‹ Louise de Coligny princesse d'Orange (volume 3)Chapitre 4 sur 55 · LOUISE DE COLIGNY. A · texte numérisé non relu

LOUISE DE COLIGNY. A

«mence à se diminuer. J’espère que le beau temps vous achèvera «du tout de guérir. Je serai bien malheureuse de ce qu'il «faudra que je m’en aille sans vous voir, car je voudrois qu'il «m'eüst coûté de mon sang, et avoir eu un jour à vous entre- «tenir; mais Je ne l'espère plus, car je n’attends que le retour «de vostre frère en Hollande et un peu de plus beau temps, pour «passer la mer. Je ne vous dis pas encore adieu, car je vous «écrirai encore. Je vous baise les mains.»

Dans le courant de février, la princesse arriva en Hollande.

Les derniers mois qu'elle venait de passer en France, avaient été assombris, pour elle, par de douloureuses préoccupations qui devaient se prolonger longtemps encore après son retour dans les Provinces-Unies. Elles provenaient des faits personnels du duc de Bouillon, qui, après s'être gravement compromis vis-à-vis du roi de France, rendait, par une inqualifiable obstination, sa situation, de jour en jour plus périlleuse, et imposait par cela même, à la vertueuse duchesse, sa femme, toute une série d'indicibles angoisses.

Voici, à cet égard, un simple résumé des faits.

Juridiquement convaincu d’avoir pris part aux trames ourdies contre la France et contre son souverain par l'Espagne et par le duc de Savoie, le maréchal de Biron avait été déclaré coupable de baute trahison, condamné à mort et exécuté.

Un certain temps s'était écoulé depuis qu’il avait subi la peine capitale, lorsque le duc de Bouillon, se tenant loin de la cour, retiré dans son domaine de Turenne, y reçut, au milieu d'inquiétudes qui l’assaillaient, la lettre suivante, que le roi lui avait adressée de Fontainebleau, le 18 novembre 16021 :

«Mon amy, cejourd'huy seulement, les gens de mon conseil «ont achevé de recevoir les dépositions de ceulx qui ont esté

! Leltres missives de Henri IV, t. 5, p. 696.

«couys sur la conspiration du duc de Biron, par lesquelles ayant «sçeu estre fait mention de vous, j'ai voulu, par l'affection que «vous porte et pour le soing que j'ai tousjours eu de vostre «bien et honneur, vous en advertir incontinent par ce porteur «que je vous envoie exprès pour cet elfect, et Sur ce, vous faire «sçavoir, encores que je n’ajoute foy à telle accusation (spéciale- «ment quand je me représente combien je vous ay chéry et favo- «risé, et de quelle sorte je me suis tousjours fié en vous et ay «souvent aussy esprouvé vosire fidélité), néantmoins importer «tant au bien de mon royaulme et en vostre mesure, que la chose «soit promptement vérifiée, que je veulx et vous ordonne par «Ja présente, que vous me veniés trouver en ce lieu, soudain que «vous l'aurez reçeu, pour vous justifier ; et J'adjousteray encores «que je vous conseille et prie, comme vostre bon maistre et vray «amy (vous ressentant et tenant innocent, comme je crois que «vous estes) de n’y faire faute et n’y user d’aulcune remise et «longueur ; car, te faisant, vous préviendrés et estoufferés la «maulvaise opinion que les bruits de ce qui se passe pourroient «imprimer de vostre intégrité : vous mettrés aussi tant plus mon «esprit et le vostre en repos, selon mon desir, et Je vous asseure «que je favoriseray très volontiers vostre justification et inno- «cence, comme

«Vostre bon maisire et amy «Henry.»

Lé 22 novembre le duc de Bouillon répondit ! :

«Sire, je ressens à grand honneur le commandement qu'il Cplaist à Vostre Majesté me faire, et à grand malheur, que «je sois accusé envers elle et son royaume. Vostre croyance, «Sire, ne se laissant surprendre et me gardant, comme il luy «plaist m'assurer, les offices d’un maistre et amy, je promets que

* Lettres missives de Henri IV, t, 5, p. 711.

-«Vostre Majesté cognoistra que je n’ay jamais eu, non effect, «mais seulement pensée qui se trouvast à Vostre Majesté faire «desservice. Je füsse party avec Richaut, mais une indisposition «ne me permet de courre la poste; mais je partiray, sans délai «aucun, le 26 de ce mois, pour aller à plus grandes journées, et «prendre la poste aussy tost que je seray hors de ceste traverse, «où les postes seront tournées ; ayant mon contentement qui ne «me lairra en repos, que je ne l’aye satisfait, en en recevant «les témoignages de Vostre Majesté, qu’en desire

«Son très-humble et très obéissant, très fidèle subject et ser- «viteur

«Henri de la Tour...»

Le jour même où le duc de Bouillon rédigeait au loin cette réponse, Henri IV, sans pouvoir pressentir dans quel sens elle serait conçue, confiait ses impressions au Landgrave de Hesse, en ces termes 1 :

«Ce qui me déplaist et afflige le plus, est d’avoir trouvé mon «cousin, le duc de Bouillon, meslé en ceste affaire (la conspira- «ration de Biron) ; car j'eùsse erû que tout mon royaulme en- «semble y eust participé plus tost que luy, pour l’avoir tousjours «chéry et aymé plus que nul autre de mes serviteurs... et vous «dirai que la bonne opinion que j'avais de luy et les preuves «que j'avais faites de sa valeur, sagesse et fidélité avaient pris «telle racine en mon âme, que (ceste opinion) n’a pü estre «encores, je ne dirai effacée, mais seulement par les accusations <esbranlée, C’est pourquoy j'ay voulu luy escrire la lettre dont «je vous envoie un double, à laquelle s’il satisfait, comme par «raison et honneur et pour son propre bien il doibt faire, il «esprouvera que je suis bon maistre. Mais aussy, si, contre mon

‘ Lettres missives de Henri IV, t: 5, p. 697.

«espérance, le commandement que je luy fais et le conseil que je «lui donne par ladite lettre, il en use autrement, comme il fera cune grande bresche à sa réputation, je vous assure que j'en «serai très marry, et qu'il me mettra en grande peine, pour le «combat qu’en recevra mon esprit; car, comme d'un costé je «ne puis ni ne veux manquer à ce que Je doibs à la conservation «de mon royaulme et à la seureté de mes enfans et de ma pro- «pre personne, assaillis ensemble par ceste conspiration, ce me «sera aussy un indicible crève-cœur d’estre contraint de persé- «cuter ma créature. Mon cousin, croyés, je vous prie, que «j'éviterai cette néceszité, tant que ma dignité et la seureté de ceste «couronne et de mes susdits enfans me le permettra ; ce que Je «me promets estre approuvé, loué et favorisé par tous mes bons «amis et alliés, quelque aflinité et proximité qu'ils aient avec «ledit duc de Bouillon, auquel aussi ils ne pourront porter «faveur et assistance, hors celle que méritera son innocence et «pour la justification d’icelle, laquelle, en ce cas, me sera tous- «Jours très agréable, sans violer nostre amitié et la justice.»

La seule ligne de conduite qu'eût à tenir le duc de Bouillon lui était clairement tracée par son devoir et par son propre intérêt : 1l fallait que, sans retard, il se rendit à l'appel du roi, soit, s'il n'avait commis aucun méfait, pour fournir la preuve de son innocence, soit, s’il était coupable, pour tenter de racheter, en partie, sa faute, par la sincérité d’un aveu, en invoquant la clémence d’un souverain toujours plus enclin au pardon qu’au châtiment, et habitué à concilier avec les exigences de la justice les inspirations d’une indulgente bonté.

