‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 70 sur 126 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

IIoLvnooi).

Lo vieux palais des souverains écossais est une sombre et triste demeure dépourvue de tout confortable, mais la vaste enceinte du château est un lieu d'asile, et le comte d'Artois va s'y trouver à l'abri de la procédure et de la contrainte par corps que ses créanciers voudraient exercer contre lui; le prince-régent, du reste, qui lui a conseillé d'éviter les hasards d'un procès coûteux, fait remeubler pour lui l'appartement des rois d'Ecosse, pour rendre au moins logeables les pièces qu'il va habiter. Le prince s'établit aussitôt dans l'aile principale du premier étage, avec le comte François d'Escars et le chevalier de Puységur, et au bout de quelques jours, M™*' de Polastron quitte Londres pour venir l'y rejoindre. Bientôt, lorsque sera connue l'obligation oii se trouve le prince de résider en Ecosse, toute une petite Cour de fidèles et d'intimes viendra se grouper autour de lui.

228 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

Holyrood n'a guère changé depuis un siècle el ses imposantes murailles, coupées par de hautes tourelles couronnées de créneaux, lui donnent l'aspect réharhatif d'une forteresse. Bâti à l'extrémité delà ville, dans le pauvre faubourg de Canongate, les montagnes élevées qui l'entourent ajoutent encore à la tristesse qui se dégage de l'ensemble du monument. Construit par Jacques V et continué par Charles II, il se compose d'un vaste quadrilatère flanqué de quatre grosses tours. Sur le milieu de la façade s'ouvre une haute porte d'entrée timbrée des armes d'Ecosse et que surmonte une massive tour carrée. L'ombre mélancolique de Marie Stuart semble planer sur ces vieilles murailles, qui renferment encore l'appartement de la reine de France avec ses meubles vermoulus et ses tentures pâlies par le temps. Rien n'a été changé dans cette longue suite d'appartements désolés, où l'on montre la pièce dans laquelle, si l'on en croit la tradition, l'infortuné Rizzio fut assassiné par Bothwell et Darnley, sous les yeux mêmes de la Reine. Une légende encore accréditée affirme qu'à la place où il tomba, le plancher a conservé une tache de sang ineffaçable.

Une imposante galerie de 1 .50 pieds de long sur 72 de large contient tous les portraits des rois d'Ecosse, depuis Fergus, le fondateur de la mo-

«archie. C'est là quo se réunissaient encore les pairs écossais pour élire les douze d'entre eux qui doivent les représenter au Parlement britannique ; mais une grande partie du château, maintenant comme il y a cent ans, est presque à l'état de ruine. Comme l'a si bien dit Alfred Nettement : « La vie « et le mouvement conviennent mal à ces té- « moins muets d'un glorieux passé, dans ce séjour « d'immobilité et de mort; palais d'une royauté <( qui n'est plus, s'élevant dans la capitale d'un « royaume devenu une province, sa grandeur est « toute de souvenirs! »

Le comte d'Artois, lorsqu'il mit le pied sous ces sombres voûtes, dut faire plus d'une triste réflexion en comparant les douloureuses destinées des races royales et les infortunes des Stuarls et des Bourbons ! L'avenir, qui devait le ramener trente-cinq ans plus tard, exilé à nouveau, dans ce même palais, devait rendre le rapprochement plus frappant encore.

C'est cette continuité de malheurs qui a inspiré autrefois Victor Hugo :

Sois béni, ô palais!

... Sous tes noirs créneaux, pieux, nous nous courbons. Car le vieux roi de France a trouvé sous ton ombre Cette hospitalité mélancolique et sombre Qu'on rei;oit et qu'on rend de Stuarts à Bourbons!

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Mais à ce moment, si le présent était sombre ^ l'avenir pouvait pourtant laisser espérer de meilleurs jours; le comte d'Artois n'avait pas renoncé à travailler à la cause royale, et la malheureuse issue des derniers événements n'avait ni refroidi son courage, ni ébranlé ses espoirs.

