‹ Louise de Coligny princesse d'Orange (volume 3)Chapitre 5 sur 55 · LOUISE DE COLIGNY. TE · texte numérisé non relu

LOUISE DE COLIGNY. TE

«jours malade, de façon que ma solitude n’est guères inter- «rompue par les dames qui sont 1cy. Je fais faire force ouvrages, «et ne me vais guères promener, de façon que mon cabinet que «vous connaissez, et moy nous tenons bonne compagnie. Je «crains que vos frères ne me la tiendront plus guères, car l'ennemi «a pris par surprise, depuis quatre jours, le chasteau de Wac- «tendon, en Gueldre. La ville tient contre, et je croy qu'ils iront «pour la secourir et reprendre ledit chasteau; de façon que me «voici au commencement de mes appréhensions.

« Je vous fais faire des portraits, mais je vous supplie aussi «que j'aye le vostre et celuy de M. de la Trémoiïlle. Celui de «mon petit mignon tient le plus beau lieu de mon cabinet, et «vous, ma mignonne, la plus belle place en mon âme.

«Encore faut-il que je vous dise un mot du comte d'Egmont1. QI est plus fou qu'il ne fut jamais. Il s'est proposé un voyage «aux Indes, là où 1l dit qu'il sera reçu roy, a fait desjà toutes «les lois de son royaume, donné toutes les charges et offices. Il «ne lui manque qu'une femme. Sans vanité, si J y voulois en- «tendre, je croy bien que je serois la première refusante ce beau «royaume imaginaire. Je luy ay proposé Mademoiselle de Guise : «il m'a priée d'en faire sonder sa volonté, à quoy je me suys «obligée ; mais il aimeroit encore mieux la petite Anne de Rohan. «Je luy ay promis d’en escrire aussy, car 1l veut avoir plusieurs «cordes en son arc. Il y a de la pitié en cet homme.

« En voilà assez pour une fois ; il faut finir avec mon papier.»

Cette lettre fut bientôt suivie, le 15 mars 1603?, d’une autre lettre de la princesse, ainsi conçue :

« Ma chère fille, je vous ai escript fort amplement, depuis

‘ L'un des fils de la célèbre victime des cruautés commises par les Espagnols, dans les Pays-Bas.

2 Archives de M. le duc de la Trémoille.

58 | LOUISÉ DE GOLIGNY.

«peu de jours, par un homme de l’Isle-Bouchard, qui s'y en cretournait. Il me promit vous porter incontinent mes lettres «à Thouars; mais on me mande de Paris que vous estes au- «près de Madame de Bouillon; et, estimant que vous y pour- «riez estre encores, lorsque ce laquais y arrivera, j'ay mis ceste «lettre au hazard, qui vous apprendra que, Dieu mercy, je suis «hors de l’appréhension en laquelle j'estois, lors de mon autre «lettre, car vos frères ne vont point à Wactendon, ayant eu «nouvelles hier, comme ils voulaient partir, que la ville a repris «le chasteau; dont je suys extrêmement ayse, car ce petit «voyage-là me donnoit bien de l’appréhension.

«J'envoie, ma fille, ce porteur exprès, pour me rapporter «des nouvelles de Madame de Bouillon. Je la eroy, à ceste «heure, accouchée, et ne doubte point que ce ne luy ayt esté Cinfiny contentement de vous avoir près d'elle, et à vous de luy «pouvoir apporter quelque soulagement, en toutes ses peines, «que je croy n’estre pas petites.

