‹ Louise Edouard GourdonChapitre 11 sur 11 · OEILLET BLEU · texte numérisé non relu

OEILLET BLEU

Henri me laissait livré à mes tristes réflexion» - sa figure ne trahissait aucune inquiétude; elle respirait, au contraire, la plus grsndc confiance, a Allons, se dit-il, tout va bien! »

Tout va bien! pensais-je, je voudrais bien savoir ce qui va bien I

Comme je ne voulus pas le troubler dans ses expériences, je m’abstins de le questionner, et je me contentai de le suivre de l’œil dans les soins qu’il donnait à scs fleurs. Il arrosa d’abord les trois pieds d’œillets fleuris avec l’eau qu’il avait apportée, puis, prenant un petit outil de jardinage, il remua avec les plus grandes précautions la terre qui entourait les jeunes pieds dont je viens de parler. Cette terre était d’une couleur particulière, légère, menue comme si elle eût été tamisée et assez semblable au sable marin. Cette première opération terminée, Henri lira de sa poche un flacon, l’ouvrit, et laissa tomber, en les comptant, quelques gouttes d’une liqueur verdâtre et huileuse sur la terre qu’il venait de retourner.

En ce mpment, mon jeune ami était penché sur ses œillets, que sa tôle effleurait. Ce mouvement ayant fait ouvrir sa chemise sur sa poitrine, je remarquai qu’un médaillon s’en échappait. C’était une miniature de la grandeur d’une pièce de cinq francs, entourée d’un cercle ci’or, et suspendue à un étroit ruban de soie noire. Grâce à l’ardeur avec laquelle Henri travaillait, je pus m’assurer que ce portrait était celui d’une jeune fille d’une grande beauté.

Henri s’étant aperçu bientôt que le médaillon avait quitté sa place habituelle, le remit vivement sur son cœur, se relevft et me jeta un regard cjyj semblait dire ; I/ayes-vons

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vu? Je ne voulus pas l’affliger en lui laissant comprendre que le portrait avait frappé mes yeux. Je le ramenai donc à un sujet bien autrement intéressant pour moi, et je lui dis :

— Vous m’avez parlé tout à l’heure avec une conviction si grande, que je l’ai presque partagée. Maintenant, il vous reste quelque chose à faire pour me convertir tout à fait : c’est de me montrer dans les résultats obtenus quelque chose qui me dise que vous touchez au succès.

— Voilà! fit-il en me montrant le pied d’œillets blancs. Voilà ce que j’ai obtenu, et ce que personne n’avait pu obtenir avant moi. Voilà ce qui me dit que dans six semaines, c’est-à-dire vers les premiers jours du mois d’août, ces petites boutures, auxquelles je donne tous les soins que vous avez vus, produiront des œillets qui auront ce parfum, — il coupa un des œillets blancs et me le remit, — et cette couleur, ajouta-t-il en me montrant le ciel, en ce moment semblable à une mer d’indigo.

— Comment! m’écriai-je, en contenant difficilement le sentiment de pitié que j’éprouvais, car cette fois il m’était impossible de ne pas le croire au moins halluciné ; comment ! cet œillet blanc prouve que vous allez réussir? J’avoue que jusqu’ici les fleurs de cette espèce m’avaient paru choses moins précieuses et moins difficile a produire !

— C’est que , me dit-il , gata paraître s’apercevoir do l’irœiie de mes paroles, vous faites une confusion déplorable pour mon amour-propre : vous prenez cette fleur pour un œillet blanc ordinaire, tandis qu’il n’y a très-probablement pas dans le monde deux pieds d’œillets comme celui-ci.

Vous souriez?... Apprenez donc que celte tige n’avait pro-

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(luit jusqu’ici que des œillels rouges, que j’ai obtenu graduellement la décoloration complète et naturelle (il appuya sur ce mot) de la lleur, en lui conservant tout son parfum d’œillet rouge de Bogota, et que ce résultat, vainement poursuivi par tous ceux qui m’ont précédé dans des recherches analogues, est pour moi la preuve certaine d’un prochain succès; car il a sa raison d’être, il est le fruit de mon calcul, je sais enfin d’où vient cet œillet et où il va. Il vient du rouge, il est blanc, il va au bleu! Ces petites liges, ne sont pas autre chose que des boutures de ce pied d’œillets blancs, Vous expliquer comment je parviendrai, au moyen de la lumière, à colorer en bleu cet œillet blanc produit par moi. et pourquoi je ne pourrais pas obtenir le même résultat avec un œillet blanc ordinaire, serait chose longue. J’aime mieux vous convaincre par le fait que par la démonstration théorique. Je vous assigne donc à six semaines; à cette époque, j’espère vous faire voir un œillet bleu.

— Et si vos espérances sont déçues, lui dis-je, si au lieu de se colorer en bleu, vos rejetons sont blancs?...

— C’est impossible, répondit-il ; mais je conviens qu’ils pourraient être rouges... par un bizarre retour vers le passd dont la nature offre des exemples.

— Ah !... et alors que feriez-vous ?

— J’éprouverais la plus cruelle déception, mais je renoncerais à mes recherches, et j’irais prendre vos conseils.

— Bien ! très-bien ! lui dis-je en lui serrant la main. Dans six semaines, nous nous reverrons, c’est entendu. Si d’ici là vous voulez me rendre visite, n’oubliez pas que je serai toujours heureux de vous recevoir.

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En causant ainsi, nous nous acheminions vers la porte d’entrée, où le jeune homme me quitta après m’avoir témoigné de nouveau sa vive reconnaissance.

Il retourna à ses fleurs, et je revins chez moi, avec l’espoir de faire un jour une bonne œuvre, en ramenant mon nouvel ami à des travaux sérieux, car je doutais beaucoup du succès dont il paraissait si certain.

Le surlendemain de ma visite au jardin du Luxembourg, on me remit une lettre dont je ne connaissais pas l’écriture. Je courus à la signature ; la lettre était signée Henri. Je lus ce qui suit avec un intérêt facile à comprendre :

« Monsieur,

» Je me reprocherais toute ma vie de n’avoir pas été complètement sincère avec un homme tel que vous ; aussi ne m’a-t-il pas fallu réfléchir longtemps pour comprendre que je serais indigne de vos bontés et de l’intérêt que vous m’avez témoigné si je manquais de confiance. Vous ne savez

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qu’une moitié de mon secret : ce n’est pas assez pour moi, que votre bienveillance a profondément touché ; ce n’est pas assez pour vous, qui me connaissez à peine et m’avez cependant offert un appui fraternel. Permeltezmoi de ne rien taire au seul homme qui m’ait témoigné des sympathies, et qui, peut-être, ne m’eût pas condamné sur les seules apparences.

