LOUISE DE COLIGNY. G
«effrayer, mais aucontraire vous doibt asseurer de la victoire ; «d'autant que c’est le vray et ordinaire moven duquel Dieu se «sert pour consommer la vertu qu’il donne aux siens, afin que «nous ayant fait sentir qui nous sommes en nous, nous soyons «d’aultant plus ardens de chercher nostre force en celui qui la «donne, et finalement, qu'après avoir vaincu, nous en donnions «l'honneur entier à celui auquel il appartient.»
L'un des premiers soins de Th. de Bèze, lors de l’arrivée de madame de Téligny, fut de faciliter son séjour à Genève, en lui conciliant, d'accord avec un homme recommandable, Bernard !, la protection et les bons offices des autorités de cette ville.
On lit, à cet égard, dans le recueil des procès-verbaux des séances du Conseil de Genève: «Séance du 24 mars 1573. — « Dame de Téligny. — M. de Bèze, avec le secrétaire Bernard, «au nom de ladite dame, ayant adverti de son arrivée en ceste «ville, ont prié luy permettre habitation en icelle jusques à ce «qu’elle ayt proveu à ses affaires, offrant plaisir et services à «messieurs, et priant estre excusée, si elle ne se présente pas à «messieurs, attendu son sexe. — À esté arresté qu'on luy «accorde sa requeste, luy offrant toute assistance et plaisir «possible, et qu'elle y demeure tant qu'il lui plaira 2.»
Les termes de cette décision, dans leur cordiale simplicité, sont une preuve, parmi tant d’autres, des généreux sentiments dont se montrèrent animés, au seizième siècle, les cantons protestants de la Suisse envers les réfugiés français. C'est le cas de rappeler ici l’hommage rendu par l’un de ces derniers à l'atti-
{ Jean François Bernard, qu’on voit ici, en même temps que Th. de Bèze, avec qui il était lié, prêter son appui à Mme de Téligny, avail rempli, en 4560 et 1561, les fonctions de secrétaire d'état, il fut plus tard, appelé à celles de syndic.
? Archives de Genève. Registre des délibérations du Conseil, à la date du 24 mars 4573. |
DIN RE EN ETES RE A l'OS tude de Genève, de Bâle, de Berne, de Zurich et d’autres villes, vis-à-vis des victimes de la persécution. «Les cantons de Îa «religion, disait-il, ont montré, et tous leurs sujets aussi, «avoir un extrême déplaisir et compassion de nostre fait ; m'as- «seurant, en témoignage de leur bonne volonté, que tous des français huguenots foruscis seront les très-bien venus et «seurement conservez en leurs terres, et qu'ils n’oublieront rien « du devoir de charité envers eux. .... Dieu soit loué de ce que «leur charité se monstre en cela, qu'ils recueillent libéralement «nos frères françois. Ils ne sçauroient mieux condamner toutes «les actions du tyran, ses proscriptions et cruautez, qu'en cusant d'hospitalité envers les povres oppressez, qu'ils justifient «en les hébergeant. 1 »
La compatissante fille de l'amiral, en s’entretenant avec de Bèze des tentatives à faire pour arracher Jacqueline d’Entremonts à l'oppression qui pesait sur elle, avait eu la satisfaction de le trouver fermement résolu à accomplir, sans retard, une double démarche auprès du comte Ludovic de Nassau et de Marguerite de France, duchesse de Savoie, De Bèze, en effet, s'empressa d'écrire, le 25 mai 1573, au comte, dont il connaissait les affectueuses relations avec l’amiral et sa famille, et d'adresser, vers la même époque, à la duchesse un pressant appel. L'appui de Ludovic de Nassau ne fut pas invoqué en vain : sollicité par lui, l'électeur de Saxe agit auprès de Philibert Emmanuel. Il en fut de même de l'électeur de Hesse.
Dans le cours des quelques semaines que, depuis le 26 mars, elle venait de passer à Genève, Madame de Téligny n'avait rencontré partout que des égards, lorsqu'un jour, un agent inférieur de l'autorité se laissa aller, vis-à-vis d'elle à un acte de grossièreté, promptement suivi d’un strict châtiment, auquel
‘ Le réveille-matin des Francais et de leurs voisins, 2° part, p. 96.
l’indulgente intervention de l’offensée tenta vainement de sousraire le coupable. Voici le fait 1:
Le 411 mai, au soir, madame de Téligny rentrait d’une promenade aux champs ; au moment où elle passait par la porte de la ville, un garde s’approcha d'elle, et se permit d’abaisser son voile, pour constater, disait-il, qui elle était, quoiqu'il l'eût parfaitement reconnue. Au même moment, il porta la main sur une autre dame ; prétendant qu'il se pouvait qu’elle eüt quelque arme cachée. Le Conseil manda devant lui ce garde; et malgré l'intercession bienveillante de madame de Téligny, le condamna à trois jours de prison, au pain et à l'eau*.
Quand vint pour Louise de Coligny le moment du départ, elle ne voului pas se séparer des magistrats de Genève, sans leur exprimer sa gratitude à raison de l'accueil hospitalier qu’elle avait reçu dans cette ville. Aussi, les registres du conseil # contiennent-ils la mention suivante : «Séance du 28 mai. — Dame «de Téligny. — Secrétaire Bernard. — Ladite dame a ici en- « voyé ledit secrétaire, lequel, à son nom, a remercié messieurs «de l’honneur et bon accueil qu'ils luy ont faicts, la recevant à «la ville ; offrant continuer envers cette ville la bonne affection
! Mémoires de l’Institut national de Genève, t. 13, p. 75 ; article de M" Henry Fazy. ;
? On lit dans le registre des délibérations du conseil de Genève, à la
date du 42 mai 1573 : «Jacques Chaudet s’estant excusé de ce que, hier
«soir, Madame de Téligny revenant des champs, passant par la porte «bouchée, il luy abatit son bouchon pour la voir, combien qu’il la «recognust bien, aussi qu’il toucha par le corps quelque aultre damoi- « selle pour savoir si elle estoit point armée, suivant ce que, l'an passé, «Mr le syndicq Mulliet luy avoit faict commandement de les fouiller <ainsy quand il yaurait du dangère, demandant pardon de ceste faulte «qu’il recognoist. Lädessus estant rapporté que la dite dame de Téligny, « à laquelle il a crié mercy, prie messieurs ne lui imputer, a esté arresté «qu’il soit trois jours en prison au pain et eau.»
* Archives de Genève.
