CHAPITRE PREMIER
Il n'est pas, au seizième siècle, une seule grande famille protestante à laquelle aient appartenu autant de femmes éminentes, que la famille de Coligny. — Enfants issus du mariage de Tamiral de Coligny avec Charlotte de Laval. — Naissance de leur fille Louise. — Ils rélèvent, au château de Châtillonsur-Loing. — Louise en sort en 1562 et demeure, avec sa mère, enfermée à Orléans pendant toute la durée du siège de cette ville. — Ramenée en 4563 à Châtillon, elle y reste jusqu'en 1567. — Reprise des hostilités. L'amiral choisit Orléans comme place de refuge pour sa femme et ses enfants. — Mort de Charlotte de Laval en 1568. — Coligny se retire avec ses enfants à La Rochelle. — Il les y laisse, sous la garde de M™» d'Andelot et de Jeanne d'Âlbret, pour aller combattre au loin. Téligny raccompagne. — Vues paternelles de Tamiral, au sujet de Téligny. — Paix de 1570. — Retour de l'amiral et de Téligny à La Rochelle. — L'amiral épouse, en secondes noces, Jacqueline d'Entremonts. — Mariage de Louise de Coligny avec Téligny.
De toutes les grandes familles qui, au seizième siècle ont été par leur supériorité morale et intellectuelle, Thonneurdu protestantisoie français, il n*en est pas une à laquelle aient appartenu autant de femmes éminentes, que la famille de Coligny. Aussi, avant d*aborder le récit d'une admirable vie, telle que celle de la digne 61Ie de Fillustre amiral, nous faisons-nous un devoir de rappeler les noms de toutes les nobles femmes qui, dans Tordre des temps, la devancèrent, au sein de sa famille, dont plusieurs s'iDclinèrent sur son berceau, sourirent à l'épanouissement de son enfance et de sa jeunesse, s'associèrent , plus tard , k ses
douloureuses épreuves, et, à Tégard desquelles, après que la mort les eut ravies à son affection, elle conserva, jusqu'au terme de sa longue existence, le culte des pieux souvenirs et d'une vive gratitude.
De ces femmes, dont nous ne saurions assez entourer de tous nos respects la mémoire, la première est la maréchale de Châtillon , Louise de Montmorency, mère de Tamiral , qui allia à la distinction et à Taménité de caractère une grande fermeté de principes , et qui , par sa piété , par ses vertus , par la pureté de ses mœurs, se concilia les hommages et la sympathie de tous.
Viennent ensuite la fidèle compagne de Coligny, Charlotte de Laval, femme tout à la fois pieuse, tendre, charitable et dévouée jusqu'à rhéroïsme;
Madeleine de Mailly, comtesse de Roye, sœur de Coligny, qui, dans le domaine politique, aussi bien que dans le domaine religieux, rendit des services signalés aux églises réformées de France ;
Claude de Rieux et Anne de Salm, belles-sœurs de l'amiral, dont les sentiments se confondaient si bien avec les siens, qu'il les aimait comme de véritables sœurs ;
Puis aussi les nièces chéries de Coligny, ces deux types si purs de la jeunesse chrétienne, dans sa riche et touchante expansion ; d'une part, Charlotte de Roye , comtesse de la Rochefoucaut, et de l'autre, Éléonore de Roye, princesse de Condé, de laquelle Anne de Rohan a si bien dit :
« la dame excellente,
« qui grande et jeune, dans la cour, « ne brûlait que d'un saint amour, (c estimant un heur plus extrême, « quoiqu'elle eût un auguste rang, « d'être fille du Dieu suprême, «que d'être princesse du sang. »
Aux noms de ces femmes d'élite s'ajoute celui de Jacqueline d'Entremonts , qui justifia hautement le glorieux litre de seconde compagne de l'amiral , en entourant ses enfants d'une sollicitude et d'une tendresse telles, qu'en elle, surtout aux jours des plus poignantes épreuves, ils trouvèrent réellement une seconde mère.
La magnifique série des modèles de piété et de vertu que nous venons d'indiquer, ne pouvait mieux se clore que par la femme excellente qui eut l'insigne privilège d'élre fille de Gaspard de GoJigny et de Charlotte de Laval.
-^ Retracer la vie de Louise de Coligny, c'est offrir à la sympathie de tout appréciateur éclairé de la dignité morale l'aspect de l'une des plus nobles personnalités qui aient honoré le protestantisme français, en continuant, tour k tour, sur le sol de la patrie et sur le sol étranger, avec une inébranlable constance , les grandes traditions de piété, d'honneur et de dévouement, recueillies au foyer paternel.
Nous avons parlé ailleurs* de ce foyer, auquel se rattache le souvenir d*une foi vivante et de vertus supérieures qui commandent le respect. Sans raviver ici un tel souvenir dans toute son étendue, nous nous bornerons à rappeler quelques faits, dont l'exposé doit trouver sa place, au début du récit biographique que nous entreprenons.
Le IGoclobre 1547, Gaspard de Coligny, alors colonel-général de l'infanterie française, épousa Charlotte de Laval 2.
Les premiers enfants issus de son union avec elle furent trois
* Voy. Gaspard de Coligny^ amiral de France, t. l**", p. 415 à 422.
* «Le XVI« jour d'octobre 1547, Gaspard de CoHgny, sieur de Chaslillon, et depuis amiral de France, fut marié, à Fontainebleau, en premières noces, à Charlotte de Laval. » (Livres d'heures de Louise de Montmorency. Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, t. 2, p. 6.)
fils, qui naquirent au château de Châtillon-sur-Loing , en 15&9, 1551 et 1554*.
Devenu amiral de France en 1552 , et, trois ans plus tard, gouverneur de la Picardie, Coligny s'occupait d'une concentration de troupes, non loin d'Abbeville, dans les premiers jours de septembre 1555, lorsque le 28 du même mois, Charlotte de Laval , qu'il avait laissée à Ghâtillon , y mit au monde une 611e à laquelle fut donné le prénom de Louise, qu'avait porté son aKeule paternelle, la maréchale de Ghâtillon^.
