CHAPITRE IL
Entrevue de Téligny, de Lanoue, de Ludovic de Nassau et du roi. — En septembre 1571, Goligny se rend de La Rochelle à Blois, où il reçoit du roi un accueil favorable. — De Blois, il se retire à Ghâtillou, avec sa femme et ses enfants. — Certains projets d'agression des Guises contre lui sont déjoués. — Mort de Jeanne d'Albret en juin 1572. — Séjour de Goligny à la cour, il y lutte contre les menées de Catherine de Médicis. — Mariage de Gondé avec Marie de Glèves. — Mariage du roi de Navarre avec Marguerite de Valois, à Paris. — L'amiral, sa fille et son gendre y assistent, et se disposent à retourner à Châtillon. — Un assassin, stipendié par Catherine de Médicis et par ses complices, tire sur l'amiral et le blesse grièvement. — Ambroise Paré prodigue ses soins à l'amiral, M' et M"*» de Téligny l'assistent nuit et jour de leur tendresse et de leurs prières. — Visite du roi à l'amiral. — Catherine de Médicis et ses afûdés se décident à faire périr Pamiral. — Sa mort. — Massacres à Paris et dans les provinces. — Mort de Téligny. — Sa jeune femme échappe aux coups des meurtriers.
Louise et Téligny, après leur mariage, furent naturellement portés par leurs affections de famille à prolonger leur séjour à La Rochelle; ils avaient à cœur d'y entourer de leur déférence et de leur tendresse le père vénéré auquel ils devaient leur bonheur.
Fidèles à ses directions et à son exemple dans la voie du devoir, les jeunes époux se résignèrent sans hésitation à une séparation momentanée, alors que Téligny dut, en juillet J571, s'acquitter d'une importante mission que Tamiral lui confiait, ainsi qu'à Lanoue. Il s'agissait pour les deux beaux-frères, d'accompagner et d'aider de leurs conseils Ludovic de Nassau, prêt à quitter La Rochelle pour se rendre auprès de Charles IX avec qui lui était ménagée une entrevue secrète dans laquelle s'agiteraient de graves questions, relatives aux affaires des Pays-Bas.
Cette entrevue se prolongea pendant plusieurs jours dans une localité soigneusement choisie pour échapper aux regards de la cour. Satisfait des communications de Ludovic de Nassau, le roi se montra disposé à intervenir, au-delà de la frontière, en faveur des populations opprimées ; mais il annonça, qu'avant de prendre une résolution, il voulait consulter Coligny sur une entreprise qui présentait de sérieuses difficultés. Il ajouta que, dans le cas où, après mur examen, ces diflicultés ne Tarrêteraient pas, il conférerait le commandement des forces destinées à agir dans les Pays-Bas, à l'amiral ; et il engagea Ludovic à le presser de venir à la cour.
S'adressant en particulier à Téligny, qu'il aflectionnait et en qui il avait une entière con6ance, il lui recommanda d'insister fortement auprès de l'amiral sur le prix qu*il attachait à sa présence et à ses conseils, a Téligny, ayant respondu que son « beau-père estoit tant affectionné au service de Sa Majesté, «qu'il seroit toujours prest à recevoir ses commandemens, le ce roi peu après escrivit et envoya lettres à l'amiral par lesquelles ce il lemandoit avec propox fort gracieux, et qu'il eustà le venir «trouver, et qu'il seroit le bien-venu *.»
Téligny, Lanoue et Ludovic de Nassau, revenus à La Rochelle, exprimèrent à l'amiral la confiance que Charles IX leur inspirait, et l'engagèrent à répondre au vif désir qu'éprouvait le monarque de l'avoir désormais auprès de lui, afin de pouvoir journellement recourir à ses conseils. Leur langage avait produit sur Coligny une certaine impression ; sans partager en tous points leur confiance, mais n'écoutant, comme d'habitude, que ce qu'il croyait être son devoir, il inclina peu à peu vers l'idée d'un départ, plus ou moins prochain, de La Rochelle pour la cour. Les maréchaux de Montmorency et de Cossé l'aflermirent dans
' Mém, de Veslat de France sous Charles IX, t. 1*'% p. 76.
celte idée ; et , le J8 août 1571 , alors que Jeanne d*Albret et son fils quittaient La Rochelle, il écrivit au roi que, « suivant ce «qu'il avoit pieu à Sa Majesté lui mander par le Seigneur de aTéligny, il ne fauldroitde partir de ceste ville, vers la fin de «ce noois*. d
Toutefois, dans sa juste sollicitude pour Jacqueline d'Entremonts et pour la jeune compagne de Téligny, il ne voulut pas qu'elles vinssent à la cour, tant qu'il ne serait pas fixé par Taccueil qu'il y aurait reçu, sur celui qu'elles y trouveraient elles-mêmes. Il prit donc le sage parti de les laisser l'une et l'autre à La Rochelle avec les enfants; et, à défaut de Téligny, qui devait l'accompagner, il confia le soin de veiller sur elles et sur eux à son petit neveu, Condé, dont l'affectueux dévouement offrait, au point de vue de leur sûreté personnelle, la plus efiicace des garanties.
En se séparant de sa femme, de ses enfants et de toute une population dont la vénération et la reconnaissance lui étaient acquises, l'amiral, suivi du fidèle Téligny, alla rejoindre le maréchal de Cessé, qui l'attendait dans sa résidence, et bientôt tous deux, escortés par cinquante capitaines et gentilshommes, se dirigèrent vers Blois, où ils devaient rencontrer le roi.
Dans le cours du voyage qui dura plusieurs jours, l'amiral expédia à La Rochelle diverses lettres qui y furent accueillies avec une vive émotion par sa femme, par Louise et par Condé, Leur anxiété, d'ailleurs, était toujours la même qu'au moment de son départ, à la pensée des dangers auxquels il allait être exposé à la cour; car ils savaient que nombre de ses ennemis s'y trouvaient encore, et que tout était à redouter de leur part.
• Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. — Rec. des archives bistor. de la Sainlonge et de l'Âunis, année 1877.
AU terme d'un trajet accompli sansqu 'aucun incident fâcheux eût entravé sa marche, en compagnie du maréchal deCossé et de Téligny, il atteignit Blois, le 12 septembre 1571.
L'accueil qu'il y reçut de Charles IX fut favorable. A la considération dont aussitôt il entoura la vie publique de l'homme éminent qu'il venait d'appeler à lui, le souverain ajouta des preuves de sollicitude pour le relèvement de ses intérêts privés, sacrifiés dans le cours des dernières guerres.
Téligny et plusieurs autres personnes particulièrement attachées à l'amiral se ressentirent aussi des faveurs royales.
A la confiance, à lafTection même que le roi lui témoignait, Coligny répondit par un noble usage de la large part d'induence qui venait de lui être accordée dans le maniement des affaires de l'État.
Il engagea sa femme et sa fille à se rendre à Blois, où elles arrivèrent dans les premiers jours d'octobre, après avoir assuré, en route, l'acheminement des plus jeunes enfants de l'amiral vers le château de Châtillon.
Lorsqu'au milieu du mois d'octobre Charles IX résolut de s'absenter de Blois, Coligny profila de cette circonstance pour obtenir de lui l'autorisation de se retirer momentanément à Châtillon, oîi, entouré de sa femme et de ses enfants, il espérait goûter un peu de repos.
De retour à son château, il y reprit avec bonheur la vie de famille.
Quelle ne fut pas l'émotion de Louise en se retrouvant dans cette demeure où s'était écoulée son enfance, et où tout lui parlait de sa mère, de cette noble Charlotte de Laval dont elle conservait pieusement en son cœur le vivant souvenir! Et combien , en reportant avec attendrissement ses pensées sur son père, sur son mari, elle se sentit heureuse de l'accueil qui leur fut fait ! Celui qu'elle-même reçut la toucha vivement.
Quelque profondes que fussent, à ces divers égards ses impressions, elles n'eurent d'ailleurs rien d'exclusif; loin de là : elles s'alUèrenl sans effort à la sollicitude et aux prévenances dont elle se plaisait à entourer sa jeune bel le- mère; habituée à répondre par une parfaite délicatesse de sentiments à la franche affection que celle-ci lui témoignait depuis son union avec l'amiral, elle s'attacha pour sa propre part, dès l'arrivée au château de Châtillon, à lui concilier, dans le nouveau milieu où elle la voyait placée, les égards respectueux, le bon vouloir et la sympathie de chacun.
En même temps, l'un des soins les plus chers de Louise fut de continuer à faire preuve d'une affection filiale pour sa tante, madame d'Andelot , pour cette seconde mère si tendre, si dévouée, dans la douce intimité de laquelle elle vivait depuis plusieurs aoDées; intimité qui devait, dans un prochain avenir, se resserrer encore, sous le coup d'angoissantes épreuves supportées en commun.
Anne de Salm étant revenue de La Rochelle à Tanlay, il n'eût pas suffi s Louise de correspondre avec elle; il lui fallait surtout jouir de sa présence à Châtillon. C'était également un besoin de cœur pour l'amiral, que de voir réunis, à ses côtés, la veuve et les enfants de d'Andelot. Depuis la mort de ce dernier, d'Odet et de la comtesse de Roye, il ne lui restait plus qu'Anne de Salm qui l'appelât du nom de frère, et avec qui seule désormais, comme justifiant à tous égards le titre de sœur, qu'il aimait à lui donner, il pût, dans d'intimes épanchements , évoquer des souvenirs de famille non moins sacrés pour elle que pour lui.
Les douces joies du foyer domestique détournaient si peu Coligny de ses devoirs d'homme d'Etat, que dès les premiers moments de son retour à Châtillon, il correspondit avec le roi sur celles des affaires publiques dont il pouvait l'entretenir par lettres.
Dans les premiers jours de novembre , il dut quitter son château : Charles IX le rappelait pour conférer avec lui sur les affaires des Pays-Bas, sur les moyens propres à assurer l'observation de redit de pacification et sur le mariage projeté de Marguerite de Valois avec le prince de Navarre.
Accueilli non moins favorablement que la première fois par Charles IX, qui, dans maints entretiens confidentiels s*en rapporta à lui du soin d'adopter et de mettre à exécution diverses mesures d'intérêt général, Coligny, après une absence d'environ (rois semaines, revint à Châlillon, vers la fin du mois de novembre.
Son séjour y fut bientôt troublé par le fait des Guises.
On parlait alors de leur prochaine arrivée à la cour, en vue d'une réconciliation que le roi, disait-on, se proposait d'opérer entre eux et l'amiral ; mais , de fait , ils s'exemptèrent, pour le moment, de se rendre auprès du roi , en invoquant un faux prétexte, afin de pouvoir librement réunir leurs partisans et aller avec eux, en masse, attaquer, de vive force, Coligny dans sa demeure.
Informé de leurs projets d'agression , l'amiral en donna avis au roi, et même, lui envoya, peu après, Téligny, pour lui faire oralement, au sujet des trames ourdies par les Guises, certaines communications qu'une lettre ne pouvait pas comporter. Téligny, dont le dévouement et la sagacité étaient a la hauteur de la mission que lui confiait son beau-père, et au succès de laquelle Louise, comme fille et comme femme, attachait, dans son anxiété, la plus haute importance, se rendit, en toute hâte à la cour. Une dépêche dont il était porteur^ se terminait par ces lignes de Coligny à Charles IX: «Sire, pour n'ennuyer point aVostre Majesté, j'ay prié M. de Théligny, mon fils, luy dire «de bouche ce que je craindrois luy estre ennuyeulx par une
* 3 décembre 1571 {Dibl. nat. mss. f. fr. vol. 3193, f''» 25, 26).
ï trop longue lettre ; et pour ce que je sçay aussi qu'il a nécesfsairement affaire chez soy, comme ung nouveau mesuager, c qu'il plaise à Vostre Majesté luy donner bientôt congé.»
Peu de jours après, Téligny était de retour à Châtillon.
Les Guises, confinés chez eux par ordre du roi , comme Tamiral rétait dans son château, n'en continuaient pas moins leurs apprêts hostiles et leurs menaces; mais bientôt force leur fut de s'abstenir d'une agression ouverte. Louise et Téligny le surent, et envisagèrent comme écarté, du moins en partie, le danger qui menaçait les jours de leur père.
L'hiver et le printemps de l'année 1572 devaient s'écouler sans que l'amiral quittât sa retraite, si ce n*est pour quelques jours, et seulement sur l'invitation du souverain. Du fonds de son château, il continua, pendant plusieurs mois, à correspondre avec le roi, moins par lettres, que par l'intermédiaire de Téligny, dépositaire à la fois de sa confiance et de celle de Charles IX.
Téligny s'acquitta également, pendant ces mêmes mois, d'une foule de messages, soit auprès des amis de son beau-père, soit auprès de divers personnages, officiels ou non, avec lesquels ce dernier était en relation.
Au début de juin, parvint inopinément à Châtillon-sur-Loing une nouvelle alarmante: on y apprit que la reine de Navarre, accablée de fatigue, après un séjour de trois semaines dans la capitale, y avait été prise d'une violente fièvre qui mettait ses jours en danger. L'amiral accourut aussitôt à Paris, vit la reine, et eut avec elle de pieux et touchants entretiens. Plus confiante que jamais dans une amitié et un dévouement dont elle avait reçu de constantes preuves, elle lui recommanda ses enfants, et obtint immédiatement de lui l'assurance qu'il veillerait sur eux en ami , sous le regard de Dieu. Le cœur de Jeanne d'AIbret, dont les épanchements étaient accueillis par l'amiral avec une
sainte émotioo, s'absorbait, à l'heure suprême, dans la foi aux promesses divines et dans les sollicitudes de l'amour maternel. Le 9 juin, mourut à l'âge de quarante-quatre ans, cceste roine ce n'ayant de femme que le sexe, l'âme entière aux choses viriles, ocl'esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux «adversitez*.»
L'amiral revint faire un court séjour à Châtillon. Quelque affligé qu'il fût par la mort de Jeanne d*Albret, il s'éleva au-dessus des soupçons que faisait naître, dans l'esprit de la plupart des réformés, la fin prématurée de cette princesse. Tout ce qu'il dit de ses entretiens avec elle, dans les derniers moments, et des soins paternels dont il voulait entourer Catherine de Bourbon et le prince, son frère, émut au plus haut degré Jacqueline d'Entremonts, Louise, Téligny et les jeunes enfants qui se groupaient autour du chef de la famille.
Coligny fut promptement de retour à Paris, dans l'espoir d'agir plus efficacement, par des entretiens que par correspondance, sur Tesprit du roi. Il redoutait beaucoup plus pour Charles IX, les incessantes menées et les insinuations de Catherine de Médicis, que l'influence, désormais amoindrie, de certains conseillers de la couronne, sur le compte desquels Téligny, ainsi qu'il le raconta à son beau-père et à Louise, avait récemment reçu du monarque la confidence suivante ^ : «Veux-tu que je te «dise librement, Téligny? je me déflîe de tous ces gens-cy ; «l'ambition de Ta vannes m'est suspecte; Vieilleville n'aime que « le bon vin ; Cossé est trop avare ; de Montmorency ne se soucie «que de chasse et de volerie; le comte de Retz est Espagnol ; «les aulres seigneurs de ma cour et ceux de mon conseil ne «sont que des bestes: mes secrétaires d'estat, pour ne rien
* D'Aubigné, Hist. univ.y t. 2, liv. i^% chap. 11.
