‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 64 sur 126 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les premières Désillusions.

L'automne se passe avec des alternatives de découragement et d'espoir pour le succès de la cause monarchique. Le comte d'Artois fonde grand espoir sur la Russie et attend le meilleur résultat de l'ambassade dont il a chargé Esterhazy près de l'Impératrice. Les dernières espérances de la maison de Bourbon reposent maintenant sur la tête de la grande Catherine, et le prince n'a pas manqué d'insister adroitement auprès d'elle sur le rôle prépondérant qu'elle est appelée à jouer en Europe. Son appui ou son refus peuvent changer totalement la face des choses et elle tient en sa main le sort de la monarchie française. L'Impératrice ne demeure pas insensible à ces graves considérations, mais elle se contente de vagues engagements et de lointaines promesses.

Cependant, Esterhazy n'échoue pas dans sa mission d'une façon complète, puisque, lorsfju'il

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quitte Pétersbourg, il rapporte deux millions que l'Impératrice envoie aux deux frères, en attendant les secours qu'elle fait espérer pour le printemps.

L'argent arrive à propos, car les coffres sont vides et l'on ne sait plus comment faire face aux dépenses énormes que nécessite l'entretien des corps nouvellement constitués et des maisons des deux princes, qui comprennent un personnel considérable. Coblenlz, en effet, est le centre de l'émigration militaire et en est devenu la véritable capitale depuis que le comte de Provence et le comte d'Artois ont reçu de Louis XVI le renouvellement formel des pleins pouvoirs autrefois donnés, mais annulés ou modifiés à diverses reprises.

(( Je donne plein pouvoir à mes frères pour <( traiter avec qui ils voudront, et pour choisir les <( personnes à employer dans ces moyens poli- « tiques », a écrit le roi de France, le 8 juillet.

Et, à partir de cette date, l'émigration devient presque générale ; le voyage de Varennes a donné un nouvel élan à ce mouvement qui s'accentue chaque jour depuis que Louis XVI a semblé le sanctionner, en essayant, lui aussi, de quitter la France. C'est par milliers maintenant que les émigrés arrivent de toutes les provinces pour tra-

Tailler à sauver la couronne du malheureux Roi, prisonnier aux Tuileries et réduit à l'impuissance.

La Cour de Coblentz est devenue la copie de celle de Louis XIV ou de Louis XV, avec ses gardes du €orps, ses aides de camp, ses brillants officiers et ses luxueux uniformes ; le comte de Provence parle et agit en puissant monarque, soutenu par son frère qui s'efface modestement devant lui. Après avoir commandé en maître tant qu'il a été seul, ce dernier se déclare maintenant entièrement soumis aux ordres de son aîné depuis qu'il est venu ■le rejoindre. Le conseil de gouvernement se réunit tous les jours; il se compose du baron de Dominique, premier ministre de l'Electeur, de Galonné, de l'évèque dArras, Mgr Conzié, du maréchal de Broglie, du baron de Flachslanden, deVaudreuil et du prince de Xassau-Siegen^

C'est là que se prennent les décisions importantes pour l'organisation de la coalition, et lorsque, le 6 décembre 1791, l'Assemblée nationale met les deux princes en mesure de rentrer en France dans le délai de deux mois, sous peine de confiscation de leurs biens et de déchéance de leurs droits, le comte de Provence et le comte d'Artois

1. Othûii de Nassau-Sietren, né en 1745 et issu d'uu fils naturel de Cliarlotte de Mailly-lSesle, duchesse de ÎS'assau. 11 mourut en 1809, après une existence des plus agitées.

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se gardent d'obéir, même lorsque Louis XVI leur en donne l'ordre, car ils savent que le Roi n'est plus libre et qu'il ne leur transmet que l'expression d'une volonté qui n'est plus la sienne.

L'année finit tristement; les deux millions de Catherine, insuffisants pour solder l'arriéré et faire face aux dépenses que nécessite le train trop fastueux de la petite Cour de Coblentz, ont vite fondu entre les mains des princes; la gêne de nouveau se fait sentir et l'attitude des Puissances, qui semble devenir chaque jour plus réservée et plus hésitante, commence à décourager même les plus optimistes.