Un quatrième fils naquit à Coligny, en 1557 ^, quelques mois avant qu'il fût fait prisonnier par les Espagnols et conduit par eux dans les Pays-Bas , à la suite de son héroïque défense de Saint-Quentin^.
L'amiral ne fut rendu à la liberté, que dans les premiers mois de 1559. Rentré au sein d'une famille sur laquelle se concentraient ses plus chères affections, il aspirait à lui consacrer, dans sa paisible retraite de Châtillon, tous les moments dont ses devoirs d'homme public lui permettraient de disposer^.
Si l'austère épreuve d'une longue captivité, subie à l'Ecluse et à Gand, avait contribué à mûrir les sentiments religieux de l'amiral, elle n'avait pas moins secondé le développement spirituel de sa digne compagne, «dame des plus chrétiennes et vertueuses qui ayant esté de son temps ^. »
* Livre d'heures de Louise de Montmorency {loc. cit,).
* « Le XXVIII« de septembre 1555, fut née, à ung samedy, Loyse de Goulligny, ma fille, entre cinq et six heures du matin, à Giiastillon . . . (Livre d'heures de Louise de Montmorency {loc. cit,).
' Ses deux premiers fils n'avaient vécu, l'un que quelques heures, et l'autre que quinze mois.
* Livre d'heures de Louise de Montmorency {loc. cit.), ^ Hotman, Vie de Coligny, Irad. de 1665, p. 24.
« Th. de Bèze, Uist. eccl, t. i^f, p. 392.
Les habitudes de piété introduites par les deux époux , de 1559 à 1560, dans leur famille exercèrent sur celle-ci une salutaire influence.
Ayant joui, sous la direction éclairée et vigilante de Nicolas Bérauld, son précepteur, du bienfait d'une excellente éducation, Coligny voulut que ses fils reçussent , à leur tour, une éducation semblable. Son choix se porta sur un homme que recommandaient, à ses yeux, ainsi qu'à ceux de Charlotte de Laval, une piété réelle, une parfaite délicatesse de sentiments, un solide savoir, et un esprit à la fois droit et élevé, en d'autres termes, sur Legresle, qui s'acquitta constamment de ses fonctions de précepteur avec un zèle et un succès auxquels l'amiral se plût à rendre maintes fois hommage^.
Charlotte de Laval, quelque graves que fussent les préoccupations de tout genre qui pesaient journellement sur son existence, et quelque chancelante que fût sa santé; s'était réservé le soin d'élever et d'instruire elle-même sa fille, en s'appuyant d'ailleurs sur les conseils éclairés de Coligny , qui , comme elle, attachait un intérêt particuher, non seulement à l'instruction religieuse, mais aussi à la culture littéraire de ses enfants. Les directions imprimées par les deux époux au développement moral et intellectuel de leur fille furent d'autant plus aisément couronnées de succès, que Louise, douée d'un cœur aimant, d'une extrême douceur de caractère, et d'une vive intelligence, était mieux préparée que ne le sont la plupart des enfants , à répondre , sous tous les rapports, à la sollicitude maternelle et paternelle.
" € Je prye et ordonne que mes enfTans soient tousjours noums et € entretenus en l'amour et crainte de Dieu, le plus qu'il sera possible, f El d'autant que j'ay grand contentement du soing et bon debvoir que « Legresle, leur précepteur a tousjours faîct auprès d'eulx, je luy prie « qu'il veuille continuer jusques à ce qu'ils soient plus grands. » (Testament de l'amiral, du 5 juin 1569).
Ses premières années s'épanouirent, au château de Ghâtillon, h côté de ses frères , dont elle partageait les jeux et parfois les études, car, comme eux, elle aimait le bon, le judicieux Legresle, et se plaisait h Técouter.
A la joie de compter, en 1560, un frère de plus, s'ajouta pour elle, en 1562, celle, non moins grande, de fêter la naissance d'une sœur, à laquelle fut donné le nom de Renée, que portait une vénérable amie de ses parents, la duchesse de Ferrare*.
Louise ne tarda pas à être troublée, dans les joies naïves de son enfance, par de tragiques événements qui lui apprirent à connaître de bonne heure le sérieux et les amertumes de la vie.
En eiïet, lors de la première guerre civile, conûnée, pendant plusieurs mois, à Orléans, avec sa mère, ses frères et sa sœur, elle fut témoin des scènes de désolation qui se déroulèrent dans cette ville, sous la double pression d'une épidémie meurtrière et d'un siège rigoureux. Elle y pleura la mort de son frère aîné, inopinément ravi à raiïection de ses parents, qui faisaient reposer sur lui leurs plus chères espérances; et, alors que ceuxci , le cœur brisé par une telle perte , mais soumis à la volonté de Dieu , n'aspiraient à se relever de leur poignante épreuve, qu'afin de continuer à servir la sainte cause qu'ils avaient embrassée , elle vit son |)èœ quitter Orléans pour aller afiFronter la mort sur les champs de bataille, et sa mère, aux côlés de laquelle elle restait dans la cité désolée, répandre, en concours avec Eléonore de Roye, princesse de Condé, les trésors d'une charité inépuisable, au sein d'une population plongée dans la souffrance et le deuil; noble exemple, que, plus tard, la jeune tille, devenue femme, suivit religieusement dans les péripéties souvent douloureuses de sa longue existence ; car, en véritable
' Livre d'heurvs de LouLse de Montmoronoy \^/iH\ cU.^-.
chrétienne, elle se montra constamment sympathique à toutes les infortunes.
La paix d'Âmboise ramena Tamiral au milieu des siens, à Orléans , où il ne résida que quelques jours.
En avril 1563, accompagné de sa femme, de ses enfants, de ses neveux, et de d'Andelot, leur père, il se retira dans son domaine de Gbâlillon , c pour y mener, ainsi qu'il le disait, en toute sorte de retenue et de repos, une vie privée*.»