» Vous m’avez demandé, l’autre jour, si je n’avais jamais introduit personne dans mon petit jardin. J’ai répondu négativement; mais je suis sûr que mon trouble vous a prouvé que je ne sais pas mentir. C’est qu’en effet j’avais menti en répondant non, et ce mensonge m’est resté sur le cœur. Je viens donc me débarrasser d’un fardeau qui me pèse, en vous disant par quelle circonstance singulière j’ai commencé, il y a deux ans, les recherches que je poursuis avec persévérance.

» Je venais de perdre ma bonne et chère mère. Je n’essayerai pas de vous dire ma douleur ; elle était profonde et de tous les instants. Je n’y trouvai d’allégement qu’en me rendant au jardin qu’elle avait tant aimé, où elle m’avait, pour ainsi dire, élevé dans mes premières années, au milieu de ses fleurs chérie3. Un jour que je donnais mes soins aux magnifiques rosiers de Cachemire que vous avez vus et qui ont été plantés par elle, une calèche vint à passer dans la petite ruelle qui longe le clos. Elle allait au pas, et le mur étant peu élevé, les personnes qui se trouvaient dans la voiture pouvaient facilement me voir. Je fus distrait de mes travaux par une voix enfantine et sonore qui dit : .

» — Ah ! maman, les belles roses !

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» Je levai la tête, tout fier de cet hommage rendu aux rosiers de ma mère, et je vis que trois personnes étaient dans la calèche. Une dame d’environ trente-cinq ans et une jeune fille d’une quinzaine d’années occupaient le fond de la voiture, tandis qu’un petit garçon, debout et penché sur la portière du côté du jardin, regardait les fleurs avec de grands yeux étonnés, et ne cessait de répéter :

» — Ah ! maman, les belles roses ! »

» — Prenez garde, Alfred, dit la mère avec effroi, vous allez tomber sous les roues !

» Et elle ajouta en s’adressant au cocher :

» — Arrêtez les chevaux.

» La voiture s’arrêta; je coupai vivement trois fleurs, je m’approchai du mur et je les jetai dans la voiture.

» — Il faut aller remercier monsieur, dit alors la mère. Marie, descendez avec votre frère. Vous m’excuserez, monsieur, si je ne descends pas; je suis convalescente et encore bien faible; mais je vous verrai d’ici, et je me joins de cœur à mes enfants pour vous remercier de votre beau cadeau.

» Je courus à la porte du jardin, que j’ouvris, tandis qu’un domestique abaissait le marchepied de la voiture, et j’introduisis mes deux charmants visiteurs.

» A peine avais-je jeté les yeux sur la jeune fille, que je fus comme ébloui de son incomparable beauté. Elle entra sans paraître éprouver trop d’embarras, seulement un léger incarnat vint colorer son visage aussi pur qu’un camélia. Quant à moi, je reçus ses remereiments avec un trouble inexprimable, qui m’eût donné l’air le plus gauche du monde, si, par bonheur, le petit garçon ne se fût pas jeté

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sans façon à mon cou pour m’embrasser sur les deux joues. Ce tableau paraissait intéresser vivement la mère, qui ne nous quittait pas des yeux.

» — Ce n’est pas assez de trois roses, dis-je à la jeune tille; permettez-moi do vous offrir un bouquet complet, puisque vous avez pris la peine de descendre de voiture.

» — Et moi aussi je vai3 faire mon bouquet, si tu le veux, dit le petit garçon.

» Et, sans attendre ma réponse, il se jeta sur les bluels, les coquelicots et les mauves, taudis que, suivi de la jeune fille, dont les grands yeux bleus se montraient pleins de reconnaissance, j’allais d’arbuste en arbuste, coupant les plus belles fleurs, qu’elle recevait une à une en souriant d’un sourire joyeux et doux. A chaque fleur que j’ajoutais au bouquet, la mère me grondait avec bienveillance; mais Marie feignait de ne pas l’entendre, et je me serais bien gardé d’abréger co jeu si plein de charme pour moi. Il eut un terme, cependant; la jeune fille prononça le mot que je redoutais :

» — Oh 1 monsieur, que vous êtes bon, me dit-elle; mais jenc pourrai jamais porter toutes ces fleurs 1

# Alors je pris le bouquet de ses mains délicates et je le nouai avec quelques herbes, tandis que mes yeux s’attachaient sur les siens par un irrésistible attrait.

» Enfin, il fallut se quitter; le petit garçon nous avait rejoints, portant fièrement sa gerbe aussi grande que lui. Je les reconduisis jusqu’à la voiture, où ils montèrent pendant que la mère me remerciait encore. Les chevaux parlirebt aussitôt.

» Revenu au jardin, je me réfugiai sous le berceau que

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vous connaissez. Je me laissai tomber sur le banc de gazon, et, réfléchissant à la scène rapide et imprévue qui venait de se passer, je sentis à l’état de mon cœur qu’il s’ouvrait à des émotions tout à fait nouvelles pour moi. Je m'enivrais du souvenir de celle jeune fille si belle, si pure, dont la voix était si harmonieuse ; mon âme avait gardé l’empreinte de ses traits charmants, et je les évoquais avec toute l’ardeur d’un premier amour. Je me complaisais d’autant plus dans ces rêves, que la mort de ma mère bicnaiméc avait laissé en moi un vide cruel. Je passai plusieurs heures ainsi, bercé par les plus douces illusions. Puis, la raison reprit enfin le dessus. Je compris que j’étais un homme perdu si je ne résistais pas 11 cet entraînement. Cette jeune fille était d’une famille riche, aristocratique... et moi, qu’élais-je?... un jeune homme sans fortune, le fils d’un teinturier, d’un pauvre ouvrier. En mesurant par la pensée l’immense distance qui nous séparait, je fus effrayé, et je me sentis pris de vertige comme si j’eusse été sur le bord d’un abîma. Alors je me levai brusquement, je me promenai 5 grands pas dans le jardin comme pour échapper à moi-même ; mais l’image adorable de Marie me suivait partout; plus je faisais d’efforts pour l’oublier, et plus elle semblait me sourire. Enfin, la nuit étant venue, je pensai à mon père qui m’attendait depuis longtemps cl que mon absence prolongée devait inquiéter. Je quittai mes fleurs, le cœur serré, les yeux pleins de larmes, en me promettant de revenir le lendemain de grand matin dans ce lieu désormais doublement cher,

» Je mo dirigeais vers la porte, lorsque, on passant pris

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du petit champ de coquelicots et de bluets qu’Àlfred avait dévasté, mes yeux aperçurent sur l’herbe un objet brillant que je ramassai. Jugez de ma surprise, de mon bonheur : c’était un médaillon renfermant le portrait en miniature de Marie I Le ruban noir auquel on l’avait attaché était rompu. Je compris que le petit garçon, dans l’ardeur qu’il avait mise à faire sa moisson, avait perdu ce portrait et qu’il ne s’était pas aperçu de cette perte. « Ah 1 m’écriai-je en pot tant l’image chérie à mes lèvres, le ciel me favorise I » Je plaçai vivement l’objet précieux dans mon sein, et je partis d’un pied léger.