«et volonté que son feu père luy portait; priant messieurs faire «le semblable envers ladite dame et ses frères, qu'elle va trouver «à Basle, et ledict secrétaire avec elle pour laccompagner ; of- «frant aussi, de sa part, faire tousjours services à messieurs. — «Il a esté arresté qu’on la remercie de sa bonne volonté, luy «offrant la pareille, du costé de messieurs. »
De Genève, madame de Téligny se rendit à Berne, où l’avoyer et les membres du conseil lui témoignèrent le vif intérêt qu'ils prenaient à sa situation personnelle, de même qu'à celle de ses frères.
Ceux-ci, en l’absence de leur sœur, avaient invoqué, pour elle comme pour eux, l’appui des autorités bernoises auprès de Charles IX, à l’effet d'obtenir main-levée de la saisie pratiquée, en exécution de l'arrêt du 27 octobre 1572, sur les biens qu'avaient laissés, à leur mort, Charlotte de Laval, l'amiral et Téligny. La demande dont les frères dé Louise avaient, par une lettre du 9 mars 1573, saisi les seigneurs de Berne, attestait à la fois les dispositions bienveillantes de ces derniers et l’aritériorité d’une requête adressée au roi de France en faveur des enfants de l'amiral par Jacqueline d’Entremonts; l’avoyer et le conseil de Berne avaient, conformément au désir exprimé dans la lettre du 9 mars 1573, employé leurs bons offices, dans l’intérèt de ces mêmes enfants, auprès de la cour de France; de plus, sans s'arrêter aux réponses évasives que leur avait faites Phihbert-Emmanuel, ils venaient, en juin, d’insister avec une nouvelle force, auprès de ce prince et de la duchesse de Savoie, sur la légitimité de leurs précédentes réclamations en faveur de madame l’amirale et de ses enfants; Louise de Coligny le savait quand elle arriva à Berne et s’en montra reconnaissante, quelque incertain d’ailleurs que füt encore le résultat des démarches
officiellement tentées dans son intérêt et dans celui de ses frères et de sa belle-mère. L
À Berne, de même qu'a Genève, elle fut entourée des plus grands égards ; et, lorsqu'elle dut partir pour Bâle, les autorités bernoises, voulant lui assurer une protection efficace pendant le voyage qu'elle allait entreprendre, confièrent le soin de l’accompagner à un membre de la famille d'Erlach, qui précédemment avait veillé sur Chastillon et sur d’Andelot dans le trajet de Berne à Bâlef. |
Dès qu’elle eût atteint cette dernière ville?, Louise de Coligny écrivit à l’avoyer et au conseil de Berne à : |
« Magnifiques seigneurs, s’en retournant pardevers vous «M. Derlac, qui m'a fait ceste faveur de m'accompagner, par «vostre commandement, jusques en ce lieu, je n’ay voulu faillir «de vous en remercier très-humblement, ayant une telle assu- «rance en vostre bonté et en l'affection qu’il vous plaist porter
! L’amiral de Coligny avait paternellement accueilli et longtemps maintenu sous son toit un membre de l’une des premières familles de la Suisse, le jeune d’Erlach, au sujet duquel il écrivait «aux magnifiques seigneurs les syndics et advoyer de Berne», le 15 avril 1563 : «je l’ay nourry longtemps et il donne espérance de faire, quelque jour, quelque bon fruit, à vostre contentement et de ceux à qui il appartient» (Archives de Berne, Frankreich, vol. 1). On aime à voir un d’Erlach entourer de ses soins, en 1572 et 1573, les fils et la fille de l'amiral, en souvenir du bienveïilant patronage que celui-ci avait étendu jusqu’en 1562 sur le Jeune Bernois dont il s’agit.
? Lors de l’arrivée de Mme d’Andelot à Bâle, le bourgméstre et le conseil s’étaient conformés, vis-à-vis d’elle à un usage adopté à l’égard des personnes de distinction qui se proposaient de résider dans cette ville, en lui offrant, à titre de bienvenue, quelques mesures de vin fin. Fidèles à cet usage, en fait de réceptions, les autorités bäloïses se montrèrent aussi do envers la fille de l'amiral, qu’elles l'avaient été envers Mue d’Andelot. On lit, en effet, dans les on te de la ville de Bâle, sous la date du 13 juin 1573, la mention suivante : « payé 2 livres, «13 sols, 4 deniers, pour quatre mesures de vin de Malvoisie offer Les à à « Mne la comtesse de Téligny » (Archives de Bâle).
* Lettre du 10 juin 1573 (Archives de Berne. Frankreich, vol. 3).
RP CAPES PR Sr ee # " (L L «à mes frères et à moy !, que vous consentirez, S1l vous plaist, «sy pour tant d'obligations que nous recevons de vous, ne pou- «vons offrir maintenant qu’une bien bonne volonté, attendant «que Dieu nous fasse la grâce d’en faire paroïstre quelques effets «et témoignages, comme nous espérons bien qu'il fera; et «cependant nous vous supplions de nous continuer tousjours «ceste amytié, s’il vous plaist, laquelle nous tenons et tiendrons «tousjours bien chère, comme nous ayant esté nostre principal «refuge, en nostre afiliction, après Dieu, lequel je prie, après «m'estre très-humblement recommandée à votre bonne grâce, «multiplier tousjours de plus en plus en vous, magnifiques sei- «gneurs, ses grâces très saintes, et vous maintenir en sa sainte «garde. »
En ayant, après une longue séparation, le bonheur de se trouver, à Bâle, réunie à ses frères, à sa tante et aux enfants de celle-ci, Louise de Coligny put commencer à goûter, dans cette ville hospitalière, le calme d’une vie en commun. Madame d’An-
! Cette affection se traduit notamment dans les lignes suivantes, adressées par l’avoyer et le conseil de Berne au duc de Savoie : « La «grande compassion que nous avons du calamiteux estat auquel sont « réduites les affaires de Mne l’amirale, de Mme de Téligny, sa belle-fille, «et de Messieurs de Chastillon, frères de celle-ci, qui donnent si grande «espérance de leur vertu future, qu'il n'y a celuy, en son particulier, «qui ne déplore leur calamité et ne desire leur bien et prospérité, nous «a esmeus à prendre à cœur leurs affaires; car considérer les grandes « pertes de leurs père et mary et de leurs plus chers amis, leur affliction «nous semble de tant plus griefve et extrème, d’estre finalement aussy « dénués de tous leurs biens, tant en France qu’en autres lieux, que ce «serait à nous grande inhumanité de n’embrasser leur faict pour les « favoriser d’une affection singulière, comme nous sçavons que Dieu la «commande, et le devoir mutuel nous y oblige, voire particulièrement «en leur endroit, pour la générosité et modestie qui est en eulx» (Archives de Berne. — Welsche Missiven Buch der Stadt Bern. E. p. 372).
delot, au foyer domestique, répandait autour d'elle, par sa bonté, ce charme et ce bien-être, dont une mère chrétienne a, plus que toute autre, l’ineffable secret. Entourée de ses enfants, de sa nièce et de ses neveux, chérie de tous, elle affermissait leurs cœurs par l’exemple et la douce autorité du sien, maintenait entre eux une affection rautuelle, qui s’accrut avec les années, et veillait, en un mot, dans sa nouvelle retraite, sur tous ces êtres bien-aimés, comme déjà, à une autre époque d'isolement, elle avait veillé sur eux, à La Rochelle.