Louise rentra avec bonheur au château paternel. Aux terreurs et aux tristesses du séjour d'Orléans succédèrent, pour elle, des jours meilleurs, dans le calme d'une retraite que, pendant quatre années consécutives, sa mère et son père devaient à peine quitter.
Avec eux étaient alors revenu à Châtillon, comme déjà associé, depuis un certain temps, à leur vie domestique, un jeune homme éminemment distingué, Charles de Téiigny, dont le nom demeure indissolublement uni, dans l'histoire, à celui de l'amiraP.
Fils de Louis de Téiigny et d'Arétuse Vernon , cousine de la maréchale de Châtillon, Charles s'était trouvé placé, dès sa plus tendre jeunesse , sous le bienveillant patronage de Coligny, qui portait à son petit cousin une affection particulière. L'amiral avait présidé à son éducation, favorisé son développement religieux ; et, tout en lui frayant la carrière des armes , l'avait initié à la connaissance des affaires publiques, au contact desquelles il devait, dans de graves circonstances, se signaler, à titre d'habile et loyal négociateur. Formé à une école aussi saine et
* Hotman, Vie de Coligny y trad. de 1665, p. 63 :
« Et toi, pour la vertu décoré par les arts, « élégant Châtillon, palais du^fils de Mars, € asile de Fhonneur, où souvent la victoire « allait, loin de la cour, dissimuler sa gloire ....
{Œuvres de Girodet-Trioson, t. l", p. 83).
* Voir sur Charles de Téiigny et sa famille, V Appendice n» 1 .
fortifiante que celle de son généreux protecteur, Charles de Téligny avait été, par le crédit de celui-ci, introduit à la Cour, et y avait obtenu, à une époque de peu antérieure à Tannée 1562, le titre de gentilhomme de la chambre du roi, auquel s'était ajouté bientôt pour lui le grade de lieutenant de la compagnie de Coligny.
Pendant toute la durée de la première guerre civile, Téligny avait suivi Tamiral ; maître de ses actions quand la paix fut faite en 1563, il persista à ne pas se séparer de lui. La touchante affection qui unissait si intimement le protecteur au protégé, les rendait de plus en plus nécessaires Tun à Tautre, et excluait, par cela seul, Tidée de séparations, même momentanées» qui n'eussent pas été commandées par le devoir. Téligny resta donc depuis le retour d'Orléans , en avril 1563, au château de Châtillon où, traité en fils par l'amiral et par sa compagne, en frère aine par leurs enfants, il continua à voir son second père l'associer à la plupart de ses occupations et le former, sous sa direction judicieuse, à l'étude des questions les plus graves et au maniement d'intérêts d'un ordre supérieur.
Les quatre années, qui s'écoulèrent de 1563 à 1567 furent marquées, pour Louise, par divers événements de famille qui lui causèrent des impressions d'une vivacité assez rare chez un enfant de son âge.
Et d'abord, trois mois après le retour d'Orléans à Châtillon, elle eut la douleur de voir Charlotte de Laval atteinte d'une dangereuse maladie. Elle passa de longs jours dans les larmes ; et ses appréhensions ne cessèrent que lorsque furent exaucées les prières qu'elle avait ardemment adressées à Dieu pour le complet rétablissement de sa mère bien-aimée.
Plus elle avait souffert quand elle s'était sentie menacée de la perdre, plus, à un an de là, elle partagea l'affliction d'un intime compagnon de son enfance, du jeune marquis de Conti , son
ccmsin, eu apprenant qu'Éléonore de Roye^ cette tendre mère qu'il chérissait, et qu'elle-même aimait exlrémement, venait de succomber au château de Coudé. Aussi, quelle ne fut pas lemotion de Louise, quand Tamiral et sa femme lui firent connaître les dernières paroles adressées par leur nièce a son fils, et la piété avec laquelle cette princesse avait, en humble chrétienne, couronné par Texpression suprême de sa foi, une existence inaltérablement empreinte de charité et d'abnégation !
Bientôt un événement d'une tout autre nature vint faire diversion au chagrin que la mort de la princesse de Coudé causait à Louise.
Son oncle d*Andelot, dont la bienveillance lui était chère, et avec les enfants duquel elle n'était pas moins liée qu'avec le marquis de Conti, avait, depuis quelque temps quitté Tanlay et s'était rendu en Lorraine, où se préparait pour lui, après trois ans de veuvage, une seconde union. Dès qu'il eut épousé Anne de Salm, son premier soin fut, avant de se fixer avec elle en Boui^ogne, de la conduire à Châtillon, où elle se concilia immédiatement l'afiection de Coligny, de Charlotte de Laval et de leurs enfants. Ceux-ci rencontrèrent en leur nouvelle tante un cœur aimant , qui plus tard devint pour eux celui d'une seconde mère.
Douée d'une grande sensibilité et d'une pénétration réelle, Louise s'attacha d'autant plus rapidement à Anne de Salm, qu'elle reconnut que Charlotte dç Laval trouvait en elle une sœur sur le dévouement de laquelle il lui était permis de compter, et dont elle ne tarda pas à recevoir une preuve touchante. En effet, après un court séjour au château de Tanlay, madame d'Andelot revint à celui de Châtillon , entourer de sa tendresse et de ses soins délicats madame l'amirale, lors de la naissance du dernier des enfants de celle-ci; par là elle suppléait, auprès de la mère de famille, à l'absence d'une autre tante de Louise, la comtesse
de Roye, retenue au loin , à ce raomenl, par le devoir de veiller sur les jeunes enfants qu'Éléonore de Roye , en mourant avait confiés à sa sollicitude, plus encore, peut-être, qu'à celle de Condé.
