LOUISE DE COLIGNY. HAT
altière, s'était déjà si docilement courbée sous son joug, qu’elle se déclara résolue à n’avoir d'autre vie que celle du cloître. Le duc, en faisant connaître la résolution de Flandrime annonça qu'il ne se prononcerait sur son adoption, ou sur son rejet, que dans un sens conforme aux déterminations de la princesse d'Orange et de Maurice de Nassau.
Il écrivit, en effet, le 23 avril 1594, à ce dernier! : «..... Je «vous avois, il y a quelque temps, dépesché un gentilhomme «exprès pour vous faire entendre comme Mademoiselle Flan- «drine, vostre sœur et ma cousyne, m'avoit instamment pryé de «la vouloir faire religieuse, ét avec tant de recherche et conti- «nuelle poursuyte, que Madame de Sainte-Croix, ma tante, luy «a donné le voile blanc ; mais voulant, à ceste heure, se rendre «du tout professe qui seroit s’obliger du tout à estre religieuse, «je ne luy ay voulu permettre, que je n'aye, premier, sçeu vostre «sentiment et intention et celle de Madame vostre belle-mère, «vous supplyant bien humblement encore par ceste-cy, vouloir «envoyer vers ma dite cousine, vostre sœur, quelcun qui vous «puisse entièrement et fidèlement rapporter sa volonté et luy «faire entendre la vostre, à laquelle, et en toutes autres choses, «je me conformeray, comme celuy qui, par les effets, veut méri- «ter la qualité, Monsieur, de vostre bien humble et obéyssant «allié, à vous faire service. — Henri de Bourbon.»
Vainement Flandrine, à peine âgée alors de quinze ans, prétendait-elle adopter de son plein gré, la vie du cloître : elle ne put à cet égard convaincre, ni la princesse d'Orange, ni l’Électrice palatine?, ni Maurice, qui ne voyant en elle que l’inconsciente victime d'astucieuses obsessions, firent tout ce qui
! Groen van Prinsterer, Corresp. 2e série, t. 4er. p. 266.
2 Lettre de l’Électeur au comte Jean, du 3 janvier 1595 (V. Appendice, n° 14).
* Voir, sur ce point, le n° 15 de l'Appendice.
dépendait d'eux pour l'en affranchir désormais, la rendre, en quelque sorte, à elle-même, et la détourner de son imprudente résolution. Ils eurent la douleur de voir leurs efforts demeurer infructueux, et les menées d’un tenace bigotisme aboutir triomphalement à l’asservissement spirituel de Flandrine qui, dans son aveuglement, n'avait su comprendre ni leurs généreux sentiments, ni leur dévouement à ses véritables intérêts. Ils déplorèrent sa faiblesse et plaignirent son sort, sans que jamais, du reste, leur affection pour elle subît, depuis lors, la moindre altération.
Au début de l’année 1595, la princesse d'Orange revint à Châtillon-sur-Loing, pour y procéder, avec sa belle-sœur, à un règlement d’affaires définitif. Ce règlement fut conclu, et aux terme d’un acte authentique du 24 janvier de ladite année, les «terres, seigneuries et châtellenies de La Mothe et du haut de «Chasteauregard, furent, moyennant une somme déterminée, «délaissés à la princesse», qui bientôt revint à Paris, satisfaite de la conclusion amiable à laquelle Marguerite d’Aïlly et elle s'étaient arrêtées.
Louise de Coligny ne resta que peu de temps à Paris et reprit, avec Élisabeth et Brabantine, la direction de la Hollande, où il lui tardait de revoir son fils et, où elle eut la joie de le retrouver dans de favorables conditions de santé et d’activité.
Elle écrivit alors, de La Haye, au connétable?: «Monsieur, «un des plus grands désplaisirs qui me pourroit arriver, estoit «de partir de France et de Paris, presque en mesme temps que «l’on vous y atendoit; car c’est un de mes plus affectionnés «souhaits, d’'avoyr l'honneur de vous voyr pour vous tesmoigner «que l'absence, ny le temps n’ont rien diminué en moy du ser-
Voir note authentique du 24 janvier 1595 (Archives de la maison d’Orange-Nassau, n° 2570).
? Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 10,239 fol. 56.
«vice et du respect que je vous 'doy et que je vous veux à «jamais rendre. ... je nourris mon fils en ceste mesme volonté, «elc., etc.»