Elle et madame de Téligny, ainsi que Châtillon, d’'Andelot et le jeune comte de Laval, dans leurs rapports, soit avec les autorités de la ville, soit avec les habitants, se conciliaient, par la simplicité toujours digne de leur mode d'existence, par la noblesse de leurs sentiments, par l’affabilité de leurs manières et de leur langage, une estime et une sympathie générales, dont les témoignages les plus frappants émanaient de ceux de leurs compatriotes réfugiés, qu'une conformité de convictions religieuses avait plus particulièrement rapprochés d’eux dans une circonstance capitale, celle de l’organisation, à Bâle, d’une église réformée française. Cette humble organisation était l’œuvre personnelle de madame d’Andelot et de quelques-uns de ses corelisionnaires; madame de Téligny en devint l’un des plus fermes soutiens. TRS AT UE
Les saintes traditions de dévouement à la famille et de compassion pour les chrétiens opprimés n'avaient pas péri avec l'amiral ; ses enfants les avaient recueillies et y demeuraient fidèles, alors surtout qu'il s'agissait pour eux, tout jeunes qu'ils étaient, de travailler à la délivrance de leur seconde mère. Quoi de plus touchant que la persévérance de leurs démarches pour concilier à la noble captive l’appui de personnages influents !
Chastillon et d’Andelot venaient, à cet égard, d’adresser les 1° et 23 août 1573, de nouvelles lettres à l’avoyer et au Conseil
de Berne, quand Louise de Coligny écrivit, de Bâle, le 25 du même mois, à ces autorités! :
«Nobles, puissans et magnifiques Seigneurs, d'autant que par «la lettre que madame l’admiralle à escrit à Vos Excellences, «qu’elle a adressée à M. de Bonsteten pour la leur présenter, «vous entendrez, s’il vous plaist, l’estat pitoïable auquel elle «est et la très humble requeste qu'elle leur fait, je n’en feray 1cy «aucune redite, mais seulement je vous supplie très humblement, «nobles puissans et magnifiques Seigneurs, qu'en continuant «vostre accoustumée bonté envers la mémoire de feu monsieur «l'amiral, mon père et ceux qui lui ont appartenu, vous vouliez, «s'il vous plaist, inclinant à la requeste de madame l’admiralle, «prendre une cause si pitoïable en main, et vous rendre inter- «cesseurs de sa délivrance, selon la confiance et asseurance, «qu'elle et nous avons en vos Excellences, qui en cela feront «une œuvre vraiment digne de princes chrestiens, et pour une «famille qui de tout temps, a esté nourrie en une affection «singulière au bien et service de vostre estat, et qui se tiendra à «jamais obligée d’emploier et leur vie et tous les moyens que « Dieu leur donnera, pour la conservation, grandeur et accrois- «sement d’iceux; me recommandant, en cet endroit, très «chumblement à vos bonnes grâces, et priant le Créateur, nobles, «puissanset magnifiques Seigneurs, qu'il vous veuille longuement «et heureusement conserver, pour servir à sa gloire.»
Le duc de Savoie, dans le paroxysme de l’autocratie et de l'arrogance, repoussait toutes les sollicitations qui lui étaient adressées ; 1l se retranchait, vis-à-vis des intercesseurs, derrière la raison d'État et la nécessité, pour Ja veuve et les enfants de l'amiral, de se ranger préalablement à ce qu’il prétendait être leur devoir. Or, où était, selon lui, ce devoir ? Il consistait, à
! Archives de Berne, Frankreich, vol. 3.
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l'en croire, pour la veuve de l'amiral à renier sa foi et le glorieux nom de son mari, à abdiquer ses droits de mère, et à abandonner ses biens à la merci du duc, qui les convoitait ; pour les enfants, à trahir la mémoire de leur père, à laisser sans imurmure, sacrifier madame l’amirale, et à subir docilement l'atteinte portée, en Savoie, à leurs droits héréditaires.
Quoi de plus légitime, dès lors, que la résistance opposée par la veuve et par les enfants de la grande victime aux prétentions exorbilantes du duc et à ses persécutions ?
La situation angoissante de madame l’amirale était pour Louise de Coligny, pour ses frères, ainsi que pour Madame d’Andelot et ses enfants, l'objet de préoccupations d'autant plus vives, quelle contrastait plus fortement avec la protection dont ils jouissaient, en Suisse, et avec le calme qui y était assuré à leur existence.
Quelque favorable que fût pour eux le séjour de Bâle, Chasüllon, son frère et de Laval n’en avaient pas moins l'intention de retourner à Berne, où les attirait le souvenir de la bienveillance toute spéciale qu'on leur y avait témoignée, et où ils désiraient se fixer.
Les autorités bernoises accéderent à leur désir et facilitèrent même leur installation. Comme ils avaient fait savoir à l’avoyer et au Conseil, non seulement que Madame de Téligny et la sœur du comte de Laval viendraient s'établir avec eux à Berne, mais qu'en outre ils seraient accompagnés de Legresle et de plusieurs réfugiés appartenant à la noblesse française, dont le sort était étroitement uni au leur, et qui tenaient à ne pas se séparer d'eux, 1l s'agissait d'assurer des habitations à tous ces amis de la famille Coligny. L’avoyer et le Conseil, qui se rendaient parfaitement compte des exigences d’une telle situation, voulurent y pourvoir, et y pourvurent, en réalité, aisément, grâces à l'empressement avec lequel se prêtèrent à leurs inten-
PP) 00e ete MR EE RE RES tions bienveillantes divers personnages haut placés à Berne, propriétaires de maisons qu'ils tinrent prêtes à recevoir les hôtes attendus de Bâle.
