CHAPITRE XIII
Noorelles démarches de Louise de Goligny pour obtenir la mise à néant des monstrueux arrêts et jugements rendus contre son père. — Lettres patentes du 10 juin 1599 à ce sujet. — Le parlement en diffère Tentérinement. — Lettres de la princesse sur son séjour à Fougues. — Son retour à Paris.
— Le parlement ordonne la simple radiation des arrêts et jugements précités. — La princesse demande au roi d'enjoindre au parlement de faire procéder à la lacération des minutes de ces an'éts et jugements. —
— Séjour de la princesse à Château-Renard. — Ses lettres au connétable et à M">« de la Trémoîlle. — Revenue à Paris, la princesse y voit le duc de la Trémoîlle et écrit à la duchesse. — Tentatives réitérées pour délivrer M"« Tamirale des tortures que lui fait subir le duc de Savoie. — Mort de la victime dans sa prison. — Triste sort de sa fille orpheline. — Hommage rendu à la princesse par Jean de Lery. — Maladie de Henri-Frédéric. Inquiétudes de la princesse. — Son neveu Henri de Goligny entre au service des Provinces-Unies. — Lettres patentes du roi, du 11 juin 1600, ordonnant la suppression des procédures suivies, ainsi que des arrêts et jugements rendus contre l'amiral. — Arrêt du parlement en ce sens. — Procès-verbal, immédiatement dressé, de Texécution de cet arrêt.
— Piété filiale de la princesse.
Rassurée sur le sort de sco fils, dont elle avait appris Theureuse arrivée dans les Provinces-Unies, la princesse d'Orange continua à consacrer son activité à Taccomplissement de divers devoirs qui motivaient la prolongation de son séjour en France,
Au premier rang de ses devoirs se plaçait un redoublement d efforts inspirés par sa piété filiale pour obtenir enfin la mise à néants depuis longtemps décidée^, des monstrueux arrêts et jugements rendus contre Tamiral de France.
* Articles 33 et 34 de l'édit de mai 1576. — Art. 35 de l'édit de septembre 1577. — Art. 58 de l'édit de Nantes du 13 avrU 1598.
Faisant droit aux instaoces réitérées de la digne fille de Gaspard de Goligny, le roi signa, le 10 juin 1599 des lettres-patentes ainsi conçues ^ :
« Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, ce à nos amés et féaux conseillers les gens tenant nostre cour de € parlement de Paris, salut!
<cDe toutes les faveurs dont il a pieu à Dieu bénir nostre vie «et nostre règne, nous avons tousjours reconnu la plus singucclière celle qu'il nous a faic te, inspirant nostre cœur, à Texemple «des roys noz prédécesseurs, d'octroier à tous nos bons subjects aies choses nécessaires et justes, non seulement par des paroles «et par nos édicts, mais par les effects dont nous avons voulu «qu'elles fussent suivies, tant pour le bien et repos de ceux sur «lesquels nous sommes establis en autborité, que pour l'acquit «de nosire propre conscience, et de la souveraine fonction à «laquelle nous avons esté appelés; et luy mesmes nous est « témoing que, si, en quelque partie, lesdits édicts sont demeurés «inexécutés, par la diversité des temps durant lesquels il a «trouvé bon d'exercer nous et nos subjectz par continuelles «guerres, c'a esté avec un regret infini et non moindre désir et « intention de les rendre, de tous points exécutés, lorsque, par «sa bonté, il auroit estably une paix générale, en ce royaume; «maintenant que, par Toctroy d'icelle, il a daigné exaucer nos «souhaits et terminer si heureusement nos labeurs, afin que des « choses mal passées, durant les mouvemens des troubles précé- «dens, il n'en reste aucune marque entre les articles exécutez «desdicts édicts faicts pour la pacification et réunion de nos « subjectz, nous avons jugé nécessaire de faire efiectuer celuy «concernant les arrests et jugements donnés contre feu nostre « aisné et féal cousin le sieur de Chastillon, amiral de France,
' Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 3256, P 30.
ccappitaioe décent hommes d'armes de noz ordonnances, lesquelz € auroient esté déclarez nuls, et, en conséquence de ce, ordonner «qu'ilz seroient rayés et mis hors des registres des greffes, tant <(de noz cours de parlement, que de toutes autres jurisdictions ; ace qui n'auroit encores esté faict ; et d'autant que nous sommes a muez par la souvenance des services que nous avons reçuez adudit sieur admyral et depuis encores, si singulièrement, en (t tant d'occasions, du déffunt sieur de Ghaslillon, son fiiz ; mesme a que cela regarde nous et nostre personne ;
c Nous, à ces causes, conformément aux édictz et déclarations a de nos dictz prédécesseurs, singulièrement à celuy par nous a faict, publié naguères en nostre dicte cour, et iceluy exécutant, «vous mandons et très expressément enjoignons que vous ayez « à faire rayer et mettre hors, tant du greffe de nostre dicte «cour, que de toutes autres jurisdictions, toutes les procédures, «arrests et jugemens donnés contre ledict feu sieur admirai, «révocqués par lesdicls edictz, afin que la mémoire en demeure «à jamais éteinte et assoupie, comme de chose non advenue «et de nul effect. A quoy voulons estre procédé sans aucun «refus ni difficulté, sous quelque prétexte que ce soit. Et, à «ceste fin, enjoignons à nostre procureur général et ses subs- « tituts, tenir la main, requérir et poursuivre l'exécution de ce «que dessus, comme il est plus particulièrement porté par les- «dicts édictz par vous vérifiés, à ce que toutes marques desdicts «troubles soient ostées , car tel es nostre plaisir.»
«Donné à Malesherbes, le 10® jour de juin 1599.»
On ne saurait s'expliquer l'extrême lenteur que les diverses chambres du parlement des pairs mirent à se réunir pour procéder à l'entérinement des lettres-patentes ci-dessùs transcrites.
Pendant le long délai qui s'écoula du 10 juin jusqu'au jour de leur assemblée générale, et que la princesse d'Orange se vit
contraÎDle de subir, le projet qu'elle avait conçu, de se rendre aux eaux de Fougues, suivit son cours.
Trois lettres d elle se rattachent à son séjour dans cette localité.
Si la première, adressée à la duchesse de la Trémoïlle ^, parie k peine de ce séjour, elle est, par contre, empreinte des eiTusioDS de la tendresse maternelle.
a Ma fille, y est-il dit, j'arrivai hier au soir dans ce lieu de «Fougues, où j ay trouvé M. et M°* de Bouillon et leur petite, a qui est la plus belle et la plus jolie qu'il est possible. Au reste, «elle m'a prise en une amitié si grande, que j'en suis extrême- (cment glorieuse, car ils disent tous qu'elle n'a jamais caressé tt personne que moy. Elle ne fait plus cas de père ni de mère ; il n'y «a que sa grand'maman. Cela est si violent, que j'ai peur qu'il « ne dure pas ; je ferai bien pourtant tout ce que je pourrai pour ce conserver sa bonne grâce.
«M. de Bouillon m'a dit tant de bien de vous, qu'il n'est «pas possible de plus, et m'a tant représenté l'extrême conten- « ment que vous possédez, que je meurs d'envie de vous y voir ; a et serois de la partie pour vous aller trouver là, où M™* de ce Bouillon vous doit voir, si des affaires d'importance ne me d rappeloient à Faris, au commencement d'août, à quoy je ne ccpourrois manquer sans un notable préjudice. Mais si faut-il «bien, ma fille, que nous trouvions moyen de nous voir. N'y «auroit-il point de moyen que vous puissiés venir faire vos « secondes couches à Sully, là où, je vous irois servir de garde ? « Mais je ne me l'ose promettre tant que je le désire ; et toutes- «fois, si vous estiez bonne fille, vous donneriez ce moyen-là à « vostre mère, qui vous aime et vous chérit de toutes ses aflFec- « tions, et est plus à vostre service qu'elle ne vous peut dire, «etc., etc.
* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.
La seconde et la troisième lettres furent adressées, de Fougues, à la duchesse de Nevers, les lli et 25 juillet 1599.
«Madame, portait celle du 14^, puisque je resoys la santé «par le bénéfice des eau?c que produysent vos terres, il est araysonnable que je vous en rende hommage, puisque je tiens ce ce bien de vous, comme je fais, Madame, d'une infinité d'hon- « neurs que je resoys icy de Messieurs de vostre ville de Nevers, «qui me font bien connoUre, Madame, que vous leur avés fait «sçavoir que vous me teniés pour ce que je vous suis, qui est «bien fort vostre servante; car y n'y a sorte decourtesies et «d'honnestetés dont ilz n'usent à l'endroict de Mons. et de Ma- «dame de Bouillon et de moy, et particulièrement le S"* de la «Chassagne, qui n'oublie rien de tous les commandemens que «vous luy avés faicts, car il m'a accomodée et de meubles et de «tout ce que j'ay eu affaire, et m'a montré et offert, dans vostre «chasteau de Nevers le cartier que m'aviez faict l'honneur de «m'ordonner, avec tant de très honnestes offres de vostre part, «Madame, que j'en rougis de honte, m'en recognoissant indigne, « sinon en la qualité que je possède de la plus affectionnée ser- «vante que vos mérites vous ayent jamais acquise. Honorés-moi «tant de me tenir pour telle. Madame, et de me conserver la «part qu'il vous a pieu me promettre en vostre bonne grâce, que «je tiens pour la chère félicité de ma vie, durant laquelle je «demeureray, Madame,
« Vostre très humble servante,
« Louyse de CoUigny. »
a P. S. Madan^e, encore faut-il que je vous dise que le poids «de la chaleur nous fait boyre tout votre vin.»
* Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 4708, f« 54.