Malgré ses vastes dimensions, le château, oîi logeaient déjà le gouverneur et plusieurs grandes familles écossaises, contenait peu d'appartements disponibles; ce ne fut donc pas dans son enceinte que se logèrent M""' de Polastron et les parents qui l'accompagnaient. Sur la place même d'Holyrood, plusieurs maisons se trouvant vacantes, on y installa la petite colonie française^ composée du baron de Roll, du comte de Coigny, père de la duchesse de Fleury, de M'"*" de Poulpry, de la marquise de Lage et de M'"" de Montault, auxquels vinrent s'adjoindre un peu plus lard la famille de Polignac et le comte et la comtesse de Gontaut avec leurs deux filles. « Je ne suis pas chez moi, leur avait dit le prince, je ne puis loger mes amis, mais je leur demande de ne pas s'établir loin de moi. » Le parc était spacieux, mais sauf le dimanche, oii la loi ne permet pas les arrestations, le prince ne quittait pas son enceinte; le dimanche, il sortait dans sa voiture, qu'il s'était réservée pour ce seul jour et qu'il prêtait obli-

geamment à tous ses amis pendant tout le reste de la semaine.

La petite Cour allait vivre sur le pied le plus modeste; seuls, quelques hommes prenaient place de temps à autre à la table du prince, son établissement étant trop modeste pour qu'aucune femme pût être invitée; c'est chez M""' de Polastron seulement que les dames étaient priées pour le thé du soir, car c'est chez elle que régulièrement le comte d'Artois se rendait pour sa partie de whist ^ habituelle et qu'il y retrouvait tous les émigrés qui composaient sa petite Cour. — La maison où elle s'était installée faisait face au palais et n'en était séparée que par la place. Elle la partageait avec le duc et la duchesse de Guiche^, ce qui suffisait à sauvegarder les convenances ; à côté, c'était M™® de Montault avec son gendre et sa fille, le comte et la comtesse de Gontaut, et, plus loin, c'était M"^ de Poulpry et M™" de Lage, les deux anciennes compagnes de Louise à Panthemont, qui s'étaient d'abord partagé une maison avec les deux Polignac avant de se réunir à leur amie.

A la petite colonie qui était venue se joindre au comte d'Artois allaient bientôt s'ajouter deux

1. Après la mort de M™e de Polastron, ce fut chez lady Salisbury que le comte d'Artois ?e rendit pour sa partie de whist.

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nouveaux arrivants, le comte de Yaudreuil et la jeune femme à laquelle il s'était uni quelques mois auparavant.

Ce fidèle et brillant ami du comte d'Artois a joué un trop grand rôle auprès du prince et de sa bien-aimée amie pour que nous ne racontions pas en quelques lignes les particularités curieuses de son existence bruyante et agitée.

Joseph-Hyacinthe-François de Paule de Rigaud^ comte de Yaudreuil, appartenait à une des plus anciennes familles du Languedoc et était né en 1740 à Saint-Domingue, oii son père, commandant en chef des Isles-sous-le-Vent, avait épousé la fille d'un des plus riches et des plus honorables colons. Après avoir passé quelques années à l'armée, où il avait fait prouve de vaillance et de bravoure, et s'être distingué pendant la guerre de Sept ans, il s'était trouvé à vingt-quatre ans orphelin et à la tète d'une immense fortune que lui assuraient les énormes revenus de ses plantations de Saint-Domingue. Spirituel, galant, bien fait de sa personne, doué des qualités extérieures les plus brillantes, il n'avait pas tardé à devenir l'un des gentilshommes les plus en vue de la Cour de Versailles et l'un des plus brillants ornements de la société Polignac.

