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CHAPITRE XII

Arrivée à Châtellerault de la princesse d'Orange, de Brabantine, de Henri- Frédéric, du duc et de la duchesse de Bouillon, de Madame de Chastillon et de son fils, Henri de Coligny. — Liaison de celui-ci avec Henri-Frédéric. — Les conventions civiles précédant le mariage de Brabantine avec Claude de la Trémoiïlle sont dressées, au domicile de la princesse d'Orange. — Célébration du mariage en l’église réformée. — Élaborations d’un édit sur la liberté religieuse. — Édit de Nantes. — Paix de Vervins. — Correspondance de Louise de Coligny avec la reine d'Angleterre et le comte Guillaume. — Louise de Coligny accueille l'aîné de ses beaux-fils, Philippe-Guillaume, revenant d’Espagne, — Séjour de la princesse à Paris. — Lettre que les États généraux des Provinces-Unies lui adressent, — Lettres de la princesse à la duchesse de Bouillon, et de Flandrine à Brabantine. — Lettre de la princesse à Brabantine. — Les États généraux rappellent Henri-Frédéric. — Lettres de la princesse et des États généraux à ce sujet. — La princesse écrit à Barnevelt et à la duchesse de la Trémoiïlle. — Retour de Henri-Frédéric en Hollande. — Son cousin Henri de Coligny aspire à le rejoindre.

La princesse d'Orange fut rejointe à Châtellerault par sa fille la duchesse de Bouillon et par son neveu Henri de Coligny.

Le duc de la Trémoiïlle s'était prévalu de ses liens de parenté avec Henri, pour qu'il l’assistât, en qualité de témoin, lors de la célébration de son mariage avec Brabantine de Nassau, et Henri avait répondu avec empressement à un appel que, dans sa modestie, 1l envisageait, moins comme un témoignage d’affection qui lui fut personnel, que comme un hommage rendu à la glorieuse mémoire de son père et au caractere élevé de sa mère.

Les amis de François de Chastillon et de sa veuve applaudirent au choix du duc, en appréciateurs éclairés de la dignité morale du jeune seigneur, héritier d'un grand nom, qu'un tel choix élevait, en quelque sorte, au rang d'homme.

Henri de Coligny, à cette époque, qui était celle de son adolescence, justifiait pleinement, par la noblesse de ses sentiments, par la précoce maturité de son esprit, par la distinction de ses manières et de son langage, les espérances que son enfance avait fait concevoir. Dumaurier, disant alors du fils de la princesse d'Orange, qu'il venait de voir à Paris! : «M. le comte de «Nassau se fait grand et agréable prince», eût pu, s’il eût été appelé à se prononcer sur le fils de Marguerite d’Aïlly, dire, avec autant de justesse : «M. Henri de Coligny se fait grand et «agréable seigneur. »

Telle était aussi, et à plus forte raison, l'opinion de la princesse d'Orange sur Henri de Coligny.

En qualité d’incomparable mère et d'excellente tante, toujours apte, par sa bonté et par la puissance de l'exemple, à susciter, autour d’elle, de saintes affections et à resserrer les liens de famille, elle vit avec bonheur s'établir, entre son fils et son neveu, une sincère amitié, basée sur une réelle conformité de sentiments, d'idées et d’aspirations.

Rien de plus frappant, aux yeux de toutes les personnes qui approchaient alors les deux petits-fils de l'illustre amiral de France, que le pieux respect de ces jeunes seigneurs pour la grande mémoire de celui-ci, et que leur commun désir de se montrer dignes de lui, dignes aussi, comme fils, des deux héros dont ils étaient issus, de ce François de Chastillon, de ce Guillaume d'Orange, qui leur avaient légué le plus précieux des patrimoines, à savoir : la triple hérédité de la foi, de l'honneur et du patriotisme.

En même temps, de quelle émotion n’était-on pas saisi, à l’aspect d’une Louise de Coligny, d’une Marguerite d’Ailly, de ces

1 Lettre du 29 janvier 1598 à Ph. de Mornai (Mém. et Corresp. de Ph. de Mornai, éd. de 1824, t. 7, p. 558).

deux mères qui, dans l’austère épreuve du veuvage, n'avaient Jamais eu d’autre soin plus cher, que celui de faire revivre en leurs fils l’image de pères chrétiens et héroïques! sur ce soin sacré avait, de jour en jour, reposé la bénédiction d’en haut; car le cœur de chacun des deux fils correspondait à celui de sa mère. Dès lors, quelle félicité, dans le présent! quelle calme confiance en un avenir dont le secret n’appartenait qu’à Dieu ! fidélité absolue au service de ce père céleste, foi inébranlable en son infinie bonté : tel était le résumé des suprèmes recommandations des deux mères à leurs fils, au moment où ils entraient en contact avec les réalités, si souvent périlleuses, du monde extérieur.

Au milieu du conflit des événements religieux et politiques dont Châtellerault était, depuis quelques semaines, le théâtre, vint, pour les deux cousins, Île jour où ils se préparèrent à prendre part à la solennité de famille qui devait réunir dans cette ville l'élite des réformés et certaines notabilités de la cour.

Le 11 mars 1598, cette solennité fut, pendant la journée, précédée d’une réunion intime, dans laquelle on arrêta, en la demeure de la princesse d'Orange, les conventions civiles dont l'adoption devait légalement être antérieure à la célébration de l'union que Charlotte Brabantine de Nassau allait contracter avec Claude de la Trémoille.

IL est intéressant de savoir qui signa ces conventions, puis en quelle qualité et dans quel rang figurèrent les signataires, en l’acte authentique qui fut alors dressé. Or, une information précise, sur ces deux points, se déduit des principales énonciations du préambule de cet acte, dont voici la teneur! :

«Sachent tous que aujourd’huy, date de ces présentes, parde- «vant nous, notaires soubzscripts, jurez pour le roy-et pour

! Archives de M. le duc de la Trémoille.

«Mgr. le duc de Montpensier, duc de ce lieu, ont esté présens «et personnellement establys :

«Très hault et très puissant seigneur, Mgr. Claude de la Tré- «moîlle, duc de Thouars, pair de France et prince de Talmont, «etc., etc., fils de très-hault et très-puissant seigneur Loys de la « Trémoille, duc de Thouars, etc., etc., et de très haulte et très «puissante dame, Madame Jeanne de Montmorency, duchesse «de Thouars etc., etc., et assisté 1° de très hault et très puissant «seigneur Mgr. Henry de la Tour, duc de Bouillon, prince sou- «verain de Sedan, Jametz et Baucourt, viconte de Thurenne, «conte de Montfort et mareschal de France etc., etc., et 2 de «très hault et puissant seigneur, Henry conte de Coligny, sei- «gneur de Chastillon, admiral de Guyane, d’une part ;

«et très haulte et très illustre princesse, Madame Charlotte- « Brabantine de Nassau, princesse en Oranges, contesse de Nas- «sau, et fille de feu très-hault et très puissant prince Guillaume, «par la grâce de Dieu prince d'Oranges, conte de Nassau etc., «etc.; et de très haulte et très illustre princesse, feue Hadame «Charlotte de Bourbon, princesse d'Oranges, contesse de Nassau, et «assistée 1° de Loys de Ghazerolles, escuyer, seigneur de Pié- «ron, conseiller et chambellan ordinaire de très hault, très «illustre et très puissant prince, Mgr. Henry de Bourbon, duc de « Montpensier, pair de France, gouverneur et lieutenant-général «pour le roy, en son pays et duché de Normandie, au nom et «comme procureur de mondit seigneur le duc de Montpensier, | «son cousin germain, du côté maternel, envoyé pour assister et «représenter sa personne, au présent contrat de célébration de « mariage dont sera parlé cy-après etc., etc.; et 2° de très haulte «et très illustre Madame Louyse de Colligny, princesse douairière «dudit Oranges, contesse de Nassau etc., elc., tant en son nom, «comme belle-mère de ma dite demoyselle, que au nom et comme «procuration de très hault et très puissant prince Mgr. Maurice,