Recueillons sur ce point et sur l’arrivée à Berne de ces hôtes si dignes d'intérêt, le touchant témoignage d’un chroniqueur bernois!, dont nous nous attacherons à reproduire, dans une traduction purement littérale, le naïf langage : «Les faits et les actes, «dit-il prouvent clairement à quel point et avec quelle ardeur «la ville de Berne se montra favorable aux enfants de feu l'amiral «de Chastillon; ainsi qu'aux amis et serviteurs qui les accom- «pagnaient. Tous vinrent établir leur demeure dans notre ville, «comme parmi leurs meilleurs amis. Quand ils avaient demandé «qu’on les autorisàt à résider à Berne, on avait aussitôt sent «qu'il était impossible de repousser la requête de personnes «aussi bien nées, craignant Dieu, et expulsées de France à cause «de la vraie religion ; en sorte qu'il leur fut tout naturellement «répondu, qu'à quelque jour et à quelque heure qu'ils arri- «vassent, ils seraient les bienvenus, car de bons et chers arñis «les attendaient. En conséquence, les enfants et le neveu de «lamiral vinrent, avec leurs compagnons et avec toute leur «suite, en même temps que la sœur de Monsieur de Laval, le
«4 novembre, à Berne. On les logea dans la maison du gentil-:
«homme Pierre, Rodoiphe d’Erlach. On mit aussi à leur dispo- «sition pour loger leurs amis et les gens de leur suite, les maisons «du gentilhomme Nicolas de Watteville, de M. de Châteauvillan, «de M. de Brandis, du gentilhomme Henri d'Erlach, de Jacob «Grotzen, et diverses maisons sises en une rue au-dessus, et
! Archives de Berne, manuscrit de la Chronique de Stettler, à l’année 1973, f° 81, — Voir aussi 1° l’abrégé imprimé de cette chronique, 2 partie, à l’année 1573. 4 vol. in-fol. Berne, 1627 ; 2 Anton
von Tillier, Geschichte des Eidgenossischen Freistaates Bern, in-8.
«surtout en une rue au-dessous de la fontaine de la justice, «ainsi que quelques autres maisons dont la situation était à leur «convenance.»
Du silence absolu que le chroniqueur Stettler, si bien informé des choses de son temps, garde, dans son minutieux récit, sur Madame d’Andelot, il est permis d’inférer que cette digne bellesœur de l’amiral crut devoir rester à Bâle avec ses jeunes enfants, en obéissant à des motifs qui certainement furent bien impérieux, puisqu'ils lui imposèrent la pénible obligation de demeurer désormais éloignée de son beau-fils, de sa belle-fille, de sa nièce et de ses neveux.
Ajoutons que les fils de l’amiral et de d’Andelot n'avaient pas quitté Bâle , sans remercier, tant en leur nom, qu'en celui de Madame de Téligny, le bourgmestre et le Conseil de cette ville de leur protection, dans «une adresse du 28 octobre !», bientôt suivie d’une lettre du 3 novembre ?, ainsi conçue ; « Magnifiques «seigneurs, nous ne sçaurions assez vous remercier de tant de «faveurs, plaisirs et courtoisies qu'avons reçus de vos seigneu- «ries, tant en vostre ville de Basle, comme en nostre voyage, «auquel il leur a plû nous faire accompagner par deux honnorables «et sages seigneurs, Lucas Gebhart et Marc Russinger ÿ, qui se «sont, en toutes choses, monstrez si affectionnez à nostre «conduite, qu’à jamais en demeurerons redevables à vos dites
! Dankschreiben der Grafen von Coligny und Laval an'den Rath von Basel, oct. 1573 (Archives de Bâle L. 159, no 8, fo 108). —. Histoire de l’église française réformée de Bâäle, par Pierre Roques, pasteur de ladite église (Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, t. 12, p. 265).
? Archives de Bâle. E. 14. n° 24. — La date de”cette lettre, écrite de Berne, le 3 novembre, prouve qu’une légère erreur a été commise par Stettler, quand il a fixé au 4 novembre la date de l’arrivée de la famille de Coligny en cette ville.
* Ces deux personnages étaient membres du Conseil de Bâle.
«seigneuries, en général, et encores à eux, en particulier. Au «surplus, magnifiques seigneurs, nous vous supplions qu'il vous «plaise continuer la bonne volonté envers nous, de laquelle avons «jà senti et expérimenté tant de bons et agréables effects, «desquels vous aurez une obligation perpétuelle sur nous, «de laquelle nous mettrons peine de nous acquitter, à toutes «les commodités que Dieu nous en donnera, pour emploier nos «vies et biens à l’advancement et grandeur de vostre estat, «elc., etc. » |
Au foyer domestique, reconstitué par les enfants de Coligny et par deux des enfants de d’Andelot, dans leur nouvelle résidence, le fidèle Legresle continua à exercer une influence salutaire sur l’esprit et le cœur de ses disciples en les entretenant soigneusement dans des habitudes de piété non moins que de travail; et Merlin, arrivé de France à Genève en juin 4573, puis parti de cette ville en décembre suivant !, reprit auprès de Madame de Téligny et de ses frères l'exercice du ministère évangélique dont il s'était naguère si dignement acquitté, sous le toit de l'amiral. Pour la jeune veuve et pour son entourage,
«Le 8 juin 1573, mon père arriva à Genève, sur le commencement «de décembre suyvant, il memmena à Berne où il alla trouver MM. de Laval et de Chastillon » (Diaire ou journal du ministre Merlin, p. 14, 15). — Un autre fidèle ministre de l’évangile, Malot, naguère attaché à la maison de l'amiral, comme Merlin père, était arrivé, quelques mois avant celui-ci, à Berne, où, à la suite d'un rapport présenté par les pasteurs et ministres de cette ville sur son caractère, sa piété et son savoir (Raths-manual der Stadt Bern, n° 383, fs 172 et 206), l'autorité supérieure l’avait investi des fonctions de prédicateur à Morges. On lit, en effet, dans la Chronique manuscrite de Stetiler, à l’année 1573: « lehan Malot, der des Admirals Coligny prediger gewesen hat Quf die Pfarr oder Predicatur Morses, mit zehn Kronen an seinem CAntrilt». — Jean de Léry, après sa délivrance du siêge de Sancerre, vint à Berne et y fut parfaitement accueilli par les enfants de l'amiral, (Voir la dédicace de son ouvrage sur le Brésil, éd. de 1580).
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que d'intimes souvenirs à évoquer, que de pensées, que de sentiments à échanger avec des hommes tels que Legresle et Merlin, sous le poids de douloureuses circonstances traversées en commun !
