‹ Louise de Lignerolles, drame en cinq actes et en proseChapitre 56 sur 62 · M. DE GIVRY, LAGRANGE · texte numérisé non relu

M. DE GIVRY, LAGRANGE

Je me rends à vos ordres , monsieur.

LAGRANGE

Excusez-moi, monsieur, si je vous ai prié de venir chez moi : je...

M. DE GIVRY

Je conçois très bien que quand on est le beau-père de M. de Lignerolles, on ne veuille pas quitter sa fille.

LAGRANGE

Vous êtes un homme juste et un homme d'honneur.

M. DE GIVRY

J'en ai toujours été convaincu, monsieur.

LAGRANGE

Celui qui fait ce que vous avez fait hier est 1

rude et énergique; mais il a aussi un cœur auquel on peut parler, et je viens sans crainte vous demander un service.

M. DE CIVRY

Franchement, j'en suis fâché, car je ne crois pas que je vous le rende.

LAGRANGE

J'espère le contraire. C'est sur ce procès que je voudrais vous parler.

Je m'en doute.

LAGRANGE

Vous êtes militaire, monsieur, vous êtes colonel... si demain un soldat vous insultait...

M. DE GIVRY

Je le tuerais.

LAGRANGE

Et si au moment où vous lèveriez lepée sur lui, il saisissait un enfant et le plaçait devant sa poitrine, passeriez-vous votre arme à travers le corps de cet enfant, pour aller jusqu'à cet homme?...

M. DE GIVRY

Monsieur, je ne suis pas rhétoricien ; laissons-là cet enfantet cette épée, et allons au fait. Ce que vous voulez, c'est que je renonce à ce procès? eh bien! écoutez ce que je vais vous dire ': Pour un bâton de maréchal de France... je n'y renoncerais pas.

LAGRANGE

Pour un bâton de maréchal de France , je le cjrois; mais pour sauver une existence?... oui, sauver!... Monsieur, c'est une cause de vie ou de mort que je plaide devant vous, et en vous abordant, j'aborde un juge qui tient dans sa main le sort de trois êtres! Je sais tout ce qu'a souffert votre honneur...

M. DE GIVRY

Mon honneur ! je ne me trouve pas déshonoré le moins du monde par M. votre gendre, je vous prie de le croire... Dieu merci, mon honneur est plus solide que cela; mais il m'a fait du mal , je lui en ferai.

Je ne vous dirai pas que vous vous nuirez autant qu'à lui par ce procès; mais il n'est pas seul!...

M. DE GIVRY

Eh bien! tant mieux, après tout!... ma vengeance sera plus complète... car, faut-il tout vous dire enfin? je hais M. de Lignerolles, entendez-vous, je le hais ; et si j'ai choisi ce châtiment , c'est que je savais ainsi le blesser mortellement, le blesser dans son orgueil, le blesser dans les siens.

LAGRANGE

Vous vous calomniez, monsieur!... non, vous ne vous êtes pas dit que vous étiez heureux de flétrir toute une famille pour mieux punir un coupable... non... vous ne poursuivrez pas ce procès !

LOUISK DK LIGNEROLLES,

M. Uti (.IVUY.

Mil ! comment me vengerais- je alors?... il faudra donc que je tue votre cendre?... je conçois que cela vous rendrait service... mais, j'ai mes principes aussi, moi.

LAGRANGE

Ces principes fléchiront quand vou9 verrez tout le mal que ferait votre vengeance. J'ai soixante ans , monsieur ; ma vie a toujours été pure et austère, et je suis de ceux dont le cœur saigne toujours quand une insulte les a effleurés... eh bien... pourtant, s'il ne s'agissait que de moi, je ne vous prierais pas ; mais il y a quelqu'un derrière moi, quelqu'un que je dois défendre, quelqu'un que j'aime plus que ma vie... ma fille!... Prenez mes mains, monsieur, elles sont encore humides des larmes désespérées qu'elle versait là!... là!... à l'instant, en apprenant cette horrible nouvelle!... M. DE GIVRY, avec embarras.

Monsieur !...

Page 1