» Il est inutile de vous dire que je ne dormis pas, et que je fis, tout éveillé, les rêves d’or les plus merveilleux. Ce portrait, que je pressais avec ivresse sur mon cœur, était une sorte de talisman qui devait me préserver de tous les écueils. Je me le disais du moins, et mon imagination de vingt ans, montée à ce degré d’exaltation, ne connaissait véritablement pas d’obstacle. Contrairement au proverbe, la nuit, bien loin de me conseiller, m’égara donc profondément. Le matin me trouva un peu plus calme. Je réfléchis alors sur la possession de ce médaillon, tombé fortuitement dans mes mains, et j’eus assez de raison et de courage (il en fallait I) pour me persuader que je ne pouvais conserver un objet perdu sans rechercher la personne à laquelle il appartenait. Quelque cruelle que fût pour moi l’idée de me séparer de ce portrait, je n’hésitai plus. Et puis, j’avais i’espoir de revoir Mario I et cette idée rendait moins pénible le sacrifice. Mais ici se présentait une difficulté que je n’avais pas d’abord prévue. Comment découvrir la demeure de

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cctle famille dont je ne connaissais même pas le nom ? Après y avoir réfléchi et m’être rappelé que les panneaux de la voiture avaient pour armoiries un écu surmonté d’une couronne de comte et portant de sinople au chevron d’argent, je me levai à la hâte, et je courus à la bibliothèque de l’Institut. Je demandai Y Armorial de Dubuisson, où je trouvai le nom que je désirais si ardemment connaître; il ne me manquait plus que l’adresse de celte famille, et je me la procurai facilement.

» Je ne voulus pas perdre une minute. Je regardai une dernière fois le médaillon, que j’avais placé dans mon portefeuille, et je me rendis au faubourg Saint-Germain, où demeurait le comte.

» Quand j’arrivai à son hôtel, il était onze heures, le me fis annoncer comme étant le jeune homme qu’on avait vu la veille, en ajoutant que j’avais une restitution à faire. Je fus aussitôt introduit, non pas dans le salon, mais dans la salle à manger, où toute la famille était réunie, s’apprêtant à déjeuner. Jugez de mon trouble en me retrouvant aussi brusquement en présence de Marie! Je me sentis près de défaillir. Heureusement les paroles du comte me rendirent aussitôt à moi-méme. Il me dit du ton le plus bienveillant, tandis que sa femme cl sa fille s’étaient levées pour me recevoir et que le petit garçon me sautait encore une fois au cou en me tutoyant et m’appelant son ami :

» — Vous ne pouviez arriver plus à propos, monsieur; nous avons beaucoup parlé de vous hier au soir, et j’espère que vous voudrez bien nous faire l’honneur d’accepter notre déjeuner.

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d Et, sans attendre ma réponse, il fil placer un couvert à côté de la comtesse, et du geste le plus cordial il m’engagea à m’asseoir.

» — J’aurais mauvaise grâce de refuser une invitation ainsi faite, dis-je; mais permettez-moi d’abord de vous rendre un objet qui a été perdu hier dans mon jardin...

» Le petit garçon me fit de gros yeux comme pour me dire : tu vas me faire gronder, je n’en avais rien dit !

» J’expliquai alors comment la découverte du portrait, tombé dans l’herbe, m’avait conduit à rechercher le nom et la demeure du comte. Ma présence, qui avait d’abord paru surprendre assez vivement la comtesse, devenait toute naturelle. Après ces éclaircissements indispensables, je me sentis beaucoup plus â l’aise.

» — Madame, dis-je à la comtesse en lui remettant le médaillon, voici l’objet perdu.

» — Qu’est-cc donc? demanda le comte.

» — C’est le portrait de Marie qu’Alfred portait à son cou, et qu’il a égaré hier dans le jardin de monsieur, en faisant son bouquet.

» En parlant ainsi, la comtesse montrait. le médaillon à son mari.

» — Comment! monsieur, dit alors celui-ci, c’est pour cette bagatelle que vous avez pris tant de peines ! En vérité, je ne vous le pardonnerais pas si tout cela n’avait abouti au plaisir que j'ai de vous voir. Gardez cette miniature en échange des fleurs admirables que vous avez données à TPadarpo et ft ma fille, Je n’ayais jamais vu d'aussi belles

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roses. Après le déjeuner, si vous le voulez bien, je vous montrerai mon jardin à mon tour.

» Ces mots : « Gardez cette miniature, » me causèrent une joie que vous comprendrez sans peine. Je replaçai le portrait dans le portefeuille, et je jetai les yeux sur Marie comme pour lui dire : Y consentez-vous? Évidemment elle m’avait compris ; clic était troublée, mais ce trouble n’annonçait rien qui me fût défavorable. Tout à fait rassuré, je déjeunai comme si j’eusse été de la famille. Le comte, par une délicatesse dont je lui sus gré, s’abstint de toute question sur ma position.

» Nous quittâmes la table pour nous rendre au jardin, qui était magnifique. Le comte m’en fit les honneurs de la meilleure grâce du monde. C’était un amateur des plus distingués. Cette similitude de goûts m’expliqua l’intérêt que j’avais paru lui inspirer. Enfin, nous nous quittâmes dans les meilleurs termes, et au moment de nous séparer, il me pria d’accepter le livre curieux que j’ai placé l’autre jour sous vos yeux, et qui traite des découvertes faites et des recherches tentées par quelques hommes de génie. J’emportai ce livre, sans me douter de l’influence qu’il allait exercer sur ma vie. J’eus la douleur de m’éloigner sans avoir pu faire mes adieux à Marie, qui, après le déjeuner, s’était retirée dans l’appartement de sa mère pour y prendre sa leçon de piano. Heureusement , j’avais son portrait, et cette fois je pouvais le conserver sans scrupule, douce consolation qui me rendait plein de confiance.

» Vous devinez le reste. Après m’ôtre bercé des projets les plus insensés, je finis par comprendre que la distance

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qui me séparait de Marie était immense; mais je ne pouvais me décider à la juger infranchissable. La gloire et la fortune, me disais-je, voilà ce qu’il me faut pour que mon amour ne soit pas considéré comme une insulte ou une folie par sa famille. La gloire et la fortune!... En lisant le livre du comte, je crus en avoir trouvé le chemin. Je fus comme illuminé par une révélation soudaine, et je me mis à travailler avec d’autant plus d’ardeur que les goilts du comte semblaient assurer un bon accueil à mes vœux, si la réussite couronnait mes recherches. Jusque-là, je me promis de ne faire aucune démarche pour revoir Marie. Cet engagement, pris avec moi-même, j’ai eu le courage de le tenir.

