QE TERRE
«Madame la princesse d'Orange, si vous desirez que sa venue + «soit utile. »
À quelques jours de là, le projet de retour en Hollande est si bien arrêté dans l'esprit de la princesse, qu’elle en entretient la duchesse de la Trémoiïlle. Il est convenu que celle-ci lui confiera sa fille ; et il s’agit d'envoyer l’enfant à sa grand’mère, qui l'attend à Paris, pour, de là se rendre avec elle au port d’embarquement. Voilà ce qui ressort de la lettre suivante de Louise de Coligny à la duchesse ! :
«Ma chère fille, j'estois en peine pour n'avoir point appris de «vos nouvelles depuis vostre partement, lorsque j'ay reçue «vostre lettre qui m’asseure que vous estes seulement harassée «du chemin et que vous trouvez (à Laval) force affaires ; de « quoy je ne doubte nullement.....»
«Je n’ai pu me défendre du voyage de Monceaux, car vous «sçavez que le roy ne veut jamais dire adieu que le plus tard «qu'il peut. J'irai donc, sur la fin de ceste semaine, prendre «congé de leurs majestés, et puis je n’ay plus rien qu’à attendre «nostre petite mignonne, et, soudain qu'elle sera icy, je parti- »roi, S'il plaît à Dieu; me semblant que ce sera plus de com- «modité de l'envoyer icy qu’à Calais, parcequ'il m'est impossible « de dire précisément le jour que j'y serai; et, qu'elle attendit «là, ce seroit mal à propos; aussi que peut-estre n a-t-elle pas «toutes ses petites commodités, et l’on l’accommoderoit icy « de ce qu'il luy faudroit et que vous ordonneriez. Elle ne verra «point la cour, car j'en auroi pris congé quand elle viendra. «Tout le monde veut me faire peur de luy faire passer la mer, «en ce petit àge : mais j'espère, avec l’aide de Dieu, que cela «ne luy fera point de mal.
* Lettre du 29 juillet 1607 (Archives de M. le duc de la Trémoille).
« Hier nous eûmes nouvelles que le roy d’Espagne a envoyé «la ratification de ce que l’archiduc a traité avec messieurs les « Estats !. Nous attendons, à ceste heure, de sçavoir comment «messieurs les Estats l’auront reçue et ce que cela produira. «Dans trois ou quatre jours nous en aurons des nouvelles dont «je ne faudrai de vous avertir.
«.....M° de Landau n’est point encore mariée, mais elle le «sera dans peu de jours, car hier les articles furent signés. C'est «Monsieur le prince et les autres parens qui font ce mariage, «par le commandement du roy. Vous pouvez penser ce que dit «la pauvre mère. Encore que je soie bien proche, si ne signe- «rai-je point au contrat, car je suis toute pour la mère. Dieu «garde celles qui ont des filles de pareille afiliction, et vous «donne, chère fille, toutes sortes de prospérités.
«Je suis très aise qu'il y en ait encore à Laval qui se sou- «viennent de moy. Je vous asseure que je m’y aimois bien et «que j'y ay bien passé mon temps, et à Vitré aussy. Dieu vous €y maintienne en santé! chère fille, aimez tousjours vostre «maman aussi parfaitement qu'elle vous aime. Je baise mille «fois vos mains.»
Une semaine ne s’est pas encore écoulée depuis l'envoi de cette lettre, que Villeroi écrit, le 4 août, à Jeannin seul ? : « Ma- «dame Ja princesse d'Orange continue à faire dire au roi qu’elle Cpartira bientôt ; toutefois elle est encore à Paris, et Sa Majesté Ça commandé à M. de Sully, qui est parti d’ici devant hier, de «la presser. Elle voulait avancer ici la fortune du prince Henri
! Une trève de huit mois.
* Négociations du président Jeannin, p. 115,
* Ph. de Mornai communiquait alors à Dumaurier cette réflexion : «Le voyage de Madame la princesse d'Orange est preuve certaine que « Monsieur son beau-fils cherche l’esquif, et elle y veut trouver place à
«par des moyens qu'elle a proposés, qui n’ont été agréés du «roi, dont elle n’est trop contente. Vous ne lui ferez, s’il vous «plaist, paroître, n1 à autre, que vous en ayez connaissance, car, «si elle arrive pardelà, je me promets qu’elle ne laissera de «bien faire et suivre vos conseils.»