Vivant, à Berne comme à Bâle, dans la retraite, la famille de Coligny vit venir à elle et l’entourer de soins et de prévenances diverses personnes avec lesquelles elle avait eu déjà quelques rapports. À ces personnes s’ajoutèrent peu à peu plusieurs autres ; et ainsi se forma, pour cette intéressante famille, un cercle de relations au premier rang desquelles elle aima toujours à compter les d'Erlach, les de Mulinen, les Graffenried, les Bonstetten, dont les noms recommandables méritent d’être particulièrement rappelés ici.
Cependant, dans le calme relatif dont elle jouissait, la famille de Coligny ne cessait de se préoccuper du sort de ceux de ses membres dont elle était séparée par la force des circonstances.
Elle souffrait de voir demeurer sans le moindre résultat eflicace toutes les démarches accomplies en vue de faire cesser la captivité de Madame l’amirale.
Elle se désolait de son impuissance à délivrer le jeune Charles du servage qui pesait sur lui, dans un couvent de Marseille, où le roi et Catherine de Médicis le tenaient enfermé !, après l'avoir, au Château de Châtillon-sur-Loing, arraché des mains de sa seconde mère et [ui avoir fait subir, pendant quelque temps, le funeste contact de leur cour. Nulle communication, même par écrit, n’était permise au pauvre enfant avec un membre quel-
! «Per quanto si dice sara dato l’abito della certosa à un figliuolo dell «ammiraglio morto, e a tre altri putti che vennero qui in sua com- «pagnia; e saranno tenuti sotto buone guardia, se bene , per essere « piccoli, per qualche tempo si doverra dubitare poco di loro » (Petrucci à François de Médicis. 22 octobre 1572. Negoc. diplom. de France et Toscane, 3; p.852).
D Ein ie le RE POP ENT AUOT ARRETE ARE conque de sa famille ; et, dans son isolement, 1l demeurait, par ordre supérieur, exposé sans défense aux obsessions de gardiens fanatiques, dressés à fausser ses idées et à étouffer dans son âme tout respect pour les enseignements sacrés qu'il avait reçus de son père. qe
Les anxiétés des enfants de l’amiral et de ceux de d’Andelot étaient grandes aussi au sujet du jeune prince, leur cousin, sur lequel, depuis le jour néfaste de la Saint-Barthélemy, s’appesantissait, à la cour de France, une odieuse compression, alliée aux visées secrètes d’une astuce raffinée.
Mais il n’en était pas de Condé, à son âge et avec Son Caractère, comme d’un débile enfant, tel que Charles de Coligny. Le fils de Louis de Bourbon et d'Éléonore de Roye avait fait preuve d'énergie en réponse à ces trois mots: «messe, mort ou Baslille », que Charles IX, dans un accès de fureur, lui avait jetés à la face ; et si, plus tard, par une défaillance regrettable, il s'était prêté pour la forme à conférer avec le ministre apostat Sureau des Roziers; s’il avait même plié sous la main dé'ses oppresseurs jusqu’au point de déserter extérieurement sa foi, ce n'avait été qu’en se réservant, au fond du cœur, le droit de désavouer, un jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule lui avait imposée. Sans doute, quelque formel que püt être, à cet égard, un désaveu ultérieur, il n’en devait pas moins laisser subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l'avait précédé ; mais 1l est juste de reconnaître, à l'honneur de Condé, que, sans prétendre d’ailleurs effacer celte tache indélébile, il aspirait avec ardeur à se relever de sa chute, et comptait, pour y réussir, sur la miséricorde et les directions providentielles de Dieu.
Dans les premiers mois de l’année 14574, la famille de Coligny passa de l'anxiété à l'espérance, lorsqu'elle vit venir enfin, pour ce jeune prince, le jour d’un relèvement digne de lui et du nom qu'il portait.
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Les faits sur ce point parlaient d'eux-mêmes.
En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu'on croyait d'abord perdus sans retour, avaient relevé la tête ; La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, et d’autres villes encore, avaient tenu en échec les troupes royales ; la cour s'était résignée à certaines concessions, inscrites dans le traité dit de La Rochelle ; concessions envisagées bientôt comme insuflisantes par les assemblées de Milhau, de Montauban et de Nimes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans une série d'articles que leurs députés présentèrent au roi, des revendications dont l'étendue et la hardiesse effrayèrent Catherine de Médicis elle-même. Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées par la gravité des circonstances.
L'une des revendications dont il s’agit intéressait directement les enfants de l'amiral, comme ayant à cœur la réhabilitation de la mémoire de leur père.
Il avait fallu composer avec des adversaires comptant désormais, non seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l'appui que leur prêtait le parti des pohtiques, ayant à sa tête les Montmorency et Cossé. La question d’une pacification avait été vainement agitée : la mauvaise foi et l’insatiable ambition de la reine-mère avaient mis obstacle à sa solution et provoqué, de la part des mécontents, un mouvement dont ils espéraient que le duc d'Alençon, le roi de Navarre et Condé prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes ayant échoué, en mars 1574, dans une tentative d'évasion, étaient retenus à la cour, en une sorte de captivité, tandis que les maréchaux de Montmorency et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La formation, en Normandie, en Poitou, en Dauphiné et en Languedoc, de divers corps d'armée destinés à agir contre les protestants et leurs alliés venait d’être ordonnée, et un nouveau conflit allait s'engager.
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Ce fut alors que Condé, ayant en avril 1574, par une fuite que tout légitimait, recouvré sa liberté d'action, rompit avec la cour et se posa résolument, vis-à-vis d'elle, en défenseur des opprimés.
De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur titulaire de cette province, 1l réussit à gagner Strasbourg, avec l’un des Montmorency, Thoré. À son arrivée dans cette ville, 1l fit publiquement et en «l’église des français», profession de son retour à la religion réformée, jura d’en soutenir, à l'exemple de son père, les sectateurs contre leurs adversaires, et il informa aussitôt les églises du Languedoc et d’autres provinces de l’engagement solennel qu’il venait de contracter. Il se rendit alors à Heidelberg, auprès de l’Électeur palatin, pour réclamer son appui. Le 12 juillet, il rédigea à Happenheim, un manifeste dans lequel il s'élevait contre les massacres commis en France, contre la séquestration du roi de Navarre et du duc d'Alençon, contre l’incarcération de notables personnages, et réclamait avec une protection égale pour tous les cultes, diverses réformes administratives. Sur le vu de ce manifeste, une assemblée générale des églises réformées de France, tenue à Milhau, le nomma gouverneur général et protecteur des dites églises, sous certaines conditions qui lui furent communiquées, à Strasbourg, et qu'il accepta. Une nouvelle assemblée, tenue à Milhau, en août, alfermit la situation du prince, en même temps que celle des églises, ménagea les voies d’une alliance avec Damville et Les catholiques paisibles, et prouva que les réformés étaient décidés à ne mettre bas les armes, qu'après qu'il aurait été fait droit à leurs justes réclamations.