Le mariage de ce prince avec Marie d'Orléans-Longueville enleva , en 1565 , à la comtesse de Roye la direction de ses petits enfants, et les plaça sous celle d'une belle-mère dont les sentiments pour eux se rapprochaient à peine de ceux qui avaient étreint le cœur d'Éléonore de Roye, Louise, habituée à plaindre ses cousins et sa cousine d'avoir perdu leur mère, les plaignit encore plus quand elle sut qu'ils étaient désormais livrés à d'autres mains qu'à celles de leur aïeule vénérée, dont elle partageait avec eux la tendresse.
Cependant la santé de la comtesse de Roye, très ébranlée, à dater de 1564, déclinait, de jour en jour, sous le poids des souffrances imposées à son âme par la fin prématurée de la princesse, sa fille. En 1567, une grave maladie enleva à l'affection de Coligny cette sœur dont l'existence noblement remplie avait été pour lui celle d'une amie fidèle.
Ainsi se renouvelèrent, pour Louise et ses parents, des jours de deuil, auxquels s'ajouta bientôt pour l'amiral, dans sa situation de chef des réformés et d'homme d'État, la pression de graves circonstances qui réagirent fortement sur sa femme et sur ses enfants.
Depuis la paix d'Amboise, s'étaient écoulées quatre années durant lesquelles les réformés, loin de jouir des droits que leur promettait le traité de paix, avaient été victimes] de dénis de justice, de violences et de persécutions, qui devaient inévitablement amener une nouvelle prise d'armes, ""et qui l'amenèrent, en effet, en 1567; Coligny dut alors se séparer de sa femme et de ses enfants, pour entrer en campagne , après avoir placé elle et eux, à Orléans, sous la protection de Lanoue, qui s'était
récemment rendu maître de cette ville, et doDt le dévouement était à toute épreuve.
Tandis, qu'au cours des hostilités, Tamiral était retenu sous les murs de Chartres par les opérations d'un siège à diriger, son héroïque compagne, à Orléans, tout en veillant sur ses enfants avec la plus tendre sollicitude, déployait le vivant exemple d'une admirable charité. Chaque jour, en effet, elle consacrait de longues heures à soulager les pauvres , à soigner les malades et particulièrement les blessés militaires, à consoler les affligés et les mourants, à visiter les familles en deuil. Elle se prodiguait ainsi au dehors, sans observer les ménagements que commandait Tétat de sa santé, plus fortement ébranlée que jamais. En présence du typhus qui commençait à sévir parmi les blessés amenés à Orléans, le dévouement déjà si grand de Charlotte de Laval sembla s'accroître encore ; mais bientôt ses forces s'épuisèrent; elle ressentit les atteintes de la contagion, s'alita, et, voyant que sa fin approchait, elle traça, de sa propre main, quelques lignes qu'elle adressa à son mari. Elle lui disait^: € qu'elle s'estimait bien malheureuse de mourir sans l'avoir revu, «lui qu'elle avait toujours aimé plus qu'elle-même, et qui eût «pu l'aider à franchir le dernier passage; que néanmoins elle «se consolait, sachant ce qui le retenait loin d'elle; qu'elle le «conjurait, pour elle-même qu'il avait toujours aimée, et au «nom de leurs enfants qu'elle lui laissait comme gages de son «amour, de combattre jusqu'à la dernière extrémité pour le «service de Dieu et pour l'avancement de son règne, d'élever a ses enfants dans la pureté de la religion, afin que, lui venant à «manquer, ils pussent, un jour, remplir sa place; que comme «il leur était nécessaire, elle le priait de ne s'exposer qu'autant «que les circonstances l'exigeraient.»
* Vie de Coligny, Cologne 1686, p. 342.
Dès qu'il eût reçu ces lignes qui lui brisaient le cœur, l'amiral accourut auprès de sa fidèle compagne ; mais il ne la revit que pour recevoir son dernier soupir.
A l'inexprimable douleur du mari et du père correspondirent les angoisses des pauvres enfants, privés désormais de celte mère qui les avait tant aimés. Navré de leurs pleurs, Coligny eût voulu ne pas les quitter, et tenter de les consoler, dans leur détresse; mais un impérieux devoir l'appelait immédiatement ailleurs : or, tout devoir à accomplir, même au prix des plus grands sacrifices, le trouvait constamment prêt. Laissant donc Louise , sa sœur et ses frères à la garde de Legresle et sous l'égide de Lanoue, il revint, ferme et digne comme toujours, reprendre son commandement devant Chartres.
Des négociations étaient alors ouvertes à Longjumeau , pour arrêter les bases d'un traité de paix. Ce traité fut signé, le 23 mars 1568; et, le 12 avril suivant, l'amiral put se retrouver à Chàtillon, au milieu de ses enfants.
La dépouille mortelle de Charlotte de Laval y fut pieusement ramenée, et Coligny voulut que le tombeau destiné à la recevoir, fût aussi celui dans lequel lui-même serait inhumé, quand Dieu le rappellerait à lui*.
La tristesse régnait au château de Cbâtillon, depuis qu'un vide immense s'y faisait sentir. Mesurant dans toute son éten* due la perle d'une mère qui l'avait constamment chérie, et témoin sympathique de la douleur de son père , Louise se consacra tout entière à la mission de consolatrice qu'elle se sentait appelée à remplir auprès de lui. L'amiral, de son côlé, ému de la tendre sollicitude dont Louise l'entourait éprouva pour elle un redoublement d'affection, d'autant plus naturel, qu'il
* «Quand il plaira à Dieu m*appeler, je désire, s'il est possible, que « mon corps soit porté à Chastillon, pour estre mys auprès de celuy de « feue ma femme » (Testament de Coligny, du 5 juin 1569).
retrouvait dans sa fille, à peine adolesceote , les principaux traits du caractère et des rares qualités de sa mère, un cœur aimant et dévoué, une intelligence supérieure et de généreuses aspirations.
Du fond de sa retraite, l'amiral suivait avec vigilance le cours des événenients. Il ne voyait que trop clairement les infractions journellemeot commises au traité du 23 mars 1568, vainement décoré du nom de paix, menacer la France de nouveaux désastres, contre le retour desquels il s'efforçait de lutter par ses réclamations et par ses conseils.