Le jour même où Villeroi parle ainsi à Jeannin, Mornai mande, de Saumur, à M"° de la Trémoïlle! : «Je communique «à M. de Bourron tout ce que j'avois de nouvelles, mesme des « Pais-Bas, qui le vous fera mieux entendre. Vous y verrez que «les affaires n’y sont pas précipitez à la paix, comme l’on s’en «doutait, mais à pas plus lent et plus considéré. Cela est cause «aussi que Madame la princesse ne haste pas tant son voïage.»
Le lendemain, 5 août, Villeroi mande à Jeannin ce qui suit? : «La princesse d'Orange n’a rien apporté au roi, de la part du «prince Maurice, qui mérite d’être mis en considération. Nous «écrirons par elle audit prince, suivant votre conseil, et me «semble que Sa Majesté desireroit que ledit prince Maurice se «découvrit à elle plus confidemment et familièrement qu'il n’a «fait jusqu’à présent, afin de pouvoir mieux le favoriser ; mais «j'attribue sa froideur à son naturel plus qu’à autre chose.»
Dans une lettre du 10 août, les négociateurs s'expriment nettement, vis-à-vis du roi sur l'attitude du prince Maurice : QIl montre, disent-ils, si évidemment de vouloir rejeter toutes «les ouvertures de paix, quoique lui répétions, tous les jours, «qu'il doit apporter plus d'artifice en sa conduite, qu'il en a
«son fils; ce qui, je pense, lui sera aisé, car on leur donnerait à tous «possibilité d’échouer, pourvu que ce soit à leur rivage» (Lettre du 1% juillet 1607. Mém. et Corresp. de Mornai, éd. in-49, t. 3, p. 179, 180).
1 Lettre du 4 août 1607 (Archives de M. le duc de la Trémoille).
2 Négociations du président Jeannin, p. 416.
» Ibid=paiL7:
«moins de crédit et de pouvoir envers ses peuples, lesquels «reçoivent bien de bonne part, quand on leur dit qu’il ne faut «point faire de paix, si elle n’est bonne et sûre, mas on les «met au désespoir quand on leur veut faire croire qu'ils ne «peuvent jamais trouver sûreté que dans les armes. Ilest besoin «de le retenir comme allant trop avant à la guerre, encore qu'il «se fonde sur d’assez bonnes raisons, s’il était maître de la «bourse d’autrui, et avait assez de créance parmi ces peuples : «pour les persuader à suivre son opinion.»
Le 5 septembre, Villeroi informe Jeannin ! que «la belle-mère «du prince Maurice faït en sorte de s’acheminer bientôt par delà, «pour conseiller ses amis, et principalement le comte Henri, «duquel elle montre être en grande peine.»
Dans une seconde lettre, du même jour?, Villeroi ajoute : « La «princesse d'Orange montre toujours d’être mal édifiée du sieur «Aersens, et veut que nous croyions qu'il continue à faire de mau- «vais offices au roi. Elle verra bientôt le prince Maurice et promet «de bien servir Sa Majesté auprès de vous, qui savez bien user.»
Un douloureux événement se produit alors: de Buzanval meurt; et, circonstance touchante, qui témoigne des délicates prévenances de Louise de Coligny pour l’homme respectable et. distingué qu’elle a toujours traité en ami, c’est dans la demeure même de cette princesse, à La Haye, que s'écoulent les derniers jours de l'ambassadeur français et, qu'à l'issue de ses funérailles, se réunissent, pour lui rendre un suprême hommage, le prince Maurice, le comte Henri Frédéric, ainsi que divers personnages notables ÿ.
‘ Négociations du président Jeannin, p. 147.
* Ibid. p. 147.