! «Condæus præsens nuper publice professus est, in ecclesia Gallica «quæ est Argentorati, se gravissime Deum offendisse, quod, post illam «Parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra pontificia accesserit, et petit a Deo et ab ecclesia ut id sibi ignosceretur » (Huberti Langueti epist. Lib, 4, p. 19, 24 junii 1574).
Pour justifier le titre de protecteur, que lui avaient conféré les représentants des églises réformées, Condé s'occupa, en Alsace, dans le Palatinat et ailleurs, de lever des troupes avec lesquelles 1l marcherait au secours de ses coreligionnaires.
D'Alsace, il vint faire une tournée en Suisse, séjourna à Bâle, à Berne , à Lausanne, y noua des relations avec quelques personnages influents, et s’y concilia leurs sympathies pour le soutien de la cause dont 1l s'était constitué le défenseur.
Quant à l'accueil que lui firent, à Berne, Madame de Téligny et ses Jeunes cousins, il fut des plus expansifs et des plus touchants. On se fait aisément une idée de la joie qu'éprouverent les membres de la famille exilée à raviver avec Henri de Bourbon des relations dont l'intimité atténua pour eux , comme pour lui, les rigueurs de l’expatriation. :
Nous croyons pouvoir, sans encourir le reproche de témérité, en matière d'inductions, faire remonter, en partie, aux entretiens que Condé eut alors avec son cousin Chastillon, les fortes impressions qui mirent celui-ci sur la voie d’une résolution à prendre, quant à l'adoption d’une carrière non moins honorable qu'ardue, dont les événements contemporains semblaient lui ouvrir l’accès. Quoi de plus naturel, en effet, pour Chastillon, à l’ouie de ce que Condé avait fait déjà et de ce qu'il comptait faire encore, à litre de protecteur des églises réformées de France, que de sentir s’éveiller en lui le désir de prendre part directement à la défense de ces églises !
Ce digne fils de Coligny était alors dans sa dix-huitième année. Doué d’un cœur chaleureux, dont une piété éclairée réglait les élans, d’une vive et pénétrante intelligence, qu’une forte instruction avait à la fois développée et pondérée dans son expansion, plein d’ardeur pour le bien et de sympathie pour les opprimés, irrésistiblement poussé par une force secrète vers la carrière des armes, dont les traditions paternelles, respectueusement recueil-
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Mie, ot, 1 SR qi RU PE RM SOMEEERRRS lies, lui enseignaient la véritable grandeur, il aspirait à consacrer son énergie, son dévouement, sa vie même, au service de la sainte cause qu'avait si noblement soutenue le héros chrétien dont il portait le nom. À ses aspirations il fallait une réponse : il la reçut. D'où lui vint-elle? Fut-ce des conseils de Condé ? Fut-ce de ceux de quelque autre ami? Fut-ce d'un appel que lui adressèrent ses coreligionnaires? Fut-ce enfin des seuls enseignements que lui donnèrent les circonstances, au milieu desquelles il se trouvait placé? On ne sait. Toujours est-il que, vers la fin de 1574, il se montra résolu à quitter la Suisse, pour le midi de la France, et que nul parmi les siens, à Berne, ne chercha à le dissuader de suivre la voie qu’il considérait comme lui étant tracée par la main même de Dieu.
Quand vint pour Ghastillon le moment de s'engager dans cette voie, nul obstacle ne fut mis à son départ, soit par l’ambassadeur de France résidant en Suisse, qui en avait ignoré les secrets préparatifs, soit par toute autre personne. Comment le jeune réfugié quitta-t-il Berne ? Fut-ce seul, ou accompagné par quelque ami? Par où passe-t-11? Fut-ce par Lausanne et Genève? Traversa-t-il non le Lyonnais, mais la Savoie et le Dauphiné, pour gagner de là le Languedoc? Son voyage fut-il lent ou rapide, difficile ou facile ? C’est ce qu’il n’est pas possible de savoir.
Ce qui paraît certain, c’est qu’il arriva en Languedoc avant la tenue de l'assemblée de Nimes, en janvier 1575.
Franc et désintéressé, comme toujours, il se présenta à Damville, non en solliciteur qui se fit un titre de sa parenté avec lui pour obtenir une faveur quelconque, mais uniquement en simple volontaire, qui, dans quelque situation qu'on lui assignât serait heureux de pouvoir servir son Dieu et sa patrie. Le maréchal parut le comprendre et rendre justice aux sentiments qui l’animaient.
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Dans l’entourage de ce chef, comme dans les rangs des nombreux confédérés avec lesquels il se trouva immédiatement en rapport, Chastillon fut accueilli avec empressement, tous, à le voir et à l'entendre, reconnaissaient en lui les principaux traits de la piété, du caractère et des éminentes qualités de son glorieux père. La confiance qu'il inspira fut générale, et il la justifia promptement par son active et judicieuse coopération à celles des affaires de chaque jour, dans le maniement desquelles 1l fut fait appel à son zèle, en attendant sa nomination à un poste spécial et à des fonctions déterminées.
Louise de Coligny, qui suivait de cœur et de pensée, son frère dans ses débuts en Languedoc, se sentit bientôt rassurée sur le développement de sa carrière dans un prochain avenir.
À peine un an S'était-1il écoulé depuis son départ de Berne, qu'elle eut la satisfaction d'apprendre qu’il venait d’être appelé àa un commandement dans le Lauraguais; mission de haute confiance, dont à tous égards, il était digne, et dans l’accomplissement de laquelle il déploya une maturité d’esprit et une vigilance remarquables. En sœur non moins judicieuse qu’affectionnée, Louise de Coligny pressentait que son frère ne tarderait pas à se signaler sur un plus vaste théâtre, par une suite d'actions d'éclat et d’insignes services. Tout, depuis lors démontra le sérieux et la justesse de ses pressentiments.
