Le comte d'Artois à Vaudrouil; lettre du ID mai 17'J
« de ses sacrifices et de ses tourments! » La tendresse constante de son amie est la seule consolation qui vienne adoucir ses chagrins et ses malheurs, et l'on ne saurait s'étonner qu'il cherche dans cette atrcclion passionnée une atténuation à ses peines.
(( Elle se porte bien >;, écrit-il, c< mais son cœur « est bien soutirant. Elle a perdu sou grand-père' '< deux jours avant la mort de ma malheureuse « sœur. Il est cruel de ne pouvoir se consoler « mutuellement, mais^ quelque chose qu'il m'en « coûte, j'aurai toujours la force de faire les sac< crifices nécessaires. »
Trois mois plus tard, un nouveau deuil vient frapper la jeune femme ; elle reçoit la nouvelle de la mort de son beau-père, le comte de Polastron-,
1. J\l. Ruugeot, guilloliné lo 8 mai 1794. 11 avait été cuudainné à mort par le tribunal révolutionnaire pour « conspiration contre la sécurité des citoyens ». On l'accusait d'avoir mis de l'eau dans le tabac afin d'altérer la santé des sans-culottes! Il fut guillotiné le même jour. Combien de victimes furent sacrifiées en vertu d'accusations aussi bassement ridicules que celle qui coûta la vie à cet homme remarquable par tant de qualités! M. Rougeot avait soixante-quinze ans ; il fut guillotiné en même temps que vingt-huit fermiers généraux, au nombre desquels était Lavoisier. — Voir Les Fermiers généraux, par la vicomtesse de Janzé, et Histoire du Tribimal révolutionnaire de Paris, par Wallon, tome m, page 398.
2. Ce fut à cette époque que M^^e de Polastron remplaça par le titre de comtesse celui de vicomtesse, qu'elle avait porté jusque-là.
220 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.
arrêté à Nantes et guillotiné à Paris le 25 messidor an IL
Les événements n'influent pas, d'ailleurs, sur la passion du prince, qui lui aide au contraire à supporter ses malheurs.
Au mois d'octobre 1794, il se rend à Rotterdam avec M™" de Polastron^ puis à Germenzay, près de Kranenburg, et enfin au quartier général de l'armée anglaise, près d'Arnheim. Il écrit de cette résidence :
« Mon amie est toujours à Rotterdam, elle y « restera jusqu'au moment où elle passera la « mer; alors, elle ira s'établir dans un petit vilce lage auprès de Londres, et elle ne le quittera « que pour me rejoindre en France. Cette femme « adorable fait plus que jamais le bonheur de « ma vie et nous parlons bien souvent de loi », mande-t-il à M. de Vaudreuil.
« Je suis à cheval tous les jours, et le reste du « temps j'écris ou je reçois de nos malheureux « émigrés que je cherche du moins à consoler par (( des paroles ; c'est une faible monnaie dans la « position actuelle '. »
On le voit, quelle que soit sa tendresse pour
1. Le comlc d'.Vrlois ù. Vaudif'uil; Idlre du 8 octobre 17'Ji.
cette amie adorée, sa faiblesse ne va pas jusqu'à lui faire négliger ses devoirs, et certains historiens se sont montrés bien sévères en lui reprochant si durement d'avoir cherché dans cette affection si profonde un adoucissement à ses malheurs !
Cette fois, du reste, il a reçu une lettre officielle qui l'appelle auprès du roi d'Angleterre et Finvite à se rendre au quartier général du duc d'York, commandant en chef de l'armée britannique; il espère que si on le mande à Londres, c'est pour l'autoriser à sortir enfin définitivement de cette inaction qui lui pèse, mais il éprouve une nouvelle déconvenue; son passage en Angleterre se trouve encore une fois ajourné et toutes les occasions de combattre lui sont refusées.
Au mois de décembre 179i, il est toujours dans l'état-major britannique, aucune des promesses qu'on lui a faites n'ont été réalisées; l'hiver est glacial et, le 2i février 1793, la retraite de l'armée anglaise en Hollande est commencée. Le prince est à Deventer, après avoir changé six fois de quartier en moins de deux semaines. Quelques jours plus tard, il est à Osnabruck avec M""' de Polastron, dont la santé délicate semble résister à tant d'émotions et de fatigues dans cette saison ris:oureuse.
222 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.
(( Mon amie, qui, grâce à Dieu, est ici avec moi », écrit-il, « me charge de te faire son compliment et « de te dire qu'elle t'aime de tout son cœur. Nous « parlons souvent de toi, et notre plus douce con- « versation est de parler de nos bons amis et de « nous rappeler avec sensibilité le temps passé, en « espérant que, du moins, l'avenir nous servira. »
L'avenir allait s'assombrir encore.
Lorsque le Cabinet britannique se décidait enfin à faire venir le prince en Angleterre pour le transporter sur les côtes de Bretagne avec l'expédition tant de fois projetée et tant de fois abandonnée, il fut accueilli à Portsmouth, dès son débarquement, par la plus désolante nouvelle, le désastre de Quiberon. C'était la ruine du dernier espoir et l'anéantissement définitif de l'armée royaliste, dont l'escadre anglaise, ens'éloignant des côtes de Bretagne, avait pu sauver à peine quelques débris échappés au massacre.
Le malheureux résultat de l'expédition faisait bientôt renoncer le gouvernement anglais à en tenter une autre; les préparatifs considérables commencés par lord Moyra étaient subitement interrompus et le projet de descente abandonné d'une façon définitive.