Le retour de la princesse fut bientôt suivi d’une solennité à laquelle elle s’associa avec une affection maternelle dont elle voulait que chacune de ses belles-filles se ressentit : l’aînée d’entre elles, Marie de Nassau, comtesse de Buren, que sa piété et l’élévation de ses sentiments lui rendaient particulièrement chère, épousa le 7 février 4595, le comte Philippe de Hohenloe. De Thou!, en parlant de ses noces, dit: «Quelles furent célébrées «avec beaucoup de magnificence, dans le château de Buren, en «Gueldre, qu'il s'y trouva grand nombre de seigneurs d’Alle- «magne , et que les États firent des présents considérables à la «comtesse, en reconnaissance des obligations qu’ils avaient à son «père, à son frère et à son époux.»
A peine quelques semaines s’étaient-elles écoulées depuis le mariage de Marie de Nassau, que la princesse d'Orange se disposa dans l'intérêt d’Élisabeth, à retourner en France.
«Je suis», écrivait-elle, de La Haye, en mars?, «pressée de «M. de Bouillon de lui mener sa fiancée. Il m'a mandé, le 18 de «ce mois, qu'il fera trouver icy la compagnie qu'il nous doit «envoyer pour nostre conduite; de façon que je fais estat de «partir le 22 ou le 23, aimant mieux retarder mes affaires par- «ticulières, que de retarder son contentement et l'empêcher «de s'acquitter du devoir de la charge de laquelle le roi l’a «honoré.» |
Maurice de Nassau, qui ne pouvait accompagner sa sœur et sa belle-mère, pria celle-ci de la représenter, au mariage d’Élisabeth, et lui remit, à cet effet, un pouvoir des plus explicites $.
1 Hist. univ., tome 8, p. 571.
2? Archives de M. le duc de la Trémoille.
8 Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 2205.
La solution désirée ne se fit pas attendre. La princesse étant arrivée avec Élisabeth à Sedan, il fut aussitôt dressé, au château de cette ville, un acte authentique, contenant les conditions civiles de l’union qui allait se conclure !, et, le 16 avril 4595, Élisabeth fut mariée au duc de Bouillon.
Une lettre de la princesse à son neveu, le comte Guillaume, du 16 mai de cette même année, précise la date de la célébration du mariage?. Elle lui écrivait de Sedan : « Vous avez déjà en- «tendu comme vostre cousine et chérubine a changé de nom, le «16 du mois passé, et est à présent Madame la duchesse de «Bouillon, fort heureuse et fort contente, pour avoir un mari «qui, en toute sorte, lui rend preuve de la parfaite amitié qu'il «lui porte, comme plus particulièrement j'espère vous faire en- «tendre dans peu de temps, espérant estre de retour, s'il plaît «Dieu, en Hollande, au commencement de juin. Je vous supplie «que Je sois toujours conservée en vos bonnes grâces, et que
«vous aimiez et ayez toujours soin de vostre petit cousin qui,
«un jour, vous fera service s’il plaît à Dieu.»
Le comte Guillaume était digne de l'estime et de l’affection que lui portait Louise de Coligny. Il avait pour elle un dévouement sans bornes, dont les quelques paroles que voici, précédant de peu de jours la dernière communication de la princesse, donneront une idée: «Madame?, il y a longtemps que je n'ay «reçu aucunes lettres qui me donnèrent plus de contentement «que celles qu'il a pleu à Vostre Excellence m'escrire, par les- «quelles je voy que ny le long temps, ny la grande distance n'ont «nullement effacé ni amoindri tant soit peu ses faveurs accous- «tumées envers moi; ce qui m'oblige tant plus m’esvertuer pour
! Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 2205.
* Archives de la maison d’Orange-Nassau, n° 2247.
* Lettre datée de Lewarden, 23 avril 1595. Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 2247.
«pour me rendre digne de ceste grâce; assurant Vostre Excel- «lence que, si bien les occasions me dénient le moyen à le «monstrer tousjours par effect, à tout le moins je ne céderai à «personne en bonne volonté et grand désir pour obéir et honorer «votre Excellence, que desirons très tous icy de revoir en ces «quartiers en bonne santé et disposition.»
Le 28 mai Louise de Coligny était à Paris avec Brabantin Elle y retrouva Mornai, qui se disposant à envoyer son fils Leyde, pour qu'il y passàt l'hiver, le lui présenta !. La princesse était trop attachée à M. et M°° de Mornaï, pour ne pas promettre d'étendre sur ce jeune homme un bienveillant patronage, dont
elle le savait digne, sous tous rapports.