« Hélas ! -Voilà qu’en écrivant cecy, j'apprends la mort de la «pauvre Madame de Retz, qui me fait tomber la plume de la «main ; car certes j'en ai un si extrême regret, que mon cœur «en est plus qu'’outré de douleur; car Je l’aimois plus qu'une «sœur, et Je sçay que j'estois aymée et chérie d’elle, tout ce «qui se peut. aymer et chérir au monde. Permettez-moy que je «finisse, pour donner lieu à ma douleur; et me croyez toute «à Vostre service. »

M°° de la Trémoïlle avait, par sa présence à Turenne, affectueusement soutenu sa sœur, dans la poignante épreuve qu’elle subissait, comme femme, par l’absence de son mari, et, comme mère, par la perte d’un enfant dont la mort avait suivi de très près la naissance. Toute émue encore des témoignages de dévouement fraternel qui venaient de lui être prodigués, la duchesse de Bouillon, lorsque Madame de la Trémoille l’eut quittée,

‘épancha son cœur, dans ces s lig gnes empreintes d’une tendre gratitude { :

«Ghère sœur, Dieu a voulu avoir soin de moi, en vous fai- « sant rencontrer les occasions de me donner de vos lettres, qui «ont adouci l'ennui que m'a apporté nostre fâcheuse séparation. «Ce n’est pas sans besoin que j’ay eu ce soulagement au chan- «gement de ma vie qu'il ma fallu faire depuis vostre partement. « Mon Dieu, que de différence ! au lieu de ceste chère sœur qui me «consolait, et de mon petit nepveu qui me réjouissait, ç’ont esté « des gens m'importunant de mille sortes d’affaires. Dieu n’a « point permis que ma sauté en soit empirée. Les douleurs qui «me restent dureront tant que mon esprit pâtira comme il fait. «de fis faire hier le presche en ma chambre. Tout ce peuple me « fut un renouvèlement de pleurs, jugeant l'intèrêt qu'ils ont à «la perte de ceste petite créature.

«Chère sœur, pardonnez-moy. Je vous Sue de ce que vous «ne voulez point; il m'est mal aisé de men empescher, puis- «que ce sont mes pensées les plus ordinaires... Ge ne sera «pas un petit contentement quand j'apprendrai vostre heureuse «arrivée à Thouars, et que vous et mon petit nepveu vous por- «tez bien. Je sçay bien que vous aimeriez mieux avoir du mal, «que de luy en voir. Dieu vous en garantira tous deux, s'il luy « plaist, et ne me donnera pas cest ennui, que de vous en voir «souffrir, à mon occasion. Monsieur vostre mari ne m'a pas «oublié; représentez-vous ma peine de ne pouvoir suflisam- «ment, même imparfaitement, luy exprimer le ressentiment quê «j'ay de tant d'obligation. Mon cœur, je vous appelle à mon «secours; suppléez à ce défaut; vous me l’avez promis. »

La princesse d'Orange, redoublant de sympathie pour sa fille Élisabeth, dans le sureroît d’afflictions que lui causait la perte

! Lettre du 24 mars 1603 (Archives de M. le duc de la Trémoille).

PR To BUT NE FR RS de son enfant, et plaignant le duc de Bouillon, douloureusement affecté lui-même par cette perte, mandait à sa fille Brabantine !: «Ma chère fille, j'eus hier le bonheur de recevoir une de vos «lettres, du 2 de ce mois, par laquelle j'appris plus particuliè- «rement que je ne le sçavois, les tristes nouvelles de l’affliction «nouvellement survenue à la pauvre Madame de Bouillon. Je «la sçavois, un jour auparavant, par des lettres de M"° l’Élec- «trice et de vostre sœur d'Orange. Mon Dieu, que je plains «ceste pauvre créature! car il semble que toutes sortes de maux «la poursuivent. Ca esté un grand bien que vous avez esté «auprès d'elle, en ceste affliction, car Je m'assure que vous «avez esté cause qu'elle l’aura bien plus doucement supportée, «qu'elle n'eust faict, étant seule. On me mande que M. de «Bouillon l’a passé avec une constance admirable, bien que «lon voye qu'il en a très vif ressentiment. Certes Dieu l’é- «prouve en beaucoup de façons. Veuille sa divine bonté lui «donner les consolations nécessaires !... j'attends un laquais «que j'ay envoyé, il y a plus d’un mois, pour avoir des nou- «velles de Madame de Bouillon. Je ferai, s'il est possible, que « vostre aisné l’enverra visiter, sur ceste nouvelle affliction. Il a «envoyé, depuis peu de jours, vers M. de Bouillon. »

