CHAPITRE VI
François de Chastillon recommande sa sœur, la princesse d'Orange, aux États généraux et au comte Jean. — La princesse révèle au comte Jean les lourdes charges qui pèsent sur elle, et l'insuffisance de ses ressources pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants. —.Incurie du comte Jean et des États généraux à son égard, — Appel adressé au comte Jean par la princesse. Hommage rendu au dévouement maternel de celle-ci par la duchesse de Bouillon. — Séjour de la princesse à Leyde. — Sa correspondance avec Huyghens. — Elle réside à Flessingue, — État des affaires publiques en France. — Lutte du roi de Navarre contre la ligue, — Les Provinces-Unies traitent avec l’Angleterre. — Leicester et Sidney. — Mémoire remis par la princesse et par Maurice de Nassau à Davidson. — Lettres de la princesse à Leicester, à Davidson et à Hotman. — Elle recherche l’appui de Leicester et celui de Sidney.
La princesse se trouvait encore à Delft, en 1584, lorsqu'arrivèrent dans cette ville deux envoyés, Lavalcaresse et Saint- Laurent, que son frère, François de Chastillon, avait chargés «de la visiter et consoler de sa part.»
On ne connaît pas la teneur des messages écrits dont ils étaient porteurs, tant à l'adresse de la princesse, qu’à celle des États de Hollande; mais on sait du moins quel chaleureux langage Chastillon tint aux États généraux des Provinces-Unies, dans une lettre datée de Montpellier, 9 octobre 1584.
«Messieurs, leur écrivait-il!, je suis si troublé et agité en «mon esprit, pour l'extrême affliction en laquelle je vois réduicte «Madame la princesse d'Orange, ma sœur, par la mort inopinée «de feu Monsieur le prince, son mary, que, ne pouvant aller
1 Collect. des États généraux, Rec. des dépèches, t. 7, p. 6. (Archives du royaume de Hollande).
«moy mesme en personne vers elle, à cause des grands affaires «qui me retiennent en ces pays, à mon grand regret, J'ay advisé «d'y envoyer Monsieur de la Valcaresse, accompaigné du sieur «de Saint-Laurent, pour la visiter et consoler de ma part, et luy «présenter tous les debvoirs ausquels la nature, le sang et «l'amitié fraternelle m'astreignent et m'obligent envers elle. «Et parceque j'appréhende son affliction estre d’aultant plus «grande, qu'elle se voit esloignée de sa patrie et comme desti- «tuée du secours et assistance de ses parents et amys, j’ay bien «voulu joindre ceste-cy aux précédentes, pour vous supplier «très humblement, Messieurs, vous représenter devant les yeux «les grands et notables services que ledit seigneur prince vous a «faictz et la fidélité et affection qu'il y a apportée, sans crainte «des proscriptions, diffames et calumpnies de voz ennemis et les «siens, ny des extrêmes périls et dangiers de sa vie, auxquels «il est finalement tresbuché, afin que, considérant, d’une part, «l’honneur qu'il a faict à Madame la princesse, sa femme, la «grande amitié qu'il luy a portée, et la bénédiction que Dieu «a jectée en leur mariaige, leur donnant lignée qui peult-estre <héritera, quelque jour, si Dieu luy faict la grâce de vivre, de «la mesme volonté, fidélité et affection du père, pour employer «ses moyens et sa vie pour vostre service, 1l vous plaise, Mes- «sieurs, tenir en vostre protection la mère et l'enfant et tout ce «qui leur appartient, en estre soingneux comme pères et tuteurs, «selon la parfaite fiance que, je suis asseuré, ledit Seigneur «prince avoit en vous et leur transférer les mesmes debvoirs de «recognoissance que vous eussiez faict à icelluy Seigneur prince, «s’il eust vescu. Car, oultre ce que vous ferez acte très louable «et qui augmentera de beaucoup la gloire de vostre réputation «parmy les nations estranges, vous obligerez infiniment à vous «ladicte dame, son fils, les plus grandes et illustres maisons de «ce royaume, auxquelles nous avons cest honneur d’appartenir,
«et moy en particulier, qui n’espagneray jamais mes moyens, «mes amis, ny ma vie, en tous les lieux et endroictz où il vous «plaira me commander et employer, pour vous faire très humble «service, ansy que j'ay prié ledict sieur de la Valcaresse vous «faire plus particulièrement entendre. Et, parcequ'il a esté à «l'assemblée de Montauban avecq moy, et est fort bien instruict «de l’estat des affaires des églises de ce royaume et particulière «ment de ceste province, pour les vous discourir bien au long, «comme je l’en ay aussy prié, je ne n'estendray plus avant que «pour vous baiser très humblement les mains, priant Dieu, «Messieurs, qu'il veuille bénir et faire prospérer voz conseils et «sainctes délibérations, etc., etc.