* Journal de P. de TEstoile sur Tannée 1592.
ccèler de ce que j'en pense, ne me sont pas fidèles; si bien, «qu'à vray dire, je ne sçais par quel bout commencer.»
Le séjour de l'amiral à la cour fut pour lui , cette fois, extrêmement fatiguant ; il tomba malade. Sa femme et sa fille s'afHigeaient de voir son rétablissement retardé par les préoccupations qui l'absorbaient. Leurs impressions à cet égard ressortent de ces paroles que l'une d'elles adressa, le 30 juin, à leur vénérable amie la duchesse de Ferrare , alors que tout sujet d'inquiétude, quant à la santé de Goligny, venait de disparaître ^: ce Grâces à ccnostre Seigneur, monsieur l'amiral est guéri, et pense qu'il c eust esté plus tost, sans une infinité de rompements déteste, «que, tous les jours, il a pour les afaires de la religion et du
«roîaume»
Quelque graves que fussent les conjonctures, Charles IX ne sacrifiait que trop souvent les affaires publiques au besoin qu'il éprouvait de se distraire. Sa mère s'absentant pour quelques jours, il quitta la capitale, afin d'aller chasser en Brie, et autorisa Coligoy à se rendre à Cbâtillon, oii il savait que, comme d'habitude, son séjour au foyer domestique ne le distrairait point de l'accomplissement de ses devoirs d'homme d'État.
A peine l'amiral goûtait-il, sans pressentir que ce fût pour la dernière fois, le bonheur de se retrouver au sein de sa famille, qu'il apprend que Calherine de Médicis, interrompant son voyage, est précipitamment revenue trouver le roi pour le circonvenir, quant à l'attitude à adopter vis-à-vis de l'Espagne, dans les affaires des Pays-Bas. Il ne veut pas laisser le jeune souverain exposé, sans défense, à des obsessions redoutables, et il se décide à partir immédiatement de Châtillon.
Ni les nombreux avis qu'il a reçus de divers côtés sur les dangers auxquels l'exposera son retour dans la capitale , ni les
' Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 3397, f> 29.
conseils des amis qui TentoureDl , ni l'anxiété des êtres chéris, dont, sans s'en douter, il va se séparer pour toujours, n'ébranlent sa résolution.
Jacqueline d'Ëntremonts à qui , dans son élat de grossesse, il désire épargner les fatigues d'un voyage, et qu'il veut surtout tenir éloignée d'un foyer d'agitations et de troubles, se résigne, sur ses vives instances, à rester au château avec les enfants.
Louise seule, dont les ardentes supplications trouvent un écho dans le cœur deTéligny, qui va partir avec l'amiral, obtient de son père et de son mari l'assurance de pouvoir prochainement se rendre auprès d'eux.
Arrivé à Paris, Coligny voit aussitôt le roi, et, soit dans ses entretiens avec lui, soit dans les délibérations orageuses du conseil, composé de courtisans plus espagnols que français, il embrasse avec énergie la défense des opprimés, revendique les droits de la conscience chrétienne, et s'efforce d'assurer l'indépendance de la France, puis de sauvegarder la dignité de la couronne.
Charles IX, seul, ne repousse pas les viriles instances de son fidèle conseiller.
Quant à la reine-mère, familiarisée, de longue date avec les odieuses trames ourdies dans les ténèbres, elle a, depuis uu certain temps, secrètement résolu, de concert avec le duc d'Anjou et quelques afiidés , la perte de l'amiral et fait choix d'un assassin, de Maurevel, qu'elle tient en réserve, pour le mettre en œuvre, au moment voulu.
Étranger jusqu'alors à ces résolutions homicides, le roi se montre impatient du joug que l'astuce maternelle fait peser sur lui, et il ne veut pas se détacher de l'amiral.
Celui-ci , de son côté , quelque difficile que soit devenue sa position au sein d'une cour de plus en plus hostile à ses vues et à sa personne, demeure inébranlable à son poste, dans l'espoir
de soustraire peu à peu Charles IX aux détestables luflueDces ^reoserrent, de relever le pouvoir souverain et de faire tourner la rébabilitatioit de ce pouvoir au bien de la France, qu'il importe de pacifier au dedans et de (aire respecter au dehors.
Cependant on ne cessait d'adresser^ dé toutes parts , à l'amiral des avis sinistres et des conseils de prudence; on fat disait , on lui écrivait, en termes parfois amers , qu'il devait se défier dod seulement de Catherine de Médicis, du duc d'Anjou, des Guises, de la cour entière, mais même du roi ; que partout, dans les provinces ainsi que dans la capitale, s'agitaient les nombreux ennemis des réformés ; qu'il devait prémunir ces derniers et se prémunir lui-même contre des dangers incontestables, et, avec les amis qui l'entouraient , quitter au plus tôt Paris.
Coligny se contentait de répondre que les motifs de défiance qu'avait fait naître le passé n'existaient plus ; et il invoquait diverses considérations à l'appui de ses réponses ; <c Sans peur, a toujours semblable à soy, toujours constant et assuré sur la «bonté du roy, il ne pouvoit prendre occasion d'alarme^.
Il s'alarmait si peu, en effet, que tout récemment il avait donné au jeune roi de Navarre et au prince de Condé le conseil de venir à Paris, où il pensait qu'ils seraient à l'abri de tout danger. Ils y étaient venus et avaient été accueillis à la cour avec des démonstrations d'empressement et avec des égards extérieurs, destinés à écarter de leur esprit tout soupçon.
Louise de Coligny, à cette époque, avait rejoint son père et son mari. Comme eux, elle portait un affectueux intérêt à l'union que son cousin et ami d'enfance, le prince de Condé allait contracter avec Marie de Clèves, marquise d'Isle^, et à l'union,
• Mém. de V estât de France sous Charles IX, t. !«••, p. 351, 352.
* Voir au sujet de celte union, avant qu'elle ne fut conclue, une lettre de Condé au roi, du i^^ décembre 1571 {BihL nat. Copies des documents de la Bibl, impériale de Saint-Pétersbourg, n" 39).
également prochaine, du tils de Jeanne d*Albret avec la sœur du roi. •
L^amiral ne tarda pas à s'absenter de Paris, en compagnie de sa iille et de son gendre, pour assister, dans le château de Blandy, résidence de la marquise de Rolhelin , au mariage de Condé.
Le roi de Navarre et une foule de notables personnages attachés à la religion réformée y assistèrent également. Tous, après la solennité, revinrent, ainsi que les jeunes mariés, à Paris, où devaient se célébrer les noces du roi de Navarre et de Marguerite de Valois.
Les fiançailles se firent, le 17 août, au Louvre, en grande pompe, et, le lendemain, 18, il fut procédé à la célébration du mariage.
A rissue d'un festin qui avait eu lieu à Tarchevêché, le roi reçut dans la grande salle du palais les princes et les princesses, les cours de parlement et des aides , ainsi que les chambres des comptes et des monnaies ; puis après un souper splendidement servi, il ouvrit le bal et y figura dans une mascarade.
Le soir de ce même jour, 18 août, Coligny se dérobant de bonne heure à l'agitation et au bruit de l'étrange milieu dans lequel, comme sa fille et son gendre, il ne s'était momentanément trouvé que par convenance, se retira en sa demeure et écrivit à à sa femme une lettre touchante, qui très probablement fut la dernière de celles que Jacqueline d'Entremonts reçut de lui.
A Paris , de même qu'à Châtillon , les meilleurs moments pour Louise et Téligny, dans l'emploi journalier de leur active existence, étaient ceux qu'ils passaient auprès de leur père, en intimes entretiens avec lui. Ils le voyaient d'autant plus fréquenament, que leur demeure , rue Saint-Honoré* était voisine de la
* Les époux Téligny demeuraient au Lion noir^ rue Saint-Honoré (Mém. de Veslal de France sous Charles IX, t, 1^»*, p. 412.)
sienne, rue de Béthisy. La cour n'avait pas plus d'attraits pour eux que pour Tanairal ; et leur commun désir, à tous trois, était de rejoindre, aussi promptement que possible, dans le Gâtinais, les êtres chéris qu'ils avaient laissés au château.
Les 19, 20 et 21 août se passèrent en tournois, en courses de bagues, en festins, en spectacles et en danses.
Dans des conciliabules tenus à la dérobée, au milieu des fêtes, Catherine, le duc d'Anjou et leurs confidents, avaient arrêté l'horrible plan d'une extermination générale , dont nous avons fait connaître ailleurs ^ la base et les détails. Bientôt ils appelèrent à eux, pour qu'il s'acquittât de son sinistre office, l'assassin qu'ils avaient choisi et stipendié. Installé par leur ordre dans une maison du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois , Maurevel se plaça, le 22 août, à une fenêtre grillée, s'arma d'une arquebuse chargée de deux balles, et ainsi embusqué attendit que Goligny, à son retour du Louvre, passât, comme d'habitude, par la rue des Fossés-Saint-Germain, pour revenir à §on hôtel.
Le même jour, vers onze heures du matin , l'amiral à sa sortie du Louvre, accompagné de douze ou quinze gentilshommes, s'avançait lentement à pied, ayant de Querchy à sa droite, et des Pruneaux à sa gauche ; il lisait une requête qui venait de lui être remise. Au moment où il fut devant la maison dans laquelle l'assassin guettait son passage, une explosion se fit entendre, et deux balles l'atteignirent. L'une lui fracassa l'index de la main droite; l'autre lui laboura le bras gauche et y resta.
Des cris d'indignation s'élevèrent de toutes parts. Calme et sans s'affaisser un seul instant, Goligny désigna la maison d'où le coup de feu était parti. Quelques-uns des gentilshommes de sa suite s'y précipitèrent, virent l'arquebuse encore fumante,
* Voy. Gaspard de Coligny, amiral de France, t. 3^ p. 431 et suiv.
mais ne trouvèrent pas l*assassin, qui s^était dérobé par une porte de derrière, conliguë au cloître.
De vives instances furent adressées à l*amiral pour qu'il se laissât porter : il n'y céda point; il consentit seulement à ce que de Guerchy et des Pruneaux soutinssent, Tun sa main, Tautre son bras; et, reprenant sa marche, il arriva, d'un pas toujours ferme, jusqu'au seuil de sa demeure.
Nous touchons maintenant aux scènes les plus solennelles et les plus tragiques de la vie de Goligny, scènes que nous avons retracées dans un précédent récit ^ et dont nous nous bornerons à détacher ici, avec la brièveté qu'elles comportent, les seules parties qu'il soit nécessaire de reproduire comme se liant intimement aux dernières heures que Louise put, avec toute la ferveur de sa piété filiale, consacrer à son père.
A peine l'amiral, assisté de de Guerchy et de des Pruneaux, a-l-il gravi les degrés conduisant à son appartement qu'accourent épouvantés sa fille et Téligny.
Surmontant sa propre émotion, il cherche à calmer la leur et à les rassurer.
La chaleur est extrême; ses souffrances s'accroissent, mais il ne profère pas une plainte.
Quels que soient sa résignation et son calme, de Guerchy, des Pruneaux, Coroaton, quelques autres gentilshommes, le ministre Merlin, tous groupés autour de l'amiral, n'en partagent pas moins les anxiétés de Téligny et de sa femme à la pensée du jugement que portera sur l'état du blessé Ambroise Paré, qui vient d'entrer.
A la première annonce du néfaste événement, le grand chirurgien, qui aime et vénère l'amiral, est accouru chez lui.
Le diagnostic de Paré n'est pas moins sûr que prompt ; en un
* Gaspard de Coligmj, amiral de France, t. 3, p. 4i0 à 477.
ioslant il juge et déclare qu'une double opération est nécessaire et qu'il doit y procéder sans relard. Mais quelle n^est pas sa déception en s'apercevant qu'il n'a sous sa main qu'un instrument défectueux et que, pour le remplacer, le temps lui manque ! Aussi rencontre-t-il dans la section de l'index de la main droite des difficultés qu'il ne surmonte qu'après s*y être repris à trois fois différentes. S'occupant ensuite du bras gauche, il y pratique deux incisions profondes et réussit à extraire la balle qu'il cherchait.
L'émotion des assistants est extrême; l'amiral voit couler leurs larmes et dit*: «Mes amis, pourquoi pleurez-vous? je « m'estime bienheureux d'avoir été ainsi blessé pour le nom de « Dieu. Voici des bénéfices de Dieu, mes amis ! je suis voireament bien blessé, mais je cognois que c'est par la volonté du a Seigneur nostre Dieu et remercie sa majesté de ce qu'il me «daigne tant honoferque je souffre quelque chose pour son saint a nom. Prions-le, afin qu'il m'octroye le don de persévérance ! »
Reportant alors ses regards de Paré, encore tout ému des paroles de gratitude qu'il lui a adressées, sur Merlin, a qui se lamente )d, il ajoute: «Eh quoi! Monsieur Merlin, ne me voulez- « vous pas consoler ? »
Au discours que lui tient le ministre, Coligny répond ainsi : «Si Dieu me traitoit comme je l'ai mérité, il me faudrait bien cendurer d'autres tourmens ; mais loué soit son nom quand il «déployé sa douceur et clémence sur moy, son pauvre servi- «leur!... je pardonne de bon cœur à celuy qui m'a blessé et à « ceux qui l'ont induit à ce faire ; car je suis certain qu'ils ne «me sçauroient faire tort quelconque, quand mesme ils me 0 mettraient à mort, d'autant que la mort m'est un passage asti sure pour parvenir à la vie. » Puis se penchant vers Cornaton,
' Mém. de Vestat de France sous Charles IX, t. !«>•, p. 369. 370, 371.
Tamiral lui recommande, à voix basse, de déposer entre les mains de Merlin cent écus d'or pour les pauvres de Paris*.
Merlin parle de nouveau ; lun des assistants dit h son tour quelques mots ; Coligny se recueille, et, « d'une voix plus forte a encore que de coutume», il prononce une admirable prière.
A quelques instants de là, les maréchaux de Cossé et de Damville viennent lui exprimer leur sympathie et celle de leurs amis. L'entretien qu'il a avec eux se termine par ces mots : « Je dési- « rerois bien qu'il pleust au roy m'ouïr parler un bien peu ; car a j'ay à lui dire choses qui luy importent grandement et pense « qu'il n'y a personne qui les lui osast dire. »
Damville promet de faire connaître immédiatement au roi le désir de l'amiral ; et Téligny, aspirant surtout à une prompte répression du lâche attentat commis sur la personne de son beaupère, s'empresse, d'accord avec Louise, de se rendre en même temps que le maréchal, au Louvre, où bientôt arrivent, de leur côté, le roi de Navarre et le prince de Condé. Eux aussi ont visité l'amiral, l'ont entouré de leur affection, ont vu couler les larmes de Louise au chevet du lit de son père, et, profondément émus, ils s'unissent à Téligny, à Damville, à Larochefoucaul, à tous les amis de la victime, pour demander que justice soit faite des instigateurs du crime et du scélérat qui leur a servi d'instrument.