En ces temps de compression et de troubles, les seigneurs réformés, même les plus valeureux , séparés les uns des autres, ne pouvaient occuper, au milieu de populations hostiles, une résidence ouverte, sans y être exposés à quelque agression, à quelque guet-à-pens. Telle était la condition de Condé à Muret, de même qu'à Valéry, et celle de Coligny, à Châtillon.
Condé ne tarda pas à se retirer à Noyers, petite ville de Bourgogne , où il espérait se maintenir, avec sa femme et ses enfants en sûreté.
D'Ândelot occupait son château de Tanlay, en compagnie de plusieurs capitaines.
Quant k Coligny, surveillé de près par ses ennemis, il restait à Châtillon, dans un isolement aux périls duquel sa famille et ses amis le pressaient de se soustraire ; mais il voulait ne quitter sa demeure, que lorsqu'une circonstance décisive lui en imposerait l'obligation. Le séjour de Châtillon étant devenu trop périlleux pour lui, il se rendit, avec ses enfants, au château de d'Andelot, puisa Noyers, auprès de Condé, lorsque d'Andelot dut quitter Tanlay pour aller en Bretagne.
Informés que Catherine de Médicis avait organisé un coup de main sur Noyers, Coligny et Condé réussirent k s'y soustraire, en quittant cette résidence, le 23 août 1568, dans l'espoir de
trouver un refuge k La Rochelle. Avec eux et sous leur protection partirent la princesse de Condé, alors enceinte, madame d'Andelot) les enfants du prince, ainsi que ceux de Tamiral et de son frère. Plusieurs de ces enfants étaient encore en bas-âge *. Cent cavaliers seulement escortaient les fugitifs.
Le trajet de Noyers jusqu'à la Loire, par des chemins détournés, fut d^autant plus pénible, qu'il fallait s'avancer rapidement, affronter une chaleur excessive et subir maintes privations. Il s'accomplit néanmoins sans entraves sérieuses et sans accident.
Au danger que couraient les fugitifs, en cherchant à franchir la Loire, succéda une délivrance inopinée, qui permit à Coligny, k Condé et à leurs familles d'arriver peu de temps après a La Rochelle, où ils reçurent un accueil sympathique.
Bientôt se réfugièrent aussi dans cette ville Jeanne d'Albret , sa Qlle et son fils.
Une nouvelle lutte, provoquée par Catherine de Médicis et ses aflidés^ allait s'engager. L'amiral, après avoir rapidement constitué, à La Rochelle, l'armée de terre des réformés et organisé une force navale, capable de tenir tète aux navires ennemis, dut reprendre les armes , à la Qn du mois de septembre 1568, et entamer, avec d'Andelotqui l'avait rejoint, une série d'activés opérations.
Coligny, en quittant ses enfants, les confia a la garde de sa belle-sœur, M™® d'Andelol , et à celle de Legresle.
Ce fut pour Louise un jour douloureux , que celui où elle se vit de nouveau séparée de son père. Elle s'alarmait , à la pensée des dangers, des soucis et des fatigues qu'il allait affronter.
* «Le prince partit de Noyers avec la princesse enceinte, six enfans en « maillot et au berceau^ appartenant au prince et à Tadmiral, la dame « d'Andelot y en apporta un de deux ans, plusieurs dames et damoiselles se joignirent en pareil équipage j> (d'Aubigné, Ilist. nniv., t. i^^r, liv. 5, chap. I).
LOUISE DE COLIQNY. 15
Toutefois, soutenue par une sérieuse piété, par les tendres exhortations de sa tante, par celles de Jeanne d'Âlbret, et par 1 amitié d'une jeune princesse aussi accomplie, que Tétait, dès celte époque, Catherine de Navarre, elle accepta avec résignation répreuve d'une séparation qui s'annonçait comme devant être de longue durée.
Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis le départ de l'amiral et de Condé, lorsque tout à coup parvint à La Rochelle, en mars 1569, la sinistre nouvelle de la mort de ce prince, lâchement assassiné à Jarnac.
L'attentat qui venait de briser l'existence de Condé fut suivi d'un nouveau crime, commis à Saintes, sur la personne du héros que aies armées avaient surnommé le chevalier sans peur^,)) et qui, plus d'une fois, dans les combats, avait échappé à de redoutables périls : d'Andelot succomba aux atteintes du poison que lui avait secrètement administré un misérable agent de la cour, dont Catherine de Médicis, dans l'ivresse d'une haine assouvie, osa glorifier le forfait, ep s'écriant : a La nouvelle de «la mort de Andelot nous a fort resjouys . . . . , j'espère que «Dieu fera aux autres, à la fin, recevoir le traitement qu'ils «méritent^».
Louise, toujours avide d'informations, au sujet de son père, doDt l'absence lui pesait de plus en plus, ne tarda pas à apprendre qu'il avait recueilli le dernier soupir de d'Andelot, et qu'il voulait que sa dépouille mortelle fut transportée à La Rochelle, où les suprêmes honneurs lui seraient rendus. La jeune fille , ses frères et ses cousins tressaillirent alors d'émotion et demeurèrent dans une respectueuse attente de la solennité qui se préparait. Coligny, ne pouvant quitter Saintes, à raison des devoirs impérieux qui
* D'Aubigné, Hist, univ.^ 1. 1®"^, liv. 5, chap. 9. ' Lettre du 19 mai 1569 à Forquevaux, ambassadeur de France en Espagne {Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 10,752, f'> 232).
l'y retenaient, Jeanne d'Albret eut à cœur de le remplacer; aussi, lorsque le convoi funèbre arriva à La Rochelle, vit-on cette femme éminente prendre au double titre de reine et d'amie, la tête du cortège qui s'y forma, et accompagner le cercueil du héros jusqu'au lieu de sa sépulture^.
Dans cette pénible circonstance, Louise s'associs\^au deuil de sa tante, «n jeune fille profondément aimante et dévouée.
