CHAPITRE XII
Arrivée à GhAtellerault de la princesse d'Orange , de Brabantine, de Henri- Frédéric, du duc et de la duchesse de Bouillon, <le Madame de Ghastillon et de son fils, Henri de Coligny. — Liaison de celui-ci avec Henri-Frédéric. — Les conventions civiles précédant le mariage de Brabantine avec Glande de la Trémoïlle sont dressées, au domicile de la princesse d'Orange. — Gélébration du mariage en Téglise réformée. — Ëlaborations d'un édit sur la liberté religieuse. — Édit de Nantes. — Paix de Vervins.
— Gorrespondance de Louise de Goligny avec la reine d'Angleterre et le comte Guillaume. — L«>uise de Goligny accueille l'aîné de ses beaux-fils, Philippe-Guillaume, revenant d'Espagne. — Séjour de la princesse à Paris.
— Lettre que les États généraux des Provinces-Unies lui adressent. — Lettres de la princesse à la duchesse de Bouillon, et de Flandrine à Brabantine. — Lettre de la princesse à Brabantine. — Les États généraux rappellent Henri-Frédéric. — Lettres de la princesse et des États généraux à ce sujet. — La princesse écrit à Barnevelt et à la duchesse de la Trémoïlle. — Retour de Henri -Frédéric en Hollande. — Son cousin Henri de Goligny aspire à le rejoindre.
La princesse d'Orange fut rejointe à Châtellerault par sa fille la duchesse de Bouillon et par son neveu Henri de Coligny.
Le duc de la Trémoïlle s'était prévalu de ses liens de parenté avec Henri, pour qu'il l'assistât, en qualité de témoin, lors de la célébration de son mariage avec Brabantine de Nassau, et Henri avait répondu avec empressement à un appel que , dans sa modestie, il envisageait, moins comme un témoignage d'affection qui lui fut personnel, que comme un hommage rendu à la glorieuse mémoire de son père et au caractère élevé de sa mère.
Les amis de François de Ghastillon et de sa veuve applaudirent au choix du duc, en appréciateurs éclairés de la dignité morale du jeune seigneur, héritier d'un grand nom, qu'un tel choix élevait, en quelque sorte, au rang d'homme.
Heari de Coiigny, à cette époque, qui était celle de son adolescence, justiGait pleinement, par la noblesse de ses sentiments, par la précoce maturité de son esprit, par la distinction de ses manières et de son langage, les espérances que son enfance avait fait concevoir. Dumaurier, disant alors du 61s de la princesse d'Orange, qu'il venait de voir à Paris^ : «M. le comte de «Nassau se fait grand et agréable priocex), eût pu, s'il eût été appelé à se prononcer sur le fils de Marguerite d'Ailly, dire, avec autant de justesse : « M. Henri de Coligny se fait grand et « agréable seigneur. »
Telle était aussi, et à plus forte raison, l'opinion de la princesse d'Orange sur Henri de Coligny.
En qualité d'incomparable mère et d'excellente tante, toujours apte, par sa bonté et par la puissance de l'exemple, à susciter, autour d'elle, de saintes affections et à resserrer les liens de famille, elle vit avec bonheur s'établir, entre son fils et son neveu, une sincère amitié, basée sur une réelle conformité de sentiments, d'idées et d'aspirations.
Rien de plus frappant, aux yeux de toutes les personnes qui approchaient alors les deux petits-fils de l'illustre amiral de France, que le pieux respect de ces jeunes seigneurs pour la grande mémoire de celui-ci, et que leur commun désir de se montrer dignes de lui, dignes aussi, comme fils, des deux héros dont ils étaient issus, de ce François de Chastillon, de ce Guillaume d'Orange, qui leur avaient légué le plus précieux des patrimoines, à savoir : la triple hérédité de la foi, de l'honneur et du patriotisme.
En même temps, de quelle émotion n'était-on pas saisi, à l'aspect d'une Louise de Coligny, d'une Marguerite d'Ailly, de ces
* Lettre du 29 janvier d598 à Ph. de Mornai (Mém, et Corresp, de Ph. de Mornai, éd. de i824, t. 7, p. 558).
deux mères qui, dans Taustère épreuve du veuvage, n^avaient jamais eu d*autre soin plus cher, que celui de faire revivre eu leurs fils rimage de pères cbrétieos et héroïques! sur ce soin sacré avait, de jour en jour, reposé la bénédiction d*en haut; car le cœur de chacun des deux fils correspondait à celui de sa mère. Dès lors, quelle félicité, dans le présent! quelle calme confiance en un avenir dont le secret n'appartenait qu'à Dieu ! fidélité absolue au service de ce père céleste, foi inel)ranlable en son infinie bonté : tel était le résumé des suprêmes recommandations des deux mères à leurs fils, au moment où ils entraient en contact avec les réalités, si souvent périlleuses, du monde extérieur.
Au milieu du conflit des événements religieux et politiques dont Châtellerault était, depuis quelques semaines, le théâtre, vint, pour les deux cousins, le jour où ils se préparèrent à prendre part à la solennité de famille qui devait réunir dans cette ville Télite des réformés et certaines notabilités de la cour.
Le il mars 1598, celte solennité fut, pendant la journée, précédée d'une réunion intime, dans laquelle on arrêta, en la demeure de la princesse d'Orange, les conventions civiles dont l'adoption devait légalement être antérieure à la célébration de l'union que Charlotte Brabantine de Nassau allait contracter avec Claude de la TrémoïUe.
Il est intéressant de savoir qui signa ces conventions, puiseo quelle qualité et dans quel rang figurèrent les signataires, en l'acte authentique qui fut alors dressé. Or, une information précise, sur ces deux points, se déduit des principales énonciations du préambule de cet acte, dont voici la teneur* :
« Sachent tous que aujourd'huy, date de ces présentes, pardecc vant nous, notaires soubzscripts, jurez pour le roy et pour
* Archives de M. le dite de la Trémoille.
a Mgr. le duc de Montpensier, duc de ce lieu, ont esté présens € et personnellement establys :
«Très hault et très puissant seigneur, Mgr. Claude de la Trétmoïlle, duc de Thouars, pair de France et prince de Talmont, € etc., etc., fils de très-hault et très-puissant seigneur Loys de la « TrémoUle, duc de Thouars, etc., etc., et de très haulte et très c puissante dame, Madame Jeanne de Montmorency, duchesse a de Thouars etc., etc., et assisté i"" de très hault et très puissant « seigneur Mgr. Henry de la Tour, duc de Bouillon, prince soucc verain de Sedan, Jametz et Baucourt, viconte de Thurenne, «conte de Montfort et mareschal de France etc., etc., et 2*" de «très hault et puissant seigneur, Henry conte de Colligny, sei- «gneur de Ghastillon, admirai de Guyane, d'une part;
cet très haulte et très illustre princesse. Madame Charbltea Brabantine de Nassau, princesse en Oranges, contesse de Nastsau, et fille de feu très-hault et très puissant prince Guillaume ^ «par la grâce de Dieu prince d'Oranges, conte de Nassau etc.^ «etc.; et de très haulte et très illustre princesse, feue Madame « Charlotte de Bourbon^ princesse d'Oranges, contesse de Nassau, et «assistée 1^ de Loys de Chazerolles, escuyer, seigneur de Pié- «ron, conseiller et chambellan ordinaire de très hault, très «illustre et très puissant prince, Mgr. Henry de Bourbon, duc de Qi Montpensier f pair de France, gouverneur et lieutenant-général «pour le roy, en son pays et duché de Normandie, au nom et « comme procureur de mondit seigneur le duc de Montpensier, «son cousin germain, du côté maternel, envoyé pour assister et « représenter sa personne, au présent contrat de célébration de € mariage dont sera parlé cy-après etc., etc. ; et 2^ de très haulte «et très illustre Madame Louyse de Colligny , princesse douairière tdudit Oranges, contesse de Nassau etc., etc., tant en son nom, « comme beHe-mère de ma dite demoyselle, que au nom et comme «procuration de très hault et très puissant prince Mgr. Maurice,
aprince en Oranges, conte de Xassau etc., etc. ; et aussi assistée €3* de très hault et très illustre seigneur, Henry, viconte de «Ao^au, prince en Oranyes et frère coosanguin de ladite denmoyselle, d'autre part;
a Lesquelles parties, pour parvenir à leflect du futur mariage €cy-cevant convenu et accordé, au bon vouloir et consentement €du roy, noslre Sire, et de mondit seigneur le duc de Moot- €f»ensier, qui, au plaisir de Dieu, se fera selon les solempniiez a des églises réformées de France, entre mondit seigneur Claude dde la Trémoïtle et madite demoyselle Charlotte Brabantine de a Nassau, princesse en Oranges, ont faict et font les traictez, «accords et conventions qui ensuivent, etc., etc.*.»