» Maintenant, monsieur, vous savez tout. Dans un mois ou six semaines, je serai l’homme le plus heureux ou le plus malheureux du monde. Soit que je réussisse, soit que j’échoue, je vous le dirai. Jusque-là, oubliez-moi. Heureux, je vous rendrai témoin de mon bonheur, et mon cœur me dit que vous le partagerez; malheureux, je ne serai plus que le fils du pauvre teinturier, je renoncerai à mes rêves d’or, et j’irai réclamer votre appui. »

Le lendemain du jour où je reçus cette lettre, je partis pour Dieppe. A mon retour, qui eut lieu au commencement du mois d’août, je pensai bien à visiter mon jeune ami, mais je me rappelai sa recommandation, et j’attendis impatiemment qu’il me donnât de ses nouvelles.

A cette époque de l’année, il y avait fort peu de monde à Paris; la société avait émigré pour la province ou pour les eaux. Urje invitation était donc une sorte de bonne fortune qui se refusait rarement. Un de mes amis, député et riche propriétaire, voulut donner un dernier dîner avant de partir pour la Bourgogne, où il avait un château. Je fus invité et j’acceptai.

La société était nombreuse et brillante; on annonça plusieurs grands noms de la politique, de la finance, de l’in-

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dustric et de la littérature; je vis aussi, dans le salon où nous étions réunis en attendant le dîner, plusieurs hommes considérables du faubourg Saint-Germain. Comme il y avait concert après le dîner, les toilettes étaient magnifiques ; les dames étincelaient de bijoux. J’étais arrivé depuis un quart d’heure, et je m’entretenais avec quelques hommes de ma connaissance, lorsqu’on annonça le comte et la comtesse de V..., leur gendre et leur fille. Un mouvement universel d’admiration accueillit l’entrée de celle-ci. C’était une jeune personne de la plus grande beauté et dont les traits ne m’étaient pas inconnus, bien que je ne me rappelasse pas sur le moment où je l’avais vue; elle était parée comme une nouvelle mariée riche de cent mille livres de rentes, c’est-à-dire qu’elle avait aux bras, aux oreilles et au cou des diamants de princesse. Un de mes amis m’apprit qu’elle venait, en effet, d’épouser tout nouvellement un M. de B..., premier secrétaire d’ambassade. M. de B... était un homme d’au moins quarante ans, à tournure fort distinguée, mois roidc et austère dans sa cravate blanche comme un diplomate allemand. M“>® de B... s’assit avec son mari sur une causeuse assez près de moi; je remarquai alors qu’elle avait à la main un magnifique bouquet de roses blanches.

J’avais repris, avec les hommes de ma connaissance, la conversation , un moment interrompue par le mouvement d’admiration dont je viens de parler, lorsque, tout à coup, une vive agitation se fit auprès de la causeuse où le couple s’était assis. Le comte tenait dans ses mains le superbe bouquet, et il s’écriait du ton d’un homme qui vient de découvrir un miracle ; « Grand Dieu I un œillet

Dig

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bleu!... c’est bien un œillet bleu! » Je m’approchai vivement du groupe. Chaque bouche répétait sur tous les tons de la gamme de l’admiration, de la surprise ou du doute : « Un œillet bleu !... est-ce possible ?... un œillet bleui » et ces mots magiques, circulant dans le salon, rassemblèrent aussitôt tous les invités sur un espace resserré dont la causeuse était le centre. Chacun voulait voir le prodige ; mais le comte n’abandonnait pas le bouquet. Enfin il dégagea, avec des précautions infinies, l’œillet des autres fleurs, le sentit, et dit d'une voix tremblante d’émotion : « C’est complet ! c’est un œillet bleu odoriférant ! » J’étais alors assez près pour voir la fleur merveilleuse: l’œillet était double et de la plus belle espèce, bien épanoui et d’un bleu de turquoise ; sur la même tige se trouvait un bouton près de s’ouvrir et dont les fissures laissaient voir celte même couleur céleste...

Celte scène étrange, unique, avait été très-rapide. Au premier mot du comte, je m’étais rappelé Henri et scs recherches. Le souvenir du médaillon que le jeune homme portait sur son cœur me vint alors à l’esprit; je jetai un regard sur M m « de B... : c’était elle 1 c’était celle qu’il aimait, qu’il adorait, dont il conservait l’image chérie. « Ah 1 malheureux Henri ! pensais-je en frissonnant, tendre cœur et grand génie, Dieu n’est pas juste envers toi 1»

Je ne voulus pas rester une minute de plus, car j’étouffais dans cette foule, et j’avais hâte d’être chez mon jeune ami pour le préparer au terrible coup dont il venait d’étre frappé et qu’il ignorait peut-être encore. Je m’excusai auprès des maîtres de la maison, prétextant une indisposi-

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tion subite, lorsque j'entendis la comtesse dire à son mari qu’on avait apporté te bouquet pour sa fille au moment où elle allait quitter son appariement pour monter en voiture, et qu’elle l’avait pris précipitamment et sans l’examiner des mains de sa femme de chambre, mais en jugeant, par la beauté des roses, que c’était un souvenir de leur connaissance du Luxembourg.

— Oui, répondait le comte au comble du ravissement, ce ne peut être que lui. Quel malheur qu’il ne soit pas avec nous! Messieurs, ajouta-t-il en élevant la voix, en attendant que je vous présente le jeune homme illustre qui a découvert, ou plutôt qui a créé l'œillet bleu, car je le connais, je vous proposerai tout à l’heure un toast en son honneur I

On répondait par des applaudissements enthousiastes, auxquels toutes les dames prenaient part, lorsque je sortis. En traversant la cour, mes yeux se portèrent par hasard sur les armes d’une des nombreuses voitures qui l’encombraient. L’écu, surmonté d’une couronne de comte, portait de sinoplc au chevron d’argent. L’esprit en proie à mille émotions poignantes, je montai dans mon cabriolet et je me fis conduire, de toute la vitesse de mon cheval, à la rue du Battoir, où demeurait le teinturier et où j'arrivai en quelques minutes.

Quoiqu’il ne fût pas encore six heures, la petite boutique était fermée. Celle circonstance me jeta dans une grande inquiétude. Mon domestique frappa plusieurs coups aux volets, personne ne répondit ; seulement un voisin, attiré par le bruit sur le seuil de sa porte, nous dit que le teinturier

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était parti précipitamment quelques instants auparavant, avec une personne inconnue.