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de raconter en détail les douloureuses péripéties de l'histoire de l'émigration, la dispersion de l'armée des princes à la suite des menaces du gouvernement français, l'état de misère des troupes de Condé et l'hostilité grandissante des populations contre les émigrés. Bientôt repoussés partout, les malheureux se verront rejetés de tous les Etats de l'Europe.

Lorsque la guerre devient imminente, au mois de juillet 1792^ et que les armées coalisées se concentrent autour de Coblentz, les princes ont un instant l'espoir de voir enfin triompher leur cause. Entourés d'une suite nombreuse, ils se rendent à

Francfort où a lieu le couronnement de François II ' qui succède à son père Léopold, et accompagnent à Mayence l'Empereur, qui vient s'y réunir au roi de Prusse. L'Europe s'arme pour le salut de la monarchie française et la campagne est enfin ouverte; mais les deux frères de Louis XVI ne tardent pas à reconnaître le mauvais vouloir des Puissances, qui, malgré leurs promesses, s'efforcent de tenir constamment les troupes émigrées à l'écart de toute opération militaire. Aussitôt que la frontière est franchie, dès le commencement des hostilités, des mesures rigoureuses sont constammeiit prises pour les empêcher de combattre. Les premiers succès par lesquels on débute n'auront pas de lendemain ; le 20 septembre, après la bataille de Yalmy, à laquelle les émigrés n'ont pas été autorisés à prendre part, comme nous l'avons vu plus haut, c'est Ja retraite inexplicable de Brunswick, et, après une longue suite de déboires et de souffrances de tout genre et de toutes sortes, l'ordre de l'Empereur à Condé de licencier

1. François II, né en 176S, mort en i83o. Après le traité de Presbourg en 1S06, qui lui diminuait encore ses possessions dont il avait abandonné une grande partie par les traités de Campo- Formio et de Lunéville, il renonça au titre d'empereur d'Allemagne et devint empereur d'Autriche sous le nom de François l". Après avoir une quatrième fois tenté le sort des armes en 1809, il se vit contraint de signer la paix de Schœnbrunn et, pour la cimenter, donna sa fille Marie-Louise à Napoléon en 1810.

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son armée sans qu'il lui ait été permis de combattre, comme on leur en avait fait la promesse. A cette décision inique et si peu attendue, le vieux chef fait la plus fière réponse en refusant énergiquement de se soumettre. « 11 faudrait donc les tuer jusqu'au dernier», s'écrie-t-il avec indignation; et sa vaillance en impose assez à l'Autriche, non seulement pour qu'elle n'ose pas procéder au licenciement commandé, mais encore qu'elle consente à prendre à sa charge ces quelques milliers de braves.

AVorms, Francfort, Mayence sont tombés successivement au pouvoir de Custine; bientôt, devant la marche victorieuse des armées de la République, Monsieur se voit forcé d'abandonner Coblentz, où il était rentré depuis quelques jours^ et c'est à Liège qu'il se réfugie avec les débris de son armée. Le comte d'Artois, dont les bagages sont saisis à Trêves par des créanciers implacables, vient l'y rejoindre après avoir fait de vaines tentatives pour triompher du mauvais vouloir des Etats coalisés. C'est là que nous le retrouvons le 49 septembre avec ses enfants, les ducs d'Angoulème et de Berry. Il arrive de Louvain, où il a été inutilement implorer auprès de Clerfait, pour ses malheureuses troupes, un sort un peu moins misérable.

« 11 faudrait avoir la plume de Jérémie pour « donner une idée de la position où nous nous « trouvons », écrit-il à Vaudreuil. « J'espérais n'en « pas être abattu, mais j'avoue que mon cœur en « est cruellement déchiré... »

M'"" de Polastron est à ses côtés, le soutenant au milieu de l'écroulement de toutes ses espérances ; elle est auprès de lui encore à Dusseldorf, à la fin de novembre. Le prince s'est décidé à se rendre à Pétersbourg pour entamer de nouvelles négociations; il a envoyé un courrier en Russie pour annoncer son arrivée, et il attend son retour avec la plus vive impatience pour se mettre en route, car c'est sa dernière espérance. Le jour de son départ sera également celui de M""" de Polastron, qui prendra la route de Vienne^, oîi elle retrouvera ses amis. Mais elle aussi est atteinte par la détresse générale, elle attend de l'argent et le passeport que sa sœur' doit lui envoyer.

« Je la recommande à tes soins lorsque je ne « serai plus là », écrit le comte d'Artois à Vaudreuil, le P' décembre 1792; « pour le moment, sa « santé est assez bonne, elle va s'établir dans « une petite villa à portée de nous. »

1. Gabriellc-Henriette d'EsparbOs, née le 23 octobre 1*63, mariée au comte de Montcabrier.

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L'installation se fait tant bien que mal ; cependant, à la fm du mois, le courrier n'est pas encore de retour, et les infortunés exilés, déjà si éprouvés par tant de vicissitudes, vont être frappés par un nouveau malheur; la nouvelle du procès du Roi leur parvient, les laissant en proie aux plus

cruelles angoisses :

« Dusseldorf, 25 décembre.

« Nous avons passé des jours assez tranquilles, « mais nous ne sommes pas faits apparemment « pour avoir du repos, car non seulement nous « sommes obligés de partir précipitamment pour <( aller nous enterrer dans une petite ville de la « Westphalie, mais nous sommes encore dans « l'incertitude sur nos voyages, et nous avons « reçu des nouvelles de Paris plus effrayantes que « jamais. Le trop malheureux Roi doit être jugé « à présent, et il est hors de doute qu'il sera « condamné. Notre seul espoir est donc que la « Convention mettra un sursis à son jugement, « afin de le garder comme otage, mais il est encore « fort douteux que la Convention puisse le sous- « traire à la rage du peuple, quand même elle le « voudrait. Je voudrais le rendre l'horreur que « tout cela m'inspire. On ne dit pas un mot de la

Reine ni de ma pauvre sœur !

« Mon amie va se rapprocher du chemin de « Vienne, et aussitôt que j'aurai la réponse de •« Russie, elle ira vous joindre. »

Trois jours après, le prince est à Hamm, petite ville de Westphalie, située sur la Lippe, où le roi de Prusse l'a autorisé à résider avec son frère; mais son amie n"est plus avec lui, et le froid, la neige, la pauvreté de la maison de bois que leur dénuement les force à habiter, tout cela lui semble plus pénible encore loin de celle qu'il aime. Espérant ne rester à Hamm que peu de jours, le prince l'a engagée, pour éviter des chemins pres- ■que impraticables, à s'acheminer tout doucement vers Vienne, et elle l'attend à Francfort.

Le chagrin que lui cause cette séparation lui arrache la réflexion suivante : « Sans vouloir trop « philosopher, je trouve la vie si courte qu'on est « par trop dupe de perdre quelques instants de « bonheur! Mais sois sûr, cependant », dit-il à son ■confident, « que je saurai faire tous les sacrifices « qui seront réellement nécessaires, et je te ré- (( ponds d'avance que tu seras content du parti que (( je prendrai, quels que soient les événements! »

Puis, c'est la terrible nouvelle de la condamnation et de l'exécution de Louis XVI qui parvient à Hamm. Le comte de Provence s'empresse de pro-

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clamer le Dauphin sous le nom de Louis XVII et de se décerner à lui-même le titre de régent, en créant le comte d'Artois lieutenant général du royaume.

« Venger le sang du Roi mon frère, briser les « fers de ma famille, replacer mon neveu sur le- « trône, tel est mon vœu et Tunique objet de mon « ambition* », disait-il dans sa notification aux Puissances.

« Mon cœur a été si douloureusement affecté »^ écrit de son côté le comte d'Artois à la comtesse^ Diane de Polignac, « qu'il m'a été impossible de « vous adresser un seul mot. »

Un mois plus tard, le 25 février 1793, il part pour la Russie, tandis que M""" de Polastron se rend à Yienne, auprès des Polignac; il arrive à Pétersbourg le 12 mars 1793, accompagné par l'évêque d'Arras, le baron de Roll et les comtes de Damas et d'Escars.

Le prince reçoit à Pétersbourg l'accueil le plus flatteur, on lui rend les plus grands honneurs, scrupuleusement calqués sur ceux rendus au prince Henri de Prusse^ vingt ans auparavant, et

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