L'acte se termine par cette mention : a Faict et passé, audict aChastellerault, au logis de Madame la princesse d'Oranges, le aonziesmes jour de mars, mil cinq cent quatrevingt dix-huit, € après midy. Ainsi signé en la minute de ces présentes: a Claude de la Trémoille, Charlotte Brabantine de Nassau, € Henry de la Tour^ Henry de Colligny, de Chazerolles, Louyse a de Colligny, Elizabeth de Nassau ^ , Henry Frédéric de a Nassau, y>
Dans la soirée du même jour, il mars 1598, eut lieu, en l'église réformée, la célébration du mariage.
Bientôt après les nouveaux époux, leurs parents et leurs témoins se dirigèrent vers Thouars, oii leur présence se signala par des fêtes et des réjouissances, sur lesquelles, selon la coutume du temps, étaient en droit de compter les populations qui leur souhaitaient la bienvenue.
* Le texte de ces accords et conventions existe dans les Archives de M. le duc de la Trémoïtle.
• Elisabeth, duchesse de Bouillon, fut officieusement admise, en sa qualité de sœur, à signer Tacte du 11 mars, dans lequel, d'ailleurs, elle n'était pas dénommée.
Le séjour de la princesse d'Orange à Thouars fut de courte durée. Elle se rendit de là, avec ses enfants auprès du roi ^.
Louise de Goligny, qui avait toujours suivi, d'un regard attentif, la marche des événements dans sa patrie, attendait avec une légitime impatience, comme chrétienne et comme fille, le moment solennel, où le principe de la liberté religieuse, inauguré en France par son illustre père, et trop longtemps compromis dans les luttes contre le fanatisme, se dégagerait enfin des entraves qui l'enserraient encore, en 1598. Il lui semblait impossible que la cause sacrée, au service de laquelle le pieux et héroïque amiral avait dépensé ses forces et sa vie, ne finît pas par triompher, sous le règne d'un prince qui devait tenir à honneur de s'être formé dans sa jeunesse, à l'école d'un grand homme, tel que Goligny, et de suivre, dans la maturité de Tâge, ses nobles traditions.
Or, qu'était, en elle-même la cause de la liberté religieuse, à son début, et quels pas l'amiral lui avait-il fait faire, c'est ce qu'il importe de préciser sommairement ici , à titre de préliminaire indispensable pour mesurer la portée d'un édit célèbre dont il sera parlé bientôt.
Des hauteurs du point de vue théorique se dégage avec clarté ce principe tutélaire : que l'état, sans aptitude et sans mission pour discerner le vrai du faux, en matière de croyances, doit ouvrir un libre accès, dans la cité, à toutes les religions, et, neutre au milieu d'elles, les laisser agir et se développer, tant qu'elles respectent l'ordre social et qu'elles vivent, les unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition paisible et un support mutuel.
Si c'est là ce dont on est convaincu, de nos jours, comme on le fut originairement, à l'école d'un saint Pierre, d'un saint
* Lettre de Villeroy à Bellièvre et Sillery, du 26 mars i598. Mém. et Corresp. de Momai, éd. de i824, t. 8, p. 237.
Jean, d*un saint Paul, d'un Justin, d'un Irénée, d'un Tertullien, c'est là aussi ce que malheureusement, on ayait, en général, perdu de vue, du quatrième au seizième siècle, à dater du moment oii l'église, abdiquant son indépendance et son autonomie, s'était laissé enserrer dans les liens d'une union funeste avec TEtat. Transformée en institution officielle, elle s'était, de dépression en dépression, abaissée au point d'organiser, de concert avec son allié, un odieux système de persécutions contre les hérétiques.
Subissant le sort commun des nations de l'Europe, la France n'avait atteint le seuil du seizième siècle, qu'en courbant le front sous une législation dégradante, qui punissait de mort Thérésie, qualifiée crime de lèse-majesté divine et humaine.
Quand vint la solennelle époque de la réforme, on paraissait, dans notre malheureuse patrie, avoir^ au point de vue du droit public, répudié sans retour les libérales traditions des chrétiens éminents de la Gaule, d'un saint Hilaire de Poitiers et d'un saint Martin, dont les puissantes voix avaient si glorieusement retenti jadis en faveur de la liberté de conscience et de culte. En effet, les esprits même les meilleurs parmi les réformés étaient, à bien peu d'exceptions près, tellement étrangers à toutes notions, non seulement de liberté religieuse, mais même de simple tolérance civile, qu'ils considéraient le prince comme chargé du soin de maintenir, dans ses états, l'unité spirituelle, et comme investi, à ce titre, du droit de sévir avec la dernière rigueur contre les sectateurs de toute fausse religion. Délégués légaux du prince, en pareille matière, les magistrats étaient, soit isolément, soit en concours avec Tautorité ecclésiastique, transformés en autant de théologiens armés d'un redoutable pouvoir de répression, devant lesquels s'agitaient, au sujet des accusations d'hérésie, les questions de dogme et de foi. Malheur à qui déviait delà doctrine officielle ! Une sentence irrémissible condamnait les gens
mal sentants en la foi, à expier leur déviations dans les torlures et les plus atroces supplices.
Ce fut ainsi que, pendant trenle années au moins, les parlements et diverses juridictions subalternes appliquèrent, en France, une législation meurtrière, ravivée par les édits de François P*" et de Henri II, sans que les victimes de l'intolérance, uniquement préoccupées du soin de démontrer, la Bible en main, qu elles ii!étaient point entachées d*hérésie, pensassent à transporter sur le terrain du droit un début qui, dans Tarène législative et judiciaire, s'agitait à tort sur le terrain de la théologie, et a formuler la revendication d'un principe fondamental, d'un principe de sage liberté, à l'existence duquel insultaient les lois, les juges et les bourreaux.
Vint enfin le jour où se posa, en Europe, pour les sectateurs delà réforme cette grave question : en vertu de quel droit l'état, le sacerdoce et la magistrature, incriminant leur croyance et en prohibant la profession, les vouaient-ils au dernier supplice ?
La solution ne se fit point attendre ; un généreux écrivain démontra avec force, d'une part, l'inanité de ce prétendu droit, et de l'autre, la réalité de celui que possède tout homme, de professer librement la religion de son choix.
C'était déjà beaucoup, sans doute, que, dans un livre destiné à faire autorité, nonobstant l'ardente polémique à laquelle il donna lieu et le scandale passager qu'il souleva, Castalion^ eût théoriquement fixé les bases de la liberté religieuse ; mais il fallait bien plus encore.
Il fallait que, du sein des agitations et des épouvantables désordres auxquels la France était en proie, s'élevât la voix calme et pure d'un chrétien, d'un homme d'État, habitué à
* De hœreticis, an sint persequendi, etc. 1 vol. in-12. Magdeburgi,
allier, en toutes choses la pratique à la théorie, et dès lors demandant non seulement que la plus précieuse des libertés publiques fût admise en principe, mais aussi, et surtout qu'elle cessât de trouver dans les faits quotidiens un douloureux démenti. Ce chrétien, cet homme d*état fut Gaspard de Coligny, vivant symbole des grandes initiatives, au seizième siècle.
Sa conviction une fois arrêtée, en pleine maturité d'esprit et fermeté de cœur, il s'efforça de la faire prévaloir d'abord parmi ses coreligionnaires et ses alliés politiques. Mal comprise et violemment tranchée par la plupart d'entre eux, la question des droits sacrés de la conscience et du libre exercice du culte fut en présence des graves événements auxquels il était mêlé, ramenée par lui sur son véritable terrain et sainement résolue, au droit public, d'accord avec l'Evangile. On le vit, dans ses entretiens et exhortations individuelles ou collectives, homme de foi avant tout, rappelant le droit à la sainteté de son origine, rompre avec les idées erronées de son siècle, en fait de contrainte matérielle et spirituelle, proclamer les droits imprescriptibles de la conscience, asseoir exclusivement sur un fondement chrétien le principe de la liberté religieuse, signaler comme moyen légitime de faire prévaloir ce principe, le recours à la seule force morale, et lutter contre les tendances de certains esprits impatients et aventureux, qui menacent de substituer au droit la force, compliqueraient d'intérêts mondains et de passions personnelles la défense d'une cause qui devait en demeurer à jamais dégagée.
Chez l'amiral, les puissantes convictions du chrétien dominaient les tendances de l'homme d'État, épuraient ses vues et le contenaient dans le rôle de sage conseiller de ses coreligionnaires et de ses alliés politiques, ainsi que de sujet fidèle à son souverain.