De plus en plus inquiet, et pressentant un malheur, je continuai ma course jusqu’à la ruelle voisine du Luxembourg. Quand j’arrivai, la porte était entr’ouverte; j’entrai vivement, ou plutôt je me précipitai dans le petit jardin, où je remarquai plusieurs personnes qui s’entretenaient à voix basse. A ma première question , on m’indiqua du doigt le berceau dont j’ai parlé. J’y courus, et le plus triste spectacle s’offrit à mes yeux : Henri, étendu sur le banc de gazon, portait à la poitrine une plaie sanglante... un pistolet gisait à côté de lui : le malheureux enfant s’était tué 1 Pendant plusieurs minutes, je fus comme pétrifié par la stupeur. Enfin, quelque force me revint; je m’adressai à l’une des personnes qui donnaient des soins au jeune homme et que je reconnus pour un médecin. Je lui demandai si tout espoir était perdu; elle me répondit par le signe le plus désolant, et se mil le doigt sur la bouche en me montrant, à quelques pas, le père d’Henri qui sanglotait et se tenait la tète dans les mains. Je compris que le jeune homme était mort ou qu’il n’avait que peu d’instants à vivre. Ce fut en chancelant comme un homme ivre que je me baissai pour prendre sa main et lui dire un dernier adieu. Je conservai quelque temps cette main dans la mienne, sans recueillir aucun indice de vie. Enfin, Henri ouvrit les yeux, et il me reconnut. Sa figure, déjà pâlie par l’agonie, se colora légèrement; il fit un effort suprême, et d’une voix faible il me dit : « Je vous ai écrit, # puis il ajouta d’un ton inexprimable, et avec un sourire qui me perça le cœur : « Allez chez vous... vous verrez un œil-

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lei bleu. » — Oh! je sais tout, lui dis-je, vous avez réussi : la gloire, la fortune vous attendent, vivez! — C’est fini, me répondit-il... je ne souffre pas, mais je vais mourir...

Je sentis sa main serrer faiblement la mienne, puis ses veux se fermèrent, et son beau front se couvrit de la pâleur de la mort.

En ce moment, il fallut entraîner le père, qui, revenu à la conscience de son malheur, voulait se jeter sur le corps inanimé de son fils. Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, qui me navrait ; je me retirai le cœur brisé.

En rentrant chez moi, je trouvai la lettre que le pauvre enfant m’avait annoncée, et un bouquet semblable à celui que j’avais vu dans les mains du comte. Au milieu de superbes roses blanches se détachaient deux œillets bleus.

Dans sa lettre, l’infortuné me disait qu’avant appris, quelques jours auparavant, le mariage de celle qu’il aimait, il s’était résolu à quitter la vie, et n’avait retardé son suicide que pour ne pas mourir avant d'avoir achevé l’œuvre commencée et dont il prévoyait le résultat. Du reste, celte lettre ne renfermait aucune plainte. « Elle a, disait-il, mon cadeau de noces ; je le lui ai fait, moi aussi ; je viens de le lui apporter, et ce ne sera pas sans doute lo moins rare et le moins précieux! » 11 demandait pardon à Dieu, à son père, qu’il allait jeter dans le désespoir, et à moi, son ami, de la résolution qu’il avait prise de mettre fin à ses jours; mais il ne pouvait supporter un instant l’idée de vivre en sachant Marie à un autre. Il n’avait voulu la gloire et la fortune que pour elle... « J’ai détruit, disait-il, les deux pieds d’œillets bleus, pqrce que nul autre p’aurait pu continuer mon œuvre,

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moi n’étant pas là ; mais mon succès, s’il esl connu, encouragera les recherches, et un jour viendra où l’œillet bleu ne sera plus un objet de curiosité. »

J’écrivis le lendemain aux diverses sociétés horticoles d’Europe pour les informer de la découverte et du malheur irréparable dont elle avait été suivie, et je me rendis dans le sein de la société d’Amsterdam, qui avait promis la plus forte prime à l’inventeur de l’œillet bleu. Là, je montrai les deux fleurs précieuses. Quoiqu’elles fussent un peu fanées, elles excitèrent le plus vif enthousiasme. Je racontai la triste histoire d’Henri, et j’exposai la position de son père. La société d’Amsterdam me promit fie s’entendre avec plusieurs autres sociétés pour faire une pension au père du jeune et infortuné savant.

Ce ne fut pas là une vaine promesse. Dans le mois qui suivit mon retour à Paris, je reçus un brevet constituant au teinturier une rente de trente mille francs, représentant l’intérêt des diverses primes promises à l’inventeur de l’œillei bleu. Cette rente devait être servie au titulaire jusqu’au jour où la découverte faite par Henri serait renouvelée et définitivement acquise à la science par un autre savant.

Quand je remis ce titre au brave homme, il me dit en pleurant : « Ah 1 monsieur, que ne suis-je encore pauvre comme je l’étais il y a trois mois!... et pourquoi mon fils a-t-il voulu teindre des fleurs au lieu de teindre des étoffes ! »

FIN DE l’OEILLET BLEU

La femme qui vous déteste est quelquefois moins redou- * table que la femme qui vous adore.

Si la femme qui vous déleste est Parisienne et grande dame, si elle a, comme on dit vulgairement, le bras long, elle vous fera jouer quelque mauvais tour par votre ministre ou votre chef immédiat. Sous-chef do bureau, vous serez entravé dans votre avancement, sous prétexte d’idées trop avancées, bien que vos opinions soient honnêtes et modérées h l’excès; attaché de légation, vous recevrez votre rappel pour cause d’une prétendue indiscrétion dont vous n’aurez jamais le mot ; lieutenant ayant tous les droits

ù une promotion au choix, vous passerez à l’ancienneté, après tous vos camarades ; artiste de mérite, vous serez refusé au salon ; écrivain dramatique, vous verrez tomber sous d’impitoyables sifflets la pièce sur laquelle vous aviez fondé les plus légitimes espérances; romancier, votre œuvre sera tournée en ridicule par le prince des critiques, qui prouvera, clair comme le jour, que vous n’avez ni esprit ni invention; plaideur, vous perdrez le plus excellent procès ; homme du monde, votre arrivée dans le salon où vous étiez toujours bien reçu sera le signal d’un départ général ; perlé depuis dix ans pour la croix, vous serez remis indéfiniment le jour d’une promotion superbe.

Si votre ennemie intime n’est qu’une lorclte ou une griselle, elle vous ruinera dans l’esprit de votre tailleur et de votre bottier, et dans l’opinion de votre portière.

Toutes ces calamités, chers lecteurs, vous et moi nous les avons subies; mais elles n’ont qu’un temps. La Parisienne a plus d’un chat à fouetter, plus d’une vengeance à exercer. Elle vous oublie, Dieu merci ! pour un autre ; si bien qu’avec de la patience, du courage et de la résignation, vous pouvez panser vos blessures, les voir se cicatriser, cl regagner le temps, les emplois ou les honneurs perdus.

La haine d’une femme n’est donc, après tout, qu’un des nombreux malheurs de la vie; mais son amour !... cela peut être, dans notre existence, quelque chose comme une catastrophe, une révolution. Lisez et jugez.

Je vis entrer l’autre matin chez moi un de mes bons amis, excellent garçon, et qui compte au plus trente ans. Il était parti huit jours auparavant pour la province, où il

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devait, m’avait-il dit, aller refaire sa santé chez un ancien camarade de collège, propriétaire dans le Berry, qu’il n’avait pas vu depuis troisans.Le Berrichon possédait une sœur non mariée, quoique douée de trente-deux printemps. Frère et sœur vivaient ensemble, en attendant que le mariage les séparât.