* Lettre de Jeannin et de Russy au roi, du 24 septembre 1607. (Nég. du président Jeannin, p. 152). — On lit dans une autre lettre de Jeannin
et de Russy au roi (Bibl. nat. mss. f. fr, vol, 15,955, fo 50) : « Sire, il a
Cependant la future petite compagne de voyage de la princesse est déjà, depuis quelque temps, à Paris. Le 23 septembre, l’aïeule parle d'elle à la duchesse de la Trémoïlle, en ces termes 1:
«Chère fille à moi, je vous mandais dans une grande lettre «(qui paraît-il, n’est pas parvenue à sa destination) tout le pro- «grès de la petite cour que j'avois fait faire à nostre petite «mignonne, qui fut fort heureux et tel que vous l’eüssiez pü «souhaiter. De vous en redire, à ceste heure, toutes les particula- «ritez, il m'est impossible, car, depuis quatre ou cinq jours, il «m'est tombé une si grande défluxion sur le visage, avec une «fièvre qui m'a laissée hier ; mais j'en suis encore si débile, et «le visage si enflé, que je n’ose ni ne puis guères me baisser, de «sorte qu’à peine vous fais-je ces mauvaises lignes, qui vous «tesmoigneront que vostre petite se porte fort bien. Nous avons «quelquefois des querelles pour de petites opiniâtretés, et de son «peu d'arrêt, et a fallu que j'aye fait user de main-mise à «Briquemault? : mais elle promet bien qu’elle sera doresnavant «si sage, qu'il n’y faudra plus retourner. Ne luy en mandez «rien, S'il vous plaist; mais seulement recommandez-lui l'obéis- «sance, et que vous avez commandé à Briquemault de la fouetter, «toutes les fois qu’elle ne fera pas ce qu'on luy dit. Je luy fais «apprendre à danser, pour luy faire, un petit, la grâce. Encore «que j'aye peu à demeurer icy, tousjours cela luy servira.
« Voilà M. de Beaumarchais revenu de ma maison de Lier- «ville, de fasson que je pense que nous passerons nostre contrat «dans peu de jours, et incontinent après je ferai estat de partir,
«plû à Dieu disposer de M. de Buzanval, le dernier jour du mois passé. «La mort en fut si soudaine, qu’elle ne fut prévue de personne. Votre «Majesté a perdu en lui un bon serviteur, dont nous avons grand regret «et déplaisir. »
1 Archives de M. le duc de la Trémoille.
? Demoiselle d'honneur de la princesse d'Orange.
«quoique M. de Bouillon me veuille fort retenir, jusqu à ce que «Madame de Bouillon soit icy, qu’il dit qui sera au commence- «ment du mois prochain. »
Sévère, quand il le faut, dans l'intérêt même de sa petite-fille, Louise de Coligny se complaît d’ailleurs à faire son éloge. La preuve en est dans ces lignes de M” de Bouillon à M°° de la Trémoïlle 4 : « Madame ma belle-mère me mande tous les biens «du monde de Me vostre fille, et dit que c’est le plus gentil «esprit et le plus joli petit bec qu’elle ait jamais vû, et de visage, «que c’est la vraie petite Brabantine. Certes, mon cœur, il faut «bien recognoistre la grâce que Dieu vous faict de vous avoir «donné des enfants si parfaits.»
Dans une lettre postérieure, la duchesse de Bouillon, alors qu’elle se trouvait à la cour?, écrivait à sa sœur Brabantine : QI faut vous dire comme j’ay gouverné, trois jours, Mademoi- «selle vostre fille: Madame ma belle-mère estoit chez Madame «de Risé. C’est le plus admirable petit bec que j'ay Jamais veu. «Je ne l’ay pas trouvé opiniastre, comme l’on me l’avoit dit, «mais bien sage; je vous le dis sans flatterie. »
Aux vives instances, faites originairement auprès de la princesse, pour quelle activât son départ, succéda, à point nommé, par ménagement pour ses propres convenances, une autorisation, émanée du roi, de prolonger son séjour en France. C’est bien là ce qui ressort de ce passage d’une lettre de Villeroi à Jeannin, du 3 novembre 4607: «Sa Majesté dit, il y a quelque temps, «à Madame la princesse d'Orange, qui faisait contenance de «vouloir avancer son allée pardelà, que vous aviez mandé que
‘ Lettre du 10 septembre 1607 (Archives de M. le duc de la Trémoille).