Ce fut à ces divers titres, qu'il éleva courageusement la voix en faveur de ses coreligionnaires, d'abord à Amboise, en récla-
mant de la royauté la promulgation d*un édit qui, provisoirement au moins, leur accordât le libre exercice de leur religion ; puis, à Fontainebleau où, dans une assemblée que présidait le souverain, il présenta les mémorables requêtes, tendant aux mêmes fins, en ces termes, à la fois si simples et si expressifs : «Sire, veuillez, parvostre accoustumée humanité, nous octroyer «et concéder un temple à part, ou quelque autre lieu compétent, «selon Je nombre des fidèles qui sont en chacune de vos villes «et bourgades, pour nous y assembler de jour, avec toute modes- «tie et douceur, afin d'y ouïr la sainte parole de Dieu, y faire «prières, tant pour la prospérité de vostre estât royal, que pour «les nécessitez de vos subjectz et y recevoir les saints Sacremens, «ainsi qu'ils ont esté ordonnez par nostre Seigneur Jésus-Christ, «sans estre inquiétez, molestez ni outragez par ceux qui n'au- «royent la cognoissance de la vérité de Dieu.n)
Ce fut ainsi encore que, voyant les requêtes de ses coreligionnaires demeurer sans réponse, alors que se faisait, plus que jamais, sentir la nécessité d'assurer à leurs réunions publiques pour l'exercice du culte, les garanties d'un régime de liberté légale, Coligny amena le chancelier de l'Hospital à partager ses idées et à adopter le projet de convocation d'une assemblée spéciale, dans laquelle seraient établis les moyens propres à satisfaire les légitimes demandes des réformés.
Grâce aux efforts de l'amiral, secondé désormais par le chancelier, se tint, dans les premiers jours du mois de janvier 1562, à Saint-Germain-en-Laye, sous la présidence du roi, une assemblée extraordinaire, qui se composait des princes du sang, des membres du conseil privé, et de plusieurs présidents et conseillers des divers parlements. Les délibérations de cette assemblée, ayant commencé le 7 janvier, se terminèrent le 15 ; et, le 17 du même mois fut signé par le roi, en son conseil, le célèbre édit de pacification, qui, pour la première fois, admit en faveur des
réformés diverses applications importantes du principe de la liberté religieuse, et spécialement la légalité de leurs réunions pour Texercice public du culte.
Telle fut Tœuvre accomplie, sous Ténergique impulsion de Goligny ; œuvre capitale contre laquelle se déchaîna, pendant maintes années, un fanatisme sanguinaire. La consolider et même rétendre, tel fut le devoir qui s*imposa à Henri IV, dès son avènement au trône de France, et à Taccomplissement duquel le convièrent loyalement les réformés.
Mais loin de procéder immédiatement à la déclaration de leurs droits en matière religieuse, il différa de se prononcer, déserta leur culte, et les laissa longtemps à Tabandon ; comme si la reconnaissance lui pesait envers des hommes, au concours désintéressé desquels il devait ses victoires et sa couronne, et qui, pour toute récompense, ne demandaient que justice ! La leur dénier, à rencontre de leurs revendications persistantes, c eut été provoquer un éclat formidable. Pour y obvier, le roi, revenant à lui-même, et s*inspirant désormais de la vraie grandeur de sa mission, se décida à accueillir ces revendications, en s*inclinant devant le principe de la liberté religieuse, dont il consacra les plus essentielles applications dans un acte souverain auquel l'histoire a attaché le nom d'édit de Nantes.
Cet édit fut dressé et scellé, le 13 avril 1598, et formellement déclaré perpétuel et irrévocable*.
La princesse d'Orange, qui avait suivi avec un constant intérêt les diverses phases d'élaboration de cet acte mémorable.
* Voir une analyse des dispositions de Tédit de Nantes, dans le substantiel ouvrage, intitulé : Estât des réformez en France, 1 vol. in-i2. Cologne, 1684. Première partie, chapitre 7, pages 156ài74. — Voiraussi, passim, l'histoire de Tédil de Nantes par E. Benoît; ouvrage que recommandent, à un haut degré, la justesse de vues et la scrupuleuse exactitude dans l'exposé des faits.
se sentit heureuse de voir enfin prévaloir, si ce n'est dans la plénitude de sa portée, au moins dans une large mesure, cette sainte cause de la liberté religieuse dont son père avait été, en France, le premier et le plus ferme soutien. En payant de sa vie sa fidélité à une telle cause, le héros chrétien en avait préparé le triomphe; et maintenant, à la honte de ses infâmes bourreaux, ce triomphe se produisait comme le plus éclatant hommage qui pût être rendu à la noblesse de ses convictions et à la grandeur de ses efforts.
De là, quelle source d'émotions pour la digne fille de Coligny, et quelle gratitude exprimée par elle au roi, alors qu'il venait d'affermir l'œuvre de Tamiral !
Le dévouement dont la princesse avait déjà donné de nombreuses preuves à Henri IV, s'accrut dans cette solennelle circonstance. Il en fut de même de la haute estime et du sérieux attachement qu'inspirait au souverain cette Louise de Coligny, qu'il se plaisait à appeler son amie d'enfance.
On le vit étendre sa bienveillance pour elle à la protection de ses droits, dans le cours de négociations diplomatiques qui, trois semaines après la signature de l'édit de Nantes, aboutirent au traité de paix conclu, à Vervins, avec l'Espagne. En effet, obéissant aux recommandations expresses de leur souverain^, les négociateurs français réussirentà faire adopter par ceux du roi
' c A présent que Ton parle plus librement de la paix et de ropinion € que chacun a que vostre négociation la nous donnera^ chacun aussi qui € estime avoir intérêt , se recommande et faict instruire que Ton assure € ce qui le concerne. Je vous envoyé sur cela certains mémoires que sa € majesté m'a commandé vous faire tenir et recommander , de sa part ; d'un est pour la duchesse d'Arschot, et l'autre pour Madame la princ cesse d'Orange. Vous verrez ce qu'ils contiennent, et vous prye faire € pour lesdites dames tout ce que vous pensés. » (Lettre du 22 avril 1598, de Villeroy à Bellièvre et de Sillery. Corresp. de Momaiy éd. de 1424, t. 8, p. 327.)
376 LOUISE DE COLIGNT.
d*Espagoe divers articles qui, quoique rédigés en dehors du traité s'y rattachaient cependant, et dont Tun portait : c Sera faicte ((bonne et briefve justice à la vefve du Teu prince d'Orange, a estant retirée en France^ par le douaire qu'elle prétend sur les a biens du feu prince d'Orange, ensemble pour la jouissance du «comté de Goligny, en ce qui est situé dans le païs dudit Sieur «roy catholique *•»
Il est digne de remarque, qu'à la connaissance et avec l'assentiment du roi de France, Louise de Coligny continuait en l'année i598, à entretenir avec la reine d'Angleterre une correspondance dont l'activité est attestée par les premières lignes d'une lettre datée de la fin du mois de juillet de cette même année, que l'envoyé britannique Fr. de Weer, fut chargé de remettre à Elisabeth. La princesse y disait ^ :
a Madame, si je faux, en osant si souvent importuner vostre ce Majesté de mes lettres, je vous supplie très humblement d'en (t accuser ma passionnée affection à yoslre service, qui ne me <E permet laisser aller M. de Yere sans le prier de rendre tous- « jours nouveaux tesmoignages àVostre Majesté du désir extrême «qui m'accompagne d'estre honorée de ses commandemens. Que « si le ciel se doit fléchir sur les fréquentes invocations que je aluy fais je dois attendre que bientôt il me donnera la volonté a de m'en gratifier; et lors penserai-je avoir atteint le souverain «degré de félicité, puisque c'est la principale oîi j'espère que «mon obéissance fidèle puisse tesmoigner à Vostre Majesté «Tabsolue puissance qu'elle a sur toutes mes volontés, et qu'en «ce sujet, elle me fera l'honneur de me reconnaître, Madame, «pour sa très humble et très obéissante servante. d
* Mornaî, éd. de i824, t. 9, p H7 et suiv. — Btbl. nat. mss. f. fr. vol. 6848, Û» 239.
* British muséum.