« Le divin Yaudreuil », comme on se plaisait à

l'appeler couramment, déjà apparenté par le sang à la séduisante favorite de Marie-Antoinette, s'était en outre trouvé intimement uni par le cœur à sa belle cousine. Le sentiment d'admiration et de sympathie qui l'avait irrésistiblement entraîné était devenu une de ces liaisons affichées, acceptées par une morale indulgente, et dont la durée semblait aux yeux du monde avoir légitimé l'existence. Cette longue idylle, qui no se dénoua qu'à la mort de la séduisante duchesse, avait été entourée à son origine des circonstances les plus romanesques. On raconte que le jeune Yaudreuil, vivement sollicité par sa sœur, M"'' de Duras, d'épouser sa parente, M'^*' de Polastron, encore tout enfant à cette époque, se laissa entraîner à une entrevue qui ne fut pas à l'avantage de la jeune pensionnaire. La jeune fille lui avait déplu et cette dernière n'avait pu se méprendre sur l'impression fâcheuse qu'elle avait produite. A la grande humiliation de M^'"' de Polastron, le projet de mariage fut abandonné. Ce fut quelques années plus tard que Yaudreuil, séduit par la beauté éclatante d'une femme qu'il avait rencontrée à la Cour, apprit avec surprise, en s'informant de son nom, que celte nouvelle reine de la mode était la jeune cousine qu'il avait refusé d'épouser. La petite pensionnaire jadis dédaignée prenait sa revanche, mais il est probable

que sa rancune ne fut pas bien longue, car Vaudreuil, éperdument amoureux, sut en peu de temps lui faire agréer ses hommages et partager sa passion.

Pendant vingt années, ils devaient rester invariablement fidèles Tun à l'autre et aucun nuage ne devait troubler cette union quasi conjugale. C'est dans le salon de sa toute-puissante amie que Vaudreuil rencontra bientôt, d'une façon presque quotidienne,, le comte d'Artois, attiré par la grâce languissante de M™^ de Polastron. L'affection que ressentait pour sa jeune parente le fidèle chevalier de M""^ de Polignac était un sentiment quasi fraternel, « la tendresse inquiète et sérieuse d'un frère aîné », pour employer son langage. Grâce à la bonne Louise, grâce à celte commune affection qu'ils lui portaient tous les deux, des relations d'intimité et d'amitié solides et sérieuses, bien rares chez un courtisan, allaient s'établir entre lui et le prince, et son affection à toute épreuve ne devait jamais se démentir,

A la mort de M""" de Polignac, nous avons vu quel avait été le chagrin de Vaudreuil et avec quel luxe de sanglots et de plaintes il avait épanché aux quatre coins de l'Europe sa cruelle douleur. Ce profond désespoir, si bruyant, devait pourtant se calmer bien vite ; séduit par les vingt printemps

d'une jeune parente qu'il avait vue naître, fille de son cousin le marquis de Yaudreuil, l'incorrigible Don Juan, moins de deux ans après, s'éprenait ■de ses charmes et l'épousait à Londres en 179o^ Le mari était de trente années plus âgé que sa femme, et il est permis de supposer que, malgré l'enthousiasme avec lequel cet amoureux de cinquante ans nous a peint les délices de la lune de miel, ce mariage disproportionné ne fut peut-être pas des plus heureux. Les yeux bleus de M™*" de Yaudreuil, la fraîcheur et l'éclat de son teint, la douceur et la vivacité de son regard, sa tournure leste et gracieuse-, séduisirent à son tour M. le duc de Bourbon', qui voulut peut-être exprimer à la jeune femme son admiration d'une façon trop vive. Une longue correspondance parvenue jusqu'à nous témoigne, tout au moins, des soins empressés et assidus que le prince s'efforçait de lui rendre.

Bien qu'il ne semble pas avoir ajouté foi aux

1. Victoire-Joséphine de Rigaud, fille du marquis deVaudreuil ■et de M"e de Roquefort et petite-tille du dernier gouverneur du Canada.

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