* Voir à l’Appendice, n° 7, le texte complet de cette lettre, qui contient divers détails intéressants sur le séjour de la cour à Fontainebleau.
* Négociations du président Jeannin, p. 187.
«vous nous feriez savoir quand il serait temps qu'elle partit; «mais ce fut autant pour lui faire plaisir, voyant qu'elle n'était «pas trop affectionnée à ce voyage, que pour autre occasion. «Sa Majesté ne m'en dit rien alors, comme elle fait main- «tenant. »
Une autre lettre de Villeroi à Jeannin, du 23 décembre!, se terminait par ces mots: « La princesse d'Orange est encore icy «retenue, ce dit-elle, par le roi; mais je crois qu'elle appré- «hende bien autant le passage de Ja mer, en cette saison.»
Le 16 février 1608, Villeroi annonça? comme prochain le départ de la princesse. «Je vous envoie, écrivait-il, la présente «avec la voiture du dernier quartier de l’année passée, qui n'a «pü être comptée ni prête plus tôt ; car vous savez que les paie- «mens des derniers quartiers des deniers du roi ne se font à jour «préfix. J’estime que Madame la princesse d'Orange passera «avec cette compagnie ; pour le moins a-t-elle pris congé de la «cour, en cette intention, et a désiré porter ce secours à ses amis. Sans la rigueur de l’hyver, elle fût partie plus tôt, ainsi «qu’elle vous dira. Elle va, résolue de se conduire pour le ser- «vice du roi et le bien de ceux qui lui appartiennent, entièrement «par votre bon conseil et avis. Sa Majesté l’ayant aussi assurée «que vous procurerez et favoriserez, en son nom, l'avantage des «siens, autant qu'il vous sera possible et aurez pouvoir de le «faire. Aussi est-ce certainement l'intention de Sa Majesté, ainsi «qu’elle vous a souvent commandé et savez très bien. Mais nous Qui avons dit qu’il est besoin que le prince Maurice se débou- «tonne et confie en vous, c’est-à-dire, au roi, plus quilna «fait jusqu’à présent, en prenant et épousant franchement le «parti qui est jugé de tous plus utile et salutaire à la cause
1 Négociations du président Jeannin, p. 243.
? Ibid. p. 280.
«commune; à quoy ladite dame a promis d'employer son crédit «et ses conseils sincèrement.» |
Louise de Coligny, quoi qu'il lui en coûtât de se séparer de ses filles Élisabeth et Brabantine, de ses parents et de ses amis, ne tarda pas à quitter la France.
Jeannin et de Russy annoncèrent au roi son arrivée en Hollande, par dépêche du 7 mars 1608. « Madame la princesse «d'Orange, écrivirent-ils !, arriva en ce lieu, le dernier du mois «passé. Elle a esté visitée par tous les ambassadeurs qui sont «icy, mesme par ceux des archiducs, comme aussi de la part «de Messieurs les Estats-généraux, et particulièrement par ceux «de Hollande. Elle s’y est fort bien conduite, et pouvons faire «ce jugement, dès aujourd’huy, que sa présence sera très utile «pour le service de Vostre Majesté, nous ayant déclaré qu'elle «avait charge de ne rien faire qu'avec nostre avis.»
Les négociateurs français attachaient, avec raison, un sigrand prix à l'appui qu’allait leur prêter la princesse, que ce fut en sa présence qu’ils s’expliquèrent immédiatement avec Maurice de Nassau, sur l’une des graves questions du moment. Le 12 mars, en effet, ils mandèrent au roi? : «il n’y a rien que nousne fas- «sions, tous les jours, pour admonester et persuader aux Etats «de se joindre ensemble en un même avis, et le jour d'hier en «eümes plusieurs propos avec le prince Maurice, en présence de «la princesse d'Orange, lui alléguant des raisons de si grande «efficace, qu'elles ne peuvent recevoir aucune réponse qui «soit de mise, à l'endroit de ceux qui veulent juger de cette «affaire sans passion. »
Il est digne de remarque que, dès son retour, la princesse avait exercée, au moins momentanément, sur l’esprit de Maurice
! Négociations du président Jeannin, p. 298. * Ibid. p. 302.