Depuis son retour à Paris, Louise de Coligny avait eu de grandes appréhensions, au sujet de la santé de Henri-Frédéric, qu*une grave maladie avait compromise. Lorsque, complètement rétabli, il put reprendre ses occupations et ses exercices habituels, sous la direction de sa mère, celle-ci écrivit au comte Guillaume, son neveu^.
a Si je ne vous escris si souvent que je voudrois et que je désicc rerois, n*en accusez pas ma volonté qui est tousjours si disposée «à vous aimer et honorer, que vous me feriez extrême tort, si «vous croyiez, qu'en cette qualité, nul qui soit au monde me a pût devancer, — Vous sçaurez de bien particulières nouvelles, (cet du général et des miennes particulières, si vous estes en <cHollande, et par M. de Buzanval et par mon maistre d*hosteI, <iet comme vostre petit cousin ne sera plus petit quand vous le «reverrez, car il devient fort grand depuis sa maladie, laquelle «a esté cause qu'il a perdu beaucoup de temps aux exercices «auxquels il a commencé seulement depuis six semaines, Et faut «que je vous dise que, principalement à montera cheval, il y «profite de telle façon, que M. de Pluvinel dit que, s'il le peut «avoir quelque temps, qu'il le rendra un des mieux à cheval, «qui sortit, de longtemps, de son école. M. le connestable, «M. Le Grand, et tous ceulx qui s'y entendent, disent que, s'ils «ne le voyaient, qu'ils ne croiraient jamais qu'en si peu de «temps, il eût pu y estre si bien. Or, tout cet hyver, je ne luy «feray point perdre temps, afin qu'il sache quelque chose, lors- «que le terme que Messieurs les estats m'ont donné sera expiré. « n se fait fort aimer du roy et de tous les grands de ceste cour. «Vraiment il n'est pas croyable l'honneur qu'il reçoit de Sa a Majesté. — M. le prince d'Orange, mon beau-fils, sera icy, dabs «peu de jours, à ce qu'il m'a mandé qu'il fait estât d'aller à
* Août 1598. Archives de la maison (TOrange-Nassau^ n^ 2247-
378 LOUISE DE COLIONY.
a Orange, et même y a desjà nommé un gouverneur qui est un «appelé Ghâlons. Je voudrois fort avoir des nouvelles de M. le «prince Maurice, mon beau-fils, devant qu*il fût icy, afin d*estre «bien instruite de son intention sur ce faict-là.»
La princesse montrait d autant plus de prudence, en exprimant le désir de connaître les intentions de Maurice sur ce point, que, depuis près de deux ans, il avait utilement agi pour rétablir Tordre dans la principauté d'Orange; qu*à cet effet, il avait, par lettre du 9 novembre 1596^, invoqué lappui du connétable de France en Taveur d'une mission confiée à Marnix de Ste-Aldegonde ; et que désormais le sort de cette principauté, en échappant à sa sage direction, pouvait être compromis, sous celle d*un homme inexpérimenté et déprimé, tel qu'était le nouveau prince d'Orange.
En efTet, ce Gis aine de Guillaume de Nassau dont le rôle eût pu être honorable et efficace si, demeurant fidèle aux traditions paternelles, il eût dignement porté, à son tour, le titre de prince d'Orange, en prêtant, aux côtés de Maurice, son concours à la défense des Provinces-Unies, non seulement avait délaissé cette défense, comme il avait délaissé la foi religieuse et les principes politiques de son père, mais s'était même rangé ouvertement du côté des Espagnols, sous la pression desquels il avait subi une longue captivité.
Le doute, quant à sa défection, n'est pas permis, en présence d'une accumulation de preuves historiques, dont nous nous bornerons à citer une seule, qui n'est que trop décisive. Elle ressort de ce passage d'une dépêche du cardinal d'Ossat, ambassadeur de France à Rome, en date du 25 octobre 1595 * : «Le
* Bihl. nat. mss. f. fr. vol. 3582, f« 13.
• Lettres du cardinal d'Ossat^ nouvelle édition, corrigée sur le manuscrit original et notablement augmentée , avec des notes historiques et politiques de M. Amelot de la Houssaye. 2 vol. in-4o. Paris, 4698, 1. 1*', p. 177.
c cardinal d'Autriche Albert est depuis peu de jours arrivé d'Es- « pagne en la côte de Gênes, en un lieu du prince Dorin appelé cToann, dont il a envoyé icy à baiser les pieds au pape, en son «nom, le fils aîné du feu prince d*Orange^, qu'on a si longtemps «détenu en Espagne; et à présent ledit cardinal le mène avec «soy aux pays-Bas, pour Topposer au comte Maurice, son frère, c auquel néanmoins il est plus tenu de cette telle quelle liberté «dont il jouit à présent, et, possible, de sa vie même, que non «pas à ceux-là même qui se glorifient de la lui avoir donnée.»
Que se passa-t-il entre Louise de Coligny et Philippe-Guillaume, lorsque le fils dégénéré du noble Guillaume de Nassau se présenta devant-elle, à Paris? Nul doute, qu'émue de commisération, à Taspect de sa dépression morale, la princesse ne se soit, aussitôt, bienveillamment occupée de son relèvement, en Téclairant sur la gravité de sa situation anormale, incompatible avec le glorieux passé de son père, et en lui signalant la droite voie à suivre.
Il est certain, en outre, que Philippe-Guillaume, loin de se sentir mal à l'aise vis-à-vis de sa belle-mère, fut encouragé à la revoir et qu'il la revit, en effet, après une courte absence de Paris.
Il ne quitta cette ville, après la première visite faite à Louise de Coligny, que pour se rendre auprès du roi de France, à titre d'émissaire de l'archiduc Albert et de l'archiduchesse ; car voici ce que, le 2li août 1598, il écrivit, de Blois, à sa sœur, la duchesse de la Trémoïlle ^ :
* L*annotateur des lettres d'Ossat dit, ihid, : «Philippe Guillaume, «vingt-huit ans , prisonnier en Espagne; captivité heureuse, puisqu'il y « devint très bon catholique. Il mourut tel, à Bruxelles, en 1618. L'é- «vêque Piasecki dit que le cardinal archiduc l'envoya à Rome, pour de- «mander, de sa part, au pape, la permission de porter l'épée avec la «calotte rouge, et de retenir l'archevêché de Tolède, avec Thabit et la « profession militaires. >
* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.
380 LOUISE DE COLIGNT.
c Madame, avec la commodité de ce porteur, qui me dit vous «aller trouver, je n*ay voulu faillir vous donner, par ces deux a mots, de mes nouvelles, et dire que, grâces à Dieu, je suis <r arrivé de Nancy en ceste ville de Blois, pour m*aboucher avec a le roy, de la part des Séréuissimes archiduc Albert et infante « d*Espaigne, bien marry de ne vous avoir trouvée à Paris, pour «le désir que j'ay de vous veoir, et encoires plus esmerveîllé « de me trouver si esloigné, que la presse que me donne mon «retour aux Pays-Bas (à Bruxelles) ne me permet de vous aller « trou ver, »
Ajoutons, qu*une lettre de Louise de Coligny au duc de la Trémoïlle datée de Paris*, et postérieure de trois jours seulement à celle de Philippe-Guillaume, contenait, au sujet de celui-ci, ce piquant détail : « Monsieur le prince d^Orange, vostre beau- « frère, a passé icy, et je l'y attends, de retour aujourd'huy. 11 y «a une belle Glle qui voudrait bien lattrapper. Mandez-moi si «vous deviuez bien qui elle est.»
C'est ainsi encore, qu'en fine observatrice de ce qui se passait autour d'elle, la princesse, disait au duc de la Trémoïlle, dans la même lettre : c Vous sçavez bien que le mareschal de Fer- « vacques fait bien fort les yeux doux à Madame de Laval, mais ((je dis à bon escient, et la sert et l'accompagne, en toutes ses «sollicitatioDS. Si ses yeux n'out d'autres vues que les miens, il « De luy sera pas fort agréable, car pour moy, il me donneroit de (( la peur plutost que de l'amour. »
Prolongeant son séjour à Paris, où, de même que partout ailleurs, elle se montrait coustamment soigneuse des plus chers intérêts de ses enfants, Louise de Coligny saisissait chaque occasion que lui fournissaient ses relations personnelles avec le roi pour leur donner, en temps opportun, quelque utile conseil, sur
« Lettre du 27 août 1598. (Archives de M. le duc delà TrémoUle.)
la ligne de conduite qu'ils devaient suivre vis-à-vis de lui. De ce Dombre fut celui-ci, que contenait une lettre adressée par elle, le 4 novembre 1598 à sa fille Brabantine ^: ce J*ay estimé devoir t vous envoyer ce laquais, afin que M. de la Trémoïlle fùst d'aucttant mieulx esclairci, par la lettre que je luy envoie, de Tinten- « tion du roy. Sa présence icy luy servira plus que chose du a monde. Au nom de Dieu, conseillez-luy d*y venir, et, en cela, « ayez plus d'égard à sa fortune qu'à vostre contentement. Je sçay «bien que vous avez le courage assez magnanime pour,' en cela, «surmonter vostre propre volonté. Plus tost il sera icy, et plus «tost il sera de retour auprès de vous.^
En tant que débiteur, le duc de la Trémoïlle mettait à l'épreuve, depuis longtemps, la patience de sa belle-mère, qui en créancière des plus bénévoles, se contenta de glisser dans la lettre dont un fragment vient d'être reproduit, ces simples mots: ce Ma et fille soyez soigneuse que vostre bon mari m'apporte mon argent, «mon horloge et mes pommes de lit, et je serai soigneuse de «faire icy tout ce que me manderez pour vos couches. d
 quelques jours de là , la princesse donna à la famille de Rohan une preuve, toute spéciale du prix qu'elle attachait au maintien de ses affectueuses relations avec elle, en associant l'intervention de son fils à celle de l'une des filles de Madame de Rohan, dans la présentation d'un enfant au baptême. En effet, sur les registres tenus par les pasteurs de l'église réformée de Paris figura, à la date du 18 novembre 1598, R% f* 4, la mention suivante: «Le 16 novembre, nasquit Henry, fils de «M. François Mouche et de Marie Lequeux, présenté au baptesme, «le 18 dudit mois par M"^ Henry, comte de Nassau, et demoi- «selle de Rohan ^.i»
* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.