«prince en Oranges, conte de Nassau etc., etc. ; et aussi assistée «3° de très hault et très illustre seigneur, Henry, viconte de «/Vassau, prince en Oranyges et frère consanguin de ladite de- «moyselle, d'autre part;

«Lesquelles parties, pour parvenir à l’effect du futur mariage «cy-cevant convenu et accordé, au bon vouloir et consentement «du roy, nostre Sire, et de mondit seigneur le duc de Mont- «pensier, qui, au plaisir de Dieu, se fera selon les solempnitez «des églises réformées de France, entre mondit seigneur Claude «de la Trémoïlle et madite demoyselle Charlotte Brabantine de «/Vassau, princesse en Oranges, ont faict et font les traictez, «accords et conventions qui ensuivent, etc., etc. 1,»

L'acte se termine par cette mention : «Faict et passé, audict «Chastellerault, au logis de Madame la princesse d'Oranges, le «onziesmes jour de mars, mil cinq cent quatrevingt dix-huit, «après midy. Ainsi signé en la minute de ces présentes : «Claude de la Trémoïlle, Charlotte Brabantine de Nassau, «Henry de la Tour, Henry de Colligny, de Chazerolles! Louyse «de Colligny, Elizabeth de Nassau ?, Henry Frédéric de «Nassau.»

Dans la soirée du même jour, A1 mars 1598, eut lieu, en l’église réformée, la célébration du mariage.

Bientôt après les nouveaux époux, leurs parents et leurs témoins se dirigèrent vers Thouars, où leur présence se signala par des fêtes et des réjouissances, sur lesquelles, selon la coutume du temps, étaient en droit de compter les populations qui leur souhaitaient la bienvenue.

! Le texte de ces accords et conventions existe dans les Archives de M. le duc de la Trémoille.

2 Élisabeth, duchesse de Bouillon, fut officieusement admise, en sa qualité de sœur, à signer l’acte du 41 mars, dans lequel, d’ailleurs, elle n’était pas dénommée.

LOULSREDES CO LI CNY 309

Le séjour de la princesse d'Orange à Thouars fut de courte durée. Elle se rendit de là, avec ses enfants auprès du roi 1.

Louise de Coligny, qui avait toujours suivi, d’un regard attentif, la marche des événements dans sa patrie, attendait avec une légitime impatience, comme chrétienne et comme fille, le moment solennel, où le principe de la liberté religieuse, inauguré en France par son illustre père, et trop longtemps compromis dans les luttes contre le fanatisme, se dégagerait enfin des entraves qui l’enserraient encore, en 1598. I lui semblait impossible que la cause sacrée, au service de laquelle le pieux et héroïque. amiral avait dépensé ses forces et sa vie, ne finit pas par triompher, sous le règne d’un prince qui devait tenir à honneur de s'être formé dans sa jeunesse, à l’école d’un grand homme, tel que Coligny, et de suivre, dans la maturité de l’âge, ses nobles traditions.

Or, qu'était, en elle-même la cause de la liberté religieuse, à son début, et quels pas l’amiral lui avait-il fait faire, c’est ce qu'il importe de préciser sommairement ici, à titre de préliminaire indispensable pour mesurer la portée d’un édit célèbre dont il sera parlé bientôt.

Des hauteurs du point de vue théorique se dégage avec clarté ce principe tutélaire : que l’état, sans aptitude et sans mission pour discerner le vrai du faux, en matière de croyances, doit ouvrir un libre accès, dans la cité, à toutes les religions, et, neutre au milieu d’elles, les laisser agir et se développer, tant qu'elles respectent l’ordre social et qu’elles vivent, les unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition paisible et un support mutuel.

Si c’est là ce dont on est convaincu, de nos Jours, comme on le fut originairement, à l’école d'un saint Pierre, d’un saint

1 Lettre de Villeroy à Bellièvre et Sillery, du 26 mars 1598. Mém. et Corresp. de Mornai, éd. de 1824, t. 8, p. 237.

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