Coligny devenait, par l« mort de son frère, le second père des enfants de celui-ci , et l'appui d'Anne de Salm, sa veuve. Ce ne fut pas assez pour lui , que de confondre sa douleur avec celle de cette sœur si digne de sympathie, dans son veuvage, à laquelle l'attachaient les liens d'une étroite affection et d'une confiance sans bornes; il voulut, en outre , dès les premiers jours qui suivirent la mort de d'Andelot, épancher son cœur dans celui de ses enfants et de ses neveux ; aussi leur adressa-t-il, de Saintes, le d 8 mai, une lettre^ dans laquelle il leur parla, en termes émus, de la noble carrière de l'homme excellent, dont ils pleuraient avec lui la mort.
Pendant cinq mois, à dater de l'envoi de cette lettre, Coligny, ne cessa d'être retenu au loin par la nécessité de diriger une longue suite d'opérations militaires.
Il avait alors, à ses côtés, deux jeunes gens, âgés, l'un de seize ans, l'autre de dix-sept, qu'il formait aux rudes labeurs de la guerre : Henri, prince de Navarre, fils de Jeanne d'Albret et d'Antoine de Bourbon, et Henri, prince de Condé, fils d'Éléonore de Roye et de Louis de Bourbon. Au yeux de l'amiral, son grand-oncle, le jeune prince de £londé, orphelin, s'annonçait comme d'autant plus digne de soutenir le nom paternel, que les directions éclairées de sa mère avaient assuré le développement
* Arcère, HisL de La Rochelle^ t. le"", p. 378.
« Hotman, Vie de Coligny, trad. de 1665, p. 92, 93.
LQUISE DE COLIGNY. 17
de son âme dans les voies de la piété, de la vertu et du dévouement a la patrie. Henri ce suivait fidèlement les brisées que celte excellente mère avait posées au chemin de vertu.» Coligny reportait sur son petit- neveu Taffection qu'il avait éprouvée pour Ëléonore de Roye ; il aimait surtout en lui le compagnon d'enfance d\| fils qu'il avait perdu à Orléans ; aussi , depuis la mort de Louis de Bourbon , comptait-il Henri au nomère de ses enfants d'adoption ; titre cher à ce jeQne prince, qui s'en montra toujours digne.
En étendant sur les deux princes un paternel patronage, Coligny n*en suivait pas moins, continuellement de cœur et de pensée, les enfants et les neveux qu'il avait dû laisser au loin. On en trouve la preuve dans un testament qu'il rédigea, à Archiac *, le 5 juin 1569.
Cet acte mémorable ne contient pas seulement des dispositions précises en faveur des jeunes enfants que Charlotte de Laval et d'Ândelot avaient légués à sa tendresse ; il renferme , en outre , au sujet de Louise, ces lignes empreintes d'une exquise délicatesse de sentiment; ce Suivant les propos que j'ai tenus à ma «fille aysnée, je luy conseille, pour les raisons que je luy ay a dites à elle-mesme , d'espouzer monsieur de Téligny, pour les abonnes conditions et aultres bonnes parties et rares que j'ay « trouvées en luy. Et, si elle le faict, je l'estimeré bien heureuse. « Mais, en faict, je ne veux user ny d'auctorité, ny de comman- « dément de père ; seulement je l'avertis que , l'aymant comme « elle a bien pu cognoistre que je l'ayme, je luy donne ce conseil, s pour ce que je pense que ce sera son bien et contentement ; ce «que l'on doibt plustost chercher en telles choses, que les grands « biens et richesses. »
De ces abonnes conditions et aultres bonnes parties et rares»
• Bull, de la Soc. de VhkL du prot. fr., t. !««*, p. 263.
que lamiral avait trouvées en Téligoy , deux surtout mériteot une mentioo particulière, savoir : sa fidélité daus Tamitié, et son zèle dans la propagation de sa foi.
Qu'il nous soit permis d'invoquer, sur ce double point, le témoignage, jusqu'ici peu connu, de deux poètes qui s'honoraient de l'amitié du fils adoptif de l'amiral.
Téligny, envoyé en mission à CoDStantinopIe, y avait vu mourir entre ses bras son intime ami et compagnon de voyage, l'infortuné Villeconuin, dont la fin avait été celle d'un chrétien sincère. Ud touchant hommage fut rendu à sa mémoire et à l'affection que Téligny lui avait vouée, par un contemporain dont le cœur sympathique se révéla dans une pièce de vers étendue*, de laquelle nous détachons ce passage :
a ô seigneur Téligny, seigneur plein de sagesse,
« de bonté, de vertu et de grande proësse,
«mais quel deuil, quel regret, et quel grand desconfort
« te pouvoit bien saisir, à Theure de sa mort,
«quand, entre tes deux bras, d'une voix my-mourante,
« il te disoit : ami, ami, je me contente
« de mourir maintenant, puisqu'il plaist au Seigneur
« de m'appeler à luy, me faisant la faveur
(( de mourir pour le moins en la sente et la voye
« où j'espère qu'il fault que mon salut je voye.
« Et toi, mon Téligny, ensuyvant l'amitié
« qu'ensemble avons icy, prends, s'il te plaist, pitié
« de ce myen corps mourant
« et en ce lieu forain donne à mes pauvres os (c leur dernier, attendu et désiré repos î >
* « Complainte sur le trespas du seigneur Nicolas de Touteville, ce seigneur de Villeconnin, gentilhomme de la chambre du roy, décédé eu « Constantinople, au mois de février dernier passé (4567) » {Blbl. nat.y mss. f. fr. vol. 22,561, fo 32 et suiv.).