■ BuU, de la Soc, d'hist. du protest, fr.y t. 21.
Quelque large que fui la part de temps et de soins empressés qu'accordât la princesse d*Orange à sa famille et à ses amis, elle n*en continuait pas moins à seconder de son zèle éclairé les intérêts des Provinces-Unies. Les États généraux savaient de quel crédit elle jouissait auprès du roi, et ils avaient déjà reçu d*elle maintes preuves de TefTicacité de ses démarches en leur faveur, lorsque se présentant une nouvelle occasion d'utiliser ses bons oQices, ils lui écrivirent, le 22 novembre J598^ ;
a Madame, le s"^ d*Aersens, par toutes ses lettres, nous mande a avec quelle affection vous embrassez la poursuite du bien et «advancement de nos affaires auprès du roy, et rendes peine «pour nous conserver sa faveur ; dont nous avons un très grand «contentement et vous en remercions bien fort, priant qu'il plaise «à Vostre Excellence y continuer, et notamment moyenner, «auprès de Sa Majesté, que, suivant sa bénigne promesse, de m laquelle vous estes spécialement informée, il luy plaise nous «faire fournir les autres cent mille escus du mois d'octobre en «considération de la presse des grandes forces de nostre ennemi, «lequel nous avons si longtemps sur les bras, au quartier qu'il « a choisi le plus foible de nostre estât, pour la poursuite duquel « nous avons expressément enchargé ledit Aersens, ayant faict «estât que, pour le fournissement de l'année prochaine, il n'y «aura aucun manquement; comme aussi, pour ce regard, nous «nous esverturons, de nosti*e part, afin de seconder toutes les « royales faveurs de Sa Majesté, en fournissement de tels moyens «que, moiennnant la grâce de Dieu, nous pourrons gaigner « quelque grand avantage sur l'ennemi, ainsy que nous escripvons « plus amplement au roy, selon que Vostre Excellence verra par «la copie que nous en envoions audit Aersens. Nous vous «recommandons doncaussy. Madame, cest affaire, pour le bien
' Archives générales du royaume de Hollande.
ce et l'assurance de Dostre estât, ce qu'il vous plaise, pour reffect «que dessus, emploier vos meilleurs amys et les Dostres ; et ne «fauldrons, l'occasion s'offrant, à vous faire paroistre, combien € nous estimons ceste vostre bonne volonté envers nous, et la «cnostre envie de vous complaire, en revanche. A tant, prions^ «etc., etc.»
De son rôle politique, Louise de Coligny revenait toujours, avec bonheur à son rôle de mère. Les préoccupations qui, pour elle, étaient inséparables de ce rôle sacré, s'accrurent sensiblement, dans le cours du mois de décembre d598, en ce qui concernait sa chère Brabantine.
La jeune Temme touchait alors l'un de ces moments solennels^, dans lesquels la présence et l'appui d'une mère sont, plus que jamais, nécessaires à une fille bien-aimée. Voilà ce que le duc de la Trémoïlle eut le tort d'oublier vis-à-vis de la princesse d'Orange; tort d'autant plus grave, que, sans raison il blessa au cœur l'amie vénérable qui avait étendu jusqu'à lui sa bonté et son inépuisable tendresse maternelle. Elle se vengea de son ingratitude, d'une manière digne d'elle : d'abord par un peu de silence gardé vis-à-vis de lui, puis par l'allégation d'une colère et d'un dépit qui, d'ailleurs, ne l'empêchaient pas de qualifier de bon mari l'ofienseur dont l'injustifiable procédé la faisait tant souffrir, et bientôt par l'expansion d'une généreuse bienveillance.
Écoutons le langage que, le 6 décembre, elle tint à la jeune duchesse ^ :
a C'est le pied en Tétrier pour aller à Saint-Germain, que je «vous écris ce mot, remettant, par M. de Saint-Christophe à
* La duchesse de Bouillon avait, en prévision de ce moment, écrit à sa sœur Brabantine, le 18 octobre 4598. Archives de M. le duc de la TrémoUle.
* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.
« VOUS écrire davantage. Nous avons donné ordre à tout ce qui «est contenu dans vostre mémoire. Je laisse icy mon tailleur pour a faire tout ce qui est de son métier. Les tapissiers asseurent que c ce qui est du leur sera prêt dans peu de jours ; de façon que «je croy que rien ne vous manquera, au temps qu'en aurez a «faire.
a Vous avez beau me dire que desirez que je sois à vos couches ; «je vous ai mandé la seule occasion qui me retenoit ; et y pouviez «donner ordre, au moins vostre bon mari; ne Tayant pas faict, «je croy qu'il n'en a point envie. J'en suis bien en colère contre a luy, et ne luy écrirai point, par dépit, encore que j'aie prou « de subject pour luy écrire ; mais ma colère et mon partement « soudain m'en empeschent.
«Je vais me mettre en continuelle prière pour vous. Puisque» « présente, je ne vous puis rendre service, absente, je vous rendrai «celuy-là, qui est bien le meilleur de tous. Et le cœur me dit «que Dieu vous donnera un fils ; car tout ce que je fais faire, je «dis tousjours: pour le petit, sans y penser; et ne m'est jamais « arrivé de dire : pour la petite.
«Adieu, ma chère fille ; que Dieu vous donne aussi heureuse « délivrance, que je la vous désire ! »
Vers le 15 décembre, autre lettre de la princesse à Brabantine ^ :
«Chère fille, je suis désespérée de ne pouvoir estre à vos «couches, que je crois devoir estre dans huict jours; et m'imagine «que vous donnerez un beau fils à M. de la Trémoïlle pour ses « étrennes.
«Non, il est bien certain que je ne luy pardonnerai jamais, « ou, pour le moins, de longtemps, d'estre cause que je ne serai pas « auprès de vous, à heure où je ne croy pas que je vous eusse rendu
^ Archives de M. le duc de la Trémoïlle,
et beaucoup de service; mais je sais bien que Toq est extrêmemeut et aise d'avoir ce que Ton aime, et de qui Ion est asseuré d'estre et bien aimé; et, sans doute, si J'eusse eu de l'argent, j'y fusse c allée. Voulez-luy en un peu de mal, je vous prie, et le sollicitez «d'envoyer un pouvoir pour traiter avec le comte de Fiesque; «car, si ce n'est par ce moyen-là, je vois bien que je ne suis etpasencores près d'estre payée. Faictes aussi, ma fille, que ce ce bon enfant me fasse response toucbaut la terre dont je luy
«escris Je désire que ce que j'ay en France, demeure en
c France, afin que mon fils se ressouvienne tousjours qu'il a eu d une mère française.
« au reste, j'ay dit à M. de Dommarville qu'il vous
et mande le ballet dont vostre petit frère a esté, et où il a triom- (cphé. Vous aurez les paroles des airs qui y ont esté chantés, à « la première commodité
a Avec Madame de Roban je suis aussy bien que jamais. ....
« Accouchez vitement, et puis nous envoyez vostre bon mary ; (cil apprendra, en peu de temps force nouvelles pour vous et reporter; et moi, je vous assurerai que je suis tousjours ceste et mère qui vous aime comme elle-même, et qui prie, à ceste «heure, continuellemeut Dieu qu'il vous donne heureux accou- «chemeut. 2>
Toutes les filles de Charlotte de Bourbon se ressentaient de la tendresse de leur seconde mère. Flandrine de Nassau, pour sa propre part, loin d'être délaissée dans sa retraite de Jouarre, y fut visitée par la princesse d'Orange, à la présence et aux bonnes paroles de laquelle elle se montra profondément sensible, de même qu'au soin de lui avoir amené le petit frère. Cette intéressante Flandrine^ quelque effacé que soit son rôle dans Thistoire, ne doit cependant pas demeurer privée du juste hommage d'estime et de sympathie, auquel elle a droit, car elle portait en elle un cœur aimant, que révèle sa correspondance.