La princesse adressait en même temps à sa fille Brabantine les informations suivantes :

«Nous avons icy deux conseillers de M. l'électeur et de «M®® l'électrice, envoyés pour aviser aux affaires qu'elle et «toutes Mesdames ses sœurs, dont je croy que vous avez quel- «que pouvoir sur une, ont avec la maison mortuaire de feu Mon- «sieur vostre père. Demain ils doibvent faire leurs propositions «au conseil de vostre aisné. Aujourd'hui je les ay traités, où

{ Archives de M. le duc de la Trémoille.

«mon fils leur à fait paroistre qu’il n’avoit pas mal profité en «Allemagne.

«Je croy qu'il sera, à ceste heure, l’ambassadeur ordinaire « de l’estat, car il est prest à partir pour une très belle légation, « donc Messieurs les Estats l'ont choisi pour chef. C’est pour «aller trouver le nouveau roy d'Angleterre !. Ceste charge luy «eust esté fort agréable en hyver ; mais, à ceste heure, il a bien « fallu capituler pour l’y faire résouldre, parce qu'il craint que «son frère ne se mette en campagne, en son absence; mais on «luy a promis, qu’en ce cas, il laissera l’ambassade, quand elle «ne serait pas achevée, pour le venir trouver.

« M. le comte et M"° la comtesse de Hohenlohe sont à Delft; Qils me vinrent voir hier. Vostre sœur est si engraissée, qu'elle «est toute ronde. Elle a avec elle la petite fille de la femme de « vostre cousin le comte Louis, qui est une petite fille de six «ans, bien jolie. Vostre dit cousin fait bien de l’homme marié : «il est si sage à ceste heure, que c’est tout un autre homme «que vous n’avez vü. Le petit comte Ernest est toujours luy «mesme.

« Les conseillers de M. l'électeur m'ont dit que l'on parle d’un « mariage pour vostre sœur ?, d’un prince polonais, dont ils disent

1 Commelyn (vie de Henri-Frédéric de Nassau, p. 4 et 5) dit à ce propos : «La reine Élisabeth estant morte, Jacques fut couronné roy «d'Angleterre. Aussitôt les Provinces-Unies se résolurent de dépescher «des ambassadeurs devers luy, pour le saluer et le congratuler de son «avénement à la couronne , et pour le supplier de vouloir confirmer et «tenir l'alliance, tant offensive que défensive, qui avait esté faite de «leurs provinces avec la défunte reine. Nostre petit prince fut choisi «pour chef de ceste glorieuse ambassade, et eut pour ses assesseurs les «sieurs Valraven de Brederode, Jean de Olden Barnewelt et Jacques «Valck ». — Voir à l’Appendice n° 4, diverses lettres relatives à l’ambassade dont il s’agit.

2 Émilie Antwerpienne.

«beaucoup de bien. Il est allé en France et doibt repasser par «icy. M" l’électrice me le recommande fort. Quand je l'aurai «vüû, je vous manderai ce qu’il m'en semble.

« Voilà tout ce que je vous puis dire, pour ceste heure, de «tous les vostres de deçà.

«Les affaires d’Ostende sont empirées depuis peu de jours, «par la surprise qu'a faite l'ennemi de quelques forts qui «estoient dehors. Le porteur vous en dira plus de particularités ; «et mon bon cher enfant m'excusera si je ne lui escris point, «car certes j'ay fait ceste lettre avec mille peines, par un mal «de tête extrême que j'ay depuis quelques jours; à quoy tous «les remèdes que j'y apporte ne m'ont encores apporté guères «de soulagement. Hier on me tira plus d’une livre de sang ; et, «si je ne m'en trouve pas mieux, et ay avec cela une douleur «au jarret qui me fait extrêmement appréhender de devenir boi- «teuse, ce seroit bien pour ressembler du tout à Margent. Dites «à vostre bon et cher, qu’il se garde bien de penser que ce soit «le mois de mars qui m'apporte ces incommodités. Je m'as- «seure qu'il aura bien regretté aussy M de Retz. Je viens de «recevoir force lettres de Paris, par lesquelles on me mande «que, depuis ceste mort, tout y est si triste, qu'il semble qu'il «n'y ait plus de bonne compagnie. On me donne tout plein «d’autres petites nouvelles, de quoy je l’entretiendrois, si ma «mauvaise tête ne me contraignoit de finir, en baisant, en «imagination, et le père et la mère, et tous les enfans, mais «particulièrement le mignon des mignons.

CII faut, ma fille, que vous me donniez une de vos filles. »

Trois mois s'élaient écoulés depuis l'envoi de cette lettre, lorsque Louise de Coligny apprit que le duc de Bouillon s'était décidé à se rendre d'Heidelberg à Sedan, où sa femme devait le rejoindre. Celle-ci, en effet, à cette époque, s’achemina vers cette dernière ville, et passa par Saumur, d’où elle rendit

compte à sa sœur Brabantine, chez laquelle elle venait de séjourner, de l’affectueux accueil que lui faisait Philippe de Mornai et des judicieux conseils qu’elle recevait de lui.

… Ce fut alors que la princesse, plus par amour pour sa fille Élisabeth qu’elle s’efforçait de soutenir, dans son infortune, que par intérêt pour le duc de Bouillon, écrivit à ce dernier, le 27 juillet, en des termes dont la bienveillance est d'autant plus remarquable, que nulle illusion sur la gravité des torts de cet altier personnage n’était possible. Mais pour préserver la jeune duchesse de tout découragement, ne fallait-il pas ménager, à ses yeux, le mari auquel elle était si dévouée et à l'innocence duquel elle croyait ? De là, ces lignes intentionnellement exemptes de tout reproche? :

« Monsieur, j'ay eu un tel déplaisir de voir changer la réso- «lution qui avoit esté prise pour la dépesche de M. de Nassau «(Justin), comme vous l’aurez pü voir par la lettre que vous «écrivit, la semaine passée, Monsieur le prince Maurice, mon «beau-fils, que cela m'empêcha d'accompagner lors sa lettre. «Je vous dirai cependant qu'il en a eu lui-même un extrême «déplaisir. Mais quoi! Vous sçavez qu'il faut céder à la volonté «de nos messieurs. J'espère néanmoins que le voiage dudit «sieur de Nassau ne sera point inutile pour vostre service. Les «grandes tempestes l’ont empêché de partir de Zélande, où il «est encore à cet instant. | |

«M. le prince Maurice, mon beau-fils, a reçu nouvelles que « l’ennemi assiège le chasteau d’Ostende où sont des mutinés, «c'est-à-dire une partie de ceux qu’ils y ont laissés, car la plus «grande partie tient la campagne et demande secours à mondit «beau-fils, qui se résout d'y aller avec ses frères. Beaucoup

1 Voir Appendice n° 5 ? Collection Dobrée à Nantes.

ER PR RS et le

«craignent que lesdits mutins n’aient double intelligence; mais «mondit beau-fils n’est pas de cette opinion, et assure quil ira «si prudemment, qu'avec l’aide de Dieu, j'espère qu'il ne luy en «arrivera point de mal. |

« Pour ce que nos députés ont fait en Angleterre, vous le sça- «vez desjà. J'espère que le fait de leur voyage paraîtra davan- «tage, d'ici à quelque temps, qu’il ne fait, à ceste heure. Mon «fils m'a dit qu'il vous en escrit; qui me fait remettre à lui à «vous en dire davantage. Nous attendons de jour à autre, le «retour de M. de Buzanval, que l’on tient qui ne viendra point «les mains vides.

«Par ce que l'on m'escrit de Paris, je tiens que ma fille Ma- «dame de Bouillon est, à ceste heure, ou à Sedan, ou près de «vous, de quoy je me réjouis bien fort, car je sais quelle «consolation <é vous sera, à l’un et à l’autre, d'être en- «semble, Ce m'en serait une infinie, Monsieur, si je pouvais, «en quelque chose, estre utile à votre service; mais, ne pou- «vant mieux, j’ay recours aux vœux et aux prières, pour impè- «trer du ciel ce qui vous est expèdient, et ne cesserai de vous «suppher de me croire tousjours

«Vostre humble et très affectionnée mère à vous faire service.»

À ce témoignage de bienveillance pour le duc, la princesse ajouta, le 1° septembre, celui-ci ! :

«Monsieur, puisque je vous envoie des lettres de M. de Dom- «marville, je ne vous demanderai point de nouvelles de nostre (Camp, mais vous dirai que j'ay esté bien estonnée de voir une «lettre que ledit sieur de Dommarville m'a fait voir, par laquelle «Je vois que l'on vous a conté une histoire autrement qu’elle «n'a passé. Car la vérité est que le sieur d’Aersens, devant «mon partement, n'a Jamais tenu autre langage au roy, lors-

1 Collection Dobrée à Nantes

«que Sa Majesté luy a parlé de vos affaires, que celuy que «tous vos amis, et mesme M. l'électeur à fait tenir au roy par «ses ambassadeurs, qui est que, si les accusations dont on vous «charge estoient bien vérifiées, qu'à la vérité ces messieurs (les «Estats) seroient des premiers à vous condamner; mais qu'il «seroit bien diflicile de leur persuader que vous, en qui ils «avoient reconnu tant de zèle, tant d'affection, tant de fidélité «au service de Sa Majesté, puissiés estre coupable de tels «crimes. Croyez, Monsieur, que voilà la pure vérité.

«Je vous dirai que j'eus hier nouvelles de mon nepveu de «Chastillon, qui me mande que le roy, de son propre mouve- «ment, ayant entendu la mort de M. de Béthune, luy a donné «le régiment et commandé à Aersens d’escrire à Messieurs les «Estats, qu'il desire qu'ils le luy accordent, avec qualité de «général des Français, comme le sieur Veer l’est des Anglais. «Je croy que cela sera fort agréable icy, à ce que me vient de «dire M. de Barnewelt. Mon neveu estoit party pour aller dire «adieu à sa mère et sera dans peu de temps 1cy.

«J'entends que ma fille, Madame de Bouillon, est à Sedan; «qui me fait douter que ceste lettre ne vous trouve plus à Hey- «delberg. Sur cette incertitude, je l’abrégerai, et finirai par l’as- «surance que je vous suplie bien de prendre, que je serai, toute «ma vie, Monsieur, vostre très humble à vous faire service. »

Désirant assurer, en Hollande, en faveur de son neveu, la prompte réalisation des intentions bienveillantes du roi, la princesse d'Orange s’adressa au comte Guillaume, qu’elle savait

toujours prêt à lui accorder un concours dévoué. «Je croy, lui disait-elle!, qu’il vous peut souvenir, qu'après «la mort de mon neveu de Chastillon, c’estoit la volonté de

! Lettre du 29 août 1603 (Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2247). ; %

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«M. le prince, mon beau-fils et de Messieurs les Estats que sa «charge tombast entre les mains de son frère; mais il ne plut «lors au roy, pour de certaines considérations. À ceste heure, «Sa Majesté ayant entendu la mort de M. de Béthune, de son «propre mouvement a dit à mon neveu qu'elle voulait qu'il l'eût, «et a commandé au sieur Aersens qu'il le mandât à M. le «prince, mon beau-fils et à Messieurs les Estats, comme vous «le verrez par les lettres que ledit Aersens m'a escrit, par le «commandement du roy, que j’envoie à M. le prince mon beau- «fils. Icy Messieurs les Estats sont fort disposés à suyvre l'in- «tention du roy, pourvu que M. mon beau-fils l’ait agréable. Je «luy en escris et vous suplye aussy m'y estre favorable. I] avait «escript, ces jours-cy, et vous aussy, à Messieurs les Estats, en «faveur du sieur du Sart, et moy mesmes je sollicitais aussy «pour luy, mais je luy escrips par ceste mesme dépesche, qu'il «ne doibt point trouver estrange si, à ceste heure, je pour- «chasse que la volonté du roy soit effectuée, et croy aussy qu'il «ne fera point de difficulté de continuer sa charge soubs «mon nepveu, veu mesme que c'est la volonté du roy que «Messieurs les Estats luy accordent la mesme qualité que «M. Vere tient sur les Anglais. Je vous recommande tous- «jours, vostre cousin et moy, un million de foys à vostre bonne «grace. » ;

Bonne et serviable, avant tout, pour ses parents et ses amis, la princesse d'Orange l'était encore, en une foule de circonstances, en dehors du cercle de ses relations de famille et d’amitié; aussi, les plus grands personnages, comme les plus petits, ne faisaient-ils jamais en vain appel à la générosité de son caractère et à la délicatesse de ses procédés. Nous en avons déja donné certaines preuves frappantes : ajoutons-en quelquesunes, applicables aux années 1603 et 1604, en montrant tour à tour, la reine de France, le connétable, le premier chirurgien

du roi, et une femme vénérable recourant à son obligeante et efficace intervention.

Écoutons d’abord le langage de Marie de Médicis! : «Ma «cousine, Je vous fais ce mot pour vous prier de vous vouloir «emploier envers mon cousin le prince Maurice de Nassau et les «États généraux des Pays-Bas, pour la délivrance du sieur mar- «quis de Malespine, qui est prisonnier de guerre entre les mains «des mutinés qui sont maintènant à leur service, faisant en «sorle que, par vostre bonne intercession, il puisse obtenir sa «liberté. Ledit marquis de Malespine m'est recommandé de si «bon lieu, que je recevray à singulier plaisir la grâce et bon «traictement qui luy sera faict, en ma considération, estant «chose que j'ailectionne. »

Quant au connétable, il recevait de la princesse ces lignes ?, en réponse à une recommandation qu'il lui avait faite : « Mon- «sieur, cest honnest homme, qu'il vous avoit pleu me recom- «mander, vous tesmoignera comme je me suis emploiée pour »luy, et ceste lettre vous assurera comme je n'ay Jamais rien «plus cher que l'honneur de vos commandemens, pour y rendre «toute l’obéissance que doibt la parente que vous avez au «monde, qui vous honore et chérit le plus. C’est une volonté «qui, de si longue main, a pris habitude en mon âme, quelle «ne s’en peut séparer que par la séparation d’elle et de son corps. «Je vous suplye, Monsieur, de la récompenser de la continua- «tion de vos bonnes grâces, comme il vous a pleu me Île pro- «mettre.» | |

En ce qui concernait le premier chirurgien du roi, Louise de Coligny, pour lui complaire, écrivait? au célèbre botaniste

‘ Lettre de 1604. Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 86, f° 165. 2? Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 38392, fo 89.

3 Lettre du 41 août 1603 (Mss. bibliothèque de l’Université de Leyde).

«Charles de l'Écluse, professeur à l’université de Leyde !: « Monsieur de l’Écluse, ayant promis au sieur Guillemeau, pre- «mier chirurgien du roy, qui est fort de mes amis, et à qui j'ay «beaucoup d'obligations, de luy faire recouvrer des bulbes de «diverses sortes qu’on a pardeçà, j'ai pensé ne me pouvoir adres- «ser à personne qui s’y entendist si bien que vous, et qui eust «meilleure cognoissance de ceux qui m'en peuvent vendre et «livrer des plus exquises qui se trouvent en ce lieu. Je vous «suplye donc d’en vouloir prendre la peine; et afin que vous «entendiez mieux l'intention dudict sieur, je vous envoie une «de ses lettres, desirant en avoir, oultre ceux qu’il spécifie, des «autres aussy, que vous jugerez en valoir la peine; et me man- «derez , s’il vous plaist, en me les faisant tenir, ce que J'en «devray payer, et aussy quand et comment je les devrai en- «voyer, et faudra les planter et édifier pardelà ; de quoy je vous «seray fort obligée et desireuse de vous faire plaisir, en tout ce «qui sera de ma puissance; demeurant tousjours, Monsieur de «l'Écluse, vostre bien affectionnée et asseurée amye. »