L’air d’abattement de mon pauvre ami et son excessive maigreur me frappèrent quand il entra et m’annonça son retour de la veille. Il se laissa tomber dans un fauteuil et me lendit la main d’un geste désespéré.

— Qu’as-tu donc ? lui dis-je, tu me parais bien changé et bien abattu. Ce n’est pas là ce que tu espérais de ton voyage?

— Ah ! mon cher, me répondit-il, si tu as en province une femme qui l’adore, reste à Paris 1

Cette exclamation me surprit ; je le pressai de questions. Enfin il s’expliqua après avoir bu un grand verre de madère pour se réconforter.

— Je t’ai parlé quelquefois, me dit-il, d’une correspondance que j’entretenais avec la sœur d’un de mes amis du Berry. Nous nous étions vus, il y a trois ans, dans son village ; et comme j’avais été galant et empressé près d’elle, la pauvre fille avait pensé que je l’aimais. La vérité est qu’elle m’avait fait, pendant les quelques jours que je passai chez son frère, une société assez agréable.

Nous courions ensemble dans les champs, dans les bois, avec ou sans le frère, car il était, à bon droit, plein de confiance ; le matin, je la suivais au jardin, où je lui cueillais pp bouquet qu’elle plaçait A sa cejnturo ; le jour, les

soins qu’elle donnait à la cuisine et à la basse-cour m’intéressaient, et je me mettais volontiers dans quelques-uns de scs travaux. On s’amuse de tout en province, car tout y est nouveau pour vous.

Il paraît que ces attentions, simples fruits du désœuvrement d’un Parisien transplanté, lui prirent le cœur à mon insu. Quand je partis, elle me serra vivement la main, et me dit à l’oreille qu’elle m’aimait.

En effet, une première lettre d’elle arriva en même temps que moi à Paris. Elle m’y parlait des douleurs de l’absence, et me suppliait de revenir bientôt. Ce n’était que le prélude à d’autres lettres qui, pendant trois ans, se succédèrent sur un ton de plus en plus brûlant.

Je laissai faire ; car comment m’y prendre honnêtement pour la dissuader ? Je répondais de loin en loin, en promettant toujours de revenir, mais en me renfermant dans des généralités qui eussent éclairé toute autre femme sur mes véritables sentiments.

Le danger ne me paraissait pas bien grand. Elle était belle, raisonnablement riche ; j’espérais qu’elle se marierait et mettrait ainsi elle-même un terme à cette effervescence d’un cerveau féminin inoccupé.

Je fus donc atterré lorsque j’appris qu’elle avait refusé la main du notaire de l’endroit, homme de quarante-cinq ans, jouissant d’une grande considération et possédant une belle fortune. Elle-même me donna cette bonne nouvelle. Je devais deviner, me disait-elle, les motifs secrets de cette résolution : elle n’avait voulu consulter que son cœur!

C’était me dire clairement qu’elle comptait en épouser un autre, et que cet autre c’était moi. Le danger paraissant imminent, je pris mon courage à deux mains et je lui envoyai, par le retour du courrier, avec toutes sortes de précautions oratoires, ma théorie du mariage, celle que j’avais faite à mon usage particulier, et qui consistait à rester garçon.

Elle ne se tint pas pour battue, et me répliqua sans aigreur que j’avais raison, et que, de son côté, elle était bien décidée à mourir vieille fille. Gela me soulagea d’un grand poids sans me satisfaire complètement. J’aurais voulu pour elle, pour son frère, que j’aime beaucoup, et aussi pour ma liberté de conscience, la voir mariée et mère de famille.

Cependant, à partir de celle époque, je me sentis plus libre, et je continuai ^ l’occasion une correspondance dans laquelle on me rendait, sous le rapport des sentiments et de la passion, beaucoup de points. Il m’arrivait bien, par moments, de me dire que mieux vaudrait, au risque de passer pour un ingrat, mettre un terme à cet échange de projectiles incendiaires ; mais j’étais toujours arrêté par les difficultés de l’exécution. Il est bon de te dire que la belle se faisait adresser mes lettres poste restante et sous un faux nom.

Elle trouvait sans doute un grand charme à ce mystère, car elle ne manquait pas de me gronder toutes les fois que, prenant un biais qui me permettait de dépouiller ma correspondance de tout artifice, je lui donnais de mes nouvelles sous le couvert de son frère.

J’avais poussé la probité de cœur jusque ses extrêmes limites. Je m’étais demandé le matin et à jeun, c’est-à-dire au moment où l’homme jouit de toute la fraîcheur de sa raison, si, après tout, je ne ferais pas bien de l’épouser ; je me représentais ses qualités physiques et morales ; je me rappelais l’art profond qu’elle déployait dans l’intérieur du ménage dont elle avait la haute administration ; j’évoquais le souvenir des petits pâtés, des beignets soufflés et de mille autres charmants problèmes gastrosophiques dont elle avait la clef. Tout cela m’émouvait, me touchait jusqu’aux larmes, mais ne pouvait me décider à sacrifier ma chère indépendance.

Dernièrement, le frère me pressa vivement de les aller voir. J’avais tant de fais promis et je m’étais si souvent réfugié derrière des prétextes douteux, que je ne me sentis pas le courage de refuser. J’annonçai donc mon arrivée, et je partis pour le Berry. Tu sais dans quelles dispositions j’étais alors. Je me promettais de vivre quelques jours de celte bonne vie des champs qui vous transforme un homme, colore ses joues, distend ses nerfs, rafraîchit son cerveau, l’engraisse et le remet pour ainsi dire à neuf.

Quand j’arrivai au village, on m’attendait depuis trois grandes heures. Comme on n’avait pas voulu dîner sans moi, il était fort lard lorsqu’on se mit à table. Je grondai mes hôtes de cet excès de prévenance, contraire à tous mes principes, et qui les condamnait à manger un dîner réchauffé. Anna, c’est le nom de la sœur de mon ami, me dit qu’on m’eût attendu au besoin toute la nuit, et elle me jeta un regard par lequel elle mettait, pour ainsi dire, en

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musique toutes les paroles de ses lettres. En galant homme, je fus obligé de lui sourire d’un air d’intelligence, et ce fut ainsi que tout d’abord je me trouvai introduit dans le guêpier.

Après dîner, nous causâmes près du feu ; on me questionna beaucoup sur Paris et sur la vie que j’y menais. Anna me trouvait bien changé; j’avais eu grand tort, dans l’intérêt même de ma santé, de me faire attendre si longtemps. Enfin, j’étais là, et on allait tâcher de réparer tous ces ravages. Pour commencer, on m’invitait à me coucher tout de suite, car le voyage avait dû me fatiguer. Je me laissai conduire à ma chambre par ie frère et la sœur. Cette chambre était contiguë à celle d’Anna, une seule porte les séparait. Anna me souhaita une bonne nuit en allumant sa bougie à la mienne, me lança un doux regard par-dessus l’épaule de son frère, et passa de l’autre côté de la porte. Tout en me déshabillant, je causai quelques instants avec mon ami, puis il me donna le bonsoir à son tour, et jejne mis au lit.