Aussi y a-t-il lieu de citer ici les ligues empreintes d'affection frateroelle et de filiale gratitude qu'elle adressa, le 15 décembre 1598, à sa sœur Brabantioe^ :
ce Madame ma sœur, ce m'est un si extrême contentement de « sçavoir de vos nouvelles, que, quand je suis privée de ce bon- «cheur, je ne puis que je ne m'en plaigne. Mais il fault que a j'avoue que j'ay tort, pour ce coup, d aultant que, depuis peu, «j'ay reçeu deux de vos lettres, où j'ay appris que vous estîés aen bonne santé, dont je loue Dieu, et preste de me donner « ung petit nepveu ou niepce, que, je vous asseure, j'aymeré de «tout mon cœur, comme je le dois, et vous encore plus, «chère sœur; car vous devés croyre que vous estes aymée de ce moy, de toute la puissance de mon âme. J*ay prié M. Duplaissis «de vous aller voir aflin d'estre asseurée de vostre bonne santé, «je vous prye de luy faire bonne chère. Il est fort de mes amys; «il vous dira combien je regrette d'estre sy longtemps sans «avoir le contentement de vous voir; ce que je désire plus que « toute chose du monde. Mais, mon cœur, je crains bien que ce «ne soyl si tost; d'aultant que Madame a tant d'afaires ysy, «qu'il ne luy est possible de s'en retourner sy tost. Toutesfois, je « ne lairray de l'en bien soliciter, affin d'avoir cesle joye que « de vous embrasser ung million de fois, comme j'ay faict nostre d cher petit frère, qui m'est encore venu voir, en ville, deux «jours icy. Je vous laisse à penser, quel contentement ce m'a «esté, car il m'asseure que je suis bien en ses bonnes grâces, et «Madame ma belle-mère aussy, qui me faict tant d'honneur, «qu'il m'est impossible de le pouvoir exprimer, ny combien je « l'honore, et vous, chère sœur, autant que peult vostre bien «humble et obéissante sœur Flandrine de Nassau.»
Les étrennes du duc de la Trémoïlle, telles que les avait souhai-
* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.
tées pour lui et prédites Louise de Coligny, ne se firent pas longtemps attendre, ainsi que Tattestent ces vibrants accents du cœur maternel * :
«Ma fille, un fils! j'en pleure de joie. Enfin je n'ai point de «parole pour vous représenter mon contentement, car il est par- « dessus toutes paroles et tous discours. Vraiment, vous avez bien «de l'avantage sur toutes vos sœurs, d'avoir si bien commencé, et
«si promptement Or, Dieu soit loué, de quoy vous estes si
« heiu*eusement accouchée. Mais je voudrais bien vous avoir vue «et ouï ce que vous disiez en vos maux, et désire bien de sçavoir «comment vous vous serez portée depuis. Commandez bien à «Mademoiselle d'Averly^ qu'elle me l'écrive fort particulière- «ment. Je meurs d'envie de voir ce petit fils et comment vos «petites mains le manient. Croyez que vostre petit frère est bien «glorieux d'avoir ce petit nepveu, et Monsieur de Bouillon bien «en colère de ce que vostre sœur ne luy en donne. Du Vilars^ a «esté prophète, car elle m'a tousjours dict que vous accouche-* «riez, le propre jour que vous fistes, et que vous auriez un «fils. Elle veut que ce soit elle, et non moy, qui vous envoie « les vers qui ont esté faicts, à un ballet qui a esté donoé à «Sainct-Germain, au baptesme d'Alexandre, Monsieur, dont € vostre petit frère estoit, et des premiers, et de ceulx qui ont «eu plus de louange. M. de Dommarville vous escrira tout «particulièrement, et moy je ne vous parierai d'aultre chose «que de vous et de vos faicts. J'admire que vous m'ayez escrit «sy tost après vos grands maux, et si bien; car jaroais vous «n'escrivites mieux. Je vous garderai ceste lettre pour faire «honte à celles que vous escrirez en santé; et finirai ceste
* Lettre du 31 décembre 1598. Archives de M. le duc de la TrémoUle.
* Demoiselle d'honneur de la duchesse de la Trémoîlle. ' Demoiselle d'honneur de la princesse d'Orange.
a lettre avec la fia deTannëe, car voici minuit, qui sera le dernier (cde I'an*.D
A la joie de posséder un petit-fils succéda bientôt, pour la princesse d*Orange la douloureuse nécessité d*une séparation ; Henri-Frédéric étant rappelé dans les Provinces- Unies par la dépêche suivante, que les Etats généraux expédièrent à sa mère le 7 janvier 15992 :
a Madame, nous envoyons présentement en France le sieur a Doublet, pour, avec la préalable permission du roy, laquelle «avons enchargé au sieur d'Aersens d'impètrer de Sa Majesté, tillec faire levée de cavalerie et infanterie françoise, dont leur «avons commandé de en faire particulièrement ouverture à «Vostre Excellence; et comme, pour leffectuation de ceste «charge, ils auront besoin de vostre bonne direction, nous prions «bien fort qu'il plaise à Vostre Excellence les y assister et favo- «riser, de la part où il conviendra, de vostre bon conseil et «advis, afin que ladite levée se puisse faire avec la plus grande a diligence qu*il sera aulcunement possible ; ayant trouvé bon «de présenter une compagnie de ladite cavalerie françoise à « Monsieur le comte Henri de Nassau, vostre très cher et bien- «aimé tils, en tant qu'il plaira à Vostre Excellence l'avoir «agréable, et de l'accepter de sa part ; ce que nous vous prions; «desirans, à ceste fin, comme le temps que nous luy avons «accordé pour demeurer en France est expiré, et que nous «espérons qu'il pourra estre employé, pour le renouveau, au «service de sa patrie, en campaigne, qu'il vous plaise, pour cest «honorable effect, nous le renvoyer; en quoy Vostre Excellence «s'acquittera de sa promesse, et nous fera chose très agréable.
* Claude de la Tréinoïlle annonça, en termes chaleureux, la naissance de son fils au connétable, dans une lettre du 22 décembre 1598. {Bibl, nat. mss. f. fr. vol. 6G4C), f« 52).
* Archives générales du royaume de Hollande,
a Et nous remettant, au demeurant, à ce que Vostre Excellence a entendra davantage de Testât présent de nos affaires, prions le «Créateur, etc., etc.»
Louise de Coligny était prête à rendre service aux États généraux, en appuyant auprès du roi leur demande d'autorisation relative à une levé^ de troupes ; elle leur savait gré de l'offre d'une compagnie pour son flls; mais, en même temps, elle s'affligeait de le voir contraint, sous le coup d'un engagement positif, de se séparer d'elle prochainement. Toutefois, en princesse fidèle à sa parole, elle l'exhorta à se résigner aux rigueurs d'une séparation nécessaire; séparation sur laquelle, précédemment, le comte Guillaume, son neveu, s'était prononcé, en lui tenant le langage d'un conseiller affectueux*: «Je pense que le plus «profitable et honorable pour mon jeune cousin, est de relourner «le plus tost, pour se faire, en tout, si capable comme son frère «a fait, veu que, demeurant en France, il demeure frustré de «l'exercice qui est le plus important pour sa grandeur et bien, et «estant auprès de son frère, il pourroit, quant et quant, conlicnuer aux études et exercices qu'il a déjà appris, et, menant avec «lui des bons maistres, il se rendrait aussi bien parfait que en « France. i>
Témoin de l'impression produite sur la princesse, sa bellesœur, par la dépêche des États généraux, M™^ de Ghastillon se montrait partagée entre la satisfaction de conserver, pour le moment, son fils auprès d'elle, et le désir de voir s'ouvrir pour lui, même au prix d'une absence temporaire de sa patrie, une carrière militaire analogue à celle dans laquelle Henri-Frédéric allait s'avancer. Elle inclinait à regretter, qu'en offrant une compagnie de cavalerie à l'un des deux cousins, les États généraux n'eussent pas peasé à gratifier l'autre d'une cora-
* Archives de la maison d* Orange- Nassau, n» 2247.
pagnie quelconque, dans la levée qu'il s'agissait d'opérer en France.
N'était-ce pas là aussi l'avis des deux jeunes cousins? on Tignore, il est vrai ; mais il n'en demeure pas moins permis de former, sur ce point, dans le sens de l'affirmative , une conjecture, probablement fort voisine de la réalité.
En effet, les deux petits-fils de l'amiral de France, unis désormais l'un à l'autre par les liens d'une étroite amitié* aspiraient à pouvoir suivre ensemble la carrière des armes. Or, si cette carrière, fermée, en France, à Henri-Frédéric de Nassau, lui étaient uniquement accessible dans les Provinces-Unies, ne pouvait-elle pas, pour un temps au moins, l'être également à Henri de Coligny, sur le sol de ces provinces, dans les rangs des troupes françaises employées à leur service? assurément oui ; et c'est bien là, on n'en saurait douter, ce que pensaient les deux jeunes amis, comme aussi ce que pensaient leurs mères.