une salutaire influence, er le rassurant sur les intentions du roi à son égard, et en le portant à s'expliquer, en toute confiance, vis-à-vis de lui, sur les graves questions qui s’agitaient alors entre les négociateurs français et ceux de l'Espagne. Ainsi encouragé par sa belle-mère, Maurice s'était adressé, le 6 mars, à Henri IV, en ces termes ! :
«Sire, Jay veu par les lettres qu'il a pleu à Vostre Majesté «m'escrire, et par ce que Madame la princesse d'Orange m'a «dit, que Vostre Majesté me faict ceste faveur, de me tenir du «nombre de ses plus affectionnés serviteurs. Je suplie Vostre «Majesté de continuer ceste bonne opinion de moy, car je puis «dire avec vérité que jamais il ne m'est entré en l'esprit de dé- «pendre, ny moy, ny toutes mes actions, d'autre que des volontés «de Vostre Majesté; et ceste résolution ne changera jamais en «moy, comme Vostre Majesté cognoistra, quand il vous plaira, «Sire, m’honorer de vos commandemens.
«Je sçay que M. le président Jeannin a Journellement fait «sçavoir à Vostre Majesté en quel estat est le traité auquel nous «sommes avec nos ennemis: toutefois je dirai à Vostre Majesté, «avec ceste occasion, que le marquis Spinola, avec les autres «qui luy sont adjoints, ont accordé à Messieurs les Estats de ces «païs le premier article qu’ils demandaient, par lequel 1l est dit «que le roy d'Espagne et les archiducs quittent toutes les préten- «tions qu’ils ont sur ces provinces, et n’en porteront plus le titre, «ni les armes.
«Après avoir accordé ledit article, le marquis avec ses adjoints «ont desiré que l’on print en mains l’article du traficq sur les «Indes, lequel je pense qu'ils s’imaginaient que l’on leur debvroit «accorder aussi libéralement comme ils nous ont accordé le pre- «mier. Mais ces provinces, et principalement ceux de Hollande
1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,952, fe 100.
nl
«et Zélande, le prennent de tel prix, que je pense que mal aisé- «ment ils y entendront. Le marquis demande, de la part du roy «d’Espagne, que les Estats promettent que les marchands et «mariniers de ce païs ne trafiqueront plus, d’icy en avant, ni «aux Indes d'Orient ni de l'Occident, et qu’ils se contenteront «avec le traficq d'Espaigne, ainsi qu'ils l'ont eu durant ces «guerres, S'il pourroit obtenir cet article, je crois qu’il l’estimeroit «plus que tous les Païs-Bas ; car il auroit de nouveau toutes les «Indes libres, qui luy sont si fort incommodes, pour les habi- «tans de ces païs, et nous rendroit si faibles par la mer (qui est «l'unique force de ces provinces et par le moyen delaquelle nous «pouvons tenir le roi d'Espaigne un peu en bride), qu'il n'aurait «occasion de craindre jamais plus que nous luy ferions aucun mal. «Car étant certain qu'il ne sont rien sans le traficq, 1l les banni- «rait, par traité, à jamais, du commerce des deux tiers du monde, «pour le moins, et ne nous resterait que celuy d'Espagne, «lequel il nous peut oster quand il luy plaist. Je laisse juger à « Vostre Majesté combien ceci importe non seulement à cet estat, «mais à tous ceux qui ne desirent point la grandeur du roy «d’Espagne ; car, ayant derechef les Indes libres, 1l y donnera si : «bon ordre, que personne n’y mettra plus le pied, et se trouvera «en peu d'années, aussi puissant en argent, qu'il ait jamais esté. «Le marquis a persisté jusques ores, sans rien vouloir cèder en «cet article, et, de nostre costé, s’est faict de mesme, tellement «que l’on est heure si bien de leur part que de la nostre, em- «pesché de mettre par escript les autres points que eux pré- «tendent et nous, et celui des Indes demeurera cependant en « Suspens.
«Si Vostre Majesté juge, pour son service, que l’on continue, «au refus de cet article, j'espère que les provinces qui ont «le traficq de la mer et qui sont les principales en cet estat, y «persisteront, estant un peu encouragées.
«Voilà où nous en sommes présentement, touchant ce traité : «avec l'ennemi. Si je puis servir, soit en cela ou en autre chose, «à Vostre Majesté, estant adverty de vos intentions, Sire, je «vous feray paroistre que je suis de Vostre Majesté le très humble «et très obéissant serviteur. »
Sachant, qu'en princesse toujours digne et judicieuse, non moins ferme que douce, Louise de Coligny n’était retournée en Hollande, que pour y remplir, dans l'intérêt de la France, aussi bien que dans celui des Provinces-Unies, un ministère d’apaisement et de conciliation, Henri IV écrivit, en toute assurance, le 49 mars! à Jeannin et à de Russy : «Je suis très aise que ma «cousine, la princesse d'Orange, soit arrivée pardelà en santé, et (Si à propos, que sa présence y puisse être encore utile; car, je «suis assuré qu'elle ÿy contribuera toujours, en ce qui dépendra «d'elle, avec toute l'affection, à mon contentement et service, «que je puis desirer et attendre d'elle. En quoi vous lui donnerez «aussi toute occasion de persévérer, en favorisant, de ma part, «le bien et avantage de mes cousins, ses beau-fils et fils, et de «toute leur maison, suivant les exprès commandemens que Je «vous en al faits.»
Dans le cœur de la noble femme, ainsi investie de la confiance du monarque français, et activement mêlée aux affaires d'État les plus ardues, dominait constamment un sentiment maternel dont on aime à saisir chaque manifestation ; car, mère, avant tout, Louise de Coligny ne se laissait jamais distraire par les obsessions politiques, quelque réitérées qu'elles fussent, du soin de veiller sur ses enfants et de les entourer de sa ten- dresse.
Heureuse d’avoir retrouvé, à La Haye, Henri Frédéric, justement considéré dans le développement de sa carrière, elle se
1! Négociations du président Jeannin, p. 314. IT
reportait, par le cœur et par la pensée, vers ses filles, habitant la France ou l'Allemagne, et se complaisait à leur faire sentir la permanence de son affection et de sa sollicitude.
A peine était-elle de retour, à La Haye, qu'elle écrivit à M de la Trémoiïlle ! : «Je vous dirai que nostre petite se porte «bien, Dieu merci, d’aujourd'huy seulement, car, toute la se- «maine, elle s’est trouvée mal d’une fièbvre que je croy luyestre «procédée d’un changement d'air. Elle gouverne icy ses oncles «et ses cousins ; et, quand elle se porte bien, elle est fort jolie.»
«Cependant que les affaires d’estat se traitent, je ne laisse pas «de parler des vostres, et espère que, dans quelques jours, il «s’en fera quelque bonne résolution ?. Monsieur l’Electeur a 1cy «un ambassadeur qui est fort honneste homme. Nous en parlons «souvent ensemble, et encore aujourd'huy il a diné avec moy, «et s’est trouvé que c’estoit le jour de la nativité de Monsieur «l'Electeur. Nous l'avons un peu solemnisé en buvant à sa santé; «à quoy vostre fille a un peu aidé, qui est la première fois, ce «dit-elle, qu’elle a vû boire de santé. Cet ambassadeur me disoit, «en dinant, qu'entre toutes les sœurs de Madame l’Electrice, «vous avez merveilleusement gagné le cœur de Monsieur l’'Elec- «teur. Mandez-moy de vos nouvelles, chère fille, et de celles de «vostre petit peuple, et comment vont vos affaires.
«Je ne vous puis dire de celles d’icy, car on ne sait encore «qu'en juger.
«Vos frères vivent tousjours à l’accoustumée. Vostre aisné «vient, presque tous les jours souper icy, mais il ne sçait luy- «mesme juger de quoy se termineront les affaires. Dieu y mettra la main, s'il luy plaist ; et il en est bien besoin, car les hommes «n'y voient guères clair.
* Lettre du 15 mars 1608 (Archives de M. le duc de la Trémoille). * [s'agissait de la liquidation et du partage de la succession paternelle.
