CHAPITRE IV
En 1576, Louise de Coligny revient en France, séjourne quelque temps au château de Châtillon-sur-Loing, et va se fixer dans son domaine de Lierville, en Beauce. — Ses actives démarches pour obtenir la réhabilitation de la mémoire de son père. — De 1576 à 1580, elle vit dans la retraite. — En mai 1581, elle assiste au mariage de son frère François de Chastillon. — Guillaume de Nassau, prince d'Orange, demande la main de Louise, — Coup-d’œil sur la vie publique et la vie privée de ce prince. — Nombreux enfants issus de ses différentes unions, — Émue de leur sort, Louise consent à devenir pour eux une seconde mère, et le 12 avril 1583, elle épouse Guillaume de Nassau. — Lettres diverses, écrites à ce sujet, — Le prince et la princesse d'Orange quittent Anvers, où ils se sont mariés, se rendent en Zélande, et de là en Hollande. — Leur demeure à Delft, — Naissance de leur fils Henri-Frédéric, le 29 janvier 1584. — Graves complications dans la marche des affaires publiques. — Dévouement du prince d'Orange. — Ses entretiens avec Maraix de Sainte-Aldegonde. — Dangers auxquels la haine des Espagnols expose le prince.
Louise de Coligny quitta Berne le 14 août 15761, rentra en France, où le fidèle Legresle l’avait précédée, et arriva le 10 septembre au château de Châtillon-sur-Loing?. Elle ramenait avec elle son frère d’Andelot, qui ne tarda pas à se diriger vers le Languedoc pour s’y associer à la carrière de Chastillon, son aîné. Tous deux y furent assez promptement rejoints par Charles, qu’au terme de sa captivité on avait remis, le 30 mai pré-
! Chronique bernoïise de Haller et Musselin. — Histoire ecclésiastique de Bretagne, par Philippe Lenoir, sieur de Crevain, p. 198.
2 Une lettre de Legresle, insérée au n° 2 de l’Appendice, contient d’intéressants détails sur le retour en France de Louise de Coligny et des personnes qui l’accompagnaient.
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cédent, aux mains du baron de Meuillon, gouverneur de Marseillef.
Madame d’Andelot et ses enfants arrivèrent en France à peu près en même temps que Louise de Coligny. Tandis que Madame d'Andelot, selon toute probabilité, se retirait à Tanlay avec son jeune entourage, le comte de Laval, accompagné de Merlin, vint se fixer en Bretagne, au sein de ses domaines 2.
Après avoir séjourné quelque temps à Châtillon, Louise de Coligny alla se fixer à Lierville, en Beauce.
Ce domaine appartenait originairement à Téligny qui, par son contrat de mariage, l'avait affecté à la réalisation du douaire de sa femme, et qui lui en transmit la propriété à sa mort, advenue sans qu'il laissät d'enfants issus de son union avec elle. Les biens de Téligny avaient été séquestrés lors de la Saint-Barthélemy ; mais le roi, ayant le plus grand intérêt à se ménager le concours de Lanoue, en présence du grave conflit engagé avec la ville de La Rochelle, lui avait accordé, à titre de faveur exceptüionnelle, en ces jours de crise et de spoliation, la main-levée.du séquestre* ; et le domaine de Lierville, ainsi libéré, avait été fidèlement conservé par Lanoue à la disposition de Ja veuve de Téligny, qu'il chérissait comme une sœur.
Louise de Coligny se résigna, en prenant possession du domaine de Lierville, à y mener une existence solitaire; car les seuls parents et amis qui lui restaient encore se trouvaient pour la plupart disséminés sur divers points de la France. A ne par-
! Perussis, Hist. des querres du comté Venaissin, de Provence, de Languedoc, etc. ap. Aubaïs, pièc. fugit, t. 1er, p. 188, 332.
? Ph. Lenoir, Hist. eccl. de Bretagne, loc. cit. p, 180, 198.
* D'Aubigné, Hist. univ. t. 2, liv. 1er, chap. 7. — Amyrant, Vie de Lanoue, p. 71: «Le roy accorda à de Lanoue une chose qu’il sçavait «bien qu'il avoit à cœur, à sçâvoir la main levée des biens de son beau- «frère Téligny, qu’il restitua par ce moyen à sa famille. »
ler que des principaux d'entre eux, en Languedoc étaient ses trois frères ; en Bourgogne, sa tante, Madame d’Andelot; en Bretagne, Guy Paul de Laval ; dans l'Ouest, son beau-frère Lanoue ; ailleurs, sa cousine, Mademoiselle de Laval, ses cousins, le prince de Condé et les Montmorency ; à Vitré, Merlin; en Guienne, Catherine et Henri de Navarre.
L'un des premiers soins de Louise de Coligny, en arrivant à Lierville, fut d’y assurer au foyer domestique l'exércice du culte réformé. Par suite de l’une de ces généreuses concessions qui lui étaient familières, elle se voyait privée désormais du pieux concours de Merlin, que, d'accord avec elle, le comte de Laval venait d’attacher au service de son église domestique! ; elle accueillit alors, à titre de ministre de sa maison, un homme dévoué, Udde?, que recommandaient, à ses yeux, des liens d’intimité avec Merlin.