Les événements militaires de France et des Pays-Bas avaient été fréquemment le sujet des entretiens des deux Henri ; et l'ardeur guerrière du fils de M°*® de Chastillon s'était accrue, aux récits de son cousin, quand il l'avait entendu lui dire que, dès l'âge de treize ans, il avait porté les armes, sous l'égide de son frère aîné, Maurice de Nassau, lui vanter les hauts faits de ce frère, lui parler de l'accueil favorable que les Français recevaient sous les drapeaux de son armée, enfin lui signaler les éminents services rendus par plusieurs d'entre eux. Et maintenant que, rappelé par les États généraux, pour entrer de nouveau en campagne, à la suite de Maurice, Henri-Frédéric allait quitter la France, quel n'était pas l'empressement de Henri de Coligny à le féliciter de ce qu'il se voyait appelé à l'honneur de consacrer ainsi à sa patrie ses forces et son dévouement !
La princesse d'Orange, quel que fût le chagrin que lui causât une séparation imminente, s'occupait si sincèrement des prépa-
ralifs oécessités par le prochain départ de son fils, qu'elle écrivit à la duchesse de la Trémoïlle^: oc Je suis si interdite du parteor ment de vostre frère, que je ne sais ce que je fais. Cela m'a empêtcchée, depuis que j'ay eu ceste nouvelle, d'écrire ni à vous, ni «à personne, car je ne pense plus qu'au moyen de le faire «retourner avec quelque lustre et moyen de servir sa patrie : de /r façon que je ne parle, à ceste heure, qu'hommes, armes et «chevaux ; et, pour en faire, je vous laisse à penser s'il me fault «trouver de l'argent; à quoy me faict extrême besoin celuy que a me doibt vostre bon mari. Vous avez intérêt, ma fille, à ceci : «c'est pour Thonneur de vostre frère, pour le bien de vostre «pays. Faites donc, je vous supplie, que je reçoive ceste partie* «Quand vous ne me le devriez point, je m'adresserai à vous, « en une telle occasion, où il y va de l'honneur et de la réputation « de vostre cher frère, car. Messieurs les Estats me prient instam- «ment qu'il leur mène une bonne troupe 2.»
Le roi de France était si peu d'avis de laisser partir Henri- Frédéric, qu'à l'insu de Louise de Coligny, il chargea son ambas-
* Lettre du commencement de mars 1599 {Archives de 3f. le duc de la TrémoUle).
■ Le 20 mars 1599^ la duchesse de Bouillon écrivait à sa sœur Brabantine : «il faut que je me mette sur le discours du regret que Madame « nostre belle- mère fait de la séparation de nostre cher frère ; je crois «que vous et moy ne le verrons pas. Le temps auquel il est mandé ap- « proche trop, puisque c'est à ce mois d'avril. M"^ Dommarville est allé «apprêter le chemin. Le sujet de son voyage vous le sçavez aussy bien «que moy; mais je ne sçay si j'ay cet avantage sur vous de m'estre «employée au mouvement des gens qu'il désiroit d'icy, qui s'en vont à la «défense de ma patrie. Ce cher frère a paru infiniment aux noces de «Madame et y a fait rage, à ce que l'on m'a dit ; mais pour tout cela il «s'en résout avec gaieté de s'en retourner, qui est, ce me semble, un «présage, qu'il reconnoît d'où il peut attendre et de l'honneur et du «bien. Ce cher mari le lui a tousjours conseillé; je m'assure que le vostre «est bien du mesme avis> {Archives de M. le duc de la TrémoUle).
sadeur dans les Provinces-UDies d*inviler le prince Maurice à user de son crédit auprès des Etats généraux^ pour que son jeune frère fût autorisé par eux à prolonger, pendant une seconde année, son séjour dans le royaume.
L'ambassadeur s*étant acquitté de la mission que son souverain lui avait confiée, Maurice de Nassau accomplit une démarche dont l'objet et r issue sont ainsi constatés, à la date du 2/i février, dans le recueil des Résolutions des États généraux des Provinces- Unies * : «Son Excellence (le prince Maurice) annonce à Tassemablée que le sieur de Buzanval a reçu une lettre du roi de « France, qui le charge de prier sa dite Excellence d'intervenir
< auprès des États généraux, à leflet d'obtenir en faveur du comte « Henri-Frédéric Tautorisation de rester encore un an en France. « — Résolu d'écrire au roi que les États, guidés par des consic dérations particulières, désirent que le comte Henri-Frédéric € retourne à la première occasion favorable.»
En exécution de la résolution ainsi prise, les États généraux adressèrent à Henri IV, le 20 février 1599 2, la dépêche suivante :
d Sire, Monsieur le prince Maurice nous a remonstré que le a. sieur de Buzanval, vostre ambassadeur pardeçà, par le commanet dément de Vostre Majesté, l'avoit requis de moyenner envers «nous, que voudrions trouver bon que le comte Henri, son « frère, pourroit demeurer encore un an en France ; sur quoy «ayant mûrement advisé, nous n'avons pu laisser d'advertir a Vostre Majesté comme le partement dudict sieur comte vers « France, de sa demeure illec^ pour un an, luy a esté par nous ac- «cordé, avec le préalable consentement des Provinces-Unies; et
< ainsi estant présentement ledict terme expiré, nous ne sçaurions
* Archives générales du royaume de Hollande.
• Ibid.
«accorder la prolongation d*iceluy, sans mesme préalable adveu a desdictes provinces. En quoy nous trouvons de la difficulté, crtant pour le regard de la presse de TenDemi qui se commence ta remuer vers les quartiers de Gueldres et Overyssel, selon les ccadvertances qui nous en viennent de divers endroicts, que pour «autres importantes considérations qui touchent le bien de nostre cestat; par où. Sire, nous prions Vostre Majesté bien humble- «ment qu'il vous plaise trouver bon et permettre le retour pardeçà dcdudit sieur comte, par la première commodité, et luy continuer «toujours vos royales faveurs, comme aussy à nostre estât vostre «affection accoustumée pour le maintenement d'iceluy.»
Louise de Coligny, pour la décharge de sa propre responsabilité, tint à ce que les Étals généraux sussent qu'elle était demeurée totalement étrangère à la démarche que Henri IV avait chargé son ambassadeur d'accomplir : aussi, trouve-t-on consigné dans les registres des Résolutions desdits états * cette mention : «Séance du 4 mars 1599. — Le sieur Dommarville, lieutenant- « colonel dans le régiment du sieur de Lanoue, a comparu à «l'assemblée et représenté, de la' part de Madame la princesse «d'Orange, qu'elle avait volontairement consenti au retour du «prince, son fils, et que la lettre du roi de France estoit escrite, à «son insu. 2)
Le fait était incontestable, par cela seul que la princesse, dans sa parfaite loyauté, en affirmait l'existence.
Quelques semaines s'étaient encore écoulées sans que Henri IV eût consenti au départ de Henri-Frédéric, qu'il retenait auprès de lui, au château de Fontainebleau, lorsqu'arrivèrent en France Dommarville et le capitaine Baud, annonçant que des vaisseaux de guerre, stationnant dans l'un des ports du royaume, y attendaient le jeune prince, pour le conduire dans les Provinces- Unies.
* Archives générales du royaume de Hollande.