Dans la lettre du 25 juillet la priocesse disait^ : c Madame, tous les jours, les obligatious que vous me donnés ce à vostre service s'accroissent par le continuel soingquepar c(vostre commandement, vos gens prennent de moy, vostre c( servante. Je vous aprens, Madame, que vous ne trouvères plus ce à Nevers, que la moytié de vostre provision devin, car Mons. a de la Cbassagne nous en a faict si souvent part, à Mons. et à « Madame de Bouillon, et à moy, que certes, Madame, je craios ce que nous laissions icy une réputation, que nous sommes de ce fort bonnes flamandes qui aymons extrêmement le bon vin. Je ce ne me soucye pas de ce que tout le monde croye de moy, ce pourveu. Madame, que vous me faciès Tbonneur d'estre bien ceasseurée qu'entre toutes vos servantes y n'y en a point qui, ce plus que moy, désire l'honneur de vostre bonne grâce, car ce avec ce bonheur je pense braver toutes sortes de mauvaises ce fortunes, et ne croye pas que rien ne puisse égaler le contenu tement de
<K Vostre servante très humble
«Louyse de Colligny.»
Revenue de Fougues à Paris, la princesse revit le roi.
Elle attendait avec une vive impatience l'assemblée générale des chambres du parlement. Cette assemblée se tint, le 22 août 1599. En voici le compte-rendu officiel ^ :
f Le jour, la Grand'chambre, Tournelle, et de l'Edict assemce blées, après avoir délibéré sur les lettres-patentes du 10 juin, ce signées Henry, et plus bas, par le roy, de Neufville, et scellées, a par lesquelles est mandé, conformément aux Edicts des roys, « ses prédécesseurs, et à Tédict naguères vérifié, faire rayer et
• Bibl, nat. mss. f. fr. vol. 4708, f» 49.
• Ibid, mss. f. fr. vol. 3256, f^» 31, 32.
(T mettre hoi*s des greffes de la œur et autres jurisdictions les a procédures, arrests et jugemeot donnés contre le feu amiral de cChastillon, révocqués par lesdits édictz, conclusions du procu- « cureur-général du roy, ont arresté et ordonné, entérinant ce lesdites lettres , conformément auxdicts édictz , que les procé- (c dures, arrests et jugements donnez contre ledict deffunct c admirai de Chastiilon seront rayez, tant du greffe de ladite «cour, que autres, et mis en marge des registres : rayé par (L ordonnance de la cour. — Faict en parlement, le 22 août 1599.» Cinq jours après , la princesse écrivit au duc de la TrémolUe * :
«Que vous estes sage, en Poitou, d'avoir fait recevoir Tédict^ ! ce Ce fut une des premières choses que le roi me dit à mon retour cde Fougues. Cela a fort facilité une affaire que je poursuivais «ici, que j'ay achevée heureusement, Dieu merci: c'était pour «avoir un arrêt de la cour de parlement, pour faire ôter «et rayer des registres de la dile cour ce méchant et abominable « arrêt qui fut fait après la Saint-Barthélémy, contre feu Mon- «sieur l'amiral, mon père. Je suis, à ceste heure, après l'exècu- « tion. Je n'ay jamais vu de plus honnestes gens que tous ces «Messieurs-là ; et m'ont tous dit qu'il ne fut jamais rien faict en «leur assemblée, où tous, d'une voix, ils aient consenti plus «gaiement. Je les en fus tous remercier hier, dont je revins si « tard, que j'en ai rapporté un grand rhume et une bonne fièvre, «qui me tient, à l'heure que je vous escris.»
Tout en rendant pleine justice aux bons sentiments qu'elle avait rencontrés chez les membres du parlement, Louise de Coligny ne (arda pas à reconnaître que Tarrêt rendu le 22 août 1599, par les chambres assemblées n'avait, au point de vue
* Archives de M. le duc de la TrémotUe.
» Il s'agit ici de l'édit de Nantes, du 13 avril 4598.
d'uDe éclatante réparation à apporter à la mémoire de Tamiral, qu'une portée insuffisante, et que la réparation ne serait complète, qu'autant que les charges, informations, procédures, jugements et arrêts relatifs à la grande victime, au lieu d'être uniquemeot l'objet d'une simple radiation, seraient au contraire totalement anéantis.
Or, il fallait, pour atteindre ce but, provoquer de nouveau l'intervention de l'autorité royale : et la princesse s'empressa de recourir à son suprême protecteur. L'appui du monarque, sur lequel elle comptait, ne lui fit pas défaut ; mais, avant qu'il se manifestât officiellement, elle dut se résigner à une expectative de plusieurs mois que rien^ historiquement, n'explique ni ne justifie.
Quoi qu'il en soit, on verra plus loin eu quels termes énergiques Henri IV se prononça sur le point dont il s'agit, et avec quelle ponctualité le parlement lui obéit.
La princesse, qu'aucune circonstance particulière ne retenait, pour le moment à Paris, alla faire un séjour dans son domaine de Château-Renard, moins pour y goûter un peu de repos, que pour y donner ordre à diverses affaires.
En quelque lieu qu'elle fût, elle trouvait toujours le moyen de rendre quelque service, d'opérer quelque bien. Aussi, les habitants de Château- Renard se ressentirent-ils de la protection qu'elle étendait sur eux, et qu'atteste la lettre suivante, adressée par elle au connétable * ;
a Monsieur, j'ay tellement éprouvé les effects de vostre bonne « volonté en mon endroict, que je puis dire que c'est par vostre «seul moyen que j'ay esté mise en pleine possession et jouissance «de ma maison de Chasleau-Regnard ; aussy que c'est à vous «seul à qui j'en veux avoir de l'obligation. Mais le désir que
* Bibl nat, mss. f. fr. vol. 10,239, f» 60.
(rj*ay de me maintenir en ma dite maison et subvenir h la misère (rde mes pauvres habitants dudict lieu me faict rechercher les « moyens de vous estre encore plus estroitement obligée, et vous «importuner de la présente, pour vous suplyer, Monsieur, qu'il «vous plaise, en ma considération, les assister de vostre faveur, «en la poursuite qu'ils désirent faire, au conseil pour obtenir du «roy quelque rabais et diminution des tailles qu'ils sont con- «traints de payer, chaque année, et pour raison desquelles il fleur a convenu prendre de l'argent à intérêt, et y seroient «encore contraints, à leur totale ruyne, s'il ne plaisoit à Sa « Majesté leur octroyer ladite considération ou exemption d'icelles « tailles, pour quelques années. Ayant reconnu de fort près leur «misère et nécessité, j'ay eu plus de hardiesse. Monsieur, à vous «en faire cette supplication; et comme j'espère qu'elle ne leur «sera inutile, aucontraire, qu'ils en ressentiront quelque fruict, «je me sentiray de plus en plus obligée à me réclamer, toute ma «vie, Monsieur, vostre très humble cousine et servante.»
Alors qu'elle était encore à Château - Renard , la princesse écrivit, le 29 octobre 1599, à sa fille Brabantine* :
«J'aimerai, toute ma vie, davantage ceste belle demeure de «Chasteau-Regnard, puisque, contre mon espérance, chère «fille, j'y ay reçue de vos nouvelles, qui ne pouvaient arriver en « meilleure saison qu'à ceste heure, xjue je viens d'en recevoir « une qui m afflige un peu : c'est qu'en ayant des lettres de «vostre bon pays, par lesquelles on m'assure que vos frères Se «portent bien, on écrit à une de mes femmes, qu'un des «laquais de vostre petit frère est mort de peste. Vous sçavez «qu'il n'en faut pas tant à mon appréhension pour me donner « bien de la peine ; mais je me fie que Dieu gardera ce que « nous aimons.
* Archives de Af . le duc de la Trémoîlle.
« Il est bien certain que je ne pourrais recevoir rien qui me ((Consolât davantage en cette affliction ici, que vos lettres qui d m'apprennent que vous et vostre petit mignon vous portez bien, tt Dieu sait, mon cœur, combien je me souhaiterois à la nais- «sance de ce, qu*avec Taide de Dieu, vous mettrez bientôt au a monde ; mais il m'est impossible, pour des affaires qui m'apa pèlent à Paris, incontinent après ceste Sainct-Martin , que je oc ne pourrais négliger sans une notable perte. J'ai pris ce peu cde temps pour en venir faire quelques-unes ici, et donnerai <r jusqu'à la maison de ma cousine, la marquise de Mirebeau, ce qui est à deux journées d'icy, où je trouverai mon frère et ma a belle-sœur, le marquis, la marquise et leur Bile. Je partirai le a lendemain de la Toussaint pour y aller, et ne seroi que huit <!( jours, si Dieu plaist, en tout mon voyage, pour incontinent « m'en retourner à Paris, où j'ai laissé vostre bon et cher mari, ce qu'il faut bien que je vous dise que j'aime mieux que je ne fis «jamais, pour tant de démonstrations d'amitié qu'il m'a faict ce paroistre, et surtout en l'honneur qu'il m'a faict de vouloir que c je sois tesmoing au nom que portera mon petit-fils : de quoy je «me suis desjà réjouie avec vous par une lettre que je vous «escrivis, à mon partement de Paris, où il m'a retenue, contre a ma volonté, plus de quinze jours : mais, qui pourrait résister à a ses prières, quand il veut quelque chose ?