Voilà ce que, dans le premier moment, le duc semblait avoir compris, en promettant de se rendre, aussitôt que possible, auprès de son souverain, qu'il remerciait «de luy garder les Coflices d’un maistre ét amy ; » mais qu’advint-11? |

Cédant bientôt aux funestes suggestions d’un orgueil invétéré et d’une outrageante défiance, le duc méconnut la générosité de cœur du roi, et viola la promesse qu'il venait de lui faire, en prenant le chemin, non de Fontainebleau, où il était attendu, mais de Castres, où siégeait une chambre dite de l'Édit,

Son apparition inopinée dans cette ville, n’était autre, en réalité, que celle d’un fugitif, insultant à la bienveillance royale, qui, en l’absence de toute poursuite judiciaire, condescendait à recevoir de lui, dans le secret d’un entretien, toutes explications relatives aux faits qui lui étaient imputés. Le duc aggrava l’insulte, en demandant à la chambre de l’édit de Castres de le juger; comme si cette chambre eût été compétente pour statuer à son égard, en la forme alors qu'elle n’était saisie par aucun acte de poursuite, et au fond, alors qu'il s'agissait d'actes dont la connaissance était exclusivement réservée à une autre juridiction.

Voici en quels termes Henri IV se prononça aussitôt sur linaratitude et la fausseté de son audacieux sujet! :

«Le duc de Bouillon, au lieu de me venir trouver, ainsi que «je luy avois mandé, et que sa réponse me faisait espèrer, m'a « fait dire qu’il s’en allait en la ville de Castres, où est établie la «chambre de parlement du pays de Languedoc qui doit rendre «Justice à mes sujets dudit pays, faisant profession de la religion «prétendue réformée, suivant mon éditde pacification, pour, ainsi «qu'il l'a escrit se justifier; dont je ne suis moins marry, que «Jay subject d’estre offensé; et faut croire la défiance qu'on «lui a donnée ou qu'il a prise de ma justice et bonté avoir esté «très grande, puisqu'il à pris un conseil si éloigne de toute raison «et de son devoir. Or, je veux espérer encore qu’il se radvisera,

! Lettre de Henri IV au landgrave de Hesse, du 7 décembre 1602 (Lettres missives, t. 5, p. 74).

IT

«et certes je le desire autant pour son honneur et propre bien, «que pour mon contentement et service. Ladite chambre de jus- «tice n’est pas ordonnée pour connoistre telles matières. Il est «accusé d’avoir participé aux traités faits par ledit de Biron avec «les Espagnols contre mon estat. C’est un crime de lèze-majesté, «au premier chef, duquel la justice et connoissance appartient, «privativement à tout autre, au parlement de mon royaume, «estant mesme question de personne de sa qualité, à celuy de «Paris, où il y a une chambre establie, comme ailleurs, pour «rendre justice à mes sujets de ladite religion, de laquelle nul «d'iceux ne s’est encore plaint, puis sa création. Mais je n’avois «encore pensé ni parlé de mettre ledit duc de Bouillon en jus- «tice; je faisais estat seulement de l’ouyr, et moy-mesme prendre «cognoissance du faict, entendre ses raisons et favoriser sa «Justification, de tout mon pouvoir, devant que de l'exposer au «jugement de mes officiers, pour l'affection particulière que Je «lui porte, dont si on luy a donné ou s’il a pris autre impres- «sion, il m'a faict grand tort et à luy mesme; car, comme il a «esté nourri auprès de moi et qu’il en a reçeu tous les honneurs, «dignitez et biens qu'il possède, il a pü mieux cognoistre mon «naturel, du tout adonné à la clémence et à la rectitude. Cela «seul est suflisant pour faire croire à tout le monde que sa «conscience a troublé son jugement, et de faire estimer véritable «ce dont il est accusé; chose que personne ne pouvoit croire ; «de quoy je diray derechef que je suis très desplaisant, et le «serai encore plus, s’il entreprend de troubler le repos de mon «royaume, sous quelque prétexte que ce soit.»

La chambre de l’édit de Castres, obtempéra à l’injonction qui lui fut faite, au nom du roi, de ne s’immiscer en rien dans l'affaire du duc de Bouillon.

Quant à celui-ci, informé que Lefèvre de Caumartin, pré-

. sident au grand conseil, avait ordre de l'arrêter, en quelque lieu qu'il le rencontrât, et de l’amener, sous bonne garde, à la cour, il n’eut rien de plus pressé, afin de se soustraire à une arrestation, que d’accourir à Montpellier, où il protesta de son innocence, sans en produire d’ailleurs la moindre preuve, et implora la protection des églises réformées, auprès du roi, comme s'il avait droit à un appui quelconque, de leur part, dans une question étrangère à tout intérêt religieux. De là, il se rendit à Orange, traversa le Dauphiné, arriva à Genève, et y publia une prétendue justification, qui ne le lava point de l’accusation d’avoir, sinon favorisé, du moins connu en partie la conspiration de Biron. Passant ensuite par Berne et Bâle, 1l atteignit Heidelberg, où il se prévalut de ses liens de famille avec l’Électrice et l'Électeur, pour que ce dernier intervint en sa faveur vis-à-vis de Henri IV. |

= Tandis que le fugitif profitait de l'hospitalité qui lui était accordée à Heidelberg, et qui devait être d'assez longue durée, Louise de Coligny, récemment arrivée à La Haye, sy afiligeait de la triste condition dans laquelle languissait sa fille Élisabeth, à Turenne, où le duc de Bouillon la laissait confinée, sans lui apporter le moindre soulagement, par l'envoi de lettres empreintes d'illusions qu’elle ne pouvait partager.

La princesse désabusée désormais sur le compte de ce seigneur, si haut placé naguères dans son estime, et maintenant si déprimé, mais trop généreuse pour l’abandonner, alors surtout qu’à son sort ne se liait que trop étroitement celui de son excellente femme, cherchait à le retenir sur la pente de l’abime et à le ramener à la voie du devoir.

Sa sollicitude pour la duchesse de Bouillon était extrème. En même temps qu'elle chargeait une personne de confiance de lui porter, à Turenne, un message de sa tendresse maternelle, elle disait à M"° de la Trémoïlle, en lui parlant de sa

sœur! : «Que je plains ceste pauvre femme ! Mon Dieu, que ne «voudrois-je point apporter de ce qui seroit en ma puissance « pour son soulagement , car je Cognois ses appréhensions, que «je crois qui ne sont pas petites, et certes, ce n'est pas sans «sujet. M. de la Trémoïlle n’a mandé que vous la deviez aller «voir; M. de Bouillon me l’a mandé aussi. Je m'asseure que ce «lui sera une souveraine consolation que vostre présence. Vous «croyez bien que ces affaires-là me donnent bien de la peine. «J'en ai eu beaucoup lorsque j’estois sur les lieux, où j'en sça- «vois plus de nouvelles qu'icy. À ceste heure que j'en sçay «moins, cela redouble ma peine. Le meilleur remède est le «temps, la patience, et l’humilité de M. de Bouillon. Mon «opinion et celle de tous ceux de deçà est telle, et que, s'il en «recherche d’autres, il ruinera plus ses affaires qu'il ne les Cavancera. »

De Buzanval rendit alors à l'attitude politique de Louise de Coligny, dans l'affaire du duc de Bouillon, ce remarquable hommage?: «La venue en ce lieu de Madame la princesse d'Orange «a servy à faire recognoistre plus intérieurement le droitque Sa «Majesté avoit en ses procédures. Elle en a parlé, où il en a «esté besoing, comme il convenait au service de Sa Majesté, et «a donné beaucoup de poids à ce que j'en avois dit.»

Parlant du prince Maurice, de Buzanval disait ?: «Il déplore «infiniment le malheur de ce sien allié, encore qu’il se soit rendu «comme incapable d’estre plaint, et, à plus forte raison, d’être «aydé et assisté des siens ; et crois qu'il n’y a point de salut Cpour luy, en la miséricorde du roy, s’il y a recours.»

‘ Lettre écrite vers le 5 mars 41603 (Archives de M. le duc de la Trémoille).

* Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,953, fo 419.

* Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,953, f 419.