Le même jour, Chastillon écrivit au comte Jean! : « Monsieur, «après la tristesse que vous ressentés de la perte que vous avés «faicte, de laquelle je m’asseure que vous estes consolé avec «Dieu, le meilleur tesmoignage que vous pouvés rendre de «l'amitié fraternelle que vous portiez à feu Monseigneur le prince «d'Orange, c’est d’avoir soing du bien de ce qui luy estoit le «plus cher en ce monde, qui est de sa femme et de ses enfants. « Voilà pourquoy j'estime que ce sera plustost satisfaire à mon «devoir de vous recommander ce qui me touche de sy près, que «d’eschaulfer vostre volonté à ce quy naturellement vous.est sy «cher. Je vous suplie donc, Monsieur, ne trouver point mau- «vais, ne pouvant estre sur les lieux pour satisfaire à ce que je «doy, sy je m'adresse à vous, pour vous demander, avec «toute l’affection qu'un frère peut apporter à une sienne sœur, «et l’amilié qu’un oncle doibt à son nepveu, ce don, qu'il vous «plaise prendre soin de Madame la princesse d'Orange, ma «sœur, et de son fils, à ce que la nécessité de leurs petites « sus n NES beaucoup à leur pets et à la grande afilic-
‘ Lettre du 9 octobre 1584, datée de Montpellier (Gr. v. {re corresp., re série, t. 8, p. 470).
158 LOUISE DE COLIGN Y.
«tion qu'ils souffrent par la volonté de Dieu. Vous ferez une «œuvre méritoire devant luy et adjousterés à ce que vous devés «à la mémoire de feu Monseigneur le prince, vostre frère, «l'obligation de beaucoup de gens de bien et seigneurs qualifiés «de ce royaume, auxquels j'ay ce bien d’appartenir, oultre le «service que, toute ma vie, je vous en rendray.»
Parmi les seigneurs qualifiés du royaume de France , desquels parlait Chastillon, se trouvait son cousin, le maréchal, duc de Montmorency, plus tard connétable, qui, en octobre 1584, adressa, de son côté, aux États généraux une lettre!, par laquelle il leur recommandait en termes pressants, la princesse et son fils?.
Les instantes recommandations de Chastillon et de Montmorency en faveur de leur sœur et cousine étaient d'autant plus opportunes, que la situation de celle-ci devenait de plus en plus grave, au point de vue des lourdes charges domestiques qui pesaient sur elle, et de l’insuffisance de ses moyens pour y faire face. Voici l’affligeant tableau qu'elle-même traçait, le 28 octobre 1584, des rigueurs de cette situation, dans une lettre au comte Jean ?:
«Monsieur mon frère, j’ay eu grande occasion de vous remer- «cier, ce que je fay encores présentement, de ce qu'il vous «pleust donner charge dernièrement à vos conseillers, venus
! Voir Appendice, n° 6, K 2.
* Vers la même époque, le roi de Navarre annonçait au roi de France qu'il venait de prendre sous.sa protection la principauté d'Orange, dont la régence était déférée à Maurice de Nassau, et il ajoutait: «je supplie Ctrès humblement vostre majesté de vouloir avoir agréable ladite pro- «tection, et que les enfans du prince décédé, jeunes et orphelins, et mes «parens, ne soient destituez de secours et support, ne dépouillez de ce «qui leur appartient» (Rec: des lettres missives de Henri IV, t. 1, p. 612. Lettre du 24 octobre 1584).
* Gr. v. {re corresp., 1re série, t, 8, p. 473.
«pardeçà , d’avertir les conseillers de feu monseigneur , que «vostre advys estoit que l’on me fist jouyr de mes conventions «matrimoniales, et principalement de mon douayre!; mais, «combien que j'aye sollicité de tout mon pouvoir ceus qui ont «esté ordonnés pour la conduite des affayres de la maison, si «est-ce que, jusqu’à présent, je nen ay peu obtenir aucune «response.
«Je fais ce que je puis pour me maintenir avec la dignité de «la maison en laquelle j’ay eu cest honneur d’estre allyée, et «le feray encores, tant qu'il sera en ma puissance, tant pour «mon regard, que des petits enfants que j'ay retirés près de «Moy; suyvant quoy, combien que c’est avec grands fraiz, «mesmes pour la longueur du chemin, j'ay retiré de France «quelques moyens, sans lesquels il m’eust esté du tout impos- «sible de soutenir une telle dépense que celle quy me faut faire; «mais iceus moyens venant à me faillir, si ne puis avoir autre «provision de delà, je vous suplie bien humblement, monsieur «mon frère, de m'excuser sy je suys contrainte d’obéyr à la «nécessité qui sera plus forte que ma volonté, qui a esté et est «encore de demeurer en ces pays, si Dieu m'en fait la grâce, et «d’y eslever mon fils. De quoy, monsieur mon frère, je vous ay «bien voulu advertir, et ensemble vous suplyer, si vostre com- «modité ne permet de vous trouver pardelà (où néantmoins, «sans vosire présence je ne prévoy que confusion générale), «aumoins qu'il vous plaise escrire auxdits commissaires l'ordre «que vous entendés qui soit suivy pour ce regard, et leur «ordonner, sy vous plaist, bien esprésément de le fayre, d’au- «tant que leur principalle response est qu'ils n'ont puissance «sufisante de ce fayre. Ce me sera, monsieur mon frère, une
‘ Son contrat de mariage lui attribuait un douaire de huit mille livres, et la jouissance des châteaux de Berg-op-Zoom et de Grave, ainsi que d’une autre maison seigneuriale, à lui assigner en Hollande.
«nouvelle obligation à vostre service, auquel vous me trouverez, «toute ma vie, très affectionnée. |
«Mon fils, monsieur le conte Morice, se porte bien, Dieu «mercy, et est sur le point d’aller en Zélande. Mes filles, mes «damoyselles d'Orange et Anne, sont à Buren. La petite Caterine «Belgique est avec madame la comtesse de Schvatzenbourg, «ma sœur. Le reste est avec moy, qui se portent bien, comme «faict mon fils, exceptée Louyse, qui est estrèmement malade «depuis six semaynes, tellement que les médecins en ont mau- «vaise opinion et en font très mauvays jugement. J'y fay et «feray, Dieu aydant, tout ce qui sera en ma puissance.
«Et sur ce, après vous avoir bien humblement baysé les «mains, je prieray Dieu, Monsieur mon frère, vous donner en «parfaite santé heureuse et très longue vie. A Delfhe, ce «28 d'octobre.
«Monsieur mon frère, je vous suplie me permestre que «madame vostre femme trouve icy que je luy bayse bien «<humblement les mains, luy faisant tousjours offre de ion «humble service. J'en dis autant à ma fille mademoyselle « Emylie. »
Non seulement le comte Jean, dont la présence en Hollande avait été instamment réclamée par la famille du prince, dès les premiers moments de son deuil, n’était pas venu à Delft, appuyer de ses conseils et de ses démarches la veuve et les enfants de son frère, mais rien ne témoigne même d’une activité quelconque, qu'à dater du 28 octobre 1584, il ait déployée, ne füt-ce que par correspondance, pour tenter de venir en aide à sa belle-sœur, dans l’état de détresse qu'elle lui signalait alors par sa lettre, si propre cependant à l’émouvoir. La persistance du comte Jean à demeurer cantonné dans sa résidence de Dillembourg, en présence d’une situation aussi angoissante que l'était celle de la princesse, ne trouverait sa justification que
LOUISE DE COLIGN Y. A61
dans des circonstances impérieuses dont la AE semble 1ci faire défaut.
Quant aux États généraux des Provinces-Unies, et quant aux ltats de Hollande, sous quel aspect se montrèrent-ils, en octobre “et novembre 1584 ?
Les premiers, répondant aux lettres de Chastillon et de Montmorency, promirent de prendre soin de la princesse et de son fils, ainsi qu'ils s’y reconnaissaient obligés, mais sans entrer d’ailleurs dans aucuns détails sur ce pointf.
Les seconds furent, pour leur part, plus explicites vis-à-vis de Chastillon, en lui écrivant, le 23 novembre > :
«Nous ne sçaurions sinon continuer le devoir vers madame «la très chère compague du prince et messieurs leurs enfans, et «Vous pouvons asseurer que R'obmettrons chose de nostre pou- «voir qu'estimerons pouvoir valloir pour les honnorer et servir, «selon l'obligation qu'y avons.
«Et pour vous plus particulièrement advertir de ce qu'avons «Jusques ores peu faire pour madame, ensemble d’un moyen «qu'elle recevra de ce costé, avons fort justement requis qu’il «luy plaise, de prime face, continuer sa résidence en ce pays «d'Hollande, pour l'honneur de sa présence, et tenir sa cour à «la ville de Leyden, ou feu de haute mémoire, Son Excellence «l’a autrefois tenue; auquel effect avons aussi donné ordre que «la maison y soit accommodée et pourveue de meubles et usten- «siles nécessaires? ; — ensemble que à madame la princesse soit
! Voy. Appendice, n° 6, K 1 et 5.
? Gachard, Corresp. de Guillaume, t. 6, p. 211, 212.
5 «Résolu de faire acheter des meubles, aux frais de la province, Jus- «qu'à concurrence d'environ 2000 livres de 40 gros, pour l’ameublement «de la maison de la princesse d'Orange, à Leyden. Il sera fait inventaire «de ces meubles, que la princesse restituera, si elle quitte le pays» Re du 29 octobre 1584. Gachard, Corresp. de Guill., t. 6,
«promptement comptée la somme de six mille livres, dont luy «sont desjà livrez les trois mille; — et doit Son Excellence «encore recevoir annuellement, pour son domaine, autres huit «mille livres, et ce, hors des biens de la maison mortuaire «situez en Hollande, nonobstant que iceux biens soient grande- «ment chargez; — puis, pour l'entretennement des enfans de «feue madame Charlotte de Bourbon, du don de baptême de «mademoiselle Elisabeth, 2000 livres par an, pour la part de «ceux de Hollande et Zélande, avec autres trois mille livres de «rente constituez et consenty au furnissement du don de bap- «tème de Frédéric-Henri, fils de Son Excellence, et autres plu- «sieurs dettes domestiques qu'allons journellement deschargeant; «dont espérons que madame recevra service, et la maison de sa «dite Excellence tenue libre de toutes impositions; le tout en «considération et à cette fin que sa dite Excellence peut avoir «bon moyen de se tenir selon sa qualité, durant le temps «qu’elle demeurera en ces pays de Hollande. »
On voit, d’après les simples indications fournies par cette lettre, à quelles proportions exiguës se limitaient les seules ressources offertes alors, en Hollande, à la princesse, pour le soutien de son existence et de celle de ses enfants. Elles consislaient uniquement : 1° dans l'usage d’une maison meublée ; 2° dans le versement déjà effectué d’une somme de 3000 livres ; 9° dans la promesse de paiement d’une autre somme de 3000 livres; 4° dans le droit à un douaire de 8000 livres, dont la réalisation pouvait se faire indéfiniment attendre ; 5° dans deux rentes, l'une de 2000 livres, l’autre de 3000 livres, allouées à Élisabeth et à Henri-Frédéric.
Mais qu'étaient ces minimes et précaires ressources, en regard des nombreuses dépenses , de stricte nécessité, qu’imposaient à la princesse une tenue de maison, même des plus simples, eu égard à son rang, et les soins à donner à cinq enfants en bas âge?
Il lui fallait, dans son intérieur, indépendamment de ces dépenses à faire pour son entretien personnel et celui de ses enfants, pourvoir à la subsistance et à la rémunération de personnes dévouées qu’elle tenait, avec juste raison, à conserver, plus que toutes autres, auprès d'elle. Ces personnes étaient les époux de Tondorf, Mademoiselle de la Montaigne, gouvernante des enfants, et Jolytemps, aux bons offices desquels elle avait toujours attaché d'autant plus de prix, qu'elle savait combien le prince! et Charlotte de Bourbon? les avaient appréciés. L'entretien de quelques autres personnes attachées au service de la mère, ainsi qu'à celui des enfants, et enfin, l’ensemble de dépenses journalières, de diverses natures, complétaient les charges qui pesaient inévitablement sur la princesse.
La totalité de ces charges, dont il est facile de se rendre com pte, excédait de beaucoup le chiffre des faibles ressources mentionnées dans la lettre, ci-dessus reproduite, des États de Hollande.
Afin de satisfaire à ces charges, la princesse chercha à se procurer, pour elle et ses enfants, les sommes nécessaires : mais où les trouver? Elles ne pouvaient dans le premier moment du moins, être fournies, ni à elle personnellement, quant à son douaire, ni à ses enfants, à titre d’hériliers, par la succession du prince, que des administrateurs provisoires ?
1 Dans une décharge signée, le 3 décembre 1583, par Guillaume de Nassau, se trouvent ces mots : «dame Jehanne de Maussou, espouse de «nostre cher et bien-aimé maistre d’hostel, François de Tondorf » (Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 2159).
? Voir les dispositions que contient en faveur des personnes ci-dessus désignées le testament rédigé par Charlotte de Bourbon, le 12 novembre 1581 (dans notre publication intitulée Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange. Paris 1888, 1e vol. in-8, p. 272 et suiv.).
3 Ilest parlé de ces administrateurs provisoires dans des instructions adressées, le 15 janvier 1586, par Louise de Coligny, Maurice de Nassau et Marie, aux curateurs de la maison mortuaire du prince (Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 215%).
rt
signalaient comme ne présentant, en l'état, aucune valeur disponible.
La princesse se vit donc contrainte, pour combler le déficit qu’elle et ses enfants subissaient, en Hollande, de faire le sacrifice d’une partie de la petite fortune qui lui restait en France; sacrifice qui devait périodiquement s’accroître pendant plusieurs années. |
Tel est le pénible état de choses que nous révèle la princesse elle-même, dans une lettre datée de Leyde, où elle venait de se fixer, à la fin de l’année 158/. Elle y dit ! au comte Jean :
«Monsieur mon frère, j'ay esté fort ayse de la résolution qui «a esté prise de vous envoyer ce messager, afin que, par son «retour, nous puissions apprendre de vos nouvelles, desquelles «nous sommes extrêmement en payne, pour n'avoir rien entendu «de vostre part, depuis qu'il vous pleust de m'envoyer de deçà «deus de vos conseilliers.
«Cependant, Monsieur mon frère, les affayres de ceste désolée «mayson sont en sy pyteus estat, que, Sy par vostire prudence «et bon conseil y n’y est bientost pourveu, j'y prévoy une bien «grande confusion ; parquoy je vous suplye bien humblement, «Monsieur mon frère, au nom de l’amytié qui estoit entre feu «Monseigneur et vous, et à l'honneur que je sçay que portés à «sa belle et très dygne mémoire, qu’il vous plaise prendre soing «de ses enfants et de moy, qui avons tous aujourd'huy l'œil sur «vous comme sur nostre père commun, et que, Si vos aflayres «ne peuvent permettre que prenyés la paine de venir icy, qu’au «moins il vous plaise y dépescher quelqu'un, bien instruit de «vostre intention, sur l’estat que l’on vous a faict entendre où «sont les affayres de ceste mayson, afin que par vostre otorité «il y puisse être pourveu.
! Lettre du 19 décembre 1584 (Gr. v. p'e corresp., p'e série, tome 8, p. 476),
LOUISE DE COLIGN Y. 165
«Je suys tenue et oblygée de desirer voyr qu'il soit mys un «bon ordre, pour le général de la mayson; mais, pour mon «particulier, la nécessité me presse de telle façon que, comme «je vous ay mandé, Monsieur mon frère, par une autre de mes - «lettres, la nécessité, à la longue, forcerait ma volonté pour me «retirer en lyeu où j’aurois plus de commodité que je n’ay icy ; «car il y a cinq moys que je suys avec quatre de mes belles- «lilles, mon fils et moy, avec un grand train, sans que les «enfants ny moy ayons reçu un seul denier de la mayson, et » sommes {ous remys à quand il vous aura pleu mettre ordre «aux afaires de la mayson.
«Nous sommes venus, vos dites nyèces, vostre petit neveu «et moy en ceste ville de Leyde, où j'ay désiré de venyr, «pour m'oster du lyeu où j'ay reçeu ma perte, bien qu'en «tous lyeus je porte mon affliction et la porteré toute ma «vye, le changement de demeure ne pouvant m'y apporter «de dyminution; mais toujours ce lyeu-là me sera odyeus «sur tous.
«J’atendré donc, Monsieur mon frère, mon petit train et moy, «icy, de vos nouvelles, que je prie Dieu estre telles que nous «puissions espérer de vous veoyr bientost; cependant je vous «baiseray bien humblement les mains et prieray Dieu, Monsieur «mon frère, vous donner très heureuse et très longue vye, à «Leyde, ce 19 décembre.
«Je vous supplye, Monsieur mon frère, que Madame vostre «fame trouve icy que je luy baise bien humblement les mains, «luy faisant ofre de mon bien humble service. Avec vostre «permission, je diray, sy vous plaist, le semblable à ma fille «Mademoyselle Emylye.
«J’ay reçu des lettres que mon frère, Monsieur de Chastillon «vous escrit par des gentilshommes, par lesquels y m'a envoyé «visiter, que vous trouverez avec celle-cy.