(( Ce qui me le fait aimer plus que tout, c'est l'extrême amour «qu'il vous porte, car c'est chose certaine, qu'il est passioné- «ment amoureux de vous. Je m'étonne de ce que vous dites, «qu'il y a si longtemps que vous n'avez eu de ses lettres ; mais, «h ceste heure, je sçay bien que vous en avez reçeu, et qu^il « n'aura pas failli à vous mander la bonne chère que luy faict le « roy et le commencement de tesmoignage qu'il lui a rendu de sa «bonne volonté. Je hâterai, le plus que je pourrai, mon voïage, «aûn de le retrouver à Paris ; car, si j'y faux, il ne mêle pardon-
«donnera jamais. Vous ne croiriez pas combien il est en colère c de ce voïage que je vais faire en Bourgogne ; nous en avons a eu mille querelles, mais de ces querelles que vous sçavez. Il « est fou de son fils, et nous a souvent conté à M. de Montpensier a et à moy, les caresses qu'il avait faites à Madame sa femme, «qui arriva à Paris, deux jours après que j'en fus partie.
ail y a aujourd'hui quinze jours que je laissai cette grande a cité ; de façon que ce que je vous en pourrois mander seroit « vieilles nouvelles, et aussi que vous en aurez eu de Paris depuis «que j'en suis partie.
«Je finirai donc, après vous avoir, un petit, tancée, chère fille, «de ce qu'il semble que vous eussiez eu doute de mon amitié. «Non, croyez, mon cœur, que si rien, au monde, est ferme et « stable, c'est la parfaite amour que je vous porte. Les paroles, «et mesmes dites sur ce papier, sont de trop faibles témoignages «pour vous en donner assurance; mais vostre bon naturel, je «m'asseure, vous le persuade, et mes effects et mes services « vous le feront tousjours paroistre. Baisez bien ce petit mignon, «pour moy. Je m'asseure que vous l'aimerez encore davantage « de qu'il ressemble à ce petit oncle. Je m'imagine qu'il sera une « aussy bonne pièce que luy, puisqu'il commence desjà à imiter « ses petites opiniastretés.
c Le roy avoit donné charge à Aerssens, qui y est allé faire «un voïage, de prier Messieurs les estais, de sa part, qu'il pût «venir icy, cest hyver; mais on me mande qu'il n'y a point « d'apparence qu'il puisse obtenir ce congé. Cela, avec cesle autre « foseleuse nouvelle de ce laquais, ne me réjouit guères. Vos «frères sont encore à la campagne, mais ils doivent estre à « la Haye, à la Toussaint, qui sera dans deux jours.
« Ma fille, je suis plus à vous qu'à moy mesmes. Je vous «écrirai, à mon retour de Tanlay, etc., etc^»
Alors que Louise de Coligny, privée de l'espoir de voir son
fils obleDir un congé pour la rejoindre en France, s'inquiétait, à son sujet, depuis la mort du laquais enlevé par la peste, Henri* Frédéric, ne se doutant peut-être pas des anxiétés de sa mère, menait une assez joyeuse existence, durant les loisirs que lui laissait çà et là sa carrière militaire. La preuve en est dans le langage que son indulgent gouverneur, Dommarville, tenait, le 2li octobre, a la duchesse de la Trémoïlle ^ :
« Messeigneurs vos frères se portent fort bien. Dieu merci, ce Le petit devient fort dameret, et fait Tamoureux de la jeune a fille d'Asperen. M. le comte Louis et luy la vont voir quelque- «fois et y mènent violons et y tiennent bal. Il faut que leur «jeunesse se passe, et que son esprit se resveille à cest honneste «amour; car d'autres, Dieu sçait si je les vous manderois et sy «je les confierois, au moins s'ils venaient à ma cognoissance. «Cest exercice 2 se faict, à ceste heure, que les ennemis nous
* Archives de M. le duc de la Trémoïlle,
• Un abyme séparait cet exercice des grossiers passe-temps auxquels se livrèrent, un jour, à la Haye, certains parens de Maurice de Nassau , dont A. Dumaurier dans ses mémoires (p. 247), parle en ces termes : «M. le prince Maurice a conté à mon père, qu*un hyver, à la Haye, y «c ayant quantité de princes et de grands seigneuris d'AUemagne, de sa «parenté, un jour ils s'assemblèrent en la principale auberge de la Haye, «pour s'y divertir; qu'après avoir fait la daibauche jusqu'à ne voir plus «goutte, un de la compagnie proposa d'éteindre les lumières et de «s'entre battre, toute la nuit, à coups d'escabelle; ce qu'ayant exécuté, «l'un de ces souverains se trouva un bras rompu, l'autre une jambe «cassée, un autre le crâne enfoncé, et que les moins offensez en furent «quittes pour avoir d'horribles contusions et les yeux pochez au beurre «noir. Après cela, il fallut se mettre tous au lit et se faire panser ; ce «que le prince sçeut de M»" Luc, son chirurgien, qui estoit Français et «très expert dans sa profession, qui fut appelle pour les traiter et pour «leur remettre leurs membres disloquez. Sur cela. M' le prince Maurice «disoit à mon père, en s'éclatant de rire : après ce beau et agréable di- «vertissement, Messieurs mes parens pouvaient se vanter d'avoir mer- « veilleusement bien passé leur temps. »
«laissent en repos; car auparavant, au lieu de poulets on ne c voioit que pistolets dans les mains de vostre cher frère, et estoit c tousjours le premier a cheval pour accompagner Son Excellence ^ , «aux belles occasions. Hz yront bientost à la Haye, car les «ennemis se retirent aux garnisonSt qui ont faict leur fort en «Tisle de Hommel, mais que, j'espère, nous aurons bientost, «sHI plaist à Dieu, pour infinies nécessitez auxquelles il sera, si «Tarmée ennemie Tabandonne de trop loin. Au reste, Madame, « on est plus résolu à la guerre, en ce païs, que jamais, et ne « veult-on point ouir parler de paix, quoy qu'elle se fasse partout, « pour ce qu'on y voit moins de seureté qu'à la guerre. Dieu «bénira vostre chère patrie et Messeigneurs vos frères.»
Il est probable que la princesse d'Orange reçut de Dommarville une communication semblable à celle qui vient d*être reproduite, et que, tout en souriant, à la nouvelle des débuts de son fils dans la carrière d'une inoffensive galanterie, elle ne manqua pas d'ailleurs de donner au dévoué gouverneur du jeune prince les meilleures directions à suivre, dans l'intérêt de celui-ci.
Revenue à Paris, elle ne tarda pas à y recevoir les visites assidues du duc de la Trémoïlie, dont la présence à la cour et dans les hautes régions du monde officiel était réclamée par de graves circonstances qui devaient tourner à son avantage, et auxquelles elle se trouva naturellement mêlée, tant à raison de Tafiectueux intérêt qu'elle lui portait, que du crédit dont elle était à bon droit en possession.
Le duc ayant, dans le cours du mois de décembre, appris, à Paris que sa femme venait, en province, de donner le jour à une fille, informa aussitôt de cet heureux événement sa belle-mère, qui fit parvenir à la duchesse ces lignes si expressives ^ :
* Maurice de Nassau.
* Lettre datéededécembre 1599 (Archives deM. leducdela Trémoïlie),
412 LOUISE DE COLIGNT.
<K Vous m*avez donc donné une petite fille ! Mon Dieu, que je a m'imagine qu'elle est jolie, et vous trop brave, d*avoir écrit c soudain, après avoir eu tant de mal, à ce cher mari, qui est si «glorieux d*avoir fils et fille, que Ton nedareplus à lui. Au «reste, croyez que, si vous Tavpz désiré, en vos grands maux, cil s'y est bien souhaité, et que, s'il eûst esté en sa puissance, a il ne vous eust abandonné ; mais je m'asseure que vous ne ce voudriez pas qu'il eûst laissé icy ses affaires imparfaites, pour a vostre particulier contentement.
«Tout le bonheur lui est venu à la fois ; car, le lendemain qu'il «a eu la nouvelle de la naissance de sa fille, il a esté reçeu pair, «en la cour de parlement, là ou il a esté accompagné de toute «la maison de Lorraine et de tous les seigneurs de ceste «cour; et, chose qui ne fut jamais, les dames y ont assisté. «Mesdames de Retz, les marquises de Seignelais et de Noir- «moutiers, Madame de Fontaine et moi y avons assisté: je « dis séantes dans le parquet, auprès des gens du roi. Au partir «delà, il fit un fort beau festin à la compagnie, mais je vous «dis très beau, où rien ne fut oublié: vous connaissez ses « curiosités. Je vous réponds que toute la compagnie est extrê- « ment édifiée.
«Au demeurant, il se gouverne de façon qu'il se fait aimer à « tout le monde ; et, miracle de ce temps, il n'a point encore eu «de brouillerie, de façon que la vérité est qu'il se fait aimer et «admirer. Pour moi, je vous avoue que je l'aime mieux que «je ne fis jamais et vous estime la plus heureuse femme du « monde, car vous avez un des plus honnestes hommes du monde, «de qui vous estes parfaitement aimée. Et avez raison de croire « qu'il n'a point d'amour, car il est certain qu'il n'en peut avoir «que pour vous; et moi, mon cœur, qui meurs d'envie de «voir, avec le petit peuple, que je baise, et vous, en imagination, «un million de fois.
<rJ eus hier des nouvelles de vostre petit frère , qui se porte oc fort bien, Dieu merci.
dk Dieu, ma mignonne; vostre bon mari est présent, qui cme fait veiller, et enfin qui fait de moi ce qu'il veut; mais il est «si tard, que je ne peux faire réponse à M'"® de Moulinfrons, et «ne sais plus ce que je dis.»
Au montent oii elle se réjouissait, avec le duc et la duchesse de la Trémoïlle, de la naissance de leur fille, Louise de Coligny eut la douleur d'apprendre la mort de sa seconde mère, l'infortunée Jacqueline d'Entremonts.
A peine, depuis quelque temps, restait-il à la princesse une lueur d'espérance, quant à l'issue de ses longs efforts et de ceux d*àutrui pour arracher la victime aux persécutions dont elle était l'objet et à l'odieuse captivité dans les liens de laquelle elle était enserrée.
Ne pouvant tracer ici le lamentable tableau de toutes les souffrances qu'endura pendant vingt années consécutives, la noble veuve de l'amiral de France, nous nous bornerons à l'indication de quelques faits, qui, à eux seuls sont éminemment significatifs.
Nous avons dit précédemment que le duc Philibert Emmanuel, ouvrant, dans son propre intérêt, la voie à une sorte de réconciliation entre lui et Jacqueline d'Entremonts, qu'il tenait prisonnière, s'était à la fin de Tété de 1575, relâché, en ce qui la concernait, de ses exigences relativement à la religion, en la laissant à peu près libre de suivre la croyance à laquelle elle demeurait attachée, et en conséquence à sa sortie de prison, ainsi qu'à la restitution de ses biens, sous certaines conditions auxquelles elle avait adhéré.
Cinq ans s'étaient écoulés depuis la mise en liberté de la prisonnière, lorsque le 30 août 1580, Philibert Emmanuel mourut. Aussi, son fils et successeur, Charles Emmanuel, sous la double
impulsion d*uDe vile cupidité et d*une haiue que rieo ne pouvait justifier, fit brutalement incarcérer Madame Tamirale, en lançant contre elle une accusation aussi absurde que révoltante.
Quelle lâcheté et quelle ignominie, que celles de ce tyran ! il connaît parfaitement la complète innocence de sa victime ; que lui importe de Taccabler de souiïrances imméritées, qu'il fait rejaillir sur sa fille Béatrix de Coligny, pourvu qu'il réussisse à extorquer ses biens. Il se targue d'être assez fort pour pouvoir impunément violer, à la face de la France, les règles de la justice et de l'équité. Qu'ad viendra- t-il de son audace et de ses méfaits?
Un long temps s'est écoulé sans que Henri IV, vivement stimulé à l'action par Louise de Coligny, ainsi que par les parents et amis de cette princesse, ait pu trouver le moyen d'intervenir en faveur de Madame l'amirale ; l'attitude hostile et déloyale de Charles Emmanuel vis-à-vis de la France y a mis obstacle. Le jour vint enfin, oii le monarque en pense à profiter de sa réconciliation avec le Saint-Siège, pour réclamer les bons oQices du pape auprès du duc de Savoie.
La France est alors représentée, à Rome, par un diplomate éprouvé, par d'Ossat, à qui va être confiée la mission ardue d'amener le gouvernement pontifical, persécuteur né des protestants, qui naguère, célébrait avec une joie impie les massacres de la Saint-Barthélémy , et spécialement le meurtre de Gaspard de Coligny, à se transformer en prolecteur de la veuve du chef des hérétiques de France, et à revendiquer, dans l'intérêt d'une femme entachée elle-même d'une incurable hérésie, la juridiction de V Inquisition Romaine, non plus comme instrument de répression, mais comme égide.
Il faut l'habileté consommée, disons plus, le zèle généreux de d'Ossat pour tenter une œuvre pareille. Loin de reculer devant elle, il l'aborde franchement. Il sait, en homme d'honneur, faire
taire ses préjugés sacerdotaux^ eu présence d'une grande infortune, et, tout prélat catholique qu'il est, lui consacrer, sans réserve, l'appui de son dévouement ^.
Villeroi lui transmet le JO novembre 1596, l'ordre de son souverain d'entamer la négociation. D'Ossat voit immédiatement le cardinal Aldobrandini, dont il se ménage le concours ; il se rend à Pascati, auprès du pape, et ce le supplie de ne pas permettre «qu'il soit fait injustice à Madame l'amirale, puisqu'elle a été «remise à son nonce 2. — Le pape répond: «qu'elle n'y a «point été remise, mais qu'on lui impute des crimes, dont la «connaissance appartient à l'inquisition^ privativement à tous « autres juges ; que néanmoins le duc de Savoie veut qu'au procès «assiste un des sénateurs, et qu'il a jusqu'à présent retenu « pardevers lui toutes les informations, ce que Sa Sainteté ne « trouve pas bon ; qu'au demeurant, la prisonnière est accusée « de sorcellerie et de magie ; d'avoir invoqué, adoré et encensé «les diables, d'avoir fait endiabler une fille*, etc., etc. ; que Sa
* Voy. Lettres du cardinal d'Ossat. Paris 1698, in-4o, t. lo"*, lettres 90, 92, 98, 101, 102, 103, 111 ; et t. 2, lettres 137, 205, 206, 208.
* Lettre du 18 décembre i596, t. l*'^ p. 361.
* Lettres du i8 décembre 1596, t. l®»", p. 36. — Dans une autre lettre, du 20 janvier 1597, t. lo% p. 388, d'Ossatfait sur V endiablement en question d*assez piquantes réflexions. «On prétend, remarque-t-il , «que le malin esprit qui est au corps d'une fille, a dit quec'étoit Madame «Tamirale qui l'y avait fait entrer. Mais, quand ainsi seroit, que cet «esprit prétendu Tauroit dit, il ne faudroit croire à celui qui, en l'évan- «gile, par la bouche de notre Seigneur Jésus-Christ, est appelé père du «mensonge, et qu'on sait être ennemi du genre humain, et particulièrecment des gens de bien. Aussi est-il appelé accusateur des justes, en «l'Apocalypse, et le nom de diable, en la langue originale, signifie «calomniateur. De façon qu'il faut plutôt présumer bien que mal de ceux «qu'il accuse; n'étant lui qui est extrêmement malin, pardessus tous les « plus médians hommes du monde, si sot que de référer à la justice les «vrais magiciens, sorciers et autres qui se sont donnés à lui, car ce serait «les mettre envoie de correction et d'amendement de vie, et diminuer
c SaÎDteté ne permettra point qu'il lui soit fait injustice, mais a que les imputations sont si atroces, qu on ne peut faire moins « que de voir ce que c est. »
Un conflit de juridiction s*élève entre le pape, qui prétend que la connaissance de Taflaire appartient à l'inquisition y et le duc de Savoie, qui invoque la compétence exclusive des juges de ses États, en déclarant, par tactique, renoncer à raccusalion, en ce qui concerne les faits dans lesquels est en jeu le diable, justiciable direct des inquisiteurs, pour s*en tenir uniquement à Timputation de sortilège, dont les tribunaux de droit commun doivent seuls connaître.
S*élevant aunlessus de ces misérables chicanes de compétence, et allant droit au fond des choses, vis-à-vis d'un inlerlocuteur qui semble ne s'en préoccuper que fort médiocrement, d'Ossat affirme au pape que l'imputation de sortilège n'est ni moins révoltante, ni moins absurde que les autres imputations dont le duc de Savoie vient de se désister, et il le presse de ne rien croire de toutes les infamies qui se débitent sur le compte de Madame l'amirale ; il démasque les secrets mobiles de la conduite de Charles Emmanuel, et il supplie le souverain pontife d'avoir pitié de la pauvre dame, «qui n'est assure-t-il, a travaillée que pour l'envie qu'on a de son bien et de le faire «servir de partage à un de tant de petits louvetaux qui se «nourrissent au pied de ces monts ^.x> Dictée par une indignation légitime, l'assimilation du duc de Savoie et de ses nom-
tfson règne^ qu'il tâche toujours d'augmenter. Et quand on voudroict ((prendre ladite accusation comme chose dite par la ù\\e, et non par Tes- « prit qui la possède, encore ne faudroit-il point ajouter foi au dire d'une «personne insensée, comme sont tous les endiablés. Outre que telle «calomnie peut lui avoir été suggérée par celui qui s'est logé dedans elle, «et par des suppôts qu'il a dehors. »
* Lettre du i6 janvier i507, t. 1er, p. 384, 385.
breux eofaots ^ à uo loup et à sa progéDiture est sanglante^ mais juste : la voracité de celui-ci n'est, en effet, que la trop fidèle image de la rapacité de celui-là. Il est bon que la diplomatie sache, dans l'occasion, parler haut et ferme à qui de droit.
Le zèle de d'Ossat ne se ralentit point ; répondant aux lettres que lui ont adressées la princesse d'Orange et le connétable de Montmorency, il s'écrie 2 : « Il n'y a aucune charge contre Madame «l'amirale. • • . tout cela ne méritait pas que la moindre personne «du monde en fût travaillée; tant s'en faut qu'une dame de < telle qualité et d'un tel âge ne dût être emprisonnée, diffamée cet poursuivie en ses biens et en sa vie. Qui sera cause que dje m'employerai pour l'innocence et soulagement de ladite f dame, en tout ce qui se présentera, de toute ma puissance et «affeciion.JD
D'Ossat réitère ses démarches auprès du pape, d'abord, afin d'obtenir, par son intermédiaire, que Madame l'amirale, qui est tombée dangereusement malade, ait pour prison la maison dont elle est propriétaire à Turin, puis afin de décider le pape à demander qu'on lui envoyé à Rome, la prisonnière, pour que lui seul statue sur son sort ^ j> !
Ces démarches échouent : «la pauvre dame continue à pâlir «en prison^.»
Le président Vivaido, assisté du nonce apostolique, lui fait subir, à Turin, un interrogatoire, dont Béatrix de Coligny se procura une copie qu'elle fait parvenir à d'Ossat, et que celui-ci, à son tour, expédie à Villeroi, en lui disant ^i «Je vous envoie
* Il avait neuf enfants. Voy. la dépêche de Bellièvre et de Sillery au roî. Mém. et corresp, de Momay, éd. de 1824, t. 8, p. 220.
* Lettre du 20 janvier 1591, t. l*-*, p. 388.
' Lettres des i8 février et i9 mars 1599^ t. 4^% p. 447 et 451.
* Lettre du SO avril i591, t. 4«% p. 450. "" Lettre du 28 juin 1597, t. 4<^r, p. 465.
ce ladicte feuille, où vous verrez comme un des plus grands crimes a que cette pauvre dame ait commis, est d avoir EntremonUy oc place forte en Dauphiné, que Monsieur de Savoie lui veut extoraquer pour s'en servir contre le roi et contre la France.
Un an s'écoule sans que rien soit encore décidé ; loin de là : le duc de Savoie redouble de cruauté. Madame l'amirale est successivement transférée de la prison de Turin dans celles de Montcallier et d*Iosée, où tout accès auprès d elle est désormais interdit à sa fille Béatrix.
La paix de Yervins se signe. L'hypocrite Charles Emmanuel écrit, le & juin J598, au roi de France^: «Ce qui me faict € redoubter le consentement de ceste paix, est de me sentir libre a de rendre à Vostre Majesté le très humble service que je luy c doibs. Vostre Majesté me fera cest honneur que de me commander, car elle cognoistra par les effects combien grande est Tenvie que j'ai de lui rendre quelque signalé service. »
La réponse de Henri lY ne se fait pas attendre ; il charge de Bothéon, sénéchal de Lyon, et son lieutenant-général au gouvernement du Lyonnais, du Forez et du Beaujolais^, de la porter, en se rendant auprès du duc pour lui faire jurer robservation de la paix, et pour préciser la nature du service qu'on attend de lui. <i Vous ferez instance, dit le monarque à Bothéon ^, pour ma «cousine l'admirale de Chastillon, laquelle est encore traitée très (( rigoureusement par les officiers du duc, non pour autre cause, que « pour s'estre toujours monstrée très affectionnée au bien de mes « affaires. Elle avait été accusée de sorcellerie et autres méchanc( cetés qui luy avaient esté imposées, dont elle s'est très bien ((justifiée devant les officiers du pape. Toutesfois elle a esté
* Mém. et corresp. de Momay, éd. de 4824, t. 9, p. 10.
* Recueil des lettres missives de Henri iY, t. 5, p. 10.
' Mém. et corresp, de Mornay^ éd. de 1824, t. 9, p. 50. — Recueil des lettres missives de Henri IV, t. 4, p. 1015 et suiv.
« depuis plus mal traiclée que devant, ayant esté transportée de a la cruelle prison du chasteau de Montcallier, où elle estoit «détenue, en une plus cruelle du chasteau d'Ivrée, où il n'est <c pas permis à sa fille mesmes de la voir, ni de lui escrire, ou « recevoir de ses nouvelles ; et ce, seulement pour avoir tousjours <t affectionné mon service, sans toutesfois avoir commis aucune c félonie contre ledit duc, comme vous luy dires, le pryant de la «faire délivrer, pour l'amour de moy.»
Infidèle à sa promesse, Charles Emmanuel repoussa la demande de Henri IV et continua à torturer sa victime*.
A un an de là, d'Ossat écrit, le 15 juin 1599^ ce Madame al'amirale est toujours détenue en prison et aussi mal traiclée «que jamais; et n'espère-t-on point que le duc de Savoie la «mette jamais en liberté. Il y a danger que cette pauvre dame «ne meure en prison, et^ qu'elle morte, on ne marie sa fille «par force, ou qu'on ne la fasse mourir elle-même, pour avoir « ses biens qu'on a jà dévorez par espérances. »
Six mois plus tard, les tristes prévisions de d'Ossat se réalisent; témoin ce passage de sa dépêche du 17 décembre 1599 à Villeroy* : «Par ma dernière lettre, je vous écrivis comme «j'avois été recherché devons ramentevoirde faire quelque office «pour la délivrance de Madame l'amirale, quand Monsieur de «Savoie serait près le roy : mais nous avons depuis appris que
' (Le duc de Savoie fit, par apparence, grand cas de ceste paix et «grande promesse de n'y contrevenir jamais. Toutefois, aux premières «demandes que le roy luy fit, il monstra une autre volonté, retenant, «contre la prière de ce prince, la dame d'Entremonts, vefve de l'admirai «de Chastillon, prisonnière à Yvrée, sous une fausse accusation de « magie, de quoy elle avait esté déclarée innocente par le Consistoire de «Rome» (D'Aubigné, Hist. univ.y in-fol., Maillé, 1616, t. 3, liv. 5, p. 464).
t Dieu l'avait délivrée d'une autre sorte, eo rappelant à soi. Elle «a fait une très chrétienne et très belle fin.)»
Ainsi se termina, au fond d'une prison, à la suite d'indicibles souffrances, l'existence de la noble compagne de Gaspard de Coligny.
A l'histoire, austère intfirfirète de la guslice humaine, le droit de flétrir le bourreau ; auxv'chrétieus Je privilège d'honorer la victime, et surtout le devoir de bénir Dieu, qui la fit triompher de l'épreuve !
Opprimée par les méchants, la pieuse captive s'écriait : s Us ce maudiront, mais tu béniras, Seigneur^ !x> Du haut du ciel il lui était répondu: «Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te «donnerai la couronne de vie^!» Puis, quand vint l'heure suprême, elle put, en paix, remettre son esprit entre les mains de son Sauveur.
A l'aspect solennel de cette mort, que précédèrent une telle foi et une telle fidélité, Louise de Coligny, saisie d'une sainte émotion, demanda instamment à Dieu, comme elle l'avait fait, sous le coup de tant d'autres épreuves déjà imposées à son cœur, de lui accorder les consolations dont il est le dispensateur miséricordieux ; et, s'élevaut par la peosée vers les sereines régions du monde supérieur, elle put, dans son ardente sympathie pour l'héroïque chrélieone qu'elle avait toujours aimée d'une affection filiale, se la représenter accueillant, avec une ineffable gratitude, sur le seuil de l'éternité que son âme venait d'être appelée à franchir, cette déclaration divine : «Toute mort des bien-aimés
«de l Eternel est précieuse devant ses yeux*.>
• D'Ossat, en annonçant la mort de Madame l'amirale, avait
* Psaume CIX, 28.
^ Apocal. XI,10. » Psaume ex VI, d 5.
termiDé sa communication par ces paroles : ce Maintenant il reste «qu'on pourvoye à sa fille, en la meilleure sorte qu'on pourra ; a mais il y a danger que, tant plus le roy et les siens se monsatreront soigneux d'elle, elle ne soit d'autant plus mal traitée. (cLe comble de ses désirs seroit d'estre en France, hors la puisce sance de ceux qui bayent et halettent après ses biens ; mais, si «on s'en apperçoit, on l'en tiendra plus court.»
Les prévisions de d'Ossat n'étaient malheureusement, que trop fondées ; car quelles concessions attendre de Charles Emmanuel, de ce lâche qui se plaisait à torturer ses victimes, de ce fourbe qui, se jouant des protestations de fidélité par lui formulées, préludait à une rupture ouverte avec Henri IV par de secrètes intrigues ourdies contre lui ?
Asservir la personne et extorquer les biens de la jeune protégée du roi de France : voilà ce que le duc se proposait et ce qu'il put impunément accomplir. En effet, aux aspirations si légitimes, si touchantes de Béatrix, et aux loyales tentations faites pour l'affranchir de la tyrannie qui s'appesantissait sur elle il fut répondu par un redoublement d'oppression. Bourreau de la mère, Charles Emmanuel sacrifia la fille. Insultant tout à la fois aux liens étroits qui attachaient Béatrix à la France, au deuil que, comme fille, elle portait en son cœur, et à la religion qu'elle professait, il la retint, par violence, en Savoie ; et, dès les premiers mois qui suivirent la mort de sa mère, la contraignit à subir l'un de ses affidés, le baron de Meuillon, pour époux, à la face de l'église catholique.
Par la révoltante consommation d'une telle œuvre d'iniquité, fut perdue à jamais pour Louise de Coligny cette sœur qu'elle eût été si heureuse de revoir et de posséder désormais auprès d'elle, afin d'alléger, à force d'affection, le poids de ses souffrances morales.
Plus cette nouvelle épreuve fut grande pour le cœur de la
princesse, plus elle se coDcenlra dans les hautes pensées que lui suggérait sa foi. Elle savait que, si le méchant triomphe souvent, sur cette terre, il n*en demeure pas moins responsable de ses actes devant le tribunal de Dieu. Elle savait aussi que ce^n*est jamais en vain que a le troupeau des désolés cherche en Dieu son refuge*.»
Plus attachée que jamais à ses convictions religieuses, elle continua, pendant le séjour qu*elle fit à Paris, dans les premiers mois de l'année 1600, à suivre assidûment les exercices du culte que célébrait Téglise réformée. Sa présence à ces exercices était toujours accueillie avec une respectueuse sympathie par ses coreligionnaires, de tout rang et de tout âge. Ils aimaient à la voir se prêter avec un bienveillant empressement à divers actes témoignant de son intérêt pour les familles qui recouraient à son ofiicieux patronnage. On peut citer parmi ces actes celui auquel elle prit part, le 16 avril 1600, et que les registres de l'église réformée de Paris ^ relatèrent en ces termes: «16 avril 1600. ultem Jacques, fils de Pierre Carré, suisse de nation, et de aGabrielle Brelle, présenté au baptême par Jacques Nompar a de Caumont Laforce et dame Loyse de Goligny, princesse « d'Orange. »
Vers la même époque, un pasteur dont l'amiral de Goligny avait, dans une circonstance mémorable, encouragé les débuts, et chez qui la reconnaissance était bien la mémoire du cœur, le pieux et énergique Jean de Léry dédia a la princesse d'Orange la 4*édition de son Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil.
<c Comme donc, disait-il dans sa dédicace, mon intention est de a perpétuer la souvenance de ce voyage fait expressément en la
* Psaume X , 14.
* Reg. des baptêmes. R. 1, fi» H. — BuUelin de la Société d'hist. du protest, franç.y t. 27.
LOUISE DE GOLIONY. 423
(c terre de Brésil, pour y établir le pur service de Dieu, tant entre les a François qui s*y estoient retirez, que parmi les sauvages habia tants eo ce païs-là, aussy ai-je estimé estre mon devoir de faire « entendre à la postérité combien la louange de celui qui en fut ((la cause et le motif doibt estre à jamais recommandable. Et de a faict osant assurer qu'il ne se trouvera qu'il y ait jamais eu ff capitaine français et chrestien qui, tout à une fois, ait estendu ce le règne de Jésus-Cbrist, roy des roys, et les limites de son (E prince souverain, un païs si lointain, le tout considéré comme ail appartient, qui pourra assez exalter une si saincteet vrayment
ce héroïque entreprise? Il ne laissera pas d*apparoistre à
«jamais que fut, de très généreuse mémoire, messire Gaspard adeColigny, grand admirai de France, vostre très vertueux père, dc ayant exécuté son entreprise par ceux qu'il envoya en l'Améc rique, dont j'estois du nombre , outre ce qu'il en avait assujéti «une partie à la couronne de France, a fait encore une trop «plus ample preuve du zèle qu'il avait que l'Évangile fût annoncé «non seulement par tout le royaume, mais aussi par tout le « monde universel. — Voilà, Madame, comme, vous considérant «maintenant la première issue de ce 1res excellent seigneur, «auquel, pour tant d'actes généreux la patrie sera perpétuelle- « ment redevable, j'ay publié cette. 4® édition soubz vostre «auctorité*.»
En traçant ces lignes, Jean de Léry, de son propre aveu 2,
* Histoire d'un voyage en la terre du Brésily dite Amérique. Lit. 4fi édition, dédiée à Madame la princesse d'Orange, par Jean de Lery, Genève. 1 vol. in -12, 1600.
" Dédicace de la 5® édition de l'ouvrage précité. Genève, 1 vol. in-12, 1611, commençant par ces mots : « A. Madame et très illustre princesse «d'Orange, Louise, fille unique du feu grand amiral de France, Gaspard cde Coligny». Bientôt après vient ce passage: «J'ay et auray souve- < nance du très bon accueil qu'il vous pleust me faire en vostre maison cde Chasteau-Regnard , lorsque j'y fus vous présenter l'œuvre que je
demeurait sous TimpressioD de rencourageant accueil qu*il avait reçu de la princesse, et cde la libéralité dont il luy avoit pieu cuser en son endroict», lorsque, peu de temps auparavant ii était allé à Château-Renard, s'entretenir avec elle de la publication dont il tenait à lui faire hommage.
Vers la même époque se plaça un entretien que Momay eut, dans le salon de la princesse d'Orange, avec un interiocuteur dont on appréhendait la défection religieuse; entretien qui fut, en quelque sorte, le prologue de la célèbre conférence de Fontainebleau ^. Cet entretien fut, pour la princesse, une source de soucis, que Tissue de la conférence dont il s'agit, ne fit qu'accroître, à raison de Tamitié qu'elle portait à Mornay ^.
Mais qu'étaient ces soucis, en présence de l'émotion que lui causa la nouvelle d'une maladie de son fils, alors séparé d'elle ! Quand elle en fut informée, il était déjà rétabli, et elle écrivit à la duchesse de la Trémoïlle ^ <k Yostre petit frère a esté bien a malade d'une grande fièvre qui l'a pris par trois fois et par ses € opiniastretés de Nassau que vous connaissez, car il ne se voud loit garder en façon du monde. Si j'eusse sçeu son mal tel qu'il <K a esté, il n'y eût rien eu qui m'eûst peu empescher de passer cela mer.»
Le petit frère, remis de sa maladie, on oublia promplement les ennuis, pour ne songer qu'au bonheur de voir prochainement arriver en Hollande son cousin Henri de Coligny.
«vous avois premièrement dédiée; joinct la libéralité dont il vous pleust tf aussy user en mon endroict, qui me fut accroissement d'obligation, «etc. etc.:»
* Voir sur l'entretien en question : 1® La vie de Momay (1 vol. in-4», Leyde 1647, p. 262 et 263; 2^ Le journal de P. de VEstoile, à la date du 13 mars 1600.
• Voir à V Appendice n^ 18 la lettre que Momai adresse à la princesse, après la conférence de Fontainebleau.
' Lettre du 7 juin 1600. Archives de M, le duc de la Trémoïlle.
Le jour était venu, en effet, où la sympathie et l'estime que le fils de François de Ghastillon s'était conciliées, avaient amené un acte décisif qui mettait un terme aux incertitudes de sa situation. Quelle n'avait pas été sa joie, en apprenant que le roi, qui déjà lui avait accordé la faveur de devenir capitaine d'une compagnie de trente lances fournies de ses ordonnances, l'autorisa à entrer au service des Provinces-Unies des Pays-Bas, dont les intérêts supérieurs se confondaient alors avec ceux de la France, et spécialement avec ceux des réformés français ! Il allait soutenir, dans ces héroïques provinces, ainsi que nombre de ses compatriotes qui déjà s'y trouvaient, la lutte contre l'Espagne, en faveur de l'indépendance nationale, et surtout de la liberté religieuse ; lutte gigantesque à laquelle avaient glorieusement pris part son aïeul et son père. Marcher sur leurs traces, tel était son pieux désir.
Son départ pour les Provinces-Unies fut précipité, comme le prouvent ces lignes de la princesse d'Orange à sa fille Brabanline^ : a Le parlement de mon nepveu fut si soudain, que je ne «le voulus, en façon du monde, arrester pour écrire ni à vous, « ni à M°^ de La Boulaye, car il avait un trop juste sujet pour ce s'en aller en grande diligence, d
Le trajet de Henri, de France en Hollande, s'accomplit en même temps que celui d'un compatriote, car on lit dans les commentaires de Louis Fréton, seigneur de Lervas^ : <c Je passai «en Hollande, en avril 1600, en la compagnie de Henri de tcColigny, amiral de Guienne, jeune seigneur de grande espérance.»
Ce qu'on sait uniquement de ce qui eut lieu, lors de l'arrivée de Henri de Coligny dans les Provinces-Unies, c'est qu'il se présenta immédiatement aux États généraux.
* Archives de M. le duc de la TrémoïUe. ^* Ap. Aubaïs, pièces fugitives^ t. 2.
Od trouve, en effet, consignée dans les registres de ces états, à la date du 26 avril 1600, celte mention ^ : cGomparoit M. de aChastillon^, amiral de Guienne, en France, déclarant être venu aicy pous offrir ses services aux États généraux. Il fait connaître a son intention de se rendre demain auprès de Son Excellence^ <K et demande si Messieurs les Estais désirent le charger de quelce que message.»
Rien d*ailieurs, en dehors de cette simple mention, ne permet de préciser, ni la réponse qui fut faite à une offre dictée par un sentiment de juste déférence et par les règles de la courtoisie, ni la nature de l'accueil que Chasti lion rencontra au sein de l'assemblée de Messieurs les Estais. Tout au surplus porte à croire que l'accueil fut favorable^ car le jeune seigneur y avait incontestablement droit, non seulement à titre personnel, par la dignité de son caractère et la loyauté de ses intentions, mais aussi en sa qualité de fils et de petit-fils de deux hommes éminents, qui s'étaient constamment montrés amis des Provinces-Unies, et avec les sentiments desquels s'identifiaient les siens.
Chastillon, grâce principalement à maintes communications et recommandations affectueuses, très probablement émanées de la princesse d'Orange et de son fils, n'était pas un inconnu pour Maurice de Nassau. Il aborda avec une respectueuse confiance ce grand capitaine, et ne tarda pas à voir s'étendre sur lui son bienveillant patronage. Il sut s'en montrer digne, en réalisant, si ce n'est même en dépassant les espérances conçues par ce nouveau protecteur de sa jeunesse.
* Recueil officiel des Résolutions des États généraux des Provinces- Unies, année 1600 {Archives générales du royaume de Hollande),
* C'est désormais sous le nom de Chastillon que Henri de Coligny sera désigné^ dans la suite du présent récit.
' Maurice de Nassau,
De graves évéDemeDts se préparaient pour les Provinces- Unies: la solennelle question de leur avenir allait, en I6OO9 se décider sur les champs de bataille. Ce fut alors que se cimenta, entre les deux cousins, Chastillon et Henri-Frédéric de Nassau, heureux de se retrouver indissolublement unis désormais l'un à Tautre, cette fraternité d'armes, qu'en mère et tante non moins perspicace que tendre, la princesse d'Orange avait pressentie, et même, selon toute apparence, préparée, en appelant la bienveillance de Henri IV sur l'opportunité d'une détermination qui rapprocherait de son fils un neveu qu'elle affectionnait vivement, un filleul du roi, auquel il avait été déjà témoigné tant de bonté.
Tous deux appartenaient à Tarmée des Provinces- Unies, que commandait en chef Maurice de Nassau, et bientôt allait s'offrir aux deux jeunes frères d'armes l'occasion de rivaliser de courage ; perspective qui agitait de vives émotions le cœur de Louise de Coligny.
