Ce portrait représente M^ie Molé-Raymond
2. Marie-Aune Charron, marquise de Lastic, dame de Mesdames de France (173o-1803 .
262 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.
« à elle pour la prier de demander à M... qu'il
« eût la bonté d'écrire à M. d'Harcourt pour
« une augmentation de secours; ce qui pénètre le
« cœur, ma chère petite, est qu'elle a envoyé sur-
(( le-champ 13 louis, en me disant que vous l'aviés
« chargée de me remettre cette somme. J'en suis
(( vraiment confondue ; je ne puis vous dire com-
« bien j'en ai été touchée. »
Le 9 mai 1800, M'"* de Lastic, qui vient d'éprouver beaucoup de difficultés à payer son loyer, écrit encore : « Le comte François d'Escars m'a « remis hier un billet de o livres sterling de la part « de M'"" de Polastron, qui m'a fait dire par lui « que vous l'aviez chargée de me les remettre. »
La délicatesse de pareils procédés montre de quels raffinements de bonté était capable cette nature d'élite. Or, si elle est douce et compatissante aux indifférents ou aux inconnus, on devine quels trésors de tendresse elle réserve à celui dont elle a fait sa divinité, et qui a été depuis quinze ans l'unique préoccupation de son existence. En revanche, le prince lui rend largement son atfection passionnée. Dans une lettre adressée à la comtesse Diane, il en parle en la nommant « celle qui m'est bien plus chère que la moitié de ma vie ». Dans une autre lettre, il l'appelle « l'amie à <iiii il doit
tout » ; et pourtant, cet ami si tendre et si empressé, cet amant si fidèle et si passionné, n'aura pas assez de perspicacité pour s'apercevoir de sa mélancolie et de sa tristesse, et il ne verra pas davantage l'altération de sa santé lorsqu'elle va dépérir lentement dans les brouillards de Londres.
« J'ai souvent remarqué » , écrit M™^ de Gontaut, « que les personnes les plus attachées aux ma- « lades sont celles qui quelquefois s'aveuglent « le plus facilement sur leurs dangers. »
Tel fut le cas du comte d'Artois.
La maison de Tliayer Street était froide et humide, et c'est là que ^l"'"' de Polastron prit le germe de la maladie qui devait l'emporter; près de trois ans s'étaient écoulés depuis que M™" de Gontaut n'avait vu sa cousine, et elle demeura stupéfiée, à son retour, du changement qui s'était produit en elle. Pâlie, amaigrie, elle était changée à faire peur, au point d'être méconnaissable : « Monsieur s'aveuglait; comparant chaque jour à « celui de la veille, il n'y voyait aucune difîé- « rence », et continuait à venir chaque soir chez elle, faire son whist avec le comte de Vaudreuil, le maréchal de Yioménil, le duc et la duchesse de Coigny, le duc et la duchesse de Gramont, leurs filles et beaucoup d'émigrés. Le duc de Berry y
264 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.
venait souvent. Ces soirées plaisaient au comte d'Artois, qui faisait des frais de conversation et rendait ces réunions agréables. La pauvre Louise ne se plaignait jamais, elle n'eût, pour rien au monde, dérangé des soirées qui étaient agréables à Monsieur et se serait fait scrupule de changer quoi que ce soit à ses habitudes'.
Son salon, de petites dimensions, le soir devenait étouffant lorsqu'il se remplissait de monde, et sa chambre, mal située au nord, était froide et malsaine. Personne ne semblait se douter du danger de ces brusques transitions. Cependant le mal, révélé par une toux sèche et des pommettes brûlantes, allait empirant, la malade était minée par une fièvre lente, qui augmentait d'intensité chaque jour, sans que son entourage, habitué « aux petits chifFonnages » dont elle était coutumière, parût comprendre sa position. M'"" do Gontaut ne s'était pas trompée sur la gravité de son état, et s'adressa au médecin qui lui donnait ses soins, pour lui faire part de ses inquiétudes. C'était le père Elysée-, qui
i. Mémoires de M^^ de Go7\taut.
2. Maiie-VincontTalochon, dit le père Elysée, entré en 1774 aux frères de la Charité, où il devint, sous la direction du père Come, un chirurgien des plus habiles. Après avoir émigré, il prit la direction des ambulances de l'armée de Condé, cl, après le licenciement, resta auprès de Louis XVIH, qu'il suivit en Angleterre, puis à Paris en 1814. 11 était né à Thorisuy (Seine-et- Marne) en 1753, il mourut à l'aris en 1817.
devait devenir, lors de rinstallation de Loais XVllI à Hartwell, le médecin favori du Roi. Affilié à un ordre de frères mineurs, ce singulier chirurgien, qui jouissait en Angleterre d'une certaine célébrité, gagna en peu de temps la confiance du souverain, qui l'emmena avec lui en France, à la restauration de 1814. Lui seul, en effet, savait calmer les douleurs du Roi, lorsqu'il était pris de ces terribles crises de goutte qui lui causaient d'abominables souffrances et l'immobilisaient complètement pendant des semaines. — Un peu mystérieux et original, le père Elysée se servait de remèdes connus de lui seul, composés de simples et de plantes médicinales, et les médecins — toujours jaloux de la faveur royale — regardaient avec mépris ce « frater » aux allures étranges^ qu'ils traitaient de charlatan. M™'' de Gontaut le jugea indifférent et léger, il ne lui plut pas et il ne lui inspira qu'une confiance relative; elle demanda alors avec instances à sa jeune amie de consulter un autre médecin; elle recommandait particulièrement celui du roi George III, Sir Henry Halford, qui donnait des soins à ses enfants et passait pour une des sommités médicales de Londres ^ La bonne Louise hésitait à se rendre à son désir.