Téligny revient annoncer à sa femme et à son beau-père que Charles IX, en présence de ses interlocuteurs, a déploré a le « malheur advenu et a juré de faire du coupable, des consentans « et des fauteurs si mémorable justice que l'amiral et ses anois « auront de quoy se contenter. » Il ajoute que le roi ne tardera pas à visiter l'amiral.
* « J'ai souvent entendu Paré raconter ce fait », dit de Thou {Hisi, univ.y t. 4, p. 575).
Vers deux heures après-midi, Charles IX se rend k l'hôtel de CoUgoy. La reine-mère, les ducs d'Anjou, d'Alençon, de Nevers, de Montpensier, le cardinal de Bourbon, les maréchaux de Cossé, de Damville et de Tavannes, les sieurs de Thoré, de Méru et de Relz l'accompagnent.
Sur l'ordre du roi, les personnes qui, avant son arrivée et celle de sa mère, de ses frères et de leur suite, se trouvaient dans la chambre, en sortent, à l'exception de Téligny, de sa femme et de Coma ton.
Charles IX, u après avoir, selon sa coutume, bénignement 0 salué l'amiral, lui demande doucement comment il se porte. » Il lui exprime sa satisfaction de le voir plein de résignation et de fermeté.
En réponse aux paroles d'encouragement que le souverain lui adresse, Coligny tient à celui-ci un long discours empreint de foi, de soumission à la volonté divine et de dévouement aux intérêts supérieurs de la religion, de la France et du roi. «Monsieur l'amiral, réplique ce dernier, je sçay bien que tt vous estes homme de bien, bon françois, et que vous aimez «l'accroissement de mon estât... Vous êtes blessé voirement; « mais je sens la douleur de vostre playe ; par la mort Dieu, «je vengeray cet outrage si roidement qu'il en sera mémoyre à a jamais.»
Le roi et la reine-mère se rapprochent alors du lit de l'amiral. Tous trois parlent à voix basse ; mais on saura bientôt par l'ainiral lui-même, dans l'intimité des communications que recevra de lui son entourage, « qu'il a exhorté le roi à se souvenir ^ de ses avertissements réitérés touchant les malheureux desseins « de quelques-uns à rencontre de son estât et couronne i> ; et qu'il a ajouté que le roi « devait s'assurer que les mêmes dangers « Tenvironnoyent et que, partant, il fûst sur ses gardes, s'il ai- « moit sa vie. »
42 LOUISE DE GOLIGNY,
Toutefois, comme il n'y a eu là « que des advertissemens en (( l'air, à cause de la royne-mère qui a entendu tous ces propos », l'amiral exprime au roi le désir de lui parler en secret, désir auquel Charles IX accède. De là la vive contrariété, l'effroi même que ressentent Catherine de Médicis et le duc d'Anjou. Aussi s'efforcent-ils, sous un faux prétexte, d'abréger la durée de l'entretien, qu'ils n'ont pu empêcher, et d'entraîner Charles IX loin de l'hôtel de son Gdèle conseiller.
Ils ne se contentent pas de l'avoir arraché au spectacle, émouvant pour lui, non pour eux, de Coligny manifestant, au milieu des souffrances, la grandeur de sa foi et la fermeté de son dévouement à ses coreligionnaires, à sa patrie, à son souverain ; il leur faut plus encore : extorquer à ce flls, à ce frère, qui vient de conférer avec l'amiral, le secret d'un entretien auquel ils sont forcément demeurés étrangers. Harcelé par eux, Charles IX le leur révèle enfin. C'en est assez pour que Catherine et d'Anjou redoublent de haine contre l'amiral et pour qu'ils veuillent hâter l'exécution de leurs sinistres desseins.
Tandis que la mère et le fils quittent le roi pour mieux se concerter entre eux, des amis de l'amiral se tiennent réunis en assez grand nombre à proximité de la chambre dans laquelle sa fille veille sur lui. Ils délibèrent sur le parti à prendre pour sortir des difficultés présentes. La calme confiance du blessé dans les intentions bienveillantes et les promesses du roi les détourne, sans doute, de l'idée de se faire justice eux-mêmes; mais plusieurs sont loin de partager une confiance qu'ils envisagent comme intempestive. Leur avis est qu'on transporte Coligny à Châtillon, dès que son état le permettra, et que les réformés, en masse, quittent la capitale. Le plus chaleureux défenseur de cet avis est le vidame de Chartres, aux yeux de qui les blessures de l'amiral sont c( l'entrée d'une tragédie, laquelle se parachèvera bientôt. » D'autres seigneurs et gentilshommes «disputent au contraire
«que c*est assez de demander justice au roi et qu'il commande a que les coupables soient châtiez. Téligny persévère fermement <ren cet avis, affirmant qu'il connaît le cœur du roi et qu'il ne « faut douter de sa fidélité et bienveillance. y>
Ce dernier avis prévaut, et Louise, lorsqu'il lui est communiqué, s'y soumet, sans partager d'ailleurs entièrement l'excessive confiance de son mari; car si, comme lui, elle croit à la parole du roi, plus que lui du moins elle se défie du langage et d^ intentions de Catherine, du duc d'Anjou et de ceux des courtisans qui sont le plus en faveur auprès d'elle et de ce prince.
Sous l'influence des intelligences secrètes que Catherine entretient avec les Guises, la nuit du 22 au 23 août n'est pas moins agitée à l'hôtel de ceux-ci qu'au Louvre.
Chez l'amiral, au contraire, tout est calme à la fin de la journée du 22. I^ soirée se passe en un échange d'affectueux sentiments et de pieuses pensées entre lui et ses enfants, en lectures de la parole de Dieu et en prières auxquelles prennent part Merlin, Cornaton et quelques autres assistants. Les tendres soins de Louise et de Téligny pour leur père se prolongent pendant la nuit, et ils ont, dans la matinée du lendemain 23, la joie non seulement de constater que l'amiral est mieux, mais même d'entendre Paré déclarer qu'il répond désormais de ses jours.
Promptement connue au Louvre, une telle déclaration exaspère Catherine et d'Anjou, qui, dans celte même matinée du 23, décident que Coligny doit, de toute nécessité, être mis à mort au plus tôt.
Mais comment l'immoler sans la coopération du roi? et cette coopération, comment l'obtenir? Ce ne peut être qu'au moyen d*une série de grossiers mensonges, d'odieuses calomnies, capables d'étouffer dans l'âme de Charles IX tout sentiment d'estime et d'affection pour l'amiral, d'y substituer, sous le coup d'une amère déception, la haine, la soif de la vengeance, et de trans-
former yiolemment le roi en bourreau du plus grand, du meilleur de ses sujets. Quelque monstrueuse, quelque ardue que soit l'entreprise à tenter ainsi vis-à-vis de Charles IX, les difficultés qui en sont inséparables n'arrêtent cependant ni Catherine, ni d'Anjou. Ils appellent alors à leur aide de Retz, Nevers, Tavannes, Birague; et, spéculant, d'accord avec eux, dans un hideux conciliabule, sur la crédulité, la faiblesse et l'emportement du monarque, ils se préparent, de sang-froid, à le circonvenir, à l'exciter par d'indignes provocations, à l'exaspérer et à lui imposer, de haute lutte, la complicité de leurs horribles desseins à l'égard de l'amiral et de ses partisans. Ils y réussissent sous la pression d'effroyables scènes, à l'issue desquelles Charles IX, dans un accès de démence furieuse, leur jette à la face cette atroce exclamation : «Par la mort Dieu, puisque vous trouvez ((bon qu'on tue l'amiral, je le veux, mais aussi tous les hugue- (i nots de France, afin qu'il n'en demeure pas un qui me le puisse (cpar après reprocher. Donnez-y ordre promptement. »
Catherine, d'Anjou et leurs quatre complices triomphent. La frénésie de Charles leur laisse le champ libre. Guise est aussitôt choisi par eux comme chef de l'exécution générale du massacre, et, avec la farouche ardeur d'un homme de sang, il accepte cet horrible office, qu'il devra inaugurer par le meurtre de l'amiral.
Alors que, sous la direction de Guise se poursuivent les préliminaires de l'une des plus monstrueuses œuvres de destruction que la perversité humaine ait enfantées, que se passe-t-il au Louvre? L'intérieur de ce palais offre, dans la soirée, à [^n près le môme aspect que celui des soirées précédentes. I^ roi et la reine-mère, entourés de nombreux personnages, catholiques et réformés , venus pour faire à chacun d'eux leur cour, les accueillent, comme d'habitude, avec une bienveillance mêlée parfois d'enjouement. C'est pousser jusqu'à ses dernières limites l'art de la dissimulation.
Chez ramiral, la journée du 23, durant laquelle Louise a continué d'entourer son père des plus tendres soins, se termine dans une demi-sécurité, que quelques-uns des amis de ce dernier ne partagent même pas.
Le vidame de Chartres, plus clairvoyant que tant d'autres, et ayant assure-t-il, «apperçu beaucoup de choses qui le mettent «en fort grand doute i&, a émis de nouveau l'avis qu'on sorte de Paris, en masse, et qu'on transporte Tamiral à Cbâtillon ; mais son avis, une fois encore , a été rejeté , sur les observations présentées par Téligny, qu'appuyaient le roi de Navarre, le prince de Condé et plusieurs autres.
Dans la soirée, l'attitude de soldats commandés par Cosseins, qui se dit chargé de protéger la demeure et la personne de Coligny, inspire une certaine défiance. Cosseins lui-même se montre agressif. Voyant apporter à l'hôtel de l'amiral les cuirasses de Téligny et de de Guerchy, il a Taudace de chasser celui qui veut les y déposer. «Guerchy, homme de guerre et prompt cà l'épée, entendant cela, vient à Cosseins et le tance rudement, «tellement que peu s'en faut qu'ils n'en viennent aux mains; «mais Téligny appaise ce différend par un doux langage. d
Émus de l'incident qui vient de se produire, de Guerchy et divers autres amis de l'amiral prient Téligny de les laisser passer la nuit chez son beau-père, pour veiller à sa défense; Téligny leur dit «qu'il n'est besoing prendre tant de peine, et les «remercie avec fort gracieuses paroles.» Dès qu'ils se sont retirés , il rentre dans la chambre de l'amiral, et là, tant est aveugle sa confiance , « il n'a en la bouche que la fidélité du roi. »
La soirée s'avance; des propos affectueux, auxquels se sont trouvés, plus d'une fois, mêlés les noms de Jacqueline d'Entremonts, et des autres membres de la famille, ont été échangés entre le père et ses enfants ; de leurs cœurs sont sorties maintes prières, maintes actions de grâces; l'amélioration de l'état du
46 LOUISE DE COLICNY.
blessé^ coHtartéo per Paréy le matin ^ s'est sotiteirae poidmt la
journée ; elle persiste le soir : et pourtant Louise et son mari ne veulent pas quitter Tamiral ; c'est pour eux un indicible besoin de cœur, que de veiller, une fois encore, à son chevet, pendant la nuit ; aussi , insistent-ils pour obtenir la faveur de rester. Mais, quelque touché qu'il soit de leur tendre insistance, Coligny, dans sa sollicitude, exige d'eux qu'ils aillent prendre un peu de repos, pendant quelques heures que Paré, Merlin, Corna ton, Labonne et Yolet, passeront auprès de lui. Une dernière supplication est bienveillamment écartée; les paroles d'une bénédiction plus touchante que jamais se font entendre ; Louise et Téligny les accueillent avec une pieuse gratitude, et, tout entiers à la pensée d'un prochain retour, ils se résignent, vers minuit, à se séparer de ce père qu'hélas ! ils ne reverront plus ! !
A peine trois heures se sont-elles écoulées depuis leur départ, que.GoIigny succombe sous les coups d'une horde de misérables, à la tête desquels Guise s'est avancé.
Bientôt, dans l'ivresse de son abominable triomphe, ce chef de sicaires, ce lâche insulteur de la dépouille mortelle du héros chrétien* s'éloigne, en criant: a Courage! nous avons heureusement a commencé ; allons aux autres ! j> A l'instant , la populace ameutée au bruit du tocsin, accourt rue de Béthizy, envahit rhôtel de l'amiral, se précipite sur son cadavre, l'outrage, le mutile et le garolte ; puis «elle entre par toutes les chambres et «cabinets de son logis et massacre, de façon horrible, tous
* <( Or, d'autant que le coup que Tanfiiral avoit reçu en la teste, et le « sang qui lui couvroit le visage empeschoit qu'on ne le coghûst, le duc «de Guise se baissant dessus et luy torchant le visage avec un mou- « choir, dit : je le conoy, c'est luy mesme : puis, ayant donné un coup « de pied au visage de ce pauvre mort, que tous les meurtriers de France « avoient tant redouté lorsqu'il vivoit ; il sort de la porte du logis avec «les autres» (A/ém. de V estai de France sous Charles IX, t. \*^\ p. 391).
«ceux qui sont trouvez éslicts, ou qui se sont cachez, entr'autres flc les pages dudit sieur, enfans de bonnes et nobles maisons ^ ; » après quoi, ivre de sang, la hideuse populace se saisit du cadavre de la grande victime, comme d'une proie, pour le traîner, pendant trois jours, dans la fange des rues et des carrefours de Paris, et finit par le suspendre au gibet de Montfaucon^.
Le dernier et le plus épouvantable des attentats commis sur la personne de l'amiral fut le prélude descentes d'horreur qui ensanglantèrent tour à tour la capitale et les provinces, mais dont nous ne tracerons pas ici le lamentable tableau «
Arrêtons-nous seulement au meurtre deTéligny, qui suivit de très près celui de son beau-père , dans les premières heures du jour néfaste de la Saint- Barthélémy ^.
Les circonstances dans lesquelles s'accomplit le second de ces forfaits sont à peine connues. Voici les rares données qui s'y rattachent :
«Téligny, dit d'Aubigné^, aiant échappé trois ou quatre c maisons, fut tué, sur les thuiles d'une fenestre, par les gardes a de Monsieur.!)
* Mém, de V estai de France sous Charles IX, t. 4«^ p. 397.
* € La populace coupa les mains (et une autre partie) de ce corps, c lequel ainsi mutilé et sanglant fut traîné par ces canailles, l'espace de « trois jours, par toute la ville, et fmalement porté au gibet de Mont- « faucon, où ils le pendirent par les pieds » {Mém. de Vestat de France sous Cliarles iX, t. !«»•, p. 392).
' € Téligny fut tué la mesme nuict que son beau-père» (Hotman, Vie de Coligny^ trad. de d665, p. 165). — «In eodem numéro fuit c Thellignius, amiralii gêner, sumniâ spe et animi et ingenii praeditus: <cui rex multos jâm annos tantam benevolentiam et vultu et verbis c ostenderat ut nemo gratiosior apud eum baberetur, liic quùm acerbam « sibi esse vîtam exclamasset, quod régis fidem tantopere semper apud tsocerum commendasset^ oblatam necem recusare noluit» (De furoribus Gallicis, éd. de 1641, p. 396).
* Hist, unit?., t. 2, liv. l^^»*, chap. 4.