Je pus alors penser à ma situation, dont je prévoyais vaguement les misères, et à l’étrange confiance qu’on me témoignait. La porte de ma voisine n’était point fermée au verrou ; dans le bas, elle s’écartait du parquet par un grand jour qui laissait arriver jusqu’à moi les moindres bruits de la chambre d’Anna ; j’entendais le froissement du papier dans lequel elle enroulait en papillGltes les belles boucles de ses cheveux châtains. Décidément j’étais mis à une rude épreuve ; car enfin, pour être vertueux et fidèle aux devoirs de l’amitié, on n’en est pas moins homme. Je

m’endormis cependant du sommeil du juste, en pensant, pour me consoler, aux joies du célibat, et en me disant que tant d’abnégation devait m’assurer une place dans le ciel. Je remarquai que la lumière ne s’éteignit chez ma voisine que lorsque j’eus soufflé ma bougie ; je remarquai aussi qu’ayant toussé sans intention, le bruit que je fis trouva un petit écho dans l’alcôve où reposait Anna.

Le lendemain, la bonne entra de grand matin chez moi, me demanda si j’avais bien dormi et alluma mon feu. Elle passa ensuite dans l’appartement de sa maîtresse, et j’entendis qu’elle lui donnait de mes nouvelles. Anna lui recommanda tout haut de bien me soigner, de ne me laisser manquer de rien. A neuf heures, comme je m’habillais, une petite voix flûtée me demanda, à travers la porte, si l’on pouvait entrer.

J’étais assez embarrassé du désordre de ma toilette. Je passai vivement ma robe de chambre et j’ouvris. Anna me tendit la main, serra la mienne en me regardant tendrement, et je dus répondre à celte douce pression sous peine de passer pour un niais. Elle s’assit alors près du feu, m’apprit que son frère était sorti pour quelques heures, et m’exprima toute la joie qu'elle éprouvait d’ôtre enfin seule avec moi. Ce fut le moment des questions et des épanchements. On me parla beaucoup de mes lettres, dont on avait conservé précieusement la collection entière, qu’on me montra. Elles étaient toutes dans leur enveloppe et formaient un paquet volumineux

attaché par une faveur verte. Je fus effrayé d’avoir tant écrit.

— Au moins, me dit-elle, avez-vous brûlé les miennes? il faut être prudent!

Je lui dis que, bien loin de les brûler, je les avais conservées avec un soin religieux.

Elle eut l’air de bouder; mais je devinai facilementqu’au fond elle était ravie de cette assurance, qui n’était qu’un mensonge. J’étais dans la plus fausse des positions, et j’aurais donné un an de ma vie pour pouvoir jeter au feu les chiffons de papier qu’elle venait de me montrer ; mais elle s’empressa de les replacer au fond d’un meuble à secret, puis elle vint reprendre sa place auprès de moi. Il fallait véritablement qu’elle fut bien ignorante en matière de sentiment, ou bien aveuglée, pour ne pas lire la vérité dans mon attitude ; car je me sentais gêné, et je ne cherchais pas à dissimuler mon embarras.

Je ne trouvai que de fades paroles à lui dire ; j’étais préoccupé. Je pensais aux moyens de la détromper sans passer pour un homme cruel ou mal élevé : je croisqu’il eût été moins difficile de boire la mer. Elle attribua mon silence à tout excepté à sa cause réelle, fit tous les frais de la conversation, me rappela les bouquets que nous avions cueillis ensemble et qu’elle savait par cœur, rose par rose, œillet par œillet. C’était désespérant 1 Elle me dit qu’elle avait beaucoup souffert pendant ces trois ans d’absence, et que, plus d’une fois, elle avait songé à trouver un prétexte pour faire, avec son frère, ou même seule, le voyage de Paris.

C’était vraiment trop fort. Je tournais au ridicule, et j’eus assez de présence d’esprit pour le comprendre. Je lui pris la

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main, el je regardai ses yeux, où rayonnait autant de candeur que de hardie indépendance. C’était bien la femme de trente ans, la femme intelligente qui sait tout sans avoir jamais rien appris, qui a étudié l’amour dans les romans, et qui s’est fait un héros du premier homme du monde qu’elle a rencontré, parce qu’elle n’en a pas vu d’autres. J’étais ce héros.

Comme elle avait laissé sa main dans la mienne, son visage était devenu pourpre, et je lisais les battements de son cœur dans les mouvements accélérés de sa poitrine. Je me levai brusquement pour rompre ce dangereux magnétisme, et quand je revins près d’elle, je la trouvai pâle et réfléchie. Elle me pria alors de lui consacrer toute celte première journée, en m’annonçant pour le lendemain un dîner auquel on inviterait quelques personnes ; puis, sans attendre ma réponse, elle me quitta pour surveiller les apprêts du déjeuner.

Tous mes plans étaient bouleversés. J’avais rêvé le repos à la campagne, une table simplement servie, la chasse, la liberté enfin : on m’annonçait des visites, des dîners d’apparat, des tête-à-tête dangereux. J’étais venu pour me refaire, et je me voyais menacé de consomption.

En province, dans un village surtout, un Parisien fraîchement débarqué est une sorte de bête curieuse. On en attend des miracles. Sous peine de passer pour un sot, il ne lui est pas permis d’être comme tout le monde. Il doit parader sans cesse, faire preuve d’esprit en disant des niaiseries, et peser cependant chacun de ses mots pour éviter

d'effaroucher des oreilles trop susceptibles. C’est une contrainte à rendre fou un homme de mon caractère et de mon tempérament. Il fallut la subir cependant, car la société annoncée ne manqua pas de venir le lendemain.

Au nombre des invités, était le notaire dont je t’ai déjà parlé ; il y avait aussi quelques dames. On s’entretint au salon avant le dîner ; je fus d’abord inspecté dans les moindres détails de ma toilette, première épreuve que je subis de l’air d’un homme qui ne s’aperçoit pas que tous les yeux sont fixés sur lui. Puis, la conversation s’engageant, Anna, jalouse de me faire briller, me pria de raconter les nouvelles de Paris. J’étais transformé en gazette politique, littéraire, des théâtres et des modes. On ne me permit de rien oublier. J’aurais volontiers pris mon parti de ce bavardage nauséabond qui, après tout, n’exige pas un grand effort d’imagination ; mais je n’eus pas même la consolation de pouvoir parler librement, car Anna, se faisant mon écho, répétait le dernier mot de chacune de mes phrases, sur un ton particulier, en souriant et avec un certain air de finesse, d'entente cordiale et de profonde admiration, qui m’exaspérait.