Cependant, cédant aux sollicitations du comte
d'Artois, qui demande insUimnieiiL à être conduit en France et déclare vouloir, coûte que coûte, aller rejoindre Charettc et son armée, le Cabinet britannique se résigne à faire une nouvelle tentative, et le prince s'embarque avec quatre mille hommes de troupes anglaises et de nombreux émigrés; puis, après des essais infructueux, ne pouvant atterrir sur la côte française, il débarque à l'île d'Yen, le 12 septembre 1793.
Mais la sanglante défaite éprouvée par Charette le 26 septembre allait obliger le vaillant général vendéen à une retraite précipitée et l'empêcher d'organiser^ avec le comte d'Artois, le plan nécessaire pour opérer sans tarder le débarquement du prince et de ses troupes. Les hésitations et les malentendus se prolongeaient quelque temps, puis un ordre arrivait brusquement de Londres, enjoignant de ramener l'escadre en Angleterre et de reconduire le prince à Portsmouth. En vain, ce dernier se désespérait de ce nouvel échec et insistait pour qu'il lui fût permis de faire d'autres tentatives en attendant une occasion plus favorable ; ses instances demeuraient vaines, il se voyait contraint d'obéir, et à la lin de septembre il débarquait à Portsmouth. C'est en Angleterre que, désormais, il allait fixer sa résidence, avec l'autorisation du Cabinet britannique.
224 LES REINES DE l'ÉMIGUATION.
Le 8 juin, Louis XYII avait succombé dans la tour du Temple, et le 24 du même mois, le comte de Provence, devenu roi de France, avait pris le nom de Louis XVIIL
L'insuccès de cette expédition, si longtemps attendue et qui se terminait sans amener aucun des résultats espérés, a fait souvent porter sur le comte dArtois des jiigemenls injustes.
Le prince s'était embarqué avec Tintention bien arrêtée de se jeter en France, et pendant les trois mois que dura la croisière, il ne cessa de faire de réels efforts pour opérer son débarquement et se réunir à Charette, qui devait, avec son armée, venir à sa rencontre. Les ordres venus de Londres, qui enjoignaient au général Doyle d'avoir à cesser immédiatement toute nouvelle entreprise de descente et de regagner au plus tôt la côte anglaise en ramenant le prince à son bord, lui causèrent la plus cruelle désillusion. 11 n'obtint même pas, comme il l'avait demandé, de se porter sur Jersey ou Guernesey, d'où il aurait pu, peut-être, entretenir des rapports avec les armées vendéennes et exécuter plus tard ses projets.
Le désir de retrouver son amic^ dont il était séparé depuis de longues semaines, ne fut donc pour rien dans les circonstances indépendantes de sa volonté qui déterminèrent son retour, et lui
prêter de pareils mobiles, dans une occurrence aussi grave, est une accusation infamante que rienn'est venu justifier. L'authenticité d'une lûttre écrite par Charette à Louis XVIII, où il accuse de lâcheté le comte d'Artois, n'est appuyée que par l'unique témoignage du comte deVauban, qui est seul à prétendre en avoir vu l'original disparu. Il en est une autre, au contraire, écrite à cette môme époque par le général au marquis de Rivière, pour lui parler de l'insuccès de l'expédition, et cette lettre, d'une authenticité incontestable^ ne contient pas le plus petit reproche envers le comte d'Artois, sur lequel il ne fait retomber aucune responsabilité.
Sans doute, il ne manqua pas de mécontents « pour maudire la pernicieuse influence qui paralysait le beau caractère du prince * » et attribuer l'insuccès de l'expédition à M"'° de Polastron, mais d'autres historiens surent lui rendre justice.
« Son Altesse a mis le pied sur le seuil du « triomphe de la gloire », écrivait de La Rue, « et « toujours de funestes circonstances 1 ont repoussé. « II était condamné à cacher ses vertus-. »
I, Mémoires de G ogrielat, page 335.
L'. Histoire du 18 Fructidor, par de La Rue.
22G LES REINES DE l'ÉMIGRATION.
Le séjour à Portsmoiith ne devait pas être de longue durée; les dettes contractées par le comle d'Artois pour les besoins de la cause monarchique et pour le soulagement des émigrés s'élevaient à une somme considérable et remontaient à l'époque de son séjour à Coblentz. Les anciens fournisseurs de l'armée de Condé lui réclamaient plus de 2,000,000 de francs, et quoique le prince contestât cette dette, il ne voulait pas s'engager à ce moment dans les difficultés d'un procès. Or, en restant à Portsmoulh, il pouvait être en butte à des poursuites judiciaires, le gouvernement anglais ayant déclaré qu'il ne pouvait ni ne voulait interposer son autorité pour obtenir, en sa faveur, une exception aux lois existantes et en faire fléchir les rigueurs. De son côté, le prince ne se souciait pas de s'exposer aux graves ennuis qu'il avait eus à supporter lorsque, deux ans auparavant, il s'était vu, à Maëstricht, arrêté par des créanciers intraitables, et enfermé en prison pour une somme insignifiante. A hi lin de décembre, il était encore à bord du Jason^ dans la rade de Spithead, sans avoir touché terre, et au commencement de 1796, il débarquait sur la côte, près de Leith, d'où il gagnait immédiatement Edimbourg. Le Cabinet anglais venait, par l'entremise du duc d'IIarcourt, de faire mettre à sa disposition le château d'IIolyrood.