Séparée de ce frère dont la présence à ses côtés avait été jusqu'alors pour elle, une consolation et une force, elle mesura dans toute son étendue le surcroit de devoirs que son isolement relatif lui créait désormais vis-à-vis de son plus jeune frère, d’Andelot, de son cousin de Laval, et de la sœur de celui-ci. Sentant que tous trois se reposaient, plus que jamais, sur elle du soin de leur intime bien-être, elle redoubla pour eux de sollicitude de tendresse et de dévouement. Conseils, encouragements, effusions affectueuses, espérances, tout, dans la vie de
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famille, émana d’elle comme d’un centre à l’inaltérable fixité duquel chacun aimait à se rattacher. |
De Berne, ses pensées et les aspirations de son cœur se reportaient fréquemment au loin, vers sa seconde mère et Béatrix, dont elle souffrait de ne pouvoir alléger la situation. Les reverrait-elle jamais ? Telle était la question qu'elle se posait à elle-même avec anxiété. |
Y eut-il, dans le cours de l’année 1575, un moment où elle put admettre la possibilité du revoir, à raison d’une démarche tentée par Jacqueline d’Entremonts auprès du duc de Savoie? Nous ne le pensons pas, car elle était trop perspicace pour ne pas envisager comme insurmontables les obstacles qui, sur Ce point, s’opposaient alors à la réalisation de ses ardents désirs et de ceux de sa belle-mère. En effet, que s’était-il passé, à la fin de l'été de 1575, et qu'advint-il ultérieurement ? le voici :
Philibert Emmanuel ouvrant, dans son propre intérêt, la voie à une sorte de réconciliation entre lui et sa prisonnière, venait de se relâcher, en ce qui la concernait, de ses exigences, quant à la religion, en la laissant à peu près libre de suivre la croyance à laquelle elle demeurait attachée, et en consentant à sa sortie de prison, ainsi qu’à la restitution de ses biens, moyennant la promesse qu'elle lui avait souscrite, si jamais elle songeait à se remarier, de ne prendre d’autre époux que celui qu'il agréerait pour elle. A cette promesse s'était ajoutée celle que, quand Béatrix serait en âge de se marier, sa mère l’uniait à un époux que le due lui destinait, par anticipation. Philibert Emmanuel s’assurait ainsi le moyen de tenir, en tout temps, sous sa main, les biens considérables de Madame l’amirale.
Alors que, mise en liberté, cette dernière se disposait à rentrer dans son domaine de Saint-André-de-Briord, elle avait écrit, le
27 septembre 1575, au duc de Savoie! : «Comme je m'assure «que, soudain après mon arrivée, ma fille de Téligny viendra «Voir Sa sœur et moi, et craignant que, à sa venue, l'on ne «fasse entendre quelque chose qui mécontente Vostre Altesse, «ou bien qu’on luy refusât, par cela qu'elle présume qu’'aiés «mauvaise volonté contre elle et la religion, maintenant que le «prince de Condé non seulement est en armes, mais secouru «de cent mille escus des Bernois et de beaucoup plus de l'Élec- «teur palatin, je désire sçavoir de Vostre Altesse si elle trouvera «bon que Je lui écrive la lettre que je luy mande enclose à ce «paquet ; vous suppliant très-humblement Monseigneur, que, «par la voie de la poste, j'aie vostre responce, affin que, pour «l'avenir, Je ne me gouverne en rien que par vostre congé et «commandement. »
Madame l’amirale, comme le prouve le début de sa lettre, comptait avec raison sur l’empressement que mettrait Madame de Téligny à se rendre auprès d'elle, si l’accès de la Savoie lui était ouvert ; mais elle se méprenait étrangement sur le caractère du duc, en le supposant capable de répondre par un procédé généreux à la condescendance que, dans sa demande, elle lui témoignait. Haineux et pusillanime, Philibert Emmanuel ne permit pas que Louise de Coligny remit, un seul instant, le pied dans ses États. Fille de l'amiral de France qu'il avait eu constamment en aversion, elle était, à ses yeux, en cette seule qualité, sans droits aux moindres ménagements. Identifiée par ses sentiments à la cause que son père avait si fermement soutenue, et qu'appuyait à son tour le prince de Condé, elle apparaissait au duc, elle cependant si pieuse, si douce, si conciliante et, par cela même si étrangère à tout esprit d’intrigue, comme un agent de discordes religieuses et de troubles politiques.
1 Archivio generale del regno. Torino.
DR 0 BR ER Er PRE ER PRE NE PRES Aussi, par une brutale prohibition, voua-t-il à une séparation indéfinie, l’une de l’autre, deux femmes qui, s’il leur eût accordé de se revoir momentanément en Savoie, ne s y fussent assurément montrées animées d'aucun autre sentiment, que du besoin de resserrer, dans le secret de leurs épanchements, les liens d’une mutuelle affection. |
Ce que fut Philibert Emmanuel, en cette circonstance, n'eut rien de surprenant, pour qui le connaissait : quel respect pour une double infortune attendre, en effet, dela part d'un homme qu'on savait être accoutumé à se ranger du côté des persécuteurs, là où l’occasion de persécuter directement lui échappait ?
De ce qui précède il résulte que, lorsque Louise de Coligny, qui, elle aussi connaissait Philibert Emmanuel, fut mformée de la démarche tentée par sa belle-mère, elle ne se fit aucune illusion sur le sort qui lui était réservé, et lorsque, plus tard, elle en apprit l’insuccès, elle le déplora, mais ne s’en étonna point.
Au foyer domestique, elle avait pour principaux confidents de ses sentiments et de ses pensées deux respectables amis, doués l’un et l’autre d’une maturité d'esprit égale à l'élévation de leur caractère, Merlin et Legresle. [ls l'avaient connue dès son enfance, l’aimaient d’une affection en quelque sorte paternelle et ne pouvaient pas plus se passer des témoignages incessants de sa sympathie et de sa bonté, qu’elle ne pouvait, de son côté se faire à l’idée d’être privée de la rectitude de leurs conseils et de la chaleur de leur dévouement. Plus elle attachait de prix à ses intimes relations avec chacun d'eux, plus elle fut péniblement impressionnée par un grave incident qui menaçait de lui enlever, pour un temps indéterminé, l’affectueux appui de Merlin.