Je souffrais d’autant plus qu’il me fallait garder mes impressions entre peau et chair, comme on dit vulgairement, et n’en rien laisser transpirer, Anna avait atteint son but; je le compris aux regards qui s’échangèrent quand on se leva pour passer dans la salle à manger. Les femmes se disaient que j’étais l’objet chéri, et le notaire, comprenant enfin pourquoi on avait refusé ses offres honnêtes, me prenait sérieusement en grippe. Je remplissais mon rôle de héros ;

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j’allais être, le lendemain, le sujet de toutes les conversations 1

Le dîner fut assez froid; on voulut m’entraîner sur le terrain de la politique, mais je n’eus garde de tomber dans ce piège, d’autant plus que le notaire s’dtait montré ouvertement hostile, dès le potage, en se déclarant tout net contre mon opinion sur la soupe aux choux. J’étais vraiment fâché qu’il prît ainsi les choses, et il est bien certain qu’il eût cessé de m’en vouloir s’il avait pu lire dans le fond de mon âme. Mais il ne voyait en moi qu’un rival heureux, et sa fierté de tabellion et d’homme riche se révoltait.

Sa mauvaise humeur perçait dans toutes ses paroles, dans ses moindres gestes ; il parlait et mangeait du bout des lèvres, affectait de ne pas regarder Anna, de ne rien lui offrir, de refuser ce qu’elle lui offrait, et de causer à l’oreille d’une femme fort laide qu’il avait pour voisine de droite. Ce petit manège n’échappait pas à Anna; elle en jouissait et. me transmettait ses impressions à l’aide de son pied ou de son genou. Tu comprends qu’un dîner fait dans de semblables conditions ne peut guère tourner au profit du corps.' J’étais maussade, préoccupé et silencieux, j’étais stupide.

Tu te représentes, peut-être, ce notaire comme un personnage repoussant? Délrompe-toi. C’était un homme dans la force de l’âge, grand, blond, au front élevé, à l’œil bleu et vif, et d’une tenue convenable; seulement, il avait la bouche en cœur, ce qui était ridicule pour un homme de son âge et de sa profession. J’aurais voulu pouvoir lui diro: Yqus êtes charmant, vous ferez son bonheur; prepez-la, je

vous la donne. Mais il eût fallu une circonstance solennelle, et le malheureux n’eut pas môme l’esprit de me proposer un cartel. Il se contenta de me gagner cinquante-cinq sous à l'impériale, en répétant jusqu’à satiété que les Parisiens n’étaient forts qu’au jeu des dames.

Je me couchai ce soir-là plus mécontent encore que la veille. Je serais parti le lendemain, si je n’avais eu l’imprudence de m’engager à rester quelque temps chez mon ami. Rien ne pouvait adoucir les regrets que j’éprouvais d’avoir quitté Paris, pas môme les petits bruits indiscrets qui m’arrivaient de la chambre voisine. On marchait, on toussait, on remuait les meubles : je n’entendais rien, ou plutôt toutes ces petites manœuvres féminines ne servaient qu’à me faire mieux sentir le poids de ma chaîne.

On ayait projeté une partie pour le lendemain ; j’y comptais un peu pour me distraire : c’était une visite au chef-lieu de canton, distant de trois ou quatre lieues. Au moins, me disais-je, j’aurai de l’air, je verrai les champs, je jouirai un peu de cette liberté que j’ai rôvée. Vain espoir 1 J’étais réservé à des épreuves par lesquelles je ne voudrais pas faire passer mon plus mortel ennemi ! . .

Nous nous embarquâmes dans une petite voiture dont un siège seul était couvert ; et comme Anna se plaça dans le fond, il fallut bien m’y mettre aussi. De celte place, je ne pouvais voir que les oreilles du cheval et un bout de route fort loin en avant ; je n’avais pas môme la consolation de fumer, car Anna avait horreur du tabac. Le frère et la

bonne étaient placés sur le devant ; le frère conduisait. Cette situation d’un homme dans une caisse étroite et cahotée exerçait sur mon moral une influence funeste dont j’essayais, mais inutilement, de triompher.

Je ne répondais que par monosyllabes aux nombreuses questions que m’adressait ma voisine. Elle parut d’abord étonnée, puis inquiète, et me demanda si j’étais indisposé. Je dus faire les plus grands efforts pour la tranquilliser, afin d’échapper à cette nouvelle persécution. Je passai sans transition de la tristesse à une gaieté folle, mais factice. On me trouva charmant ; je n’étais qu’absurde et trivial, et je me sentais honteux de mon rôle. Comme nous aperçûmes un chasseur dans un champ, je proposai à mon ami une partie de chasse pour le lendemain. Il accepta avec empressement ; mais je comptais sans Anna, qui changea aussitôt de visage, et me dit à l’oreille que je m’ennuyais sans doute déjà avec elle, puisque je voulais des dis^ tractions.

C’eût été le moment de s’expliquer, mais nous étions en voilure et on aurait pu s’apercevoir de notre débat.

Je condensai toutes les vapeurs de mon cerveau; je mis ma colère, car c’était de la colère, dans un petit coin démon esprit, en me promettant de la retrouver à la première occasion, et je pris la mine grave et comique d’un homme vexé. Jusqu’à l’arrivée au canton, et pendant les quelques instants que nous y passâmes, je ne fus plus pour Anna qu’un homme extrêmement poli. Elle ne prit pas son parti de ces prévenancescalculées, qui ce ressemblaient en rien aux soins

inspirés par l'affection, et je compris à ses yeux, toujours fixés sur moi, qu’elle se croyait très-malheureuse. La nuit se faisait quand nous revînmes. Nous reprîmes nos anciennes places, et la scène changea. Ma voisine ne pouvait supporter plus longtemps cette attitude; elle m’appela vilain boudeur, me dit qu’elle avait voulu plaisanter, qu’elle pensait bien que nous ne devions pas vivre comme deux saints dans la môme niche; et, trouvant sans doute que je ne répondais pas avec autant d’effusion qu’elle l’eût voulu, elle se mit à me pincer le bras, d’abord légèrement, puis avec une ardeur voisine de la cruauté.

En province, on se pince encore, et cela ne tire pas à conséquence. Anna possédait au suprême degré l’art de vous saisir la peau dans ses deux ongles et de vous causer une douleur aiguë comme celle qui suit la piqûre d’une guêpe. Je ris d’abord, quoique ce jeu étrange et nouveau pour moi fût médiocrement de mon goût; mais enfin je commençai à me démener dans la voiture comme un possédé, si bien que dans un brusque mouvement en arrière, j’entendis se briser les courroies qui retenaient la capote.

En ce moment, Anna s’amusait beaucoup (c’était bien là un plaisir de vieille fille 1) ; piquée au jeu et favorisée par l’obscurité, elle multipliait ses attaques et me pinçait jusqu’au sang. Enfin, après avoir longtemps réfléchi, mