Voir Feuillet de Conches, tome III
2. Edmond, marquis de Villerot, mariti à la comtesse Elisabeth Apraxine. N'oiumé colouel du régiiucut russe Prcobrajeuski, il fut tué en 1803, à la bataille d'Austcrlilz.
plus souvent à Versailles, celle-ci ne déguisa rien et lui avoua simplement la médiocrité de sa situation de fortune. En apprenant que sa pauvreté l'éloignait de la Cour et la forçait de vivre toute l'année dans sa modeste propriété de Claye, la Reine chercha à l'aider en augmentant d'abord la pension de sa tante, la comtesse d'Andlau, veuve d'un lieutenant général, qui avait été sa mère adoptive, puis elle l'appela auprès d'elle en la nommant dame du palais, et enfin accorda à son mari la survivance de la charge de premier écuyer.
Tel fut le début d'une faveur qui allait toujours grandir,
M°'° de Polignac n'en manifesta pas d'orgueil, et elle resta au faîte de la toute-puissance aussi simple et bienveillante qu'elle l'avait été à ses débuts à la Cour. On la voyait gardant en toute circonstance un calme voisin de la froideur et une réserve que quelques-uns qualifiaient d'indifférence. Ses détracteurs ont prétendu qu'elle cachait derrière cette tranquillité apparente et ce dédain des honneurs et de la fortune une ambition démesurée et une avidité insatiable; mais tous sont forcés de reconnaître qu'aucune de ces passions violentes ne se reflétait sur sa physionomie toute de douceur et de grâce, aux traits d'une beauté presque angélique. Tous les contemporains sont
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d'accord pour vanter la perfection presque idéale de son visage et le charme exquis émanant de toute sa personne.
« J'essaierais en vain », écrit le comte de Tilly', « de peindre l'impression que j'éprouvai « à la première vue de la comtesse de Polignac. « Elle venait de se lever dans un négligé blanc (( comme la neige; elle avait une rose dans les « cheveux et se trouvait placée devant une glace (c qui, en réfléchissant ses traits, en doublait pour « ainsi dire le charme. Je m'en souviens encore « très vivement »
Sa belle-sœur, la comtesse Diane, n'est pas moins élogieuse. Yoici dans quels termes elle en parle :
« Son regard avait quelque chose de céleste, « son sourire était rempli de grâce ; la douceur et « la modestie étaient répandues sur ses traits, de (( magnifiques cheveux bruns ornaient cette figure « à la fois belle et jolie. Des épaules abattues, un (( cou bien détaché, lui donnaient une grâce
1. Jacques-Louis-Frant,"ois de l^aistrc, comle do Tilly. « le beau Tilly » (1740-1822), embrassa les idées de la Révolutiou, fut nommé colonel en 1792, commanda eu chef l'armée de l'Ouesl, prit pari aux guerres de l'Empire et fil partie de la Cliambre des reprcsentanls pendant les Cent-Jours. — Voir En 7narge de notre Histoire, par le baron de Maricourt. Paris, Emile-Paul, ItlOb. •
« extrême et la faisaient paraître plus grande « qu'elle n'était. »
M. de Ségur écrit d'elle :
« Il était impossible de trouver une personne « qui réunît plus d'agrément dans la figure, plus « de douceur dans les regards, plus de charme « dans la voix, plus d'aimables qualités de cœur « et d'esprit. »
Le galant duc de Lévis est aussi enthousiaste :
« M""" de Polignac », aftirme-t-il, « avait la plus « céleste figure que l'on puisse voir; son regard, « son sourire, tous ses traits étaient angéliques, »
M™" Gampan — le témoignage d'une femme est précieux — déclare que « toute sa personne était d'une grâce parfaite » et qu'elle n'aimait pas la parure : « Je ne crois pas lui avoir vu une seule « fois ses diamants, même à l'époque de sa plus « grande fortune », ajoute-t-elle.
La Biographie Rabbe lui rend enfin ce témoignage :
« Son caractère ne démentait pas sa figure lou- « jours égale, sereine. Sa conversation n'était « pas remarquable par ses saillies, mais elle ce était raisonnable et enjouée. Et jamais la mali-
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« gnité n'en faisait les frais. Elle était calme sans « être insipide et aimable sans être piquante. »
Tant de charmes et d'attraits, réunis à tant de séduisantes qualités morales, ne pouvaient manquer d'assurer à M""* de Polignac une faveur rapide; la nouvelle protégée prenait peu à peu la place qu'avait occupée naguère dans l'affection de la Reine la princesse de Lamballe. Et bientôt, Marie-Antoinette, après avoir délaissé ses familiers d'autrefois pour se rapprocher de cette amie devenue si chère en peu de mois, en arrivait à oublier même ses belles-sœurs de Provence et d'Artois, avec lesquelles elle avait vécu dans les premiers temps de leur mariage dans l'union la plus complète.
Au mois d'octobre 1780,1a baronnie de Polignac, située dans le Velay, avait été érigée en duché héréditaire par lettres patentes octroyées par lo roi Louis XVI. « Cette nouvelle grâce », écrivait M. de Rougeot, « a fait grand bruit, mais n'a pas « été jalousée. »
La bienveillance de la Reine n'allait pas s'arrêter là.
La fortune de M""* de Polignac, en effet, devait recevoir sa consécration deux ans plus tard, en 1782, par sa nomination au poste si envié de gouvernante
LA COMTESSE DE POLASTRON. Go
des Enfants de France. C'est cette faveur constante qui devait inspirer plus tard à Mirabeau cette boutade devenue célèbre :
« Mille écus à la famille d'Assas pour avoir « sauvé l'Etat, un million à la famille de Polignac « pour l'avoir perdu. »
Il n'y avait là que des mots, mais ce n'est souvent qu'avec des mots que les révolutions se sont faites.
Le salon de M""' de Polignac^ élevée définitivement au rang de favorite, ne tarda pas à devenir une puissance. La Reine avait pris l'habitude de s'y rendre chaque soir; ennemie de tout ce qui sentait la gêne et la contrainte, elle venait au milieu de ses amis se délivrer de la tyrannie de l'étiquette, se livrer aux douces et libres causeries de l'intimité, et c'est là, dans ces pièces étroites aux plafonds surbaissés, et rétrécies par- des cloisons nombreuses, que se réunirent bientôt toutes les élégances et que s'agitèrent toutes les ambitions.
Des cent quatre-vingt-huit appartements que comprenait le château de Versailles en dehors de ceux occupés par la famille royale, celui que la Reine avait attribué à la duchesse de Polignac
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comptait parmi les plus enviables'. Situé vers le centre de l'étage principal, avec vue sur la cour Royale, c'était là qu'aboutissait tout le mouvement des grands appartements; et ceux de la Reine n'en étaient séparés que par la salle des Gardes, qu'il suffisait de traverser pour se rendre chez elle.
Combien ces logements au château, objet jadis de tant de jalousies et de compétitions, nous sembleraient étroits et incommodes s'il fallait les habiter aujourd'hui! L'on reste stupéfait, lorsque le hasard vous en fait visiter quelques-uns restés encore intacts, de leur tristesse, de leur manque absolu de confortable et de leur incroyable exiguïté. L'appartement de la duchesse de Polignac, quoique l'un des plus beaux de Versailles, devint vite insuffisant pour l'affluence qui s'y pressait à toute heure et nécessita la construction d'un vaste salon provisoire, sorte de longue galerie qui s'élevait au-dessus de la petite Orangerie, là où est aujourd'hui la statue de Napoléon ?'" -.
« C'est là que M™" de Polignac recevait toute « la France », écrivait le chevalier de Lisle au
1. Voir Le Château de Versailles au temps de Marie-Antoinette, par P. de Nolhac. Versailles, Aubert, 1889.
:i. Histoire de Versailles, par Le Roi.
prince de Ligne', « les mardi, mercredi, jeudi : (( on habite pendant les trois jours, outre le salon « toujours comble, la serre chaude dont on a fait « une galerie au bout de laquelle est un billard. »
Le duc de Lévis, ami de la duchesse, décrit dans ses Mémoires cette galerie fameuse et nous dépeint ceux qu'il y rencontrait :
« Tout le reste de la semaine^ M™'' de Polignac « menait une véritable vie de château; une douce zaine de personnes formaient avec sa famille sa « société, il y régnait une aimable liberté. On se « rassemblait dans une grande salle de bois conte struite à l'extrémité de cette aile du palais qui « regarde l'orangerie, au fond de laquelle il y « avait un billard, à droite un piano, à gauche ;( une table de quinze. On y jouait, on y faisait « de la musique, on causait; jamais il n'était « question d'intrigues ou de tracasseries, pas plus « que si l'on eût été à cent lieues de la capitale « et de la Cour. Je me rappelle avec un plaisir « mêlé de regrets les agréables soirées que j'y ai
i. Charles-Joseph, prince de Ligne, né à Bruxelles en 1733. mort à Vienne en 1814. Général, diplomate, poète et écrivam, il était célèbre par son esprit, autant que par ses aventures. Ami de Catherine II, de Frédéric II et de Marie-Thérèse, il fut aussi un des familiers de Marie-Antoinette. — Voir Le prince de Ligne, par V. Du Bled. Paris, Lévy, 1890.
« passées, pendant les deux hivers qui ont précédé « la Révolution K »
C'est auprès de sa belle-sœur, dans ce salon Polignac qu'elle embellissait de sa présence journalière, qu'allait vivre désormais M°^ de Polastron^. C'est dans l'intimité de cette société séduisante entre toutes que a la bonne Louise » allait voir s'écouler doucement les dix plus belles années de son existence; et cette atmosphère apaisante semblait comme un reflet de Trianon, ce coin de terre privilégié auquel restera éternellement attaché le souvenir de la gracieuse souveraine qui sut y réunir tant d'élégance à tant de simplicité.
Marie- Antoinette, qui s'était soumise docilement à l'étiquette lorsqu'elle n'était que Dauphine, se hâta de s'en affranchir en prenant la couronne, et ce fut à Trianon surtout que la Reine voulut vivre, dégagée de toute représentation. Désireuse de l'habiter comme une simple châtelaine, l'idée lui était venue d'organiser des comédies où elle-même
1. A la mort du premier Daupliin au château de MeudoD, le 4 juin 1789, M™» de Polignac s'installe à Versailles dans l'appartement du rez-de-chaussée, occupé précédemment par le Dauphin et son gouverneur. Elle s'y trouvait au 15 juillet, lors de la luanifestation populaire. Le lendemain, elle quittait le château avec sa famille, pressée par la Heine de gagner l'étranger et de s'y mettre en sûreté.