TéUgoy, tant il était, comme oq Ta constaté, ce de douce nature *», avait le don d'inspirer le respect et l'amour pour rÉvangile, en travaillant au relèvement moral de certains hommes qui Tentouraient. On en peut juger par ces vers sortis de la plume d'un écrivain , chroniqueur habituel de la cour des Valois, mais poëte, à son heure, et, ce qui est mieux encore, ami reconnaissant :
« Téligny, qui de Dieu as eu la cognoissance,
c et qui du Saint-Esprit sainctement es touché,
ic et moy, qui de ce joug estois effarouché,
c Sinon quand^ d'un bon œil, tu pleuras mon offense,
« ast'heure que je sens de mon Dieu la sentence,
<ic par ton divin sçavoir sainctement embouché,
« je sors hors du fangeard où je m'estois couché,
« pour adorer mon Dieu, d'une autre révérence.
« Je te proleste donc adorer désormais
m Dieu et sa saincle loy, et ne jurer jamais
€ que par la seule foy que saincte je te porte.
« Et si j'escris jamais conament je cognus Dieu,
« qui, premier me l'apprit, qui m'en ouvrit la porte,
«je dirai, te nommant; ce fut un demi-Dieu *. »
Ces citations ne sembleront pas superflues, puisqu'elles peuvent contribuer, en une certaine mesure, à faire ressortir la sagesse du conseil donné par l'amiral à sa fille dans le testament de 1569.
En moins de dix mois, depuis son séjour à Archiac, Goligny, dominant, à force de valeur et d'habileté une situation des plus
' Mém, de l^ estât de France sous Charles IX, 1. 1*»*, p. 396.
• Qui écrivit ces lignes récemment découvertes et publiées, dont la vibrante énergie a surpris le public religieux ? Brantôme, oui Brantôme (édit, L. Lai., t. 10«, p. 417), devenu, d'homme superficiel et incrédule, homme de cœur et sérieux. La transformation qui s'était opérée en lui dura-t-elle ? nous l'ignorons. Quoi qu'il en ait pu être, apprenons par là à ne désespérer de rien, ni de personne ; Téligny lui-même, si nous pouvions l'entendre, nous le conseillerait assurément.
difficiles, amena ses adversaires à signer, en août 1570, un traité de paix, dont Tune des clauses mettait à la disposition des réformés quatre places de sûreté, La Rochelle, Montauban, Cognac et la Cbarité.
Le 25 octobre, il arriva à La Rochelle, en compagnie des princes de Navarre et de Condé, du comte Ludovic de Nassau, et de Téligny qui, aimé de lui comme un fils, Tavait suivi partout.
Il eut enfin, après une longue séparation, la joie d'embrasser ses enfants et de revoir à ses côtés leur maternelle protectrice, sa belle-sœur, les enfants de dWndelot, Jeanne d'Albret, de Larochefoucaut , Lanoue, et deux hommes associés depuis plusieurs années à sa vie de famille, Legresle et le ministre Merlin.
Pour Coligny, rien de plus doux alors à contempler, que le développement précoce, à tous égards, de Louise. Elle accomplissait avec tendresse, auprès de lui, Toffice de consolatrice, en le voyant de nouveau douloureusement frappé dans ses affections intimes par la mort de sa seconde fille. Renée, qui récemment, à La Rochelle, avait succombé aux atteintes d'une grave maladie • .
Élevée par une mère et par un |)ère dont la supériorité d'esprit égalait celle du cœur, Louise était, au sortir de l'adolescence, une jeune fille d'une complète distinction morale et
■ Du Bouchet [Histoire de la maison de Coligny^ p. 577) mentionne la mort de RentV, à La Rochelle, sans en indiquer d'ailleurs la date; il y a lieu de considérer comme erronée, quant à la mort de celte jeune ûUe, la date de 15G8, qu'on a prétendu tirer d'une pièce non signée, ni datée, qui, sous le titre d\ivvisi^ se tn.>uve annexée à une dépêche deTambassadeur toscan, Pelrucci, du 8 novembre 15G8 (archiv. di Firenie, leltere degU ambasciatori, vol. 4597, f^^ *231, 232), I/inexaclitude de la date de i568 ressort de ce fait décisif, que, dans son testament du 5 juin 1569, Tamiral parle de sa lîlle Renée comme existant encoiw à ce moment.
iQtfeUectuelle ^* Elle Taisait la joie de rainiral, à Taffection duquel elle répondait par un amour empreint de vénération et dé reconoaissaoce, et par une extrême délicatesse de sentiments* Modeste et douce, tour à tour sérieuse et enjouée, elle avait trouvé le secret de répandre autour d'elle un charme indéfinissable par la justesse de ses pensées, la grâce de son langage, Taffabilité de ses manières et son inaltérable bonté ^* Vouée par la mort de Charlotte de Laval au culte des pieux souvenirs, et s'inspirant des nobles exemples que lui avait légués une telle mère^ elle goûtait la félicité de se sentir élevée au rang d*amie du père auquel elle s'était consacrée, de toute Ténergie de son âme.
Aux précieuses et douces relations de Louise et de ses frères avec un tel père, s'ajoutaient des relations d'une autre nature, dont elle et eux jouissaient également. En effet, une étroite intimité unissait les uns aux autres, les enfants de l'amiral et ceux de d'Andelot. De plus, tous étaient, à des degrés divers, en raison de la disparité des âges, attachés de cœur au jeune prince de Condé qui, dans ses rapports journaliers, se mettait, avec une grâce charmante, au niveau de chacun d'eux. Aussi modeste que bon et que brave, il revêtait à leurs yeux, une sorte de prestige, car il portait l'épée, et déjà, à dix-huit ans, il avait affronté la mort sur les champs de bataille.
Le fils et la fille de Jeanne d'Albret étaient aussi les bienvenus,
' Voici, au physique, l'esquisse de son portrait tracée par Aubery cDumaurier : t elle était bien faite, de sa personne, quoique sa taille fût t petite. Ses yeux étaient beaux, et son teint extraordinairement vif. » {Mémoire pour servir à V histoire de Hollande et des autres province s unies. 1 vol. in-12, Paris 1688, p. 178).