Un grand devoir s’imposait au cœur de la jeune femme, celui de sortir de sa retraite pour entreprendre des démarches tendant à obtenir, en exécution du traité de paix récemment conclu, la réhabilitation de la mémoire de son père; mais, dès ses premiers pas dans la voie des réclamations, elle fut entravée par la force d'inertie qu'on lui opposa et, bientôt après, par la perturbation que jetèrent, dans la double sphère des affaires publiques et des intérêts privés, les violations flagrantes du traité de 1576, commises par la cour et par ses agents, violations qui entraînèrent une nouvelle prise d'armes.
Un traité de 1577, quoique moins favorable aux réformés que celui de 1576, ayant cependant amené la cessation des hostilités et fait naître l'espoir d’un peu de calme dans le régime intérieur
1 Ph. Lenoir, IJist. ecclés. loc. cit. p. 198. ? Ph. Lenoir, ibid. p. 222, donne expressément à Udde le titre de ministre de madame de Telligny.
de la France, la fidèle fille de l’amiral, tant en son propre nom, qu’au nom de ses frères, retenus au loin par les exigences de leur situation, s’empressa de renouveler ses démarches. Quelque énergie et quelque persévérance qu'elle y apportât, elle eut la douleur de se voir évincée de ses demandes, sinon par le refus formel d’y faire droit, du moins par des ajournements indéfinis qui y équivalaient. Le gouvernement de l’époque n'était, en effet, que trop enclin à se jouer des engagements les plus solennels et à faire, d’une prétendue raison d'état, qu'il invoquait avec impudence, l'instrument de ses scandaleux dénis de justice.
Louise de Coligny, dans sa grande infortune, dignement supportée, avait droit à la sympathie des gens de cœur : elle l’obtint à des degrés divers. Tout en demeurant infructueuses, ses démarches, inspirées par la piété filiale, l'avaient, dès leur début, rapprochée çà et à-de plusieurs personnes en rapport avec la cour, chez lesquelles elle avait rencontré un bienveillant appui. Ce premier soulagement apporté à ses anxieuses préoccupations fut suivi d’un autre plus grand encore ; car, dans lé cours journalier des événements au milieu desquels s’écoulait son existence, des preuves sérieuses et soutenues d'affection et de dévouement lui furent prodiguées par les quelques parents et amis auxquels les circonstances permirent de la visiter à Lierville, ou avec lesquels, au dehors, elle renoua, depuis son retour, d’intimes relations. Sa présence était chère à tous, comme la leur le lui était.
Quelles que fussent, du reste, indépendamment de sa famille et de ses amis, les personnes, de conditions parfois très diverses, avec lesquelles elle se trouvât en contact, elle se conciliait sans effort l’estime et le respect de tous.
Nulle femme n’était, plus qu’elle, restée française par le cœur et par l'ensemble des hautes qualités qui la distinguaient.
Brantôme, qui s’honorait d’avoir été l’ami de Téligny!, et qui, en cette qualité, ne pouvait manquer de s'intéresser au sort de sa veuve, nous fait connaïtre, en un style singulièrement accentué, l’impression qu'elle produisit sur lui ? :
«Cas étrange, dit il! en ce pays de Suisse, barbare et rude, «Madame de Téligny prit telle grâce et telle habitude vertueuse «et si agréable, qu’estant en France de retour, elle se rendit «admirable par ses vertus et belles et bonnes grâces, et donna «au monde occasion de s’esbahir et de dire, pour l'amour d'elle, «que les pays durs, agrestes et barbares rendent bien quelques «fois les dames aussi accomplies et gentilles, que les autres «pays doux, courtois et bons; non que je veuille dire que le «pays de Basle soit tel, car 1l produit force personnes et choses «bonnes, mais non pas les femmes si advenantes, coinctes et «agréables, comme les autres pays; mais on dira bien aussi «que Madame de Téligny avait pris sa première habitude en «France: et coustumièrement retient-on les premières et plus «jeunes impressions.»
Laissons à Brantôme la reponsabilité du parallèle qu'il établit ici; et, sans abdiquer, en quoi que ce soit, nos sympathies profondément françaises , accordons nos respects et notre gratitude à qui y a droit, dans le passé ; en d’autres termes, raltachons-nous pleinement à l’hommage que Louise de Coligny et ses frères rendirent, ainsi que nous l'avons précédemment dit, aux sentiments généreux des Suisses du seizième siècle en ces mots : «C’est une chose admirable et vraiment miraculeuse, comme «nous, pauvres étrangers , fûmes reçus parmi cette nation qui
1! &M. de Téligny fut tué, au massacre de la Saint-Barthélemy, comme «d’autres gens de bien, dont ce fut grand dommage, Quant à moy, je le «regrette comme mon frère ; aussi l’étions-nous d’alliance et confédéra- «tion » (Brantôme, éd. L. Lal., t. 2, p. 421).
* Brantôme, éd. L. Lal., t. 6, p. 203, 204.