Enfin, le billet suivant, adressé, au début de l’année 1604, en faveur d’une protégée, à la duchesse de la Trémoïlle?, portait : «Ma fille, j'ay esté priée par Madame de Liscouel, qui est une «fort honneste femme et de bon lieu, et qui honore extrème- «ment Monsieur de la Trémoiïlle, de vous faire une requeste «pour elle, qui est, qu’elle vous suplye d'accorder à un petit- «fils qu’elle a, la place de premier page de M. le prince de Tal- «mont. Je vous en suplye, ma fille, de tout mon cœur, et m'as- «seure que vous ne vous repentirez point d'avoir obligé une si

® Voir le détail de ses œuvres dans le recueil intitulé : Catalogus libroruus täm impressorum quäm manuxcriptorem Bibliothecæ publicæ Universitatis Lugdano-Batavorum, in-f. Lugd.-Batav. 1716, fo 1392,

? Archives de M. le duc de la Trémoille.

«honneste femme. Faites-m’en response, s'il vous plaist, afin «qu’elle voye que je suis souvevenue de la prière qu'elle m'a «faite, » | Alors que Louise de Coligny consacrait ainsi ses soins bienveillants aux intérêts d'autrui, elle fut douloureusement émue, en apprenant la mort de Catherine de Bourbon!, sœur du roi. Cette princesse, recommandable, à tant de titres, était pour elle une amie à laquelle elle demeurait profondément attachée depuis sa plus tendre jeunesse. La perdre, c'était se trouver à jamais privée de l’intime confidente de ses sentiments et de ses pensées, de la femme d'élite qu’elle avait constamment entourée d'affection, de respect et d’une sympathique admiration, à la vue de son inébranlable fidélité aux pieux enseignements et à la glorieuse mémoire d’une mère telle que Jeanne d’Albret. Plus, pendant la vie de Catherine de Bourbon, Louise de Coligny avait honoré le caractère et les éminentes qualités de cette princesse, plus elle s'était identifiée, par le cœur, avec son existence si

‘ A Ja mort de Catherine de Bourbon, se produisit, dans les régions officielles, un fait scandaleux, que de Thou rapporte (Hist. univ., t. 9, p. 708, 709) en ces termes : «Le roi de France, affligé de la mort de sa «sœur, reçut les complimens ordinaires, en pareil cas. Tous les ambas- «sadeurs s’empressèrent de lui rendre ce devoir. Le scrupule de reli- «gion fit longtemps balancer le nonce. Il craignait d’être blâmé à Rome, «sil faisoit cet honneur à la mémoire d’une princesse qu'il regardait «comme hérétique, et de choquer la bienséance, s’il s’en dispensait. «Dans cet embarras, il s’imagina avoir trouvé un merveilleux expédient «pour se ménager, du côté du pape, et pour sauver les apparences, du «côté du roi. S'étant présenté devant Sa Majesté, il lui dit qu’il prenait «part à l’afiliction publique, pour une raison particulière : que le roi «pleurait, avec la cour, la perte d’une sœur, mais que, pour lui, il pleu- «rait pour l’âme de la princesse dont le salut était incertain. Le roi, «choqué de ce compliment indécent"et injurieux, qui n’était propre qu’à «augmenter sa douleur, répartit brusquement : qu’il ne lui avait fallu «que la grâce, en ce dernier moment, pour la sauver. »

70 LOUISE DE GOLIGNY.

souvent traversée par d’austères épreuves, dignement supportées, plus aussi elle souffrit de n'avoir pu se trouver auprès d'elle, à ses derniers moments, pour l’assister de ses tendres soins. Le roi le sut, et, connaissant, de longue date, le dévouement de la princesse d'Orange à sa personne, comme à celle de sa sœur, il se montra sensible à l'étendue de regrets qui se confondaient avec les siens. »

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