* On lit dans les mémoires précités d'A. Dumaurier , p. 478 : t Monsieur Tadmiral aimoit tendrement sa fille, et l'estimoit fort, à cause < de sa prudence et de sa modestie. Elle gagnoit d'abord l'amour et le * cœur d'un chacun par une parole douce et charmante, et Testime « générale par un raisonnement fort et par une bonté angélique. »
au milieu dos enranls de Tamiral et de ceux de d'Ândelot. Empreinte, dès son origioe, d'une confiante familiarité, TafTection particulière de Louise de Coligny pour Henri et Catherine de Navarre, s*afTermit, de jour en jour, pendant la durée de leur résidence commune à La Rochelle^. Elle inspira, plus tard, à Louise, pour la cause de Henri , devenu roi, et pour les intérêts, plus d une fois méconnus, de Catherine, une sympathie et un dévouement, dont Tun et l'autre reçurent des témoignages multipliés.
Cependant le séjour à La Rochelle se prolongeait : vint un temps où se produisirent dans la famille de Tamiral deux événements considérables.
L'un fut son union avec Jacqueline d'Entremonts, qu'il ne se décida à épouser, qu'après avoir acquis la conviction que ses enfants trouveraient en elle une seconde mère; titre que, depuis lors, elle justifia si bien.
L'autre événement concernait Louise de Coligny.
L'affectueuse intimité qui unissait le père à la fille ressort de ces simples paroles , que nous avons déjà recueillies comme sorties, un jour, du cœur de l'amiral ; « IVla fille a bien pu <r connaître combien je l'aime!» Louise connaissait, en effet, toute l'étendue de l'amour paternel dont elle était l'objet ; elle savait que le soin de son bonheur préoccupait k un haut degré Coligny. Il le lui avait prouvé naguères, dans l'un de ces épanchements de vive sollicitude, où, dirigeant ses vues vers l'avenir, il lui avait fait entrevoir, non «par voie d'autorité, mais par
* Le témoignage de Henri de Navarre sur ce point est précis ; il écrivit au comte de Nassau, le 26 avril 1589 : a la fille de feu Monsieur «l'amiral de Chastillon a eslé, dans le commencement de son âge, ft nourrie avec la feue royne, ma mère, aussy chèrement que ma sœur «et moy, qui estions tous ensemble.» (Rec. des lettres missives de Henri IV, t. IX, p. 660).
a voie de conseil » la perspective d'une union avec un jeune homme digne d'elle, qu'il lui avait désigné. Deux ans s'étaient écoulés depuis les entretiens qu'il avait eus avec elle, à ce sujet. Le jour vint où il jugea , quoique Louise n'eût encore que seize ans, en 1571, qu'il devenait opportun de trancher définitivement la question de l'union projetée.
Téligny s'était ouvert à lui comme aspirant à la main de Louise ; l'obtenir était le plus grand bonheur que le (ils adoptif de l'amiral pût se voir accorder. A la jeune fille seule, dans l'entière liberté d'appréciation que lui laissait son père, appartenait le droit de prononcer sur la demande de Téligny. Elle s était habituée, dès sa plus tendre enfance, à voir en celui-ci une sorte de protecteur et presqu'un Trère aine, auquel elle portait une franche amitié, parce qu'il se montrait toujours bon et affectueux pour elle. Leur attachement mutuel , en changeant de nature, ne pouvait qu'assurer la félicité de tous deux : Louise en acquit promptement la conviction; et, laissant parler son coeur, comme Téligny avait laissé parler le sien, elle consentit, avec une joie confiante , à l'union si bienveillamment et si judicieusement préparée par son père.
La célébration en fut différée, d'un commun accord : celle de la nouvelle union de l'amiral devait préalablement s'accomplir, et s'accomplit, en effet, le 25 mars 1571.
A quelques jours delà, Goligny eut la douleur d'apprendre la mort du seul frère qui lui restât: Odet venait de succomber, en Angleterre, au moment où il se disposait à s'embarquer pour gagner La Rochelle.
Louise partagea l'affliction de son père, dont elle sentit la profondeur, en le voyant privé de la consolation d'avoir pu recueillir le dernier soupir de ce frère si fidèlement aimé. Que n'eûl-il pas fait, pensait-elle, pour être à portée de l'assister, à l'heure suprême, comme il avait assisté naguèresd'Andelot expirant entreses bras !
Au début du mois d'avril, s'étaient ouvertes, à La Rochelle, les délibérations d'un synode national auxquelles Coligny avait pris part. Depuis la clôture de ce synode, Téligny, député vers le roi, avait employé plusieurs semaines à d'activés démarches, pour obtenir qu'il fût Tait droit à diverses réclamations présentées par l'amiral , dans l'intérêt des réformés.
Revenu à La Rochelle dans les premiers jours de mai, après s'être dignement acquitté de sa mission, Téligny, que de graves devoirs pouvaient, d'un moment à l'autre, contraindre à s'absenter de nouveau, désirait ardemment que son mariage avec Louise ne fut pas plus longtemps différé. L'amiral ne le désirait pas moins; aussi la célébration de ce mariage, dont les conventions civiles furent arrêtées le 26 mai, suivit-elle de près la rédaction de l'acte dans lequel ces conventions étaient consignées*. Elle eut lieu, de même que lorsqu'avait été célébré le mariage de Coligny avec Jacqueline d'Ëntremonts, en présence de Jeanne d'Albret, des princes de Navarre et de Condé, du comte Ludovic de Nassau et du comte de Larochefoucault, auxquels s'adjoignirent Lanoue, beau-frère de Téligny et une foule d'autres personnes, qui toutes entourèrent de leur sympathie les jeunes époux.
Chacun, dans les divers rangs de la population Rochelloise, ainsi que dans le cercle des relations de famille et d'amitié de l'amiral, applaudissait au choix, fait par lui, de l'homme de cœur et distingué sous tous les rapports, auquel il confiait le bonheur d'une jeune fille telle que Louise, aimée de quiconque la connaissait.
* Le texte de cet acte est produit par Dubouchet {Hist. de la maison de Coligny f p 577 à 58i).