Dans un autre ordre de faits, la princesse était livrée à de graves préoccupations. Quelle que fut sa patience, il était temps que l'expectative dans laquelle le roi et le parlement de Paris la laissaient depuis plusieurs mois, arrivât à son terme. Ce terme fut enfin atteint, lorsqu'intervinrent, le 8 juin 1600 des lettrespatentes, portant^ :
a Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, a à nos amis et féaulx, les gens tenantz nostre cour de parle- (K ment de Paris, salut! — D'autant que vostre arrest interne venu le 22 aoûst dernier passé, sur nos lettres-patentes du « 10 juin 1599, aussi dernier, cy-attachées et scellées du contre- «scel de nostre chancellerie, pour l'exécution de nostre édictde ccl'an 1597 et déclarations depuis faictes sur iceluy, es années <ïl59& et 1598, en ce qui regarde particulièrement les arrest et
• Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 3256, fo32.
a jugements donnés contre feu noslre ami et féal cousin, l'amiral «de Chastillon, ne nous semble assez exprès, pour TimportaDce a de l'affaire, et que la mémoire de ceux spécifiés en iceluy ne a sçauroit estre trop effacée de la souvenance des hommes, ayant «simplement estédict par vostre dict arrest, qu'ils seront rayez, a tant du greffe de nostre dicte cour, que autres, et mis en marge a des registres : rayé par ordonnance de la cour ;
c Sçavoir faisons que, par nos dictes dernières lettres, edictz, «et déclarations précédentes, noz vouloir et intention ont esté et ce sont encores, que toutes les charges, et informations, pièces et a procédures, sentences, jugemens et arrests donnés contre nostre oc dict cousin le sieur deChastillon, déclarés nuls par iceulx édietz ce et déclarations, soient non seulement rayez, biffés et mis hors «des greffes, tant de nos cours de parlement, que toutes autres «quelconques jurisdictions , mais entièrement supprimés sans «qu'il en puisse demeurer aucune marque, ni mémoire, à « l'avenir, non plus que de chose non advenue ; ce que nous vous « mandons et très expressément enjoignant de faire, et à nostre «procureur-général et ses substituts d'y tenir la main, et en « requérir et poursuivre l'exécution, de point en point, car tel «est nostre plaisir.
«Donné à Paris, le 8® jour de juin, l'an de grâce 1600, «etc., etc.»
Le l/j. juillet suivant, le parlement de Paris rendit un arrêt ainsi conçu ^ :
« Veu par la cour les lettres-patentes du roy, données, à Paris, «le 8 juin dernier, signées par le roy, contresignées de Neufville, « et scellées, par lesquelles, pour les causes y contenues, ledict « seigneur déclare son intention estre, que toutes les charges et « informations, pièces, procédures, sentences, jugemens et arrests,
* Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 3256, P 33.
adonnés contre le feu sieur de Chaslillon, admirai de France, <r déclarés nuls par Tédict de Tan 1577, déclarations depuis «faictes sur iceluy, es années 159/i, d598, soient non seulement a rayez et biffez, et mis hors des greffes, tant des cours de paralement, que autres jurisdictions, mais entièrement supprimez, a sans qu'il en puisse demeurer aucune marque, à Tadvenir, non ce plus que de chose non advenue ; conclusion du procureur- «général du roy^ et tout considéré;
aLadicte cour, entérinant lesdictes lettres, conformément aauxdicts Edictz, a ordonné et ordonne que les procédures, aarrests et jugemens donnés contre ledict deffunct sieur admirai (cde Ghastillon, seront supprimés et ostés tant du greffe de cladicte cour, que autres.
ccFaict en parlement, le 14® jour de juillet, 1600.
La princesse d'Orange avait pris toutes les mesures nécessaires pour que l'arrêt dont elle attendait le prononcé reçût une exécution immédiate, et ces mesures furent couronnées d'un plein succès. La preuve en est dans le généreux empressement que mit le parlement, tenant à déférer aux désirs de la fille du grand homme dont il tenait à honneur de réhabiliter la mémoire.
En effet, à peine l'arrêt venait-il d'être rendu, que le procèsverbal suivant fut dressé * :
«L'an 1600, le vendredi, 14® jour de juillet, à nous Estienne «de Fleury, conseiller du roy, en la cour de parlement, et com- € missaire commis par icelle, en ceste partie, a esté de la part de « Louise de Coligny, princesse d'Orange, présenté certain arrest, « d'aujourd'huy donné sur lettres-patentes du roy, par lequel est oc ordonné que toutes les procédures, jugements et arrests, tant «grosses que minutes, faicts et donnés contre le deffunct admirai (c de Coligny, seront supprimés et ostés des greffes et registres,
' BihL nat. mss. f. fr. vol. 3256, P 34.
a tant de ladicte cour, que autres jurisdiclions. Exécutant lequel aarrest, nous ont estes présentés par maistre Renaudosse, cornet mis au greffe de ladite cour, toutes ces procédures, tant grosses a que minutes, faictes contre ledict deffunct de Goligny, ence semble les minutes de deux arrests de condamnation donnés <K contre iceluy de Goligny, es années 1569 et 1572; toutes ((lesquelles procédures et minutes avons fait lacérer et supprimer, a suivant ledict arrest, dont Diognis Ghamaillard, matstre d*hôtel, a pour ladicte dame princesse d'Orange, nous a demandé acte, <(à luy octroyé, pour servir à ladite dame et tous autres, en a temps et lieu, ce que de raison. (Signé) Fleury.D
Ce fut ainsi, qu'en 1600, les membres du parlement de Paris, non seulement désavouèrent , mais même mirent à néant les monstrueuses décisions rendues par leurs devanciers, en 1569 et d572, ainsi que tout ce qui s'y rattachait. Dès lors, après de longues années de persévérants efforts pour obtenir la réhabilitation de la mémoire de son père, Louise de Goligny, désormais assurée du succès, put enfin se recueillir, devant Dieu, dans le sentiment d'un grand devoir accompli.
Ici, quel précieux enseignement n'y a-t-il pas à déduire de l'aspect d'une attitude morale et religieuse telle que celle de celte digne fille de l'amiral de France et de Charlotte de Laval! quelle
n'est pas la splendeur des horizons que son noble cœur ouvre aux nôtres !
La piété filiale, qu'inspire la foi chrétienne, est, dans sa fidélité, plus forte que la mort. Au-delà de la séparation momentanée, qu'impose celle-ci, elle contemple d'un regard assuré, la vie supérieure de l'âme, gage suprême de la permanence des affections que la bonté de Dieu a, dès ici-bas, consacrées. Quel privilège! et qui, mieux que Louise de Goligny, put en mesurer l'étendue ! Depuis vingt-huit ans, elle tenait serrées, en son cœur ces touchantes paroles, que lui avaient transmises le testament
de Tamirai: a Ma fille a pu coonaitre, combien je Taime», et, quand vint le jour de la réparation solennelle, véritable triomphe de son amour filial, avec quel bonheur, s'élevant parla pensée jusqu'à la patrie céleste, ne se sentit-elle pas, à son tour, autorisée à se dire : ce Mon père peut, maintenant, plus que jamais, «connaître combien je l'aime !»
Ah ! si nous savons, pour l'avoir appris de Dieu même, ce que c'est qu'aimer, inclinons-nous avec une respectueuse sympathie, en présence de ce pieux élan d'un grand cœur vers un autre ; et demeurons convaincus de l'inaltérable stabilité de toute affection sacrée dont le couronnement est au ciel !
APPENDICE
Quelques mots d'abord sur deux des ascendants de
Charles de Téligny.
Son aïeul paternel François de Téligoy, séaécbal de Rouergue et de Beaucaire, a laissé dans l'histoire uo nom recommandable. a Ce Monsieur de Téligny, dit Brantôme^, fut en son temps, «estimé et réputé pour un très sage chevalier et bon capitaine, «et qui servit bien ses roys, deçà et delà les montz. Il fut gou-
averneur, pour quelque temps, de Testât de Milan Il se
«comporta en ceste charge si sagement et modestement, qu'il (( n'y perdit pas un seul poulce de terre, mais très bien garda ce «qu'on luy avoit donné en charge^ et si contenta tout le peuple «delà, et ne leur donna jamais subject de révolte. Lorsque M. de « Nemours vint secourir Bresse [Brescia)^ et qu'en chemin «J. P. Daillou, général fut deffaict, il menoit les coureurs avec « M. de Bayard qui avoit la tièbvre ^, et tous deux firent la charge « si furieusement, qu'ils esbranlarent le reste, dont le gros eut «bon marché. Il garda aussi très bien Therouanne d'un siège «de neuf sepmaines, y estant lieutenant du roy Louis XII,
' Éd. L. Lai., t. 5, p. 418.
• Chronique de Bayart par le loyal serviteur, chap. 49, ann. 1512.
«là OÙ se doQDa la journée des éperons^. Eofin ce M. de Téligny, «assez aagé, vint mourir en Picardie, en une charge qu'il fit oc contre les ennemis, où nul n'y fut blessé ny tué que luy seul, a afin que ceste rencontre fust remarquée et signalée seulement «par la blessure et la mort dun si bon capitaine; car pour « autre chose ne pouvait-elle pas estre, pour rencontre si légère « et petite. j>
Il s'agit là d'une circonstance de beaucoup antérieure au siège de Saint-Quentin en 1557, lors duquel succomba, après avoir été grièvement blessé dans une sortie, un officier du nom de Téligny. Cet officier était, non pas, comme on l'a prétendu à tort* François de Téligny, de qui il vient d'être parlé, mais bien Charles de Téligny, chevalier, seigneur de la Salle, souslieutenant de la compagnie du Dauphin^. Il servait sous les ordres du glorieux défenseur de la place assiégée, et il fut assisté par lui, à ses derniers moments^.