Une mention consignée dans Les Mémoires de l'estat de France sous Charles IX * , et qui est identiquement la même que celle qu'on rencontra dans Le réveille-matin des francois et de leurs voisins ^ , se réduit à ce peu de mots : ccTéligny fut veu de plusieurs courtisans, et, quoiqu'ils eussent «charge de le tuer, ils n'eurent oncques la hardiesse de ce ((faire, en le voyant, tant il estoit de douce nature et aimé a de qui le cognoissoit; à la Qn, un qui ne le cognoissoit pas ce le tud.B
L Histoire des Mar^yr^^ reproduit textuellement cette mention, à l'exception des onze derniers mots, et la complète ainsi : ce depuis il fut trouvé au grenier du logis du sieur de Chasteau- <( neuf par quelques soldats qui lui demandèrent son nom et le ((laissèrent. Mais il en revint d'autres^ qui le tuèrent, ence semble plusieurs serviteurs de l'amiral qui s'étaient sauvés «avec lui.»
Enfin une note secrète , expédiée de Paris en Angleterre, lors de la Saint- Barthélémy ^, énonce ce qui suit : a: Monsieur de ((Téligny, entendant que les portes de l'appartement de son «père étaient forcées, vis-à-vis duquel il demeurait, lui avec <ï vingt autres, a pris une échelle, pour monter sur les murs de cela maison, et voyant que son père était mort, s'est sauvé de ((maison en maison, avec les autres, et ont pénétré dans un «galetas, tout près des appartements du maréchal de Savoie, «qui est à présent l'amiral Yillars, et étant découverts, ils ont
* Part, l'-c, p. 59, 60.
^ In-fol. écl. de 1608, p. 704, 705.
* Ces autres solclais étaient de la garde du duc d'Anjou (De Thou, Hist. univ,, t. 4, p. 586).
* Record offic. — De Laferrière. Le seizième siècle et les Valois, p. 323.
«tous été tués à coups de poignard, et, à moitié morts, jetés des «fenêtres dans la rue* jd.
Toutes les personnes surprises dans la maison qu'habitait Téligny furent impitoyablement massacrées ^ ; une seule, sa jeune femme, échappa aux coups des égorgeurs; comment? on l'ignore, car nul indice n'existe sur ce fait, qui tient du prodige.
Ici les questions se pressent en foule :
A quel moment, Louise de Coligny, rentrée chez elle, le 23 août, vers minuit, avec son mari, vit-elle , le 24, sa demeure envahie par une horde menaçante?
Que se passa-t-il alors, sous le toit des deux époux?
Moins préoccupés, sans doute, du danger qu'ils couraient, que de celui auquel ils pressentaient qu'était exposé leur père, ne tentèrent-ils pas aussitôt de se rendre à son hôteP?
Quand et comment se trouvèrent-ils séparés l'un de l'autre?
Quand et comment Louise quitta-t-elle sa demeure ?
Trouva- t-elle un refuge momentané dans Paris? ou put-elle immédiatement s'échapper de cette ville meurtrière ?
Y eut-il alors une protection amie qui s'étendit sur elle ?
Si ces diverses questions restent jusqu'à présent sans réponse^ on ne s'en représente pas moins l'abime d'angoisses dans lequel
* On ignore par qui fut recueillie la dépouille mortelle de Téligny. On sait seulement que, quarante-cinq ans après la Saint-Barthélémy, c ses ossemens furent transportés à Téligny et ensevelis dans la chapelle tdu château, et qu'en 1625, Tévèque de Castres les fît tirer de la tombe € où ils reposaient et jeter dans la rivière, comme l'apprend le cahier « des plaintes présenté au roi, en cette année» (v. Haag, la France protestante, voy. Téligny, p. 353).
" tAu Lyon noir, rue Saint- Honoré, logis du sieur de Thelligny, « tous ceux du dit logis furent tuez » {Mém. de Vestat de France sous Charles IX, t. 1", p. 412. — Hist, des martyrs, p. 708).
' La note secrète, ci-dessus citée, expédiée de Paris en Angleterre, lors de la Saint-Barthéleray , paraît répondre, en partie, à cette question.
fut plongée TiafortUDée jeune femme par la double perte de son père et de son mari. Seule, sa foi la soutint dans cette indicible épreuve , et imprima à son âme la force nécessaire pour en triompher; force quelle lui continua dans une foule d'autres épreuves. Aussi, un homme qui connut bien la noble fille de l'amiral a-t-il pu dire, à juste titre*, qu'à dater de la Saint- Barthélémy, (isa vie n'a élé qu'un tissu d'afflictions continuelles, ((capables de faire succomber toute autre âme moins résignée «aux volontés du ciel que la sienne.»
* Mémoires d'Aubery Dumau)ne)\ p. 182.
CHAϻITRE III.
Situation lamentable de Louise de Coligny, après la Saint-Barlhélemy. — Dévouement de M™* Tamirale. — En se dirigeant vers la Savoie , elle est rejointe par Louise, dont les frères ont réussi à pénétrer en Suisse. — Les cantons protestants leur accordent une généreuse hospitalité, ainsi qu'à M"»» d'Andelot et à ses enfants. — Conduite odieuse du duc de Savoie à l'égard de M™« Tamirale, dont il convoite les biens; il la fait incarcérer. — Indignation que soulève, en Europe, cet attentat. — Démarches faites auprès du duc de Savoie pour obtenir la mise en liberté de M"»»" l'amirale; elles échouent. — Ne pouvant rester en Savoie, Louise de Goligny se rend à Genève, à Berne, à Bâle ; elle se réunit à ses frères et à M™» d'Andelot. — Condé, cherchant à lever des troupes pour marcher au secours des réformés français, se fixe momentanément à Bâle. — Il revoit, en Suisse, Louise et ses frères. Deux de ceux-ci partent pour le Languedoc. — Condé, à la tête d'une armée, s'avance en France au secours des réformés. — Opérations militaires, à la suite desquelles intervient, en mai 1576, un édit de pacification. Louise de Coligny, à la faveur de cet édit, revient dans sa patrie, en même temps que M""» d'Ahdelot et ses enfants. — Merlin et Legresle reviennent aussi en France.
\ dater de l'horrible journée du 24 août 1572, Louise de Coligny, orpheline et veuve à dix-sept ans, violemment séparée des parents et amis qui lui restaient, semblait vouée, sans défense dans son isolement, aux outrages et aux coups des meur- Iriers de l'amiral et de Téligny; car, de quelque côté qu'elle tournât ses regards, nulle perspective de délivrance par la main des hommes ne s'offrait à elle.
Non seulement elle ne pouvait plus invoquer l'appui d'un père, d'un mari ; mais, en outre, après eux, venaient de succomber son cousin, le comte de Larochefoucaut, et les plus chers compagnons de Coligny, notamment de Guerchy, de Piles, de Honeins, le marquis de Renel, à la mort desquels allait s'ajouter bientôt celle de Briquemaut et de Cavagnes.
Des parents, qui coosliluaient pour elle Tuoique débris de sa famille décimée et dont d'ailleurs elle ignorait le sort, en ce moment, nul ne pouvait lui tendre une main secourable. Menacés comme elle et, en tous cas, trop jeunes pour être capables de la protéger, se^ Trères et son cousin de Laval n'allaient quitter Châtillon-sur-Ix)ing qu'à la condition d'éviter Paris, en cherchant à gagner la frontière. Sa belle-mère devait, à Châtillon même, d'où elle ne pouvait sortir, subir la présence d'émissaires armés. Sa tante, madame d'Ândelot, réduite à l'impossibilité de communiquer avec elle, du fond de 1? province, cherchait à franchir la frontière avec ses enfants. Rien à attendre non plus de son cousin, le prince de Condé, sur lequel s'appesanfissait, au Louvre, en même temps que sur Catherine et Henri de Bourbon, la violence d'un tyran, ni de ses cousins de Montmorency, dont les uns étaient prisonniers à Paris, tandis qu'un autre, le maréchal, retranché dans son château de Chantilly, tenait de là, par la fermeté de son attitude, la cour en respect ^. EnQn le beau-frère de Louise, le généreux et sage Lanoue, était renfermé dans Mons, sans communication possible avec la France^.
Quant à ceux des amis de l'amiral qui avaient échappé au massacre et réussi à sortir de Paris, ils n'avaient pu, avant leur fuite, tenter de soustraire Louise aux dangers qui l'entouraient dans la cité sanguinaire. La vénérable duchesse de Ferrare elle-même, si étroitement attachée à l'amiral, si bienveil-
' c Si le maréchal de Montmorency n'avait été absent, il lui serait «arrivé comme aux autres, parce qu'il est, comme on le sait, détesté «par tous les Parisiens et les Guises; et les frères du maréchal, qui se «trouvaient à Paris durant le massacre, étaient en prison et gardés, « uniquement parce que leur frère n'était pas à Paris » (note secrète, tirée du Record offic, — De Laferrière, Le seizième siècle et les Valois^ p. 323).
* Le réveille-^matin des Français et de leurs voisins y part. 2, p. 431.
lante pour ses enfaDts, si sympathique au^ affligés, n'avait pu étendre à la fille de Goligny le moyen d'évasion qu'elle avait assuré au ministre Merlin et à sa famille^.
Quelle navrante détresse que celle de cette jeuoe femme, dépourvue, en apparence, de tout appui humain, au milieu d'un effroyable carnage! mais aussi quelle énergie morale que la sienne! quelle foi, quelles ardentes prières, quelle résignation!
Dieu lui réservait une délivrance inespérée.
Tandis que, sous la direction de ce protecteur suprême, se préparaient, par des voi^s ignorées de l'histoire, les moyens destinés à opérer cette défivrance, divers événements relatifs à la famille^de Goligny se produisaient à Paris et au dehors, à des dates plus ou moins rapprochées du 2/t août 1572, alors qu'on perd, dans les documents contemporains, la trace de la veuve de Téligny pour ne la ressaisir qu'après un certain laps de temps.
Ces événements, qui se lient plus ou moins directement à la biographie de l'infortunée jeune femme et dont l'une de nos précédentes publications contient l'exposé auquel nous nous référons 2, se résument :
Dans les scènes émouvantes qui se passèrent au château de Châtillon lorsqu'y parvint la nouvelle du meurtre de l'amiral ;
Dans les efforts faits par Jacqueline d'Ëntremonts pour soustraire ses enfants et ses neveux aux recherches des archers envoyés de Paris avec ordre de les saisir et de les amener k la cour; efforts qui assurèrent la fuite de deux de ces enfants et de l'un de ceux de d'Andelot, ainsi que leur arrivée en Suisse;
Dans le tableau des actes et dans la mention du langage de Charles IX et de Catherine de Médicis, immédiatement après la Saiot-Barthélemy ;
' Diaire ou journal du ministre Merlin, uenève 1855, p. 69. * François de Chastillon, comte de Colignt/y 1 vol. in-8. Paris 1886, p. 39 à 66.
Dans le soin que prit le maréchal de Montmorency d'assurer, en son château de Chantilly, une sépulture au cadavre mutilé de Coligny ;
Dans la juste critique, tant du procès criminel intenté à Briquemaut, à Cavagnes et à Coligny que des arrêts rendus contre eux ;
Dans le récit du séjour de deux fils et de l'un des neveux de Tamiral, d'abord à Genève, puis a Berne, et de leur arrivée à Bâie, où les avait appelés madame d'Andelot ;
Dans lexamen de l'état des esprits en Suisse k ce moment et de l'attitude des cantons, soit protestants, soit catholiques, ainsi que des agents diplomatiques français;
Dans l'âpreté des procédés de Catherine de Médicis et de Charles IX k l'égard de Jacqueline d'Entremonts, confinée par eux au château de Châtillon dès les derniers jours d'août jusqu'à la fin d'octobre 1572.
Alors que venaient de s'accomplir les faits dont nous nous bornons k donner ainsi la simple indication, se produisit une grave circonstance qui rapprocha Louise de Coligny de Jacqueline d'Entremonts.
Le grand nom que portait la veuve de l'amiral, sa dignité personnelle, son attachement k la cause réformée, dont elle pouvait contribuer k rallier les défenseurs, pesaient, comme autant de sujets d'effroi sur les pensées de la reine-mère et sur celles du roi. Il devenait opportun, k leurs yeux comme k ceux de leurs complices, d'expulser du royaume une telle femme et de la reléguer au delà des frontières, dans quelque région lointaine, où, plus efiicacement peut-être qu'en France, s'exercerait sur elle un régime de compression. En conséquence, ordre lui fut donné par le roi de se rendre, non pas en Allemagne ou en Suisse, contrées qui, grâce aux nombreux amis qu'elle y comptait, eussent été réellement hospitalières, mais en Savoie, son pays
d*origine, où on lui fit croire qu'elle trouverait un asile assuré. Or, Catherine et son fils, connaissant Philibert-Emmanuel comme appartenant, sous plusieurs rapports, à la même école politique qu'eux, savaient d^avance quel déplorable accueil il réservait, daos ses États, à la trop confiante Jacqueline d'Ëntremonts.
Outrée de l'odieux arrêt rendu contre Coligny, le 27 octobre, et des saturnales de son exécution, l'infortunée veuve précipita son départ. Quel douloureux adieu que celui qu'il lui fallut dire à celte demeure dans laquelle elle avait vécu si heureuse avec son mari ! Le jour où elle la quitta fut un jour de deuil pour les habitants deChâtillon, dont les pleurs, les regrets et les bénédictions rémurent profondément.
D'autres émotions, mais cette fois, douces et bienfaisantes, lui étaient réservées. Son cœur tressaillit de joie, lorsque, dans le cours du long et fatigant trajet, de Châlillon-sur-Loing aux montagnes de la Savoie, elle se vit inopinément rejointe par sa fille chérie, madame de Téligny, qui ne pouvait lui donner une plus grande preuve de son tendre dévouement, qu'en se montrant résolue à l'accompagner et à partager, aussi longtemps que les circonstances le permettraient, son sort, au sein des Alpes.
Soutenue par l'afTection et le courage de sa jeune compagne, madame l'amirale l'était également par l'espoir de retrouver, en Savoie, un cœur qui s'associerait aussi à toutes les souffrances du sien. Elle arriva enfin à Saint-André-de-Briord , et ce fut un moment d'inexprimable soulagement, que celui, où, préoccupée moins d'elle-même que de l'enfant auquel elle devait donner prochainement le jour, elle se jeta dans les bras de sa mère.
Les délicats ménagements, les douces consolations dont l'entourèrent la tendresse maternelle et la sollicitude filiale, répandirent sur les plaies de son cœur un baume salutaire. Elle se reprit à la vie, en retrempant son énergie aux sources saintes de la foi et du dévouement. Elle était pénétrée de l'étendue des devoirs
qu elle avait à remplir envers la mémoire de son mari , envers sa mère, envers cet enfant, qui bientôt allait naître, sans que son entrée dans la vie put être accueillie par le sourire d'un père, enfin envers ces autres enfants, les frères de madame de Téligny, qu'elle aimait d'un amour vraiment maternel, et dont elle se désolait d'ignorer le sort, depuis qu'elle était séparée d'eux.
Les anxiétés de Louise de Coligny, à leur égard, n'étaient pas moindres que celles de sa belle-mère. En même temps que celle-ci, elle apprit enfin que ses frères, ses cousins et sa tante étaient arrivés en Suisse, et qu'en dernier lieu, ils étaient tous réunis àBâle*.