394 LOUISE DE COLIGNT.
Ce fut alors que la princesse d'Orange adressa, le i**" avril, à Baraevelt ces lignes dans lesquelles se peignaient , en traits frappants , sa noble insistance auprès du roi, et sa sollicitude maternelle * :
«Monsieur, comme M. Dommarville et le capitaine Baud arri- «vèrent, mon fils esloit avec le roy, à Fontainebleau. Je partis a incontinent pour le aller quérir et faire entendre à Sa Majesté le a commandement que j*avois de Messieurs les Estats de le leur a renvoyer. Je luy parloi aussy combien lesdits estats avoient a besoin de laccomplissement de ses promesses; ce qui fut occaasion que Sa Majesté nous retint quelques jours, pour voir s'il « y avait moyen que mon fils peust porter avec luy une partie de ce ce qu'il nous a promis; mais cela n'a pas pu estre à cause (xque le conseil est tout séparé, pour ces fesles de pasques. Sa ((Majesté m'a commandé cependant d'asseurer Messieurs les (c Estats, et vous en particulier, que, pour le 15 de ce mois, ou, « au plus tard, pour la fin, il vous envolera ce que vous dict a M. Dommarville; et m'a prescrit fort Sa Majesté que mon fils <K retardast son partement jusques lors ; mais luy remonstrant la ce dépense qu'avaient faicteces Messieurs les Estats, luy envoyant ce des vaisseaux de guerre, et l'incommodité qu'ils recevroient «de leur retardement. Sa Majesté luy a accordé son congé. — «Je le vous renvoyé donc. Monsieur, avec prières très ardentes (cque je fais à Dieu, qu'il luy fasse la grâce de rendre ce qu'il ce doit à sa patrie. Il en a bien la volonté; il luy reste la capacité, «que j'espère que le temps et le bon exemple de son père luy («donneront. Je le vous recommande, Monsieur, et vous supplie (c d'en avoir soing, et que, par voslre moyen, il soit maintenu
* Archives de la maison d'Orange- Nassau, n® 2247*. — Archives générales du royaume de HollandCy Brieven van Vorsten Regerings personen.
c aux bonnes grâces de Messieurs les Estats, particulièrement des a Estais de Hollande, qui sont ses pères et ses protecteurs, et centre les mains desquels je le résigne. — Je n'escris qu'à vous, ce Monsieur, puisque l'arrivée de mon fils fera assez paroistre à a Messieurs les Estats l'obéissance que je rends à leurs comman- « démens; et luy et M. Dommarville vous feront entendre tout «ce que vous désirerez d'apprendre d'icy.»
En même temps la duchesse de la Trémoïlle recevait cette confidence de la douleur maternelle^: ce Je me prépare à des ce larmes, au partement de vostre petit frère, dont j'attends, a d'heure en heure, le dernier commandement; qui est occasion «que je ne puis le vous envoyer ,et vous assure qu'il en a extrême «regret.»
La veille de son départ, le petit frère écrivit de Paris, à la duchesse ^ : « Madame ma sœur, je ne scay par où commencer «a vous remercier de tant d'honneur que ay reçeu de vous, «depuis mon arrivée en ces quartiers. Je m'estimeray le plus «heureux du monde quand, par mes services, je pourrai le « recc^oistre. J'eusse esté fort marry sy vous eussiez pris la «peine de venir en ceste ville: la chaleur est si grande, que «cela vous eust faict du mal. Je pars demain, au matin, pour « retourner en Hollande. Combien je désire répondre, en toute «sorte, à vos commandemens, c'est ce que j'essayerai en toutes «occasions de vous tesmoigner par des effects. J'ay esté ce «matin, au presche, qui a esté fort bien faict par le ministre.))
Quand Henri-Frédéiric eut quitté la France, sans avoir pu revoir sa sœur Brabantine, la princesse d'Orange eut soin de mander à celle-ci ^ :
* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.
• Ibid.
' Ibid.
396 LOUISE DE COLIONY.
« Me voici de retour (à Paris) d'un petit voyage que j'ay faicl ajusques à Vigny*, où vo$ire petit frère me dit adieu. Je Os la <cCène à Mantes, à pasques, et de là, revenant icy, je fus extrèa mement aise de sçavoir des nouvelles de M. de la Trémoîlle, de «vous et de mon pelit-fils, qu'on m'a dictestre le plus beau du «monde; et encores hier j'en appris par un de vostre bon pays, «qui m'apporta un mot de vostre main et me dit que cest enfant «est si beau et en si bon point, que Ton le prendroit tousjours « pour un Hollandais, qui est, à son opinion, la plus belle louange «qu'il luy puisse donner. ... — Seriez-vous bien si honneste «femme, que d'estre d'une partie que nous avons faicte M. de «Bouillon et moy, d'aller aux bains, au mois de juillet? Madame «de Bouillon s'y trouvera aussi. Je sçay bien que vous n'avez «point de maladie qui vous y mène. Dieu mercy; mais je sçay « bien aussy qu'il n'y a rien au monde qui fûst meilleur pour la «migraine de M. de la Trémoille^ et m'asseure que vous estes «si bonne femme, que vous ne voudriez pas manquer de l'accom- « pagner. Pleust à Dieu que ceste bonne inspiration luy vînt en «l'esprit!
«Vous avez tort de vous plaindre de ce que vostre petit frère «ne vous a point esté veoir, car il en a eu encores plus de regret «que VOUS; et croyez, ma fille, que, s'il eust esté possible, il «eust faict ce voïage. Quand vous ouirez toutes mes raisons, « vous jugerez bien qu'il n'a peu. Et fault que je vous avoue «que j'ay esté surprise de son partement ; car je ne pensois pas c qu'il dûst estre mandé sy tost; et m'a fallu user d'une telle « diligence, pour ne faire point attendre les vaisseaux, que je « n'ay pas eu loisir de luy faire faire mille choses qui luy estoient « nécessaires. Je n'ay point eu de ses nouvelles depuis son embar-
* Château appartenant à Tun des cousins de la princesse d'Orange, Ch. de Montmorency, frère du connétable.
«quement, qui fut, il y eut hier huit jours, avec uq sy bon venl, «que j'espère que Dieu le aura conduit heureusement.
ce ... . Je m asseure que vous aures autant de peine à lire «ceste mauvaise escriture, que moy la vostre. Certes, il fault «que je dise que vous désapprenez, tous les jours, à escrire. Si «vous ne croyez pas que je suis toute à vous et que je vous aime « plus que ma vie , vous avez extrême tort ; mais amenez ce «mari aux bains, pour Dieu, et aimez tousjours la pauvre «mère qui vous baise, et mon petit, cent raille fois.i)
Au moment même où ces lignes étaient tracées, Henri-Frédéric se trouvait, après une heureuse navigation, de retour dans les Provinces-Unies; et, dès le 23 avril il se présentait à l'assemblée des États généraux *.
A son départ avait promptement succédé celui du jeune Ph. de Mornay de Bauves pour la Hollande, où son père l'envoyait faire ses premières armes sous la direction de Maurice de Nassau^.
Quant à Henri de Coligny, entrant alors dans sa dix-septième année, qu'allait-il devenir, sur le sol de cette France qu'il aimait passionnément, et, qu'à tout prix, ne fût-ce même que comme simple volontaire, dans l'armée, il voulait commencer immédiatement à servir.
S'il n'y rencontrait encore qu'un insuffisant aliment à son activité, lui serait-il permis du moins, afin qu'il se préparât d autant mieux aux services que, plus tard, il pourrait rendre à sa patrie et à ses coreligionnaires, d'atteindre, à son tour, le territoire des Provinces-Unies, que ses deux amis venaient
* Recueil des Résolutions des États généraux des Provinces-Unies ; séance du 23 avril 1599 (Archives générales du royaume de Hollande),
* Ph. de Momay de Bauves ne resta que quelques mois dans les Provinces-Unies. Il existe plusieurs lettres écrites par lui à sa mère et à son père, pendant le séjour qu'il y fit. On en trouve le texte, à la suite des mémoires de Madame de Mornay (édition de 1869, t. 2, p. 225 à 235).
d'aborder, et là, de combattre contre les Espagnols? il Tignorait ; mais ce qu'il savait bien, c était que mu par l'unique sentiment du devoir, il pouvait, en toute assurance, placer son désir de prendre du service dans l'armée d'un état, allié de la France, sous la protection des vues émises par un vieil ami de son aleal et de son père, par le valeureux et sage Lanoue, qui dans Tun de ses remarquables écrits^ avait naguères consigné au sujet cdes guerres étrangères qu'on va chercher d, la réflexion suivante: a Quand les entreprises sont appuyées sur justice^ et que les légi- (ctimes commandements des rois ou des républiques entrece viennent, qui, à cause des alliances, envoyent gens à leurs «alliez, ou, pour autre occasion nécessaire, secourent les oppresasez : alors ne faut-il regarder ni aux périls, ni aux incommodi- <c tez ; car, eu faisant ce qu'on doibt, soit qu'on souffre, ou qu'on «périsse, toujours la peine ou la perte sera bien employée.»
Certes c'était bien, pour reproduire le langage de Lanoue, une entreprise appuyée sur justice^ que celle à la réalisation de laquelle Henry de Coligny aspirait. Quoi qu'il advînt, il pouvait demeurer en paix avec sa conscience : aussi fut-ce sans anxiété qu'il accepta les incertitudes d'une expectative qui pouvait être d'une certaine durée.
Tandis que, sans ralentir, du reste, ses travaux ni ses diverses occupations de chaque jour, il se livrait à maintes réflexions sur son propre avenir, la sollicitude de la princesse, sa tante, unie à celle de sa mère, veillait sur lui et lui ménageait, à son insu, l'accès de la carrière des armes.
On verra bientôt dans quelles conditions favorables il lui fut donné d'aborder cette carrière.
* Discours politiques et militaires du seigneur de Lanoue. Basle 1589, in-8<>, neuvième discours, p. 226, 227.