«Je n’escris point à M. de Bouillon, parceque je ne le croy «plus à Paris. J’appréhende de recevoir de vos lettres et de «demander des nouvelles, quand il vient quelqu'un de la cour, «tant Jay peur d'en ouïr de mauvaises de ce pauvre prince { «que j'ay laissé au lit. Dieu luy envoye, et à nous tous, ce qui «nous est nécessaire ! Je vous embrasse, chère fille, et vous «donne mille bonsoirs.»
Le 2 avril, la princesse ajoute ? : «Ma chère fille, lorsque Jay «pü un peu reprendre mes esprits, j'ai dépesché vers ceste «pauvre princesse *, pour la visiter et pour apprendre de ses «nouvelles ; mais le vent contraire n’a voulu permettre que ce «porteur soit parti plus tost qu’à ceste heure, il vous dira de toutes «nos nouvelles plus que je ne sçaurois dire, particulièrement de «vostre fille, car c'est un de ses grands gouverneurs; de l’Estat «aussy tout ce qui s’en dit: en un mot, c’est ce que l’on ne sçait «encores Si nous aurons paix Ou guerre.
«Mais je vous dirai que je me veux servir de ce temps icy «pour faire cest été, un voyage à Spa, car je suis si tourmentée «de ma rate, que je n'ai presque une heure de santé ; et je vois «de ceux qui y ont esté pour le mesme mal, qui en sont du tout «guéris. Or, il me semble que vous ne l’estes pas si bien guérie, «qu'un voyage ne vous y fit encores beaucoup de bien ; et, outre «ce que je le desirerois passionnément, vos frères me prient de «vous en prier et de le vous conseiller, et vous promettent que, «Si VOUS y venez, ils vous verront, Si vous voulez prendre la «peine de faire deux petites journées, car il n'y a pas davantage «delà à Bréda; et vostre cadet dit qu’il ira jusques tout auprès .-cde Spa, pour nous accompagner toutes deux. Prenez donc une
Le duc de Montpensier.
? Archives de M. le duc de la Trémoille.
* La duchesse de Montpensier venait de perdre son mari.
«bonne résolution, ma chère fille; vos frères le desirent extrème- «ment, et je m’asseure que cela sera très utile à vostre santé de «faire encores une fois ce voyage. Vous m'en manderez, s'il «vous plaist, par ce porteur vostre intention, et moy Je remet- «trai à luy à vous conter toutes nouvelles, et prierai Dieu vous «donner toutes sortes de prospérités. »
Le 9 avril!, autre missive :
«Ma chère fille, je reçus hier vos lettres avec celles que «m'avez envoyées de M. de Bouillon, et le mémoire que vous «aviez fait consulter ensemble. Nous en avions déjà donné un «paquet tout semblable à Messieurs les Estats, et croy qu'il sera «aisé d'obtenir tout cela ; mais d’autres avantages pour la mai- «son, je n’en espère pas, car vos frères estant résolus de ne servir «jamais le roi d’Espagne, il n’y a pas d'apparence qu'il leur «veuille faire du bien. Que s'ils le voulaient à la vérité, je croy «qu'il n’y à avantage que l’on ne leur fit; mais ny eux n’y sont «résolus ny moy je ne leur puis conseiller, estimant, et eux et «moy, qu'il vaut mieux avoir peu avec honneur, que beaucoup. «autrement.
«Les affaires tirèrent encores en grande longueur. Quant aux «partages, ils sont encore si éloignés, M. le prince d'Orange et «M. le prince Maurice, que je ne sçay ce qui en arrivera, et «crains bien qu'ils ne tombent en procès. Depuis que je suis icy; «je n’ay cessé de travailler si l’on pourroit faire quelque chose «pour vous et Mesdames vos sœurs, et les ambassadeurs de «Monsieur l’Electeur qui sont icy, sont tousjours après, par le «commandement de Madame l’Electrice. Enfin on leur a pro- . «posé les moyens que l’on juge justes et raisonnables, que je €Croy qu ils ont envoyés à madite dame l’Electrice.