Alors que la Suisse, en dépit des menées hostiles mais impuissantes des agents diplomatiques français, était pour les fils, la belle-mère et les neveux de l'amiral une terre hospitalière, la Savoie, qui d'abord avait paru telle à Jacqueline d'Entremonts et à Louise de Coligny, se montra à elles sous un tout autre aspect que celui de l'hospitalité, dès la première partie de l'année
Le 21 décembre 1572, madame l'amirale était accouchée, k Saint-André-de-Briord, d'une fille à laquelle elle avait donné le nom de Béatrix, que portait sa mère, la comtesse Pacheco d'Entremonts. Dès qu'elle avait, après la naissance de son enfant, recouvré assez de force pour prendre la plume, elle s'était fait un devoir d'adresser, le 1*''^ janvier 1573, de Saint- André-de-Briord, au duc de Savoie* ces lignes : « Monseigneur, « j'ay pris la hardiesse de vous escrire ceste pour vous remercier a très humblement m'avoir permis me retirer avec madame la
* Voir sur le séjour de M™* dWndelol, de ses enfants et de ses neveux, en Suisse, à celle époque, les détails donnés dans notre publication sur François de Chastillony comte de Colignif^ p. 50 à 65 et p. 71 à 92).
* Archivio générale del rogno. Torino.
«comtesse d'En tremoDts, ma mère, vous suppliant, en toute «humilité, avoir pitié de moi et de ma petite fille orpheline, et «De trouver mauvais que j'aie amené avec moy madame de «Téligny.î)
Cet appel à la pitié du duc demeura sans effet ; car, à l'arrivée de Jacqueline d'Ëntremonts en Savoie, Philibert Emmanuel s'était proposé d'agir envers elle, non en prince impartial et compatissant, maison persécuteur. Prétendant la régenter comme le dernier de ses sujets, il ne lui avait jamais pardonné, non seulement d'avoir fait profession ouverte de protestantisme, mais encore et surtout d'avoir osé, au mépris de ses défenses réitérées, épouser ce Gaspard de Coligny, en qui il ne voyait que le pire des hérétiques. La présence de la veuve de l'amiral en Savoie offrait au duc l'occasion de se venger, sur elle et sur sa grande
fortune, de la d&obéissance, cependant fort pardonnable, qu'elle avait commise. Quand , épiant d'un œil inquiet tout ce qui se passait^ à Saint-André-de-Briord, il sut que madame de Coligny demeurait fidèle à ses convictions religieuses, qu'elle les inculquerait à sa fille, et qu'elle voulait consacrer, dans de larges proportions, au soutien de sa famille et de ses coreligionnaires le revenu des biens dont elle espérait obtenir de lui la restitution, il frémit de colère, et bientôt s'attaqua à une femme sans défense et à un enfant au berceau.
Apprenant, dans le courant de février 1573, que madame l'amirale venait, sans qu'on pût d'ailleurs déterminer pourquoi motif, de sortir de Saint-André-de-Briord avec sa fille, et de se diriger, sous l'escorte de quelques gentilshommes, vers le Mont- Cenis, il la fit brutalement arrêter, ainsi que ces gentilshommes, s'empara de son enfant, et la fit enfermer dans une tour du châleau^de Nice.
Sans être encore assouvies, la haine et la cupidité du duc obtenaient du moins par là une première satisfaction , puisqu'il
demeurait mailre de la personne de sa prisonnière , de ses biens, toujours séquestrés, et du sort de son enfant.
Cet odieux attentat eut, dans l'Europe protestante, un immense retentissement, et y souleva Tindignation générale. De toutes parts surgirent d'instantes réclamations, adressées à Philibert- Emmanuel en faveur de madame Tamirale. Elles furent provoquées avec une irrésistible ardeur par la famille et les amis de la noble captive, qui conjurèrent les représentants des principaux cantons protestants de la Suisse, lelecteur palatin, Télecteur de Saxe, le landgrave de Uesse, et autres personnages considérables, de solliciter du duc de Savoie la mise en liberté immédiate de madame Tamirale.
A Bàle, où ils continuaient à résider, lesfilsdeColigny recoururent aux autorités locales, qui intervinrent aussitôt auprès du duc.
Une intervention semblable à la leur eut lieu de la part de Tavover et du Conseil de Berne *, dont Tune des lettres adressées au duc de Savoie contenait ce passage : o Nous vous faisons <Lrequeste, en premier lieu, pour la dame Admirale, qu'il vous tf plaise, l'ayant remise en sa pleine et entière liberté, avecq «paisible jouissance de tous ses biens, en laquelle elle est « inquiétée par vos officiers, que permission luy soit donnée, € ensemble a la dame de Téii2:nv, de vivre en liberté de leur ^t conscience et exercice de leur religion, estantz bien asseurez € qu'elles ne feront jamais chose contrevenante à vos édicts , T statuts et ordonnances. i>
Au moment où les Bernois intervenaient ainsi en faveur de madame Tamirale et de Louise do Coliirnv, celte dernière, sans qu'ils le sussent , était dt^'à violemment séparée de sa belle-mère et d'une sœur à peine âgée de quelques semaines, à laquelle il ne lui était même pas permis de donner ses soins.
* UV?;>t7»f Missîveti Btuh iicr StmU Bem, K. p. 37*2.
Sa propre position était critique*; car, d'un moment à l'autre, elle pouvait, à son tour, devenir l'objet direct de l'animosité d'un prince , aux yeux duquel la seule qualité de fille de l'amiral était un stigmate de réprobation. La lâcheté comme toute dégradation de l'âme humaine, a ses tentations : celle de se porter à des sévices sur une jeune femme innocente et sans défense, était grande pour Philibert-Emmanuel ; il n'osa cependant pas ajouter UD second attentat k un premier. Grâce probablement à Tintercession d'une princesse française, la duchesse de Savoie, mieux écoutée de son mari, cette fois, que lorsqu'il s'était agi de madame i'amirale, Louise de Coligny put sortir des états du duc, oii elle se sentait inutile à Jacqueline d'Entremonts, et se rendre, en toute hâte, à Genève, où elle pressentait qu'elle pourrait agir efficacement, dans l'intérêt de l'infortunée captive.
Forte de cette force indomptable que donne toujours le sentiment d'un devoir sacré à accomplir, sous le regard et avec l'aide de Dieu, elle s'avança à travers les Alpes, pleine de confiance en la réalisation prochaine, à son égard, de cette belle parole: «Le véritable ami aime en tout temps, et il naîtra comme un «frère, au jour de la détresse 2»^ car elle comptait, pour être secondée dans ses efforts et ses démarches , sur le ferme appui d'un homme dévoué, de longue date, à l'amiral et à sa famille. Cet homme était Théodore de Bèze ^.
* On comprendra aisément que, pour compléter notre récit sur ce point et sur plusieurs autres, nous sommes contraint de reproduire ici quelques-uns des développements que nous avons déjà présentés dans noire publication sur François de Cfiastillo7iy comte de Coligny, p. 98 et suiv.
* Prov. chap. XVII, v. 17.
^ «f Nous tous qui sommes restés serviteurs de toute ceste tant désolée € maison D (Lettre de Th. de Bèze au comte Ludovic de Nassau^ du 25 mai 1573, ap. Groen van Prinsterer, corresp. de la maison d'Orange- Nassau, l»*® série, t. 4, p. 125).
60 LOUISE DE COLIONY.
Quelle ne fut pas son émotion, en voyant se présenter à lui, orpheline et veuve désormais, cette Louise de Coligny, qu'il avait naguères laissée si heureuse à La Rochelle ! Et avec quel touchant abandon la jeune fugitive n'épancha-t-elle pas son cœur dans celui du vénérable ami de son père! «Monsieur de ((Bèze, avait dit, un jour, Tamiral à cet ami ^, je vous puis «dire en vérité et devant Dieu, que, depuis le temps que je «vous ay practiqué et cogneu, je n'ay jamais eu autre opinion a de vous, sinon celle que Ton peult avoir d'un homme qui achemine nettement en sa charge et vocation. x> De Bèze ne pouvait mieux se tenir à la hauteur de sa sainte vocation, ni justifier plus directement l'estime et la confiance de Coligny, au moment où Louise souffrait, comme fille et comme femme, tout ce que peut souffrir une âme profondément aimante, qu'en s'attachant à la soutenir, dans sa déchirante épreuve, avec une pieuse sympathie, et à affermir en elle le besoin de rechercher les suprêmes consolations dont Dieu est l'unique dispensateur.
Le fidèle ministre de l'Evangile s'acquitta de ce grand devoir avec une sollicitude paternelle, en relevant l'âme angoissée de la jeune femme par des conseils et des encouragements semblables à ceux que, dans une circonstance mémorable, il avait adressés à l'amiral lui-même, en ces termes 2 : «Je sçai que, grâces au « Seigneur, il serait malaisé de vous enseigner remèdes que Dieu «ne vous aye déjà appris, tellement qu'il ne reste que ce seul cr point, d'attendre en patience qu'en les appliquant, vous en «sentiez la vertu, comme il est certain qu'à la fin vous l'aperce cevrez, suyvantque le Véritable a promis, à sçavoir, qu'il ne a permettra que l'épreuve surmonte la force qu'il nous donne; «l'infirmité que vous sentez, non seulement ne vous doibt
' Mémoire sur les églises de France (Bibl. de Genève, mss. vol. 197).
* Lettre du 27 juin 1568 (Bibl. de Genève, mss. vol. 17).
«effrayer, mais aucontraire vous doibt asseurer de la victoire ; € d'autant que c'est le vray et ordinaire moyen duquel Dieu se «sert pour consommer la vertu qu'il donne aux: siens , afin que (CDOUS ayant fait sentir qui nous sommes en nous, nous soyons sd'aultantplus ardens de chercher nostre force en celui qui la «donne, et finalement, qu'après avoir vaincu, nous en donnions iThonneur entier à celui auquel il appartient.»
L'un des premiers soins de Th. de Bèze, lors de l'arrivée de madame de Téligny, fut de faciliter son séjour à Genève, en lui conciliant, d'accord avec un homme recommandable , Bernard^, la protection et les bons offices des autorités de celte ville.
On lit, à cet égard , dans le recueil des procès-verbaux des séances du Conseil de Genève : «Séance du 24 mars 1573. — cDame de Téligny. — M. de Bèze, avec le secrétaire Bernard, <rau nom de ladite dame, ayant adverti de son arrivée en ceste «ville, ont prié luy permettre habitation en icelle jusques à ce «qu'elle aytproveu à ses affaires, offrant plaisir et services à «messieurs, et priant estre excusée, si elle ne se présente pas à «messieurs, attendu son sexe. — A esté arresté qu'on luy «accorde sa requeste, luy offrant toute assistance et plaisir «possible, et qu'elle y demeure tant qu'il lui plaira 2.»
Les termes de celte décision, dans leur cordiale simplicité, sont une preuve, parmi tant d'autres, des généreux sentiments dont se montrèrent animés, au seizième siècle, les cantons protestants de la Suisse envers les réfugiés français. C'est le cas de rappeler ici l'hommage rendu par l'un de ces derniers à l'alti-
• Jean François Bernard, qu'on voit ici, en même temps que Th. de Bèze, avec qui il était lié, prêter son appui à M«»c de Téligny, avait rempli, en 1560 et 1561, les fonctions de secrétaire d'état, il fut plus tard, appelé à celles de syndic.
• Archives de Genève. Registre des délibérations du Conseil, à la date du 24 mars 1573.
tude de Genève, de Bâle, de Berne, de Zurich et d'autres villes, vis-k-vis des victimes de la persécution. «Les cantons de la «religion, disait-il, ont oQontré, et tous leurs sujets aussi, '( avoir un extrême déplaisir et compassion de nostre fait ; m'asccseurant, en témoignage de leur bonne volonté, que tous (des français huguenots foruscis seront les très-bien venus et «seurement conservez en leurs terres, et qu'ils n'oublieront rien
a du devoir de charité envers eux Dieu soit loué de ce que
«leur charité se monstre en cela, qu'ils recueillent libéralement «nos frères françois. Ils ne sçauroient mieux condamner toutes «les actions du tyran, ses proscriptions et cruautez, qu'en «usant d'hospitalité envers les povres oppressez, qu'ils justifient « en les hébergeant. * »
La compatissante fille de l'amiral, en s'entretenant avec de Bèze des tentatives à faire pour arracher Jacqueline d'Entremonts k l'oppression qui pesait sur elle, avait eu la satisfaction de le trouver fermement résolu k accomplir, sans retard, une double démarche auprès du comte Ludovic de Nassau et de Marguerite de France, duchesse de Savoie. De Bèze, en effet, s'empressa d'écrire, le 25 mai J573, au comte, dont il connaissait les affectueuses relations avec l'amiral et sa famille, et d'adresser, vers la même époque, k la duchesse un pressant appel. L'appui de Ludovic de Nassau ne fut pas invoqué en vain : sollicité par lui, l'électeur de Saxe agit auprès de Philibert Emmanuel. Il en fut de même de l'électeur de Hesse.
Dans le cours des quelques semaines que, depuis le 26 mars, elle venait de passer a Genève, Madame de Téligny n'avait rencontré partout que des égards, lorsqu'un jour, un agent inférieur de l'autorité se laissa aller, vis-k-vis d'elle k un acte de grossièreté, promptement suivi d'un strict châtiment, auquel
* Le réveille-matin des Français et de leurs voisins, S^parl, p. 96.
l'indulgeate intervention de Toffensée tenta vainement de soustraire le coupable. Voici le fait^:
Le 11 mai , au soir, madame de Téligny rentrait d'une promenade au\ champs ; au moment où elle passait par la porte de la ville, un garde s'approcha d'elle, et se permit d'abaisser son voile, pour constater, disait-il, qui elle était, quoiqu'il l'eût parfaitement reconnue. Au même moment, il porta la maiu sur une autre dame ; prétendant qu'il se pouvait qu'elle eût quelque arme cachée. Le Conseil manda devant lui ce garde ; et malgré rintercession bienveillante de madame de Téligoy, le condamua à trois jours de prison, au pain et à l'eau 2.
Quand vint pour Louise de Goligny le moment du départ, elle ne voulut pas se séparer des magistrats de Genève, sans leur exprimer sa gratitude à raison de l'accueil hospitalier qu'elle avait reçu dans cette ville. Aussi, les registres du conseiP conliennent-ils la mention suivante : «Séance du 28 mai. — Dame «de Téligny. — Secrétaire Bernard. — Ladite dame a ici en- «voyé ledit secrétaire, lequel, à son nom, a remercié messieurs «ide l'honneur et bon accueil qu'ils luy ont faicts, la recevant à «la ville; offrant continuer envers cette ville la bonne affection
* Mémoires de VInsiiiut national de Genève^ t. 13, p. 75 ; article de M' Henry Fazy.
* On lit dans le registre des délibérations du conseil de Genève, à la date du 12 mai 1573 : a Jacques Chaudet s'estant excusé de ce que, hier
< soir, Madame de Téligny revenant des champs, passant par la porte «bouchée, il luy abatit son bouchon pour la voir, combien qu'il la trecognust bien, aussi qu'il toucha par le corps quelque auUre damoi- « selle pour savoir si elle estoit point armée, suivant ce que, l'an passé, «MMe syndicq Mulliet luy avoit faict commandement de les fouiller Kainsy quand il y aurait du dangère, demandant pardon de ceste faulte
< qu'il recognoist. Làdessus estant rapporté que la dite dame de Téligny , € à laquelle il a crié mercy, prie messieurs ne lui imputer, a esté arresté « qu'il soit trois jours en prison au pain et eau. »
' Archives de Genève.
64 LOUISE DE GOLIGNY.
dcet volonté que son feu père luy portait; priant messieurs faire a le semblable envers ladite dame et ses frères, qu^elle va trouver a à Basle, et ledict secrétaire avec elle pour l'accompagner; ofafrant aussi, de sa part, faire tousjours services à messieurs. — oeil a esté arresté qu'on la remercie de sa bonne volonté, luy ccoflVant la pareille, du costé de messieurs, d .
De Genève, madame de Téligny se rendit à Berne, oîi Tavoyer et les membres du conseil lui témoignèrent le vif intérêt qu'ils prenaient à sa situation personnelle, de même qu'à celle de ses frères.
Ceux-ci, en l'absence de leur sœur, avaient invoqué, pour elle comme pour eux, l'appui des autorités bernoises auprès de Charles IX, à l'eOet d'obtenir main-levée de la saisie pratiquée, en exécution de l'arrêt du 27 octobre J572, sur les biens qu'avaient laissés, à leur mort, Charlotte de Laval, l'amiral et Téligny. La demande dont les frères de Louise avaient, par une lettre du 9 mai*s 1573, saisi les seigneurs de Berne, attestait à la fois les dispositions bienveillantes de ces derniers et l'antériorité d'une requête adressée au roi de France en faveur des enfants de l'amiral par Jacqueline d'Entremonts; l'avoyer et le conseil de Berne avaient, conformément au désir exprimé dans la lettre du 9 mars 1573, employé leurs bons offices, dans l'intérêt de ces mêmes enfants, auprès de la cour de France; de plus, sans s'arrêter aux réponses évasives que leur avait faites Philibert-Emmanuel, ils venaient, en juin, d'insister avec une nouvelle force, auprès de ce prince et de la duchesse de Savoie, sur la légitimité de leurs précédentes réclamations en faveur de madame l'amirale et de ses enfants; Louise de Coligny le savait quand elle arriva à Berne et s'en montra reconnaissante, quelque incertain d'ailleurs que fût encore le résultat des démarches officiellement tentées dans son intérêt et dans celui de ses frères et de sa belle-mère.
A Berne, de même qu a Genève, elle fut entourée des plus grands égards ; et, loi'squ'elle dut partir pour Bâle, les autorités bernoises, voulant lui assurer une protection efficace pendant le voyage qu'elle allait entreprendre, confièrent le soin de l'accompagner à un membre de la famille d'Erlach, qui précédemment avait veillé sur Chastillon et sur d'Andelot dans le trajet de Berne à Bàle*.
Dès qu'elle eut atteint cette dernière ville 2, Louise deColigny écrivit à Tavoyer et au conseil de Berne ^ :
oc Magnifiques seigneurs, s'en retournant pardevers vous «M. Derlac, qui m'a fait ceste faveur de m 'accompagner, par flcvoslre commandement, jusques en ce lieu, je n'ay voulu faillir dde vous en remercier très-humblement, ayant une telle assu- « rance en vostre bonté et en l'affection qu'il vous plaist porter
' Uamiral de Coligny avait paternellement accueilli et longtemps maintenu sous son toit un membre de Tune des premières familles de la Suisse, le jeune d'Erlach^ au sujet duquel il écrivait « aux magnifiques seigneurs les syndics et advoyer de Berne», le 15 avril 1563 : «je Fay nourry longtemps et il donne espérance de faire, quelque jour, quelque bon fruit, à vostre contentement et de ceux à qui il appartient» (Archives de Berne, Frankreich, vol. 1). On aime à voir un d'Erlach entourer de ses soins, en 1572 et 1573, les fils et la fille de l'amiral, en souvenir du bienveillant patronage que celui-ci avait étendu jusqu'en 1562 sur le jeune Bernois dont il s'agit.
* Lors de l'arrivée de M™« d'Andelot à Bâle, le bourgmestre et le conseil s'élaient conformés, vis-à-vis d'elle à un usage adopté à l'égard des personnes de distinction qui se proposaient de résider dans celle ville, en lui offrant, à titre de bienvenue, quelques mesures de vin fin. Fidèles à cet usage, en fait de réceptions, les autorités bàloises se montrèrent aussi courtoises envers la fille de l'amiral, qu'elles l'avaient été envers Mp^ d'Andelot. On lit, en effet, dans les comptes de la ville de Bdle, sous la date du 13 juin 1573, la mention suivante : c payé 2 livres, c 13 sols, 4 deniers, pour quatre mesures de vin de Malvoisie offertes à t M"« la comtesse de Téligny » (Archives de Bâle).
' Lettre du 10 juin 1573 {Archives de Berne, Frankreich, vol. 3).
<( à mes frères et à moy *, que vous consentirez, s'il vous plaist, (csy pour tant d'obligations que nous recevons de vous, ne pou- «vons offrir maintenant qu'une bien bonne volonté, attendant «que Dieu nous fasse la grâce d'en faire paroislre quelques effets a et témoignages, comme nous espérons bien qu'il fera; et «cependant nous vous supplions de nous continuer tousjours a cesle amytié, s'il vous plaist, laquelle nous tenons et tiendrons «tousjours bien chère, comme nous ayant esté nostre principal «refuge, en nostre affliction, après Dieu, lequel je prie, après « m'estre très-humblement recommandée à votre bonne grâce, «multiplier tousjours de'plus en plus en vous, magnifiques sei- «gneurs, ses grâces très saintes, et vous maintenir en sa sainte « garde. »
En ayant, après une longue séparation, le bonheur de se trouver, à Bâle, réunie à ses frères, à sa tante et aux enfants de celle-ci, Louise de Coligny put commencer à goûter, dans cette ville hospitalière, le calme d'une vie en commun. Madame d'An-
* Cette affection se traduit nolammenl dans les lignes suivantes, adressées par Tavoyer et le conseil de Berne au duc de Savoie : « La (( grande compassion que nous avons du calamiteux estât auquel sont « réduites les affaires de M^e Tamirale, de M'ne de Téligny, sa belle-fille, « et de Messieurs de Chasiillon, frères de celle-ci, qui donnent si grande (( espérance de leur vertu future, qu'il n'y a celuy, en son particulier, « qui ne déplore leur calamité et ne désire leur bien et prospérité, nous « a esmeus à prendre à cœur leurs affaires ; car considérer les grandes « pertes de leurs père et mary et de leurs plus chers amis, leur affliction « nous semble de tant plus griefve et extrême, d'estre finalement aussy « dénués de tous leurs biens, tant en France qu'en autres lieux, que ce « serait à nous grande inhumanité de n'embrasser leur faict pour les «favoriser d'une affection singulière, comme nous sçavons que Dieu la « commande, et le devoir mutuel nous y oblige, voire particulièrement «en leur endroit, pour la générosité et modestie qui est en eulx» (Archives de Berne. — Welsche Missiven Buch der Stadt Berti, E. p. 372).
delot, au foyer domestique, répandait autour d'elle, par sa bonté, ce charme et ce bien-être, dont une mère chrétienne a, plus que toute autre, l'ineffable secret. Entourée de ses enfants, de sa nièce et de ses neveux, chérie de tous, elle affermissait leurs cœurs par Texemple et la douce autorité du sien , maintenait entre eux une affection mutuelle, qui s'accrut avec les années, et veillait, en un mot, dans sa nouvelle retraite, sur tous ces êtres bien-aimés, comme déjà, à une autre époque d'isolement, elle avait veillé sur eux, à La Rochelle.
Elle et madame de Téligny , ainsi que Châtillon, d'Andelot et le jeune comte de Laval, dans leurs rapports, soit avec les autorités de la ville, soit avec les habitants, se conciliaient, par la simplicité toujours digne de leur mode d'existence, par la noblesse de leurs sentiments, par l'affabilité de leurs manières et de leur langage, une estime et une sympathie générales, dont les témoignages les plus frappants émanaient de ceux de leurs compatriotes réfugiés, qu'une conformité de convictions religieuses avait plus particulièrement rapprochés d'eux dans une circonstance capitale, celle de l'organisation, à Bâle, d'une église* réformée française. Cette humble organisation était l'œuvre personnelle de madame d'Andelot et de quelques-uns de ses coreligionnaires; madame de Téligny en devint l'un des plus fermes soutiens.
Les saintes traditions de dévouement à la famille et de compas- * sion pour les chrétiens opprimés n'avaient pas péri avec l'amiral ; ses enfants les avaient recueillies et y demeuraient fidèles, alors surtout qu'il s'agissait pour eux, tout jeunes qu'ils étaient, de travailler à la délivrance de leur seconde mère. Quoi de plus louchant que la persévérance de leurs démarches pour concilier à la noble captive l'appui de personnages influents !
Ghastillon et d'Andelot venaient, à cet égard, d'adresser les 1^ et 23 août 1573, de nouvelles lettres à Tavoyer et au Conseil
de Berne, quand Louise de Coligny écrivit, de Bâie, le 25 du même mois , à ces autorités* :
«Nobles, puissans et maguifiques Seigneurs, d*autantque par «la lettre que madame Tadmiraile k escrit à Vos Excellences, «qu'elle a adressée à M. de Bonsteten pour la leur présenter, c vous entendrez , s'il vous plaist. Testât pitoïable auquel elle «est et la très humble requeste qu'elle leur fait, je n'enferay icy « aucune redite, mais seulement je vous supplie très humblement, «nobles puissans et magnifiques Seigneurs, qu'en continuant «vostre accoustumée bonté envers la mémoire de feu monsieur «l'amiral, mon père et ceux qui lui ont appartenu, vous vouliez, «s'il vous plaist, inclinant à la requeste de madame l'admiralle, «prendre une cause si pitoïable en main, et vous rendre inter- «cesseurs de sa délivrance, selon la confiance et asseuramte, « qu'elle et nous avons en vos Excellences , qui en cela feront «une œuvre vraiment digne de princes chrestiens, et pour une «famille qui de tout temps, a esté nourrie en une afTeclion «singulière au bien et service de vostre estât, et qui se tiendra à «jamais obligée d'emploier et leur vie et tous les moyens que « Dieu leur donnera, pour la conservation, grandeur et accrois- «sèment d'iceux; me recommandant, en cet endroit, très «humblement à vos bonnes grâces, et priant le Créateur, nobles, «puissanset magnifiques Seigneurs, qu'il vous veuille longuement «et heureusement conserver, pour servir à sa gloire.»
Le duc de Savoie, dans le paroxysme de l'autocratie et de l'arrogance, repoussait toutes les sollicitations qui lui étaient adressées; il se retranchait, vis-à-vis des intercesseurs, derrière la raison d'État et la nécessité, pour la veuve et les enfants de l'amiral, de se ranger préalablement à ce qu'il prétendait être leur devoir. Or, où était, selon lui, ce devoir? Il consistait, à
* Archives de Berne. Frankreich, vol. 3.
Ten croire, pour la veuve de Tamiral à renier sa foi et le glorieux nom de son mari , à abdiquer ses droits de mère , et à abandonner ses biens à la merci du duc, qui les convoitait; pour les enfants, à trahir la mémoire de leur père, à laisser sans murmure, sacri6er madame l'amirale, et à subir docilement l'atteinte portée, en Savoie, à leurs droits héréditaires.
Quoi de plus légitime, dès lors, que la résistance opposée par la veuve et par les enfants de la grande victime aux prétentions exorbitantes du duc et à ses persécutions ?
La situation angoissante de madame Tamirale était pour Louise de Coligny, pour ses frères, ainsi que pour Madame d'Andelot et ses enfants, l'objet de préoccupations d'autant plus vives, qu elle contrastait plus fortement avec la protection dont ils jouissaient , en Suisse , et avec le calme qui y était assuré à leur existence.
Quelque favorable que fût pour eux le séjour de Bâle , Chastillon, son frère et de Laval n'en avaient pas moins l'intention de retourner à Berne, où les attirait le souvenir de la bienveillance toute spéciale "qu'on leur y avait témoignée, et où ils désiraient se fixer.
Les autorités bernoises accédèrent à leur désir et facilitèrent même leur installation. Comme ils avaient fait savoir à l'avoyer et au Conseil, non seulement que Madame de Téligny et la sœur du comte de Lavai viendraient s'établir avec eux à Berne, mais qu'en outre ils seraient accompagnés de Legresie et de plusieurs réfugiés appartenant à la noblesse française, dont le sort était étroitement uni au leur, et qui tenaient à ne pas se séparer d'eux, il s'agissait d'assurer des habitations à tous ces amis de la famille Coligny. L'avoyer et le Conseil, qui se rendaient parfaitement compte des exigences d'une telle situation, voulurent y pourvoir, et y pourvurent, en réalité, aisément, grâces à l'empressement avec lequel se prêtèrent à leurs inten-
tioDS bienveillantes divers personnages haut placés à Berne, propriétaires de maisons qu'ils tinrent prêtes à recevoir les hôtes attendus de Bâle.
Recueillons sur ce point et sur l'arrivée à Berne de ces hôtes si dignes d'intérêt, le touchant témoignage d'un chroniqueur bernois^, dont nous nous attacherons à reproduire, dans une traduction purement littérale, le naïf langage : a Les faits et les actes, « dit-il prouvent clairement à quel point et avec quelle ardeur (( la ville de Berne se montra favorable aux. enfants de feu l'amiral a de Chastillon ; ainsi qu'aux amis et serviteurs qui les accora- «pagnaient. Tous vinrent établir leur demeure dans notre ville, (( comme parmi leurs meilleurs amis. Quand ils avaient demandé ((qu'on les autorisât à résider à Berne, on avait aussitôt senti ((qu'il était impossible de repousser la requête de -personnes (( aussi bien nées, craignant Dieu, et expulsées de France à cause a de la vraie religion ; en sorte qu'il leur fut tout naturellement ((répondu, qu'à quelque jour et à quelque heure qu'ils arri- (( vassent, ils seraient les bienvenus, car de bons et chers amis (des attendaient. En conséquence, les enfants et le neveu de (d'amiral vinrent, avec leurs compagnons et avec toute leur ((Suite, en même temps que la sœur de Monsieur de Laval, le ((4 novembre, à Berne. On les logea dans la maison du gentil- ((homme Pierre, Rodolphe d'Erlach. On mit aussi à leur dispo- (csition pour loger leurs amis et les gens de leur suite, les maisons ((du gentilhomme Nicolas de Walteville, de M. de Châteauvillain, ((de M. de Brandis, du gentilhomme Uenri d'Erlach, de Jacob «Grotzen, et diverses maisons sises en une rue au-dessus, et
* Archives de Berne, manuscrit cle la Chronique de Stettlery à Tannée 1573, f*^81. — Voir aussi l** Vahrégé imprimé de celte chronique, 2*= partie, à Tannée 1573. 1 vol. in-fol. Berne, 1627; 2<» Anton von Tillier, Geschichie des Eidgenossischen Freistaates Bem, in-8". 1838, t. 3, p. 456.
a surtout en une rue au-dessous de la fontaine de la justice , a ainsi que quelques autres maisons dont la situation était à leur (r convenance. »
Du silence absolu que le chroniqueur Stetller, si bien informé des choses de son temps, garde, dans son minutieux récit , sur Madame d'Andelot, il est permis d'inférer que cette digne bellesœur de l'amiral crut devoir rester à Bâle avec ses jeunes enfants, en obéissant à des motifs qui certainement furent bien impérieux, puisqu'ils lui imposèrent la pénible obligation de demeurer désormais éloignée de son beau-fils, de sa belle-fille, de sa nièce et de ses neveux.
Ajoutons que les fils de l'amiral et de d'Andelot n'avaient pas quitté Bâle, sans remercier, tant en leur nom, qu'en celui de Madame de Téligny, le bourgmestre et le Conseil de cette ville de leur protection , dans aune adresse du 28 octobre^», bientôt suivie d'une lettre du 3 novembre 2, ainsi conçue ; « Magnifiques a seigneurs, nous ne sçaurions assez, vous remercier de tant de « faveurs, plaisirs et courtoisies qu'avons reçus de vos seigneu- « ries, tant en vostre ville de Basle, comme en noslre voyage, <c auquel il leur a plu nous faire accompagner par deux honnorables «et sages seigneurs, Lucas Gebhart et Marc Russinger*, qui se a sont, en toutes choses, monstrez si affectionnez à nostre a conduite , qu'à jamais en demeurerons redevables à vos dites
" Dankschreiben der Grafen von Coligny und Laval an den Rath von Basely ocl. 1573 (Archives de Bâle L. 159, n« 8, f» 108). — Histoire de Véglise française réformée de Bâle, par Pierre Roques, pasteur de ladite église (Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, t. i2, p. 265).
• Archives de Bâle. E. 14. n<> 24. — La date de'celle leUre, écrite de Berne, le 3 novembre, prouve qu'une légère erreur a été commise par Stettler, quand il a fixé au 4 novembre la date de l'arrivée de la famille de Coligny en cette ville.
' Ces deux personnages étaient membres du Conseil de Bâle.
«seigneuries, en général, et encores à eux, en particulier. Au «surplus, magnifiques seigneurs, nous vous supplions qu'il vous « plaise conlinuer la bonne volonté envers nous, de laquelle avons «jà senti et expérimenté tant de bons et agréables eflects, ((desquels vous aurez une obligation perpétuelle sur nous, ((de laquelle nous mettrons peine de nous acquitter, à toutes a les commodités que Dieu nous en donnera, pour emploier nos ((vies et biens à Tadvancement et grandeur de vos tre estât, «etc., etc. n
Au foyer domestique, reconstitué par les enfants de Coligny et par deux des enfants de d'Andelot, dans leur nouvelle résidence, le fidèle Legresle continua à exercer une influence salutaire sur Tesprit et le cœur de ses disciples en les entretenant soigneusement dans des habitudes de piété non moins que de travail; et Merlin, arrivé de France à Genève en juin 1573, puis parti de celte ville en décembre suivant*, reprit auprès de Madame de Téligny et de ses frères lexercice du ministère évangélique dont il s'était naguère si dignement acquitté, sous le toit de Tamiral. Pour la jeune veuve et pour son entourage,
* a Le 8 juin 1573, mon père arriva à Genève, sur le (commencement tde décembre suyvant, il m'emmena à Berne où il alla trouver MM. de Laval et de Ghastillon » (Diaire ou journal du ministre Merlin^ p. 44, 15). — Un autre fidèle ministre de Tévangiie, Malot, naguère attaché à la maison de Tamiral, comme Merlin père, était arrivé, quelques mois avant celui-ci, à Berne, où, à la suite d'un rapport présenté par les pasteurs et ministres de celte ville sur son caractère, sa piété et son savoir (Raths-manual der Siadt Bern, n^ 383, fos 172 et 206), l'autorité supérieure l'avait investi des fonctions de prédicateur à Morges. On lit, en effet, dans la Chronique manuscrite de Stettler, à Tannée 1573 : « lehan Malot, der des Admirais Coligny prediger gewesen liai (( uf die Pfarr oder Predicatur Morses, mit zehn Kronen an seinem <t Antrittu, — Jean de Léry, après sa délivrance du siège de Sancerre, vint à Berne et y fut parfaitement accueilli par les enfants de l'amiral, (Voir la dédicace de son ouvrage sur le Brésil, éd. de 1580).
que dlnlimes souvenirs à évoquer, que de pensées, que de sentiments à échanger avec des hommes tels que Legresle et Merlin, sous le poids de douloureuses circonstances traversées en commun !
Vivant, à Berne comme à Bâle, dans la retraite, la famille de Coligny vit venir à elle et l'entourer de soins et de prévenances diverses personnes avec lesquelles elle avait eu déjà quelques rapports. A ces personnes s'ajoutèrent peu à peu plusieurs autres; et ainsi se forma, pour cette intéressante famille, un cercle de relations au premier rang desquelles elle aima toujours à compter les d'Erlach, les de Mulinen, les Graflenried, les Bonstetten, dont les noms recommandables méritent d'être particulièrement rappelés ici.
Cependant, dans le calme relatif dont elle jouissait, la famille de Coligny ne cessait de se préoccuper du sort de ceux de ses membres dont elle était séparée par la force des circonstances.
Elle souffrait de voir demeurer sans le moindre résultat efficace toutes les démarches accomplies en vue de faire cesser la captivité de Madame Tamirale.
Elle se désolait de son impuissance à délivrer le jeune Charles du servage qui pesait sur lui^ dans un couvent de Marseille, où le roi et Catherine de Médicis le tenaient enfermé ^, après l'avoir, au château de Châtillon-sur-Loing, arraché des mains de sa seconde mère et lui avoir fait subir, pendant quelque temps, le funeste contact de leur cour. Nulle communication , même par écrit, n'était permise au pauvre enfant avec un membre quel-
* ^ Per quanto si dice sara dato Tabito délia certosa a un fîgliuolo deir « ammiraglio morto, e a tre altri pulii che vennero qui in sua com- «pagnia; e saranno lenuti solto buone guardia, se bene, per essere « piccoli, per qualche tempo si doverra dubitare poco di loro » (Petrucci à François de Médids. 22 octobre 4572. Negoc. diplom, de France et Toscane, t. 3, p. 852).
conque de sa famille; et, dans son isolement, il demeurait, par ordre supérieur, exposé sans défense aux obsessions de gardiens fanatiques, dressés à fausser ses idées et à étouffer dans son âme tout respect pour les enseignements sacrés qu'il avait reçus de son père.
Les anxiétés des enfants de Tamiral et de ceux de d*Ândelot étaient grandes aussi au sujet du jeune prince, leur cousin, sur lequel, depuis le jour néfaste de la Saint-Barthélémy, s'appesantissait, à la cour de France, une odieuse compression, alliée aux visées secrètes d'une astuce raffmée.
Mais il n'en était pas de Condé, à son âge et avec son caractère, comme d'un débile enfant, tel que Charles de Coligny. Le fils de Louis de Bourbon et d'Éléonore de Roye avait fait preuve d'énergie en réponse à ces trois mots : a messe, mort ou Baslille», que Charles IX, dans un accès de fureur, lui avait jetés à la face; et si, plus tard, par une défaillance regrettable, il s'était prêté pour la forme à conférer avec le ministre apostat Sureau des Roziers; s'il avait même plié sous la main de ses oppresseurs jusqu'au point de déserter extérieurement sa foi, ce n'avait été qu'en se réservant, au fond du cœur, le droit de désavouer, un jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule lui avait imposée. Sans doute, quelque formel que pût être, à cet égard, un désaveu ultérieur, il n'en devait pas moins laisser subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l'avait précédé; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur de Condé, que, sans prétendre d'ailleurs effacer cette tache indélébile, il aspirait avec ardeur à se relever de sa chute, et comptait, pour y réussir, sur la miséricorde et les directions providentielles de Dieu.
Dans les premiers mois de l'année 1574, la famille de Coligny passa de l'anxiété à l'espérance, lorsqu'elle vit venir enfin, pour ce jeune prince, le jour d'un relèvement digne de lui et du nom qu'il portait.
Les faits sur ce point parlaient d'eux-mêmes.
En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu'on croyait d'abord perdus sans retour, avaient relevé la tête ; La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, et d'autres villes encore, avaient tenu en échec les troupes royales ; la cour s'était résignée à certaines concessions, inscrites dans le traité dit de La Rochelle; concessions envisagées bientôt comme insuffisantes par les assemblées de Milhau, de Montauban et de Nimes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans une série d'articles que leurs députés présentèrent au roi, des revendications dont l'étendue et la hardiesse effrayèrent Catherine de Médicis elle-même. Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées par la gravité des circonstances.
L'une des revendications dont il s'agit intéressait directement les enfants de l'amiral, comme ayant à cœur la réhabilitation de la mémoire de leur père.
Il avait fallu composer avec des adversaires comptant désormais, non seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l'appui que leur prêtait le parti des politiques, ayant à sa tête les Montmorency et Cossé. La question d'une pacification avait été vainement agitée : la mauvaise foi et l'insatiable ambition de la reine-mère avaient mis obstacle à sa solution et provoqué, de la part des mécontents, un mouvement dont ils espéraient que le duc d'Alençon, le roi de Navarre et Condé prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes ayant échoué, en mars 1574, dans une tentative d'évasion, étaient retenus à la cour, en une sorte de captivité, tandis que les maréchaux de Montmorency et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La formation , en Normandie^ en Poitou , en Dauphiné et en Languedoc, de divers corps d'armée destinés à agir contre les protestants et leurs alliés venait d'être ordonnée, et un nouveau confiit allait s'engager.
Ce fut alors que Condé, ayant en avril 1574 , par une fuite que tout légitimait, recouvré sa liberté d'action, rompit avec la cour et se posa résolument, vis-à-vis d'elle, en défenseur des opprimés.
De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur titulaire de cette province , il réussit à gagner Strasbourg, avec l'un des Montmorency, Thoré. A son arrivée dans cette ville, il fit publiquement et en a l'église des français^», profession de son retour à la religion réformée, jura d'en soutenir, à l'exemple de son père, les sectateurs contre leurs adversaires, et il informa aussitôt les églises du Languedoc et d'autres provinces de l'engagement solennel qu'il venait de contracter. Il se rendit alors à Heidelberg, auprès de l'Electeur palatin, pour réclamer son appui. Le 12 juillet, il rédigea à Happenheim, un manifeste dans lequel il s'élevait contre les massacres commis en France, contre la séquestration du roi de Navarre et du duc d'Alençon, contre l'incarcération de notables personnages, et réclamait avec une protection égale pour tous les cultes, diverses réformes administratives. Sur le vu de ce manifeste, une assemblée générale des églises réformées de France, tenue à Milhau, le nomma gouverneur général et protecteur des dites églises, sous certaines conditions qui lui furent communiquées, à Strasbourg, et qu'il accepta. Une nouvelle assemblée, tenue à Milhau, en août, affermit la situation du prince, en même temps que celle des églises, ménagea les voies d'une alliance avec Damville et les catholiques paisibles^ et prouva que les réformés étaient décidés à ne mettre bas les armes, qu'après qu'il aurait été fait droit à leurs justes réclamations.
* « Condœus praesens nuper publiée professus est, in ecclesia Gallica (L quœ est Argentorali, se gravissime Deum offendisse, quod, post illam « Parisiensem sU'agera, metu morlis, ad sacra pontificia accesserit, et petiit a Deo et ab ecclesia ut id sibi ignoscerelur » (Huberli Langueti epist. Lib. 1^ p. 19, 24 junii 1574).
Pour justifier le titre de protecteur, que lui avaient conféré les représentants des églises réformées, Condé s'occupa, en Alsace, dans le Palatinat et ailleurs, de lever des troupes avec lesquelles il marcherait au secours de ses coreligionnaires.
D'Alsace, il vint faire une tournée en Suisse, séjourna à Bâle, à Berne, à Lausanne, y noua des relations avec quelques personnages influents, et s'y concilia leurs sympathies pour le soutien de la cause dont il s'était constitué le défenseur.
Quant à l'accueil que lui firent, à Berne, Madame deTéligny et ses jeunes cousins, il fut des plus expansifs et des plus touchants. On se fait aisément une idée de la joie qu*éprouvèrent les membres de la famille exilée à raviver avec Henri de Bourbon des relations dont l'intimité atténua pour eux , comme pour lui, les rigueurs de l'expatriation.
Nous croyons pouvoir, sans encourir le reproche de témérité, en matière d'inductions, faire remonter, en partie, aux entretiens que Condé eut alors avec son cousin Ghaslillon, les fortes impressions qui mirent celui-ci sur la voie d'une résolution à prendre , quant à l'adoption d'une carrière non moins honorable qu'ardue, dont les événements contemporains semblaient lui ouvrir l'accès. Quoi de plus naturel, en eflet, pour Chastillon, à l'ouïe de ce que Condé avait fait déjà et de ce qu'il comptait faire encore, à titre de protecteur des églises réformées de France, que de sentir s'éveiller en lui le désir de prendre part directement à la défense de ces églises !
Ce digne fils de Coligny était alors dans sa dix-huitième année. Doué d'un cœur chaleureux, dont une piété éclairée réglait les élans, d'une vive et pénétrante intelligence , qu'une forte instruction avait à la fois développée et pondérée dans son expansion, plein d'ardeur pour le bien et de sympathie pour les opprimés, irrésistiblement poussé par une force secrète vers la carrière des armes, dont les traditions paternelles, respectueusement recueil-
lies, lui enseignaient la véritable grandeur, il aspirait à consacrer son énergie, son dévouement, sa vie même, au service de la sainte cause qu*avait si noblement soutenue le héros chrétien dont il portait le nom. A ses aspirations il fallait une réponse : il la reçut. D où lui vint-elle? Fut-ce des conseils de Condé ? Fut-ce de ceux de quelque autre ami ? Fut-ce d'un appel que lui adressèrent ses coreligionnaires? Fut-ce enfin des seuls enseignements que lui donnèrent les circonstances, au milieu desquelles il se trouvait placé ? On ne sait. Toujours est-il que, vers la fin de 157/i, il se montra résolu à quitter la Suisse, pour le midi de la France, et que nul parmi les siens, à Berne, ne chercha à le dissuader de suivre la voie qu'il considérait comme lui étant tracée par la main même de Dieu.
Quand vint pour Chastillon le moment de s'engager dans cette voie, nul obstacle ne fut mis à son départ, soit par l'ambassadeur de France résidant en Suisse, qui en avait ignoré les secrets préparatifs , soit par toute autre personne. Gomment le jeune réfugié quitta-t-il Berne ? Fut-ce seul , ou accompagné par quelque ami? Par où passe-t-il? Fut-ce par Lausanne et Genève ? Traversa-t-il non le Lyonnais, mais la Savoie et le Dauphiné, pour gagner de là le Languedoc? Son voyage fut-il lent ou rapide, difiicile ou facile ? C est ce qu'il n'est pas possible de savoir.
Ce qui paraît certain, c'est qu'il arriva en Languedoc avant la tenue de l'assemblée de Nîmes, en janvier 1575.
Franc et désintéressé, comme toujours, il se présenta à Damville, non en solliciteur qui se fît un titre de sa parenté avec lui pour obtenir une faveur quelconque, mais uniquement en simple volontaire, qui, dans quelque situation qu'on lui assignât serait heureux de pouvoir servir son Dieu et sa patrie. Le maréchal parut le comprendre et rendre justice aux sentiments qui l'animaient.
Dans Tentourage de ce chef, comme dans les rangs des nombreux confédérés avec lesquels il se trouva immédiatement en rapport, Chastillon fut accueilli avec empressement, tous, à le voir et à l'entendre, reconnaissaient en lui les principaux traits de la piété, du caractère et des éminentes qualités de son glorieux père. La confiance qu'il inspira fut générale, et il la justifia promptement par son active et judicieuse coopération à celles des affaires de chaque jour, dans le maniement desquelles il fut fait appel à son zèle, en attendant sa nomination à un poste spécial et à des fonctions déterminées.
Louise de Coligny, qui suivait de cœur et de pensée, son frère dans ses débuts en Languedoc , se sentit bientôt rassurée sur le développement de sa carrière dans un prochain avenir.
A peine un an s'était-il écoulé depuis son départ de Berne, qu'elle eut la satisfaction d'apprendre qu'il venait d'être appelé à un commandement dans le Lauraguais; mission de haute confiance, dont à tous égards, il était digne, et dans l'accomplissement de laquelle il déploya une maturité d'esprit et une vigilance remarquables. En sœur non moins judicieuse qu'affectionnée, Louise de Coligny pressentait que son frère ne tarderait pas à se signaler sur un plus vaste théâtre, par une suite d'actions d'éclat et d'insignes services. Tout, depuis lors démontra le sérieux et la justesse de ses pressentiments.
Séparée de ce frère dont la présence à ses côtés avait été jusqu'alors pour elle, une consolation et une force , elle mesura dans toute son étendue le surcroît de devoirs que son isolement relatif lui créait désormais vis-à-vis de son plus jeune frère, d'Andelot, de son cousin de Laval, et de la sœur de celui-ci» Sentant que tous trois se reposaient, plus que jamais, sur elle du soin de leur intime bien-être, elle redoubla pour eux de sollicitude de tendresse et de dévouement. Conseils, encouragements, effusions adectueuses, espérances, tout, dans la vie de
famille, émana d elle comme d'un centre à rinallérable fixité duquel chacun aimait à se rattacher.
De Berne, ses pensées et les aspirations de son cœur se reportaient fréquemment au loin, vers sa seconde mère et Béatrix, dont elle souffrait de ne pouvoir alléger la situation. Les reverrait-elle jamais? Telle était la question qu elle se posait à elle-même avec anxiété.
Y eut-il, dans le cours de Tannée 1575, un moment où elle put admettre la possibilité du revoir, à raison d'une démarche tentée par Jacqueline d'Entremonls auprès du duc de Savoie? Nous ne le pensons pas, car elle était trop perspicace pour ne pas envisager comme insurmontables les obstacles qui, sur ce point , s'opposaient alors à la réalisation de ses ardents désirs et de ceux de sa belle-mère. En effet, que s'était-il passé, à la fin de Tété de 1575, et qu'advint-il ultérieurement? le voici :
Philibert Emmanuel ouvrant, dans son propre intérêt, la voie à une sorte de réconciliation entre lui et sa prisonnière, venait de se relâcher, en ce qui la concernait, de ses exigences, quant à la religion, en la laissant à peu près libre de suivre la croyance à laquelle elle demeurait attachée, et en consentant à sa sortie de prison, ainsi qu'à la restitution de ses biens, moyennant la promesse qu'elle lui avait souscrite, si jamais elle songeait à se remarier, de ne prendre d'autre époux que celui qu'il agréerait pour elle. A cette pmmesse s'était ajoutée celle que, quand Béalrix serait en âge de se marier, sa mère l'unirait à un époux que le duc lui destinait, par anticipation. Philibert Emmanuel s'assurait ainsi le moyen de tenir, en tout temps, sous sa main, les biens considérables de Madame l'amirale.
Alore que, mise en liberté, cette dernière se disposait à rentrer dans son domaine de Saint-André-de-Briord, elle avait écrit, le
27 septembre 1575, au duc de Savoie*: «Comme je m'assure «que, soudain après mon arrivée, ma fille de Téligny viendra «voir sa sœur et moi, et craignant que, à sa venue, l'on ne «fasse entendre quelque chose qui mécontente Vostre Altesse, «ou bien qu'on luy refusât, par cela qu'elle présume qu'aies «mauvaise volonté contre elle et la religion, maintenant que le «prince de Condé non seulement est en armes, mais secouru «de cent mille escus des Bernois et de beaucoup plus de l'Élec- «leur palatin, je désire sça voir de Vostre Altesse si elle trouvera «bon que je lui écrive la lettre que je luy mande enclose à ce «paquet; vous suppliant très-humblement Monseigneur, que, «par la voie de la poste, j'aie vostre responce, affinque, pour «l'avenir, je ne me gouverne en rien que par vostre congé et «commandement. j>
Madame l'amirale, comme le prouve le début de sa lettre, comptait avec raison sur l'empressement que mettrait Madame de Téligny à se rendre auprès d'elle , si l'accès de la Savoie lui était ouvert ; mais elle se méprenait étrangement sur le caractère du duC) en le supposant capable de répondre par un procédé généreux à la condescendance que, dans sa demande, elle lui témoignait. Haineux et pusillanime, Philibert Emmanuel ne permit pas que Louise de Coligny remit, un seul instant, le pied dans ses États. Fille de l'amiral de France qu'il avait eu constamment en aversion, elle était, à ses yeux, en cette seule qualité, sans droits aux moindres ménagements. Identifiée par ses sentiments à la cause que son père avait si fermement soutenue, et qu'appuyait à son tour le prince de Condé, elle apparaissait au duc, elle cependant si pieuse, si douce, si conciliante et, par cela même si étrangère à tout esprit d'intrigue, comme un agent de discordes religieuses et de troubles politiques.
* Archivîo générale del regno. Torino.
Aussi, par une brutale prohibition , voua-t-il à une séparation indéfinie, l'une de Tautre, deux femmes qui, s*il leur eût accordé de se revoir momentanément en Savoie, ne s y fussent assurément montrées animées d aucun autre sentiment, que du besoin de resserrer, dans le secret de leurs épanchements, les liens d'une mutuelle affection.
Ce que fut Philibert Emmanuel, en cette circonstance, n*eut rien de surprenant, pour qui le connaissait: quel respect pour une double infortune attendre, en effet, de la part d'un homme qu'on savait être accoutumé à se ranger du côté des persécuteurs, là où l'occasion de persécuter directement lui échappait?
De ce qui précède il résulte que, lorsque Louise de Coligny, qui, elle aussi connaissait Philibert Emmanuel, fut informée de la démarche tentée par sa belle-mère , elle ne se fit aucune illusion sur le sort qui lui était réservé, et lorsque, plus tard, elle en apprit l'insuccès , elle le déplora , mais ne s'en étonna point.
Au foyer domestique, elle avait pour principaux confidents de ses sentiments et de ses pensées deux respectables amis, doués Tun et l'autre d'une maturité d'esprit égale à l'élévation de leur caraclère, Merlin et Legresle. Ils l'avaient connue dès son enfance, l'aimaient d'une affection en quelque sorte paternelle et ne pouvaient pas plus se passer des témoignages incessants de sa sympathie et de sa bonté , qu'elle ne pouvait, de son côté se faire à l'idée d'être privée de la rectitude de leurs conseils et de la chaleur de leur dévouement. Plus elle attachait de prix à ses intimes relations avec chacun d'eux, plus elle fut péniblement impressionnée par un grave incident qui menaçait de lui enlever, pour un temps indéterminé, l'affectueux appui de Merlin.
Un différend s'était élevé entre les membres de l'église réformée de La Rochelle, et l'on demandait instamment que, pour
LOUISE DE COtIGNY. 83
Tapaiser, le ministre de la famille de Goligny se reodit dans cette ville. Merlin , par déférence pour la compagnie des pasteurs de Genève, de laquelle il relevait , en une certaine mesure, porta la question devant cette compagnie, qui, le 9 février 1576, en délibéra. Les registres de ses délibérations contiennent, à cette date, le libellé suivant^ :
«Ledit jour, Monsieur Merlin requit que noslre compagnie €S assemblast avec les frères, ministres de France, qui sont icy, «pour luy donner advis sur ce que ceux de La Rochelle le «demandent par homme et lettre exprès, prétendant droit sur tlui; comme, d'autre part, les dames de Téligny et de Laval, a qui sont à Berne, requièrent instamment qu'il ne leur soit testé, mesmement durant ce temps de leur affliction, veu qu'il tavoit jà esté en leur maison, et que, grâces à Dieu, son labeur «y avoit profité et y profitait encore. La compagnie n'a «point voulu, comme elle ne pouvoit, juger ne décider le «droit et de l'obligation, ne desdites dames, ne de l'église de «La Rochelle, ne de Monsieur le prince, ne de Messieurs de «Chastillon et de Laval, qui aussy y prétendent sur Monsieur «Merlin; remettant cela au Synode, quand Dieu vouldra qu'il «s'en puisse convoquer en France; seulement juge que, par «provision. Monsieur Merlin peut beaucoup plus profiler en « relise de La Rochelle , veu mesmement qu'un différend qui «est là entre les frères, duquel les parties s'en rapportent et «submectent volontiers à eulx, qu'en la maison desdiles dames; «et pourtant qu'elles doibvent estre priées d'approuver qu'il y «puisse aller, car ceux de La Rochelle le demanderaient, et qu'ij «y aura seurelé de chemin, ce qu'on ne voit pour le présent; «auquel cas, on taschera de pourvoir lesdi tes dames d'homme «propre pour l'instruction de leur maison.)»
* Registres de la Compagnie des pasteurs de Genève. Reg. B.
La privation que Louise de Coligny redoutait ne lui fut poiot imposée : Merlin put rester à Berne et continuer à s'y montrer fidèle à une grande infortune.
Cependant de graves événements ne tardèrent pas à se produire en Alsace et en France.
Gondé, qui venait de quitter la Suisse, transmit, de Strasbourg, aux Conseils de Bâie et de Berne, le 21 septembre^, la nouvelle, que le duc d'Alençon , frère du roi, s était évadé de la cour, pour s'unir aux confédérés.
Le 27 du même mois, il traita alliance avec TÉlecteur palatine
Avant de quitter Strasbourg, où il résidait depuis trois mois, il mauda , le l/( décembre, aux Bâlois^ : a que, par la grâce et a la bonté de Dieu, après bien longues poursuites, il se trouvait a prêt à s'acheminer en France, avec une belle et puissaute «armée.»
Dès les premiers jours de janvier 1576, accompagné du duc Jean-Casimir, il entra en France par la Lorraine, à la tête de dix-huit mille hommes, et rejoignit daus le Bourbonnais le duc d'Alençon , qui bientôt après fut reconnu pour chef suprême par les confédérés.
Tandis que Condé et le duc s'achemiuaient dans le Gâtinais, le roi de Navarre qui, lui aussi s'était échappé de la cour, le 3 février 1576, entama des hostilités dans l'Anjou et le Maine.
Les confédérés, par la supériorité de leurs forces rendirent la lutte impossible pour leurs adversaires: aussi Catherine de Médicis et Henri III se résignèrent-ils à subir une paix qui leur
' Archives de Bàle. Zeiiwxgen, 1570 bis 1579, f°773. — Archives de Berne. Frankreich^ vol. D., f^ 527.
* Bibl, nat, mss. V^ Colbert, vol. 399. — Archives de Genève, portef. histor., no 1968.
^ Archives de Bûle, registre L. 159, n® 8, p. 143.
fut imposée. Prodigues d'engagements écrits qu'ils étaient secrètement résolus à ne pas tenir^ ils accordèrent nominalement aux confédérés, dans Tédit de paix de mai 1576, connue sous le nom de paix de Monsieur , des conditions beaucoup plus favorables que celles qui, jusque-là, avaient été consenties dans les précé* dents édits de pacification.
Parmi les clauses inscrites dans Tédit de mai 1576 figuraient celles : — du libre exercice de la religion prétendue réformée en tous les lieux du royaume, à l'exception de Paris et des résidences royales ; — de la tenue des synodes ; — de la liberté d'enseigner et d'écrire; — de l'admissibilité à tous emplois, charges et dignités, sans distinction de culte ; — de la création de chambres mi-parties ; — de la concession de places de sûreté; — de la convocation des États généraux à Blois dans le délai de six mois ; — de la réintégration du roi de Navarre, du prince de Condé et de leurs adhérents dans leurs charges, oflices et possessions ; — du désaveu formel des massacres et excès de tout genre commis dans la capitale et dans les provinces, à dater du 2/( août 1572 ; — de la restitution des biens confisqués sur les victimes à leurs veuves et à leurs enfants, avec exemption d'impôts pendant six années ; — de l'annulation des sentences rendues depuis le règne de Henri II contre les réformés et spécialement contre Coligny, Montgommery, Montbrun, Briquemault et Cavagnes.
En ce qui concernait Tamiral et ses enfants, l'édit portait c(art. 3/() : D'autant qu'au moyen de notre susdite déclaration « (consignée dans l'art. 33), tous arrests et jugements donnez € contre le feu sieur de Chastillon , admirai de France et exécution cd'iceux sont nuls et de nul effect, comme chose non faicte ny € advenue, nous, en conséquence d'icelle déclaration, voulons et c ordonnons que tous lesdits arrests, jugements, procédures et € actes faitâ contre ledit sieur de Chastillon, soyent rayez, biffez et
86 LOUISE DE COLIONY.
« rais hors des registres des greffes, tant de dos cours de parled raentz que de toutes autres juridictioDs, et que, tant la méd moire dudit admirai, que les enfants d*iceluy demeurent entiers ce en leurs honneurs et biens pour ce regard, nonobstant lesdits «arrêts portant union et incorporation d'iceux biens au docmaine de nostre couronne, dont nous ferons expédier aux- «dits enfans plus ample et spéciale déclaration, si bon leur c semble. »
Louise de Coligny, son frère, son cousin, sa cousine, Legresle, Merlin et madame d'Andelot, de son côté, voyant dans la conclusion de la paix de mai 1576 un fait capital, dont la portée réparatrice s'étendait à chacun d'eux et semblait leur assurer désormais une existence à peu près paisible dans leur patrie, se décidèrent à y renlrer.
Toutefois ils ne voulaient pas quitter précipitamment la Suisse. Aussi leur départ pour la France ne s'effectua-t-il qu'après un laps de temps qu'ils consacrèrent non seulement à l'examen de diverses combinaisons sur le mode de retour à adopter et à l'accomplissement d'indispensables préparatifs, mais aussi et surtout à un long échange d'adieux, dans le cours desquels les amis dont ils allaient se séparer reçurent d'eux des témoignages réitérés de gratitude et d'affection. A peine est-il besoin d'ajouter qu'il y fut répondu par l'expression de vœux empreints d'une chaleureuse cordialité.