* « Pour icelle garde esloient commis deux gaillards et hardis gentils- « hommes, Tung, le seigneur de Téligny, séneschal de Rouergue, cappic taine saige et asseuré, et ung autre du pays mesan, appelé le seigneur «de Pont-Rémy» {Chron. de Bayartpar le loyal serviteur ^ chap. 57).
* Le Laboureur, Addit. aux Mém, de Castelnau^ in-fol., t. 2^ p. 578. — Vie de Coligny, Cologne 1686, p. 176.
' Telles sont les qualifications qu'attribue à Charles de Téligny le P. Anselme (^Hist, généal, et chronol.^ t. 3, p. 643), en ajoutant que ce même Téligny eut pour femme Marie de Bussa^ veuve de René de Laval. — Les diverses personnes qui , dans le cours du seizième siècle, ont porté le nom de Téligny sont mentionnées par le P. Anselme, aux t. 3, p. 640, 643, 645, t. 4, p. 749, t. 6, p. 783 et t. 7, p. 13 et 153 de son ouvrage.
* Voir ce que rapporte, à cet égard, Gaspard de Coligny dans le récit qu'il a laissé du siège de Saint-Quentin, et que nous avons reproduit dans notre publication intitulée : Gaspard de Coligny^ amiral de France^ t. l®*". — Voir aussi les Vies des hommes illustres de la France, t. 14, p. 133 à 137. — Il existe une lettre du 23 septembre 1555 adressée au connétable par Charles de Téligny, sous-lieutenant de
De l^unioD de François de leligoy, avec CharloUe de la Haye naquirent une 611e, Renée de Tëligny, qui épousa, le li août 1542, Jean du Plessis, chevalier, Seigneur de la Parine ^, et un fils, Louis, sieur de Téligny, de Lierville et du Chastellier, qui entra de bonne heure dans la carrière militaire, se distingua, en 15/i./l, à la croisade de Boulogne^ et devint guidon du duc d'Orléans.
Par son mariage avec Arétuse Vernon, fille deRaoulde Veraon, sieur de Montreuil-Bonnin, grand fauconnier de France, et d*Anne Goufiier, Louis de Téligny s allia aux maisons de Montmorency, de Châtillon, de Gondé et de la Rochefoucauld. En effet, Anne Gouffier était fille de Philippe de Montmorency, femme de Guillaume Goufiier, laquelle avait pour nièce Louise de Montmorency, maréchale de Châtillon, mère de la comtesse de Roye, d'Odet , de Gaspard et de François de Coligny , et aïeule d'Éléonore de Roye, princesse de Condé, ainsi que Charlotte de Roye, comtesse de la Rochefoucauld*. Louis de Téligny devint ainsi cousin par alliance de la maréchale, de ses enfants et petits enfants, dont Arétuse Vernon était la propre cousine.
La carrière qu avait embrassée Louis de Téligny ne fut que trop tôt entra véd par une gêne pécuniaire dans laquelle l'entraîna une générosité mal entendue; gêne que Tâpreté de ses créanciers transforma finalement en une situation désastreuse, dont il supporta les rigueurs avec constance et dignité, a Ce fort honneste
la compagnie du Dauphin {Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 3155; f*» 72), et deux lettres de l'amiral à Briquemaut et à de Humières des 3 janvier 1549 et 27 avril 1557 {Bihl. nat, mss. f. fr. vol. 3128, f<» 24 et vol. 3144, r^ 7) dans lesquelles il parle de Charles de Téligny.
* P. Anselme, Hist. généal, et chronoLy t. 4. p. 749.
• Montluc, Comment. y éd. de Ruble, t. i^^, p. 193.
' Le Laboureur, Addit. aux mém. de Castelnau^ t. 2, p. 578.
(c geolilhomme de fils, raconte, à ce sujet Brantôme^, imita le (tpère ea valeur, en sagesse, et pour estre tel, il fut en ses jeunes «ans, guidon de feu M^ d'Orléans, dont il s en acquitta si digne- «ment, que, pour se faire paroistre en ceste charge, s'enfonça si «fort en de si grandes debtes, comme sont coustumiers les jeunes «gens, que ses créditeurs le poursuivirent estrangement, fut «contraint d'abandonner la France et se retirer à Venise, où, de «mon temps, je l'ai vu ; et si monstroit encore, en sa misère et «pauvreté un courage bon et point encore ravallé. Il y est mort «pourtant en cest estât 2.»
Louis de Téligny eut d'Arétuse Vernon deux fils, dont l'aîné reçut le nom de Charles, et une fille à laquelle fut donné celui de Marguerite.
Où et quand naquirent ces trois enfants ? où, par qui et comment furent-ils élevés? Vécurent-ils, pendant un certain temps, séparés ou non, soit de leur père et de leur mère, soit seulement de l'un d'eux, depuis que Louis de Téligny se fut retiré en Italie? ces diverses questions sont jusqu'à présent demeurées, pour nous, sans réponses.
Ce que nous savons du moins, c'est que Charles de Téligny, dès sa plus tendre jeunesse, se trouva placé sous le bienveillant patronage de Gaspard de Coligny. L'affection que, pénétré de reconnaissance, il avait vouée à l'amiral, et la vénération qu'il lui témoignait, loin de porter la moindre atteinte à ses relations de famille, n'avaient fait que les fortifier. Il n'eut qu'à se souvenir des leçons qu'il avait reçues au foyer de Gaspard de Coligny et de sa digne compagne, Charlotte de Laval, en qui il avait rencontré une seconde mère. Un cœur aimant et dévoué, tel que
« Éd. de L. Lai., t. 5, p. 420.
* Selon de Thou {Hist. univ.y t. 4, p. 490) Louise de Téligny vivait encore en 1571.
le sien, dut porter haut le sentiment de la piété filiale : aussi, nul doute qu'il n*ait constamment saisi avec ardeur toute occasion qui s'offrit à lui de visiter, dans sa solitude, le père bien aimé auquel la force des circonstances avait imposé une pénible expatriation. Si aucuns détails ne nous sont fournis sur ce point, les conjectures les plus favorables sont du moins pleinement autorisées. En voici une parmi plusieurs autres, relative à un voyage que Charles de Téligny fit au-delà des Alpes, peu après la mort de François II. Il est permis de croire que ce fut au retour d'une excursion à Venise, où il était allé porter à son père les témoignages d'une pieuse affection, qu'il se rendit en Savoie, en février 1561 .
Quelques faits permettent de conjecturer, ce que fut, à d'autres égards, Charles de Téligny. On aime à le voir, plein de sollicitude pour son jeune frère, déjà pourvu d'un précepteur, quant à ses premières études, chercher à lui assurer, sous une forte direction, le bienfait d'une éducation chrétienne. Honoré, grâce à l'intermédiaire de l'amiral, du privilège de soutenir, depuis quelque temps, une correspondance avec Calvin, toujours prêt à éclairer de ses conseils la jeunesse ^, aussi bien que l'âge mûr, il s'adressa au grand réformateur en ces termes ^ : a Monsieur, <K combien que je ne sçache, pour ceste heure, chose qui mérite « de vous estre escrite, si n'ay-je voulu laisser aller mon frère, «lequel j'envoie à Genève pour esludier, sans l'accompagner de cce mot, pour tousjours me ramentevoir en vostre bonne grâce
* Voir les lettres de Calvin au duc de Longueville et à la marquise de Kothelin, des 26 mai et 22 août 1559 {Corresp. franc,, t. 2, p. 265, 267, 286); au prince de Portien, du 8 mai 1563 (ibid., t. 2, p. 505); à François-Daniel, des 25 juillet 1559 (ibid. t. 2, p. 284); 26 novembre 1559 et 13 février 1560 {Biblioih. de Berne, coUect. Bongars, vol. 14i, p. 47, 49).
" Archives de M. Tronchin. Genève.
«et vous supplier bieo fort, Monsieur, de l'avoir pour recoma mandé, luy faisant et à moy tant de bien de le reprendre quel- «quefois, Tadvertissant par vostre bon conseil de son debvoir, a à ce qu'il puisse profiter non seulement aux lettres, mais «principalement en la crainte de Dieu.)> Les sentiments du jeune chrétien percent dans cette lettre si simple et si respectueuse, qui se termine par la demande d'un ministre en faveur d'une église que des relations de famille lui rendent doublement chère*.
Charles de Téligny n'était pas moins attaché à sa sœur qu'à son frère. Son amitié pour Marguerite s'étendit naturellement à l'homme distingué dont elle devint la compagne, et auquel il se sentit avec bonheur uni par d'indissolubles liens. Il y eut entre lui et François de Lanoue, devenu son allié, et voué à la môme carrière que lui, plus qu'un rapprochement occasionnel, plus même qu'une fraternité d'armes ; il y eut une véritable fraternité de cœur. Rarement, en effet, deux jeunes hommes furent mieux faits pour s'aimer d'une vive et stable affection , basée sur une entière conformité de sentiments , de convictions et de caractères, que ne le furent le frère aîné et le mari de Marguerite de Téligny : aussi, le seul nom qu'ils se donnaient, dans l'intimité de leurs relations, ou en parlant l'un de l'autre, était^il toujours celui de frère, dont l'emploi entre eux se justifiait si bien^.
* Montreuil-Bonnin, localité à laquelle se rattachait une possession des ascendants de Charles de Téligny. Arétuse Vernon, sa mère, était dame de Montreuil-Bonnin , à titre d'héritière de son propre père, Raoul Vemon, sieur du dit Montreuil (Voy. le Laboureur, Addit, aux Mém, de Castelnau, t. 2, p. 577). Charles de Téligny lui-même devint seigneur de Montreuil-Bonnin (Voy. du Bouchet, Hist, de la maison de Coligny^ p. 577 à 581).
* De Lanoue, Discours politiques et militaires. Bâle 1587, p. 683.