Un différend s'était élevé entre les membres de l’église réformée de La Rochelle, et l’on demandait instamment que, pour
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l'apaiser, le ministre de la famille de Coligny se rendit dans cette ville. Merlin, par déférence pour la compagnie des pasteurs de Genève, de laquelle il relevait, en une certaine mesure, porta la question devant cette compagnie, qui, le 9 février 1576, en délibéra. Les registres de ses délibérations contiennent, à cette date, le libellé suivant! :
«Ledit jour, Monsieur Merlin requit que nostre compagnie «s’assemblast avec les frères, ministres de France, qui sont icy, «pour luy donner advis sur ce que ceux de La Rochelle le «demandent par homme et lettre exprès, prétendant droit sur «lui; comme, d’autre part, les dames de Téligny et dé Laval, «qui sont à Berne, requièrent instamment qu'il ne leur soit «osté, mesmement durant ce temps de leur affliction, veu qu'il «avoit jà esté en leur maison, et que, gràces à Dieu, son labeur «y avoit profité et y prolitait encore. La compagnie n’a «point voulu, comme elle ne pouvoit, juger ne décider le «droit et de l'obligation, ne desdites dames, ne de l’église de «La Rochelle, ne de Monsieur le prince, ne de Messieurs de «Ghastillon et de Laval, qui aussy y prétendent sur Monsieur «Merlin; remettant cela au Synode, quand Dieu vouldra qu'il «s'en puisse convoquer en France; seulement juge que, par «provision, Monsieur Merlin peut beaucoup plus profiter en «l’église de La Rochelle, veu mesmement qu'un différend qui «est là entre les frères, duquel les parties s’en rapportent et «submectent volontiers à eulx, qu’en la maison desdites dames; «et pourtant qu'elles doibvent estre priées d’approuver qu'il y «puisse aller, car ceux de La Rochelle le demanderaient, et qui] «y aura seureté de chemin, ce qu’on ne voit pour le présent; «auquel cas, on taschera de pourvoir lesdites dames d'homme «propre pour l'instruction de leur maison.»
! Registres de la Compagnie des pasteurs de Genève, Reg. B.
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La privation que Louise de Coligny redoutait ne lui fut point imposée : Merlin put rester à Berne et continuer à s'y montrer fidèle à une grande infortune.
Cependant de graves événements ne tardèrent pas à se produire en Alsace et en France.
Condé, qui venait de quitter la Suisse, transmit, de Strasbourg, aux Conseils de Bâle et de Berne, le 21 septembre, la nouvelle, que le duc d'Alençon, frère du roi, s'était évadé de la cour, pour s'unir aux confédérés.
Le 27 du même mois, il traita alliance avec l’Électeur palatin 2.
Avant de quitter Strasbourg, où il résidait depuis trois mois, il manda, le 14 décembre, aux Bâlois ? : «que, par la grâce et «la bonté de Dieu, après bien longues poursuites, il se trouvait «prêt à s’acheminer en France, avec une belle et puissante «armée.»
Dès les premiers jours de janvier 1576, accompagné du duc Jean-Casimir, il entra en France par la Lorraine, à la tête de dix-huit mille hommes, et rejoignit dans le Bourbonnais le duc d'Alençon, qui bientôt après fut reconnu pour chef suprême par les confédérés.
Tandis que Condé et le due s’acheminaient dans le Gâtinais, le roi de Navarre qui, lui aussi s'était échappé de la cour, le o février 41576, entama des hostilités dans l'Anjou et le Maine.
Les confédérés, par la supériorité de leurs forces rendirent la lutte impossible pour leurs adversaires: aussi Catherine de Médicis et Henri LIT se résignèrent-ils à subir une paix qui leur
* Archives de Bâle. Zeifungen, 1570 bis 1579, f° 773. — Archives de Berne. Frankreich, vol. D., fo 527.
* Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 399.— Archives de Genève, portef. histor., n° 1968. |
* Archives de Bâle, registre L. 159, no 8, p. 143.
fut imposée. Prodigues d'engagements écrits qu'ils étaient secrètement résolus à ne pas tenir, ils accordèrent nominalement aux confédérés, dans l’édit de paix de mai 1576, connue sous le nom de paix de Monsieur, des conditions beaucoup plus favorables que celles qui, jusque-là, avaient été consenties dans les précédents édits de pacilication.
Parmi les clauses inscrites dans l’édit de mai 1576 figuraient celles : — du libre exercice de la religion prétendue réformée en tous les lieux du royaume, à l'exception de Paris et des résidences royales ; — de la tenue des synodes ; — de la liberté d'enseigner et d'écrire; — de l’admissibilité à tous emplois, charges et dignités, sans distinction de culte; — de la création de chambres mi-parties; — de la concession de places de süreté ; — de la convocation des États généraux à Blois dans le délai de six mois ; — de la réintégration du roi de Navarre, du prince de Condé et de leurs adhérents dans leurs charges, oflices et possessions ; — du désaveu formel des massacres et excès de tout genre commis dans la capitale et dans les provinces, à dater du 24 août 1572 ; — de la restitution des biens confisqués sur les victimes à leurs veuves et à leurs enfants, avec exemption d'impôts pendant six années ; — de l’annulation des sentences rendues depuis le règne de Henri IT contre les réformés et spécialement contre Coligny, Montgommery, Montbrun, Briquemault et Cavagnes.
En ce qui concernait l’amiral et ses enfants, l’édit portait «(art. 34): D'autant qu'au moyen de notre susdite déclaration « (consignée dans l’art. 83), tous arrests et jugements donnez «contre le feu sieur de Chastillon, admiral de France et exécution «d’iceux sont nuls et de nul effect, comme chose non faicte ny «advenue, nous, en conséquence d'icelle déclaration, voulons et «ordonnons que tous lesdits arrests, jugements, procédures et «actes faits contre ledit sieur de Chastillon, soyent rayez, biffez et
PARU LE 2,00 0 Le PQ ERL OURR tr PP SR SP «mis hors des registres des greffes, tant de nos cours de parle- «mentz que de toutes autres juridictions, et que, tant la mé- «moire dudit admiral, que les enfants d'iceluy demeurent entiers «en leurs honneurs et biens pour ce regard, nonobstant lesdits «arrêts portant union et incorporation d'iceux biens au do- «maine de nostre couronne, dont nous ferons expédier aux- «dits enfans plus ample et spéciale déclaration, si bon leur «semble. » à NE
Louise de Coligny, son frère, son cousin, sa cousine, Legresle, Merlin et madame d’Andelot, de son côté, voyant dans la conclusion de la paix de mai 1576 un fait capital, dont la portée réparatrice s’étendait à chacun d'eux et semblait leur assurer désormais une existence à peu près paisible dans leur patrie, se décidèrent à y rentrer.
Toutefois ils ne voulaient pas quitter précipitamment la Suisse. Aussi leur départ pour la France ne s’effectua-t-il qu'après un laps de temps qu'ils consacrèrent non seulement à l’examen de diverses combinaisons sur le mode de retour à adopter et à l’accomplissement d’indispensables préparatifs, mais aussi et surtout à un long échange d’adieux, dans le cours desquels les amis dont ils allaient se séparer reçurent d'eux des témoignages réitérés de gratitude et d’affection. À peine est-il besoin d'ajouter qu'il y fut répondu par l'expression de vœux empreints d'une chaleureuse cordialité.