La correspondance de Buzanval ! contient en outre les renseignements que voici : |

«Depuis l’arrivée de M. de Bouillon à Heidelberg, 1l a été «reçu une lettre de lui, non par M. le prince Maurice, ni par «Messieurs les Estats, mais seulement par Madame la princesse «d'Orange, qui me l’a communiquée. C’est une lettre de compli- «ment, par le style delaquelle il est aisé à juger qu'il ne lui escrit «pas confidemment, comme il a fait autrefois. I dit que c’est la «première princesse estrangère à laquelle il ait rendu ce debvoir «depuis sa disgrâce, comme n’ayant eu d’autre but que de faire «paroistre son innocence, par le peu de recherche de ses amis et «d'aide foraine, et n’y préparant autres armes que celles de la jus- «tice. Toutesfois je sçay qu'il a fait escrire pardeçà à ces Messieurs «et à M. le prince Maurice qu'il desiroit que ses alliés et amys «luy fissent de bons offices, à l’endroict de Sa Majesté, et tels «qu’ils jugeraient les plus convenables, ayant envoyé icy toutes «les lettres qu’il a escrites en cour. Et je sçay, de plus qu'on a «reproché à M. le prince Maurice la froideur et la lenteur qu'il «a faict paroistre en ceste affliction d’un sien si proche allié et «amy. Il semble que le droit naturel et la bienséance porteront «enfin le prince à en escrire à Sa Majesté, encores qu'il se trouve «bien empesché, au style qu'il doibt employer pour une personne «qui n’advoue ny ne recognoist point de faute, à l’endroict d'un «prince qui n’a recherché que la justice avec icelle. Il me semble «que Sa Majesté obligera beaucoup ledit s' prince Maurice, s'il «lui fait comprendre qu’il ne trouve point mauvais qu’il rende «ces debvoirs à la nature et au destin qui l’a lié d’alliance avec «M. de Bouillon.»

Henri IV, en effet, ne trouva point mauvais que l'Électeur palatin, dont la situation vis-à-vis du duc de Bouillon était ana-

! Bibl. nat, mss. f, fr. vol. 15,953, f° 144.

04 LOUISE DE GOLIGNY.

LOL 0 re fans S'MPORORR TS logue à celle de Maurice de Nassau, s’acquittât de tels devoirs, et il le lui déclara formellement, en répondant à son intercession !, Le roi, du reste, ajouta : « J’avais voulu parler au duc en «secret, et je lui avais envoyé ordre de se rendre auprès de «moy; mais le refus qu’il a fait d'obéir, non seulement me fait «douter de sa fidélité et de sa soumission, mais m'engage même «à croire, qu'il n’est guères persuadé lui-même de cette innocence «qu'il vante si fort. Cependant, puisque vous vous Interessez pour «luy, je veux bien oublier encore cette faute, pourvu que, dans «deux mois, il se rende à la cour et qu'il réponde, dévant moy, «aux accusations intentées contre luy. Je serai bien aise que. «vous l’en informiez vous-mesme, et je vous prie de l’assurer «qu'il n’y a personne, dans mon royaume, qui s'interesse plus «à sa gloire que moy, et qui soit plus disposé à défendre son in- «nocence contre les médisances et les calomnies de ses ennemis.»

Le roi terminait sa lettre par des menaces contre le duc, s'il persévérait dans sa désobéissance ; déclarant que, s’il ne se soumettait, il le regarderait comme absolument indigne de la protection que l’Électeur lui accordait,. |

Insensible à la longanimité du roi, et ne tenant compte, ni de ses ordres, ni de ses menaces, le duc s’obstina à fuir sa présence et à mener, sur le sol étranger, une vie d'intrigues et de subterfuges, qui devaient entraîner pour lui de funestes conséquences, que nous ferons ultérieurement connaître.

Revenons pour le moment à Louise de Coligny, et attachonsnous aux détails les plus saillants de sa vie de famille, depuis son retour en Hollande, en février 1603. |

Son premier soin avait été de prouver à Madame de Bouillon

qu'elle ne cessait de se tenir auprès d’elle, dé cœur et de pensée dans sa solitude de Turenne. |

* De Thou, Hist. univ., t. 9, p. 579.

La considération de M"° de la Trémoiïlle, si différente alors de celle de sa sœur Élisabeth, non seulement laissait la princesse affranchie de toute préoccupation pénible, à son égard, mais la rassurait même pleinement sur la réalité du bonheur que la jeune duchesse goûtait dans son union avec un homme d’un tout autre caractère qu'était celui du duc de Bouillon. La mère pouvait, en conséquence, se laisser aller, vis-à-vis de sa fille, à un certain enjouement, en lui donnant des nouvelles de La Haye. De là, ces lignes ! :

«Ma chère fille, ma mignonne, j'ai reçeu depuis trois jours «vostre lettre du 28 de janvier, qui est la seule que j'ay eue «depuis estre partie de France. Je vous ai escript deux foys, «depuis estre arrivée en vostre bon pays, et adressé mes «lettres à Monsieur vostre bon mari. Celle-ci est par un de vos «bourgeois de l’Isle-Bouchard qui m'a esté adressé lorsque je «voulois vous dépescher un laquais et à Madame de Bouillon. «Geste occasion sera cause que j'enverrai mon laquais droit à «Bordeaux, et de là à Turenne; mais, au retour, je luy comman- «derai de passer à Thouars pour me rapporter des nouvelles de «tous mes chers enfans.

«.... Je vous envoie, à ce coup, des lettres de vos frères ?. «Gertes, il ne se peut rien voir de plus paresseux à escripre «qu'ils sont ; et demeurent tousjours sur ces belles maximes : qu’il «n’y a rien au monde, de plus inutile; que vous sçavez bien «qu'il vous aiment et qu'ils Sont à vostre service, et que c’est «lout ce que vous peuvent représenter leurs lettres. Ils me font «mourir, quand ils se mettent sur ces opiniâtretés-là, que vous «connoissez, car il n'y à raison qui les puisse convaincre. Et «notez, que Monsieur mon fils est un vrai singe de son frère ;

1! Archives de M. le duc de la Trémoille.

? Voy. Appendice, n° 3.

«car il a si bien composé ses humeurs selon les siennes, que c'est «une mesme chose. Nous vous souhaitons bien souvent 1cy, ou «nous trois auprès de vous. Vous êtes fort aimée en vostre bon «pays, et se plaît-on extrêmement à ouir dire combien vous estes «heureuse en mariage.

«M. de Barnevelt a marié, ces jours passez, sa jeune fille au «s' Vandermyle, qui est un fort honneste jeune homme. Nous y «avons esté, trois jours durant, tous les soirs en festin. Cela «s’appèle cinq heures de table, et puis le bal, où vostre aisné «triompha de danser toutes sortes de danses, pour me monstrer «qu'il n’a rien oublié; mais mon fils ne danse plus rien que des «allemandes. Vous n’avez jamais rien vü tant sur la gravité: Je «pense qu'il a appris cela en la Germanie.

« Vostre aisné se tient tousjours à ses amours accoustumées, et «ne change point. Sa dame a acheté icy une jolie maison où elle «est, à ce que l’on dit, fortproprement accommodée, fort bien en «point. Elle se tient:1à avec ses deux petits enfans, que l'on dit «estre fort beaux. Elle ne va en nulle compagnie; et, encores «que celà soit sçeu de tout le monde, qui veut faire plaisir à «vostre frère, faut ignorer et ne luy en parler point. Pour moy, «je ne luy en ay pas encores ouvert la bouche.

«J'ay fort essayé de faire la paix de vostre sœur ! avecluy. — ««Je m'asseure fort ne luy vouloir aucun mal; mais de la voir, «cela ne serviroit de rien, ce dit-il, et beaucoup moins son mari.» «— Ils se tiennent tousjours à Delft, et me viennent quelquefois «voir, et leurs deux’ petits enfans, qui sont bien jolis. Ils ont «perdu leur dernière petite fille, que la nourrice étouffa au ber- «ceau. Vostre sœur est encore preste d’accoucher.

«La comtesse de Solms ne bouge de son logis, presque tous-

* Emilie, sœur germaine de Maurice de Nassau, mariée à dom Emmanuel de Portugal,

Page 1