Elle n'avait pas encore quitté la capitale, lorsque Brabantine lui communiqua ces lignes que la jeune duchesse de Bouillon venait de lui adresser ? le 7 juin:
«Il faut que je confesse, chère sœur, que je ne t’aimai jamais. «tant. Vous direz que je suis bien fort plaisante, de rendre mon «amitié plus grande, absente que présente : Il n'y a remède ; je «vous le dis comme je le crois. Vos actions m'assurent plus que «jamais que vous m'aimez; et pourquoi? c’est en rendant «l'extraordinaire de ce qu’apporte le séjour de Paris, apportant, «non pas du tout un oubli, mais une si grande négligence à «témoigner à ce que l’on aime le souvenir perpétuel que l’on en «a; et vous, tout au contraire, bonne sœur, vous prenez cette «peine-la pour me contenter. Je la loue et l'estime à un prix «infini. — Je vous écris, en ayant reçu la vôtre par le moyen «de Rosel. Monsieur mon mari a dépêché son laquais, devant «qu'il soit parti pour aller à Mouzon, et m'a dit que je ne le
1 Lettres de Mornai à Buzanval et au duc de Bouillon des 27 avril, 25 et 28 mai 1595. Mém. et Corresp. de Mornai, éd. de 1824, tome 92, p. 997, 963, 564.
2 Archives de M. le duc de la Trémoille.
«fisse guère attendre; mais le moyen de ne vous parler point ? «Ge sera donc avec hâte, pour avoir écrit une fort longue lettre «à Madame ma belle-mère. . ... Mon cœur, voilà ce que je te «dirai, pour ce coup. Aimez-moi bien, et ne perdez point la «créance que vous m'avez assuré avoir, que j'en faisais de même. «Mes actions ne vous détourneront point de le croire, en vou- «ant plaire du tout à vous le témoigner, Adieu, je vous baise mille «fois les mains : croyez que vous êtes toujours en ma pensée.»
Cette charmante lettre, qui fut suivie d’une foule d’autres, à la lecture desquelles s’attachera un intérêt toujours croissant 1, donne déjà, à elle seule, une idée des affectueux sentiments et du gracieux langage d’Élisabeth de Nassau. On aime à y Saisir, dans sa pureté, un reflet de la bonté de cœur et de la délicatesse d'esprit de la femme éminente qui exerça une si heureuse influence sur la direction morale et intellectuelle des jeunes filles dont elle fut la seconde mère.
On peut induire d’un document officiel, que le retour de la princesse d'Orange et de Brabantine en Hollande n'eut lieu que vers la fin de juillet 1595. On lit, en effet, dans le recueil des résolutions prises par les États généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas, à la date du 31 juillet 1595? la mention suivante: «Il est député un membre de chaque province, pour compli- «menter Madame la princesse revenue de France.»
Le 22 août, la duchesse de Bouillon ne savait encore rien du retour de sa belle-mère et de sa sœur.» «Je desire bien «savoir», écrivait-elle alors à Brabantineÿ, «votre arrivée en
! Voir entr’autres lettres écrites par Élisabeth de Nassau, duchesse de Bouillon, à sa sœur Brabantine, celles des 7 juillet, 22 août, 4er septembre, 2 octobre, 10 octobre, 2 décembre 159%5, et du mars, 25 avril, 4 juin 1596 (Archives de M. le duc de la Trémoille).
2 Archives générales du royaume de Hollande.
* Archives de M. le duc de la Trémoille.
«Hollande; mais n'oublie point, je t’en prie, mon cœur, de me «mander ce que l’on dit de moi, et principalement de certaines «personnes. Dites à Monsieur mon frère, qu’il ne vit pas assez «librement avec moi. Eh quoi! Ses lettres sont aussi retenues «que. s’il ne m'avait guères vue; après, il n’en est point assez «libéral de ses lettres. Si je le pensais à La Haye, je lui écrirais ; « mais je n'ai que bien peu de loisir. Il n’y aura que Madame «ma belle-mère et vous (à qui j’écrirai, cette fois), et, si puis, «un petit mot au cher petit frère.»
Informée enfin de l’issue favorable du voyage de la princesse et de Brabantine, Élisabeth écrivit le 1° septembre, à cette dernière ? : «Ma chère sœur, je me réjouis infiniment de vous «savoir heureusement arrivée, mais non point en comparaison «de l’affliction que je reçois de vous savoir si éloignée de moi.»
L’éloignement dont s’affligeait Élisabeth ne devait pas être de longue durée, ainsi qu’on le verra ci-après.
1 Maurice de Nassau.
? Arc hives de M. le duc de la Trémoille.