‹ Louise de Coligny princesse d'OrangeChapitre 28 sur 64 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Louise de Coligny, tout en ménageant la situation de son fils dans les Provinces-Unies, s’attache à lui en préparer une en France. — Lettres d’elle et de son fils au connétable. — Henri de Rohan aspire à obtenir la main de Brabantine. — Mariage de Catherine Belgia avec le comte de Hanau. — Lettres de la duchesse de Bouillon et d'Émilie Antwerpienne à Brabantine. — Le duc de Bouillon propose à Brabantine Claude de la Trémoille pour époux. — Il écrit au comte Jean. — Maurice de Nassau écrit au duc de Bouillon et à Brabantine. — Lettres de Henri-Frédéric à Brabantine. — Le mariage de Brabantine avec Claude de la Trémoïlle est décidé. — Henri-Frédéric s’en étonne et plaint Henri de Rohan de n’avoir pas été agréé, — La princesse annonce au comte Jean son prochain départ, avec . Brabantine et Henri-Frédéric, pour la France. — Elle débarque à Dieppe, d’où elle écrit au duc de la Trémoiïlle, et arrive à Paris, — Lettres de Gilles de Bourren et de la princesse au duc de la Trémoïlle. — La duchesse de Bouillon à Sedan. — Lettres de la princesse à Barnevelt, et de Dumanoir à Ph. de Mornai. — Sur la demande de la princesse, le roi pardonne à Claude de la Trémoille le tort qu'il a eu de n’avoir pas demandé son consentement au mariage projeté. — Départ de la princesse pour Châtellerault, où ce mariage doit être célébré.

Les deux séjours, qu’à des dates rapprochées l’une de l’autre, Louise de Coligny venait de faire en France, avaient ravivé en elle bien des souvenirs et étreint son âme d'émotions, sous l'impression desquelles elle demeurait, depuis son retour en Hollande.

Ses pensées ne pouvaient se séparer, ni des membres de sa famille, ni des amis qu'elle avait laissés dans sa patrie. En attendant qu'il lui fût donné, comme elle l’espérait, de les y revoir, elle aimait à se rapprocher d'eux par une correspondance, que nous savons a Voir existé, mais dont, malheureusement, les principaux éléments ne sont pas parvenus jusqu’à nous.

Il y a, sur ce point, particulièrement en ce qui concerne les années 1595, 1596, 1597, une lacune des plus regrettables ; car, quel intérêt n’eüt-on pas éprouvé à connaître, par les lettres que la princesse écrivit ou qu'elle reçut, dans le cours de ces trois années, les communications qu’elle échangea, avant tout, avec la duchesse de Bouillon, puis avec Flandrine de Nassau, son frère Charles de Coligny, sa belle-sœur, M"° de Chastillon et ses enfants, sa cousine d’Andelot, ses cousins de Montmorency, et, en dehors de sa famille, avec de hautes personnalités, telles, entre autres, que le roi et sa sœur, M. et M" de Mornai, M'e de Rohan, M'"° de Laval.

Üne seconde lacune, également regrettable, est celle qu’on constate, quant aux années précitées, dans la correspondance entretenue par Louise de Coligny avec celles de ses belles-filles qui se trouvaient à Heidelberg, à Buren, ou ailleurs, avec sa belle-sœur, la comtesse de Schwartzenbourg, et avec ceux des autres membres de la famille de Nassau qui résidaient loin ,de La Haye.

Essayons du moins, à l’aide des rares documents qui s’appliquent aux années 1595, 1596, 1597, d'indiquer sur quels points se concentra, dans le cours de ces trois années, l’incessante et féconde activité de la princesse d'Orange.

Et d’abord, reconnaissante envers Maurice et Guillaume de Nassau, Buzanval et Barnewelt, de la sollicitude dont ils avaient, en son absence, entouré Henri-Frédéric, et heureuse de voir se développer, dans le cœur de ce fils chéri, les sentiments qu’elle lui avait inculqués, elle redoubla, pour lui, de vigilance et de tendresse. À mesure qu’avançait son éducation, dont elle dirigeait jusqu'aux moindres détails, elle se préoccupait de plus en plus de son avenir. D'une part, elle inclinait fortement à lui frayer une voie qui le conduisit, un jour, au service de la France et du roi, dont le bienveillant intérêt lui était manifestement acquis ;

de l’autre, elle sentait qu'elle ne pouvait d'avance, l’affranchir des devoirs publics, qu’à titre d'héritier d’un grand nom, il Aus à remplir, au sein des Provinces-Unies.

Au premier rang de ces devoirs se plaçaient ceux de la carrière militaire, dans laquelle Maurice déclarait vouloir guider ses premiers pas. Aussi, tenant compte de l’ascendant, qu’en ce point, le frère aîné exerçait déjà sur son peñit frère, Louise de Coligny avait-elle prudemment invité, comme on l’a vu, Maurice à faire investir Henri-Frédéric du commandement d’une compagnie que le décès du prince d’Espinoy laissait vacant. Du reste, alors, qu’à raison de son âge, le jeune titulaire demeurait à l’état de chef purement nominal de cette compagnie, la princesse, parlant d'elle, un jour, à Guillaume de Nassau, gouverneur de la province dans laquelle un officier allait la conduire, s’occupa beaucoup moins du commandement conféré à son fils, que du soin d'exprimer, une fois de plus, à son neveu ses sentiments de tante affectionnée. On en jugera par ce billet T:

«Monsieur mon neveu, ayant trouvé ceste commodité du capi- «laine Bernard, qui m'a dit vous aller trouver avec la compagnie «de mon fils, je n’ai voulu laisser écouler une telle occasion «sans vous faire ce mot pour me ramentevoir en vos bonnes «grâces et vous assurer du desir que j'ai de demeurer, toute «ma vie, vostre bonne parente, estant toujours remplie et «accompagnée de la mesme bonne volonté et affection de la- «quelle je vous ai tousjours prié de faire estaten moi. L'on nous «fait entendre que vous faictes bientost un voyage en Allemagne: «mais j'espère que nous vous verrons de pardeçà avant vostre «partement. Attendans que nous ayons ce bien de jouir de vostre «présence, je vous prie me tenir du nombre de ceux qui vous «veulent plus de bien.»

‘ Archives de la maison d’Orange-Nassau, n° 2247.

Tout en ménageant la situation de son fils dans les Provincés- Unies, Louise de Coligny s’attachait à lui en préparer une en France, ainsi qu'il est facile d’en juger, ne fut-ce que par deux lettres d’elle à son cousin, le connétable !, et par une autre que, -sous son inspiration, Henri-Frédéric adressa à ce haut dignitaire. |

Dans la première de ces lettres, la princesse disait à Henri de Montmorency ?: «J’ai prié M° de Chéronne de vous tesmoi- «gner que je vous nourris un petit serviteur et parent qui sera «tantost en àge d'aller rendre service au roy et à vous. C’est «aujourd'huy le principal de mes souhaits, qu’il peust aller estre «nourry en lieu où il s’en rendrait plus capable qu'il ne fera, «sl continue à demeurer 1cy. M' de Chéronne a pris la payne, «pendant le séjour qu’il y a fait, de le faire monter à cheval, «et vous dira le profit qu'il y a faict, qui est tel, qu'en trois «ans, il n’en eust pas tant sçeu ; car nous n’avons icy personne «qui s’entende forten ceste profession ; de façon que, s’il y eust eu «moyen d’arrester icy, pour quelque temps, ledit s° de Ghéronne, «je m'en fusse sentye infiniment heureuse, pour le profit que cela «eût aporté à mon fils. Si vous pouviés luy persuader de refayre «un second voyage, vous obligeriés infiniment mon fils et moy.

La seconde lettre portait $: «Ce seroit manquer à ce que je «vous doy et au desir extrême que j ay de me maintenir en «l'honneur de vos bonnes grâces, sy, par une sy bonne occasion «que par le voyage de M. de Buzanval, je fallois à vous ramen-

1 «Le roi avoit fait connestable de France Henri de Montmorency «(Damville), gouverneur de Languedoc, plutost pour le retirer de là, où «il prenoist trop d’autorité, que pour s’en servir près de luy» (Mém. et Corresp. de Mornay, éd. de 1824, t. 7, p. 199). — L’excès d’autorité dont il est ainsi parlé avait valu à Damwville, de la part de ses contemporains, le surnom de roi du Languedoc.

2? Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 3260, f° 51.

3 Bibl. nat. mss. f. fr. vol, 3832, fo 93.

«tevoir vostre très humble parente et servante, et vous suplyer «la recognoistre tousjours pour telle. De vous mander nouvelles «de ce qui se passe icy seroit une erreur à moy, puisque M. de «Buzanval est porteur de ceste lettre. Seulement je vous suplie- «ray luy donner créance, en l'assurance qu'il m'a promis vous «donner de mon immuable affection à vostre service, et de la «nourriture que je vous fays d'un petit parent et serviteur que «Je desire bien rendre capable de vous faire, un jour, autant «de services, comme je luy en impregne de voulontés dans «l’âme. Croyés que c’est un de mes plus affectionnés souhaits, «eic.;retc.»

P. S. «Nous sommes icy dépourvus d’honnestes hommes «propres à apprendre les beaux exercices à la Jeunesse, entr’autres «de bons hommes de cheval. Dernièrement que le roy avoit en- «voyé icy M. de Chéronne, il prist la peine d'en donner de sy «bons commenceménts à mon fils, que chacun juge que, sy nous «le pouvions avoir, quelque temps, icy, cela luy profiterait «extrêmement. Je vous suplye, donc obliger tant vostre cousin, «que le roy veuille, par vostre moyen, donner congé à mondit «s' de Chéronne de venir faire quelque séjour 1cy.»

Quant à Henri-Frédéric, il s’adressait à Henri de Montmorency, en ces termes: «Monsieur, je sens bien que je vous «suys fort obligé, car Madame ma mère m'a témoigné que «vous me faictes cest honneur, de me vouloir beaucoup de bien. «Si j'en suis, dès ceste heure, aussy digne, comme Je souhaite «de vous en pouvoir faire, un jour, reconnaissance par quelques «bons services, l’âge n’auroit à accroistre en moy rien de ce «qui vous y est acquis, comme j'espère qu’il se fera Dieu aidant. «Il me tarde infiniment, que je sois plus grand, et que j'aille «voir la France ; ce que je desire particulièrement pour vous

! Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 3582, fo 86.

«prouver par effect et de plus près, avec quelle dévotion je veux «demeurer, toute ma vie, Monsieur, vostre très humble cousin «et serviteur.»

Brabantine, qui avait, sur le petit frère, l'avantage de connaître la France, le fortifiait dans son désir de voir ce pays dont elle lui vantait les charmes. Elle désirait vivement, pour sa part, y revenir : mais, quelles heureuses circonstances pourraient l'y ramener? Elle l’ignorait, et la princesse l’ignorait également. Toutefois la connaissance que Louise de Coligny avait des hommes et des choses, alliée à une rare perspicacité démêlant, d'habitude, ce qui pouvait se dégager des circonstances au milieu desquelles elle et ses enfants se trouvaient placés, lui faisait pressentir, pour Brabantine, dans un avenir plus ou moins prochain, quelque heureux établissement en France. Peut-être le devraitelle à une union avec Henri de Rohan, qui, on l’a vu, aspirait à obtenir sa main, mais dont la recherche, parfaitement honorable en elle-même, n’était encore ni repoussée, ni accueillie.

Que Louise de Coligny fût portée en faveur de ce jeune seigneur, digne fils d’une femme distinguée avec laquelle elle était liée, c’est ce qu’il est permis d'inférer de ces lignes, qu’en mars 1595 il avait reçues d’elle ! : « Je crains d’estre privée de l’heur de « vous témoigner, de vive voix, combien j honore vostre mérite «et combien je desire de bâtir une amitié particulière avec vous, «tant pour moi, que pour mon beau-fils et mon fils. Je vous «rends grâces infinies de ce qu'il vous pläist, par vos lettres, «m'assurer qu'en cela vous secondez mon intention ; et je vous «jure que j’emploierai tout le crédit que j'ai sur l’un et le com- «mandement que j'ai sur l’autre, pour faire qu'ils s'unissent à «vous d’un bien étroit lien...»

Que pensait, de son côté, Brabantine? Il est probable qu’en

1 Archives de M. le duc de la Trémoille.

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