1 Archives de M, le duc de la Trémoille.
«De penser que l’on vous paye en argent comptant, hélas ! «ma fille, il n’y a pas de moyen, car il ÿy en à moins que jamais «en vostre maison. Pour l’assignat de mon douaire, je jouis de «Gertruydenborg, qui ne vaut que 5000 florins par an, encores «depuis peu, car auparavant il n’y en avait que 1000, et j'en «dois avoir 8000 ; de façon que vostre cadet peut dire estre «bien éloigné d’avoir jamais eu un lard des biens de Monsieur «son père. Pour M. le prince Maurice, 1l dit, et je vous en en- «verrai, un de ces jours, un mémoire, que ce dont il jouit, frais «faits, les charges ostées, ne luy revient qu'à 10,000 livres de «rente, qui n’est pas ce qui luy appartient de l'argent que Ma- «dame sa mère a apporté. Enfin c'est une compassion si estrange « des affaires de ceste maison, que je n’y vois ny fonds ny rive ; «et jusques à ce que ces deux frères se soient accordés, je ne «vois pas que les choses se puissent accommoder.
«Croyez que j'aurai soin de vos affaires comme des miennes ; «et certes, j'en ai davantage : fiez-vous là dessus.
«Au reste, ma fille, j'ay une prière à vous faire pour vostre nour- «rice, la fille de mon valet de chambre. Elle est arrestée prison- «nière, depuis mon partement, et je crois que ce n'est que pour «28 escus. Son mari m'a dit que vous luy avez promis de faire «quelque chose pour elle. Je vous en suplye bien humblement ; «ce sera une œuvre charitable, et avec peu vous la pouvez «délivrer de grande peine. Je vous en suplye donc, et de me «conserver vostre bonne grâce pardessus toute chose.
« Vostre fille se porte fort bien. Je commence d’aujourd’huy à «luy faire venir un maître pour luy apprendre le flamand. Le «mesme maître luy continuera à faire escrire; car, si elle n’a «quelqu'un qui s’entende à la faire escrire, elle oubliera tout.
«Je desire bien, et vos frères aussy, que vous vous résolviez à «venir aux eaux de Spa.
<On m'a dit que Madame la princesse s’en va à Orange, et
«que Monseigneur son fils a fait demander en mariage Mademoi- «selle du Maine. Que je sçache s'il est vrai.
«Les vents contraires ont empesché que plus tost je n’aye «pü envoyer visiter Madame de Montpensier. Faites-luy en mes «excuses, je vous supplye, et l’assurez bien qu'elle n’a servante «qui, plus que moy, participe à sa très grande affliction. La «vérité est que je n’en puis essuyer mes larmes. »
Cette longue lettre fut, à un mois d'intervalle, suivie de celle-ci ! :
«Chère fille, ce n’a pas esté mon nepveu de Chastillon qui «vous aura porté, comme je pensois, ma dernière lettre. Ii laisse «faire le voyage à M. de Béthune, qui vous dira plus de mes «nouvelles, que je ne vous en sçaurois escrire. Si les vents «l’eûssent voulu favoriser, il y a déjà quelques jours qu'il Füst «en France avec M. le président Jeannin ; mais, après avoir esté «fort tourmentés par la mer, il leur a fallu revenir et laisser «aller, pour ceste heure, M. de Béthune.
«Nous avons reçeu, durant ce temps les heureuses nouvelles de «l'accouchement de la roine. Le roy m'a faict l'honneur de me «l’escrire, par la dépesche avec laquelle estoit la vostre,, par où «vous m'en donniez advis. Ce vous a esté beaucoup d’heur de «vous y estre trouvée. La pauvre princesse que vous y accom- «pagniez n’y estoit pas avec autant de contentement que je l'y ay «veue autrefois. C’est un grand bien à Leurs Majestés et à la «France, d’avoir, à ceste heure, trois si beaux fleurons à la cou- «ronne. Mandez-moy sy Madame de Montpensier a passé outre à «Champigny, comme on me mande, et st elle a mené Mademoi- «selle sa fille. La vostre se porte fort bien, Dieu merci, et moy, «toute à vostre service, remettant le reste à M. de Béthune. »
‘ Lettre du 9 mai 1608 (Archives de M. le duc de la Trémoîille).