, et tout a si peu changé depuis plus de cent ans, qu'il semble qu'au détour d'une allée la Reine elle-même va nous apparaître souriante, une rose à la ceinture, coilTée d'une
paille légère et vêtue de linon Et à la vue de
cette agreste demeure, modeste caprice d'une jeune princesse, on reste stupéfait en songeant combien une fantaisie si naturelle et si simple a pu lui attirer de sanglants reproches et déchaîner de perfides accusations 1 Les Mémoires de Besenval et de Lauzun sont là pour témoigner à quel degré en arriva l'acharnement des adversaires de la Reine. On lui avait reproché ses amis, on lui en