N* VIII
Lettre du roi au prince Maurice de Nassau. 93 octobre 1608.
{Négociation du président Jeanin, p. 482.)
ce Mon cousiD, vostre lettre du viDgi-et-uniesme du mois «passé, reçue le quatriesme du présent, et les propos que Lamaberl, porteur d'icelle, m*a tenus, de vostre part, ne m'oDt a moins estonné que scandalisé, ayant par celle-là entendu la (c nouvelle résolution que vous avez prise sur les affaires de par- «delà, et par ceux-ci reconnu que vous estes entré en soupçon ((de ma volonté et de mes conseils, à cause de la proposition de « la trêve à longues années qui a esté faite, depuis la paix «rompue, aux sieurs desEstats des Provinces-Unies, et à vous, « par mes gens, conjointement avec ceux du roy de la Grandeii Bretagne, mon bon frère et ancien allié, et de mes cousins les « princes d* Allemagne qui sont pardela; car, comme, en cela, «nous n'avons fait que suivre le mesme chemin et ordre ouvert « et convenu sans moy par lesdits sieurs, les Ëslats, et vous, «quand ils ont commencé à precter Toreille aux traités desquels « il est question, Je ne vous ay donné subject aussy de changer « maintenant de langage, et moins vous déQer de mes conseils.
«Vous dites que vous tenez pour certain que ladite trêve, «principalement sy par ycelle la souveraineté n'est accordée « pour tousjours, sera cause enfin de la ruine entière du païs et «de les réduyre sous la domination de leurs ennemis conjurés: «Vous deviez prévoir, d'entrée, lesdits accidens, sans tant « tarder, car je ne cognois pas que le temps les ait rendu plus «périlleux.
« Vous deviez donc vous opposer à ladite ouverture, dès le «commencement; au lieu de ce faire, quand, à l'entrée de ces «traités, appréhendant les mesmes périls que vous faites
<c entendre que vous craignez à présent, j'ay voulu, affectionné « au bien desdits Estais et au voslre, vous faire renaonstf er et à ce eux ce que j'en sentois; non seulement l'on en a fait peu de «compte, mais on a osé malicieusement controuver que j'eslois ce ennemi du repos et de la liberté des Provinces-Unies, et que «je n'approuvois lesdicts traités, voire craignois qu'ils acquittent « par iceux ladite liberté qui leur était offerte par leurs ennemis, « parce que je proûtois de leur guerre et prétendois encores a avec le temps empiéter leur liberté; supposant plusieurs ce faussetés pour imprimer cette opinion et jalousie dedans les «esprits desdits Estats, aQn de favoriser lesdicts traités, et en «rendre les recherches plus plausibles; à quoy tant s'en faut «que vous ny autre ait lors contredit, comme par raison fondée, «sur les diverses et signalées preuves que vous et eux aviez «tirées de la vraye sincérité de ma foy et de mes intentions, «lesquelles vous sçavez estre sans reproche ny exemple.
«Cette invention servit à juslifler les conseils de ladicte paix, «et à y disposer le général desdicls Estats. Vous sçavez ce qui «en fut dict, escrit et publié partout, et vous confesse, quand «je sçus ceste malice, et que vous ne vous en estiez, formalisé, «je fus très estonné et mal content. Je crus véritablement que «vous en aviez usé ainsy pour, avec les autres, favoriser les «susdites propositions de paix, poussé de vostre affection et obli- «gation au bien et avantage public desdits paï's. Néanmoins je «pris résolution, mû de la mesme considération publique, de ne « laisser à leur bien faire, en favorisant aussy, de mon costé, «ladicte négociation, autant qu'honnestement je le pouvois faire, «pour, en ce faisant, faire perdre aussy la susdicte opinion que «je desirois nourrir vostre guerre, et me prévaloir delà nécessité « de vos affaires, aux dépens de la liberté desdicts Estats, et pour «bien faire aussy à toute la république chrestienne, comme un « roy très chrestien, tel que Dieu m'a constitué et tenu de faire. II SI
c Remémorez-vous sur cela les conseils, offices et devoirs que ce vous et lesdits sieurs les Estats avez reçus de moy et de mes ccambassadeursy non seulement pour aplanir les chemins de aladicte paix, mais pour en assurer la jouissance après la a moisson, et maintenir vos affaires en réputation. Âi-je pas, a au premier chef^ servi d'exemple aux autres, et au second, tiré a l'échelle après moy? car, qui a mis la main à la bourse pour «cet effect, que moy? Quelle récompense et recognoissance ai-je a pourtant recherchée et tirée de ceste cordiale et mienne bénéa ficence? Ai-je prétendu m'en avantager sur lesdits sieurs les « Estats ny les autres alliés? Mes gens ont-ils séparé mes cona seils des leurs? Ont-ils insisté qu*ils fussent plus tost suivis? a Ils vous ont exposé et remonstré candidement et franchement a sur toutes choses ce que je leur ai commandé, et ai crû vous aestre utile et salutaire. Us n'ont rien avancé d'eux-mêmes; et, csi vous avez eu autre opinion, vous m*avez fait tort, et à eux «aussy, voire à vous mesme. Vous et eux avez les premiers « trouvé bon d'entendre à la paix ou à la trêve, aux conditions dcque Tune et l'autre vous estoient offertes. Je m'y suis embarqué dc après vous pour bien faire au public, et favoriser un dessein a auquel ils se sont engagés sans mon su, vous l'approuvant ou «dumoins ne le contredisant. Les ministres des princes avec a lesquels vous avez conféré et traité, ne vous ont pas contentés «pour la paix. Mes ambassadeurs et ceux desdicts rois et princes a ont sur cela mis en avant la trêve à longues années, conforcmément au premier projet fait par lesdits sieurs les Estats, et « accordé avec les députez des archiducs ; quel droit avez-vous «de vous plaindre de cela? quant à moy, j'ai crû et crois encore ce que ladicte trêve, faite aux conditions et en la forme que moy, « lesdits rois et princes l'avons proposé, seroit auxdits sieurs les « Estats et à vous plus salutaire et moins périlleuse que ne sera «la guerre. Vous craignez que le temps empire vos affaires,
a pour les raisons déduite par vostre dicte lettre^ et que ledict tt Lambert entre exposées encore plus particulièrement. Per- « sonne ne peut répondre de l'avenir, et toutes choses sont, en ce «monde, pleines d'incertitude: les événements et succès dé- «pendent de la providence de Dieu, mais les hommes peuvent « par prudence et par bonne conduite tirer profit et avantage ce d'un bon conseil. En tout cas, les accidens d'une longue guerre, «renouvelée par un peuple contre un puissant ennemi, après «avoir goûlé et après avoir quitté plus par impétuosité que par «bonne raison l'espérance d'un repos, sont encore plus péril- « leux. Gomme je vous ai offert mon intervention et assistance «pour l'observation de la paix, j'avois aussi commandé à mes « gens de vous donner la mesme parole pour la trêve, et croy «que mondict frère le roy de la Grande-Bretagne, et les «autres princes vos alliez, s'y fussent volontiers engagés «comme moy.
«Je ne donnerai jamais conseil aussi auxdits sieurs Ëstats et «à vous, que je ne mette peine de le garantir et faire prospérer «autant humainement que je le puis faire, mesmement s'il est «reçu et recogneu comme il doit estre: Les dépenses pour la «guerre, excédent par trop celles d'une trêve. Vous avez éprouvé «celles-là, et cogneu quelesdicts sieurs les Eslats ne peuvent « d'eux mesmes y fournir, ny à peine avec l'ayde de leurs amis «quy y ont contribué cy-devant. Et si, par foiblesse et faute de «moyens, il advenoit que vous fussiez contraint d'abandonner à «vos ennemis une part du pays pour défendre l'autre, comme « ledict Lambert m'a déclaré de vostre part que vous vous résol- « viez de le faire plus lost que d'agréer ny adiùettre ladicte trêve, «sans qu'il soit déclaré par ycelle en termes exprès, que la sou- « veraineté demeurera auxdicts sieurs les Estats pour tousjours, « considérez, je vous prie, à combien d'accidens et de reproches « irrémédiables vous serez subjects avec ceux qui auront suivi
«avec vous le mesme conseil. Estimez-vous qu'aucuu allié et ami «desdils sieurs les Estais et de vostre maison, fut pour engager csa réputation et son état, en un tel parti qui seroit jugé plus a accompagné de passion et de désespoir que fondé en raison ou «nécessité, vu les offres de ladicte trêve? Ledict Lambert dict «que vous aimez mieux périr, les armes à la main, que honteuse- «ment^ en présupposant et tenant pour inévitable la ruine et «perte dudict pays, si lesdicts Estats reçoivent ladicte trêve. Je «ne vous nierai point que j*ay esté et suis encore d*opinion « contraire è la vostre : toutefois, peut-estre que je m'abuse, « pour ce que je ne cognois comme vous la constitution pré- «sente des affaires et volonté du pays; mais je puis bien dire «aussi que, comme je suis mieux informé de la généralité de «celles de la chrestienté, je puis juger pareillement plus saine- «ment peut-être qu'un autre, que lesdicts sieurs les Estats «et vous pouvez, par le moyen de la susdite trêve, estant t( accordée et bien observée, comme mes ambassadeurs et ceux «desdicls roy et princes l'ont proposée, vous conserver et main- « tenir plus heureusement et sûrement que par la guerre, estant « mesme incertains, comme vous estes encore, de l'assistance «et faveur de vos voisins; ce qui est cause que j'ay trouvé tant «plus étrange la déclaration que ledict Lambert a ajoutée à cela «de vostre part; c'est à savoir que vous et lesdits sieurs les « Estats desirez plus tost que je reste neutre et vous laisse faire « la guerre, à vostre mode, que j'autorise et fasse davantage «pour suivre ladicte trêve. Mon cousin, il me sera fort facile, «et peut-être plus avantageux à mon royaume, que vous ne «pensez, de vous donner ce contentement, quoi qu'il en puisse «succéder; car, quand je voudrois suyvre ce conseil, je suis, «grâces à Dieu, en tel estât, que je n'ai voisin qui n'ai autant «affaire de moy, que jaurois de luy, et partant, ne soit bien «aise de rechercher et conserver mon amitié; et, quand tous
a conspireroient contre moy, je puis, de moy mesme et sans ce autre assistance que celle du Ciel, qui ne m*a, de sa bonté, ce défailli jusqu*à présent, lutter contre tous ensemble et leur «prêter le collet, comme quelquefois ont fait les roys mes pré- < décesseurs.
a Sachez donc que je n'affectionne point la guerre ny la trêve a aux. Provinces-Unies, pour aucun besoin que j'aye de Tune ny <(de Tautre, pour la défense et manutention de mon sceptre. Je « n'ai esté porté aux conseils de paix et de trêve, et aux secours «de guerre que je leur ai donnés, et avez largement reçus de ce moy et de mon royaume, que de la seule considération du bien a et salut desdits sieurs Estais et de vous en particulier, que j*ay «lousjours chéri et favorisé, et les autres de vostre maison, ce ainsi que vous et eux avez éprouvé en toutes occasions. Or, ce je veux croire que tout ce que vous m'avez remonstré par ce vostre dicte lettre, et par ledict Lambert, ne vous procède que a d'une affection que vous portez au public dudict pays, et du ce soin que vous avez de vostre honneur et de vostre dicte maison; ce car je ne doute point, comme vous dites, que vous n'ayez ce moyen d'assurer mieux vostre condition et celle des vostres «par un accord, que tous autres de delà. C'était aussi mon but ce de faire pourvoir à ce point à vostre contentement , comme ce mes gens vous ont souvent déclaré. Mais si lesdicts sieurs les « Estais et vous n'approuvez que l'on poursuive plus avant la ce voie de la susdite trêve, quand je saurai que mesdicts ambascesadeurs et ceux desdicts roy et princes auront satisfait à la «promesse qu'ils ont faite à ceux desdicts archiducs, à leur «départ de la Haye, qui est de faire entendre auxdicts estats et «à vous le dernier mot de leurs mais très, et qu'ils vous auront « derechef représenté les raisons motivées du conseil que je vous «ai donné en faveur de ladicte trêve, et comme le tout aura «esté par eux et vous reçu; j'auroi bientost pris parti conforme
a à celui que lesdicts Estats et vous aurez choisi, et je veux dire a de vous laisser faire ce que bon vous semblera, car je n'ai « pas entrepris de vos délibératious. Eux et vous, estes maislres «de vous mesroes, pour eu disposer à vostre discrétion, et dois « demeurer dans les bornes d*une vraie et sincère bienveillance, c telle que je Kai tousjours portée auxdicts Estats et à vous, et « désire encore continuer, quand vous et eux m'en donnerez « occasion.
a Mais ce dont j*ai plus à vous prier et conseiller maintenant, « est que vous conserviez chèrement vostre union au parti que «vous prendrez, quel qu*il puisse estre; car, de ce seul point «dépend vostre conservation, soit que vous acceptiez la trêve, «ou que vous recommenciez la guerre. Je désire aussy que « lesdits sieurs les Estats et vous ne fassiez ce t(H*l à vous mesmes, «ny à moy, de douter, à Tavenir, de la sincérité et intégrité de « mes conseils, ny des actions de mes ministres et ambassadeurs. «Je suis homme de bien et prince de foi, et non du tout ignorant « des choses du monde. Quand je voudrai faire mes affaires sans «vous, ou m'avantager en quelque chose, ce ne sera jamais, si «je puis, injustement et au dommage de personne, et moins «encore de ceux auxquels j'aurai promis amitié. Je puis, «grâces à Dieu, faire l'un sans l'autre, quand je voudrai. Lesdits «sieurs les Etats et vous, ni les vostres, ne devez ny pouvez «endurer que ma foi et réputation soient mises en compromis, «sans flétrir la vostre, et être notés d'ingratitude et mécontente- « ment ; ce que je ne dis pas pour reprocher le passé, ny vous «désespérer de l'avenir, mais pour défendre la vérité. Or, je ne « m'attends pas que vous tombiez en ceste faute, vous cognois- « sant comme je fais. J'ay bien aussy plus d'esgard à ce que «vous m'avez escrit par vostre dicte lettre qu'aux beaux «discours dudict Lambert, et vous cognoistrez tousjours par Si vrais effects que personne n'affectionne plus vostre prospérité
(cet celle desdits sieurs les États ^ ni peut vous être à tous plus a utile que moy, qui prie Dieu, mon cousin , vous avoir en sa ce sainte garde.
a Escript à Fontainebleau, le 23 octobre J 608.
ce Henri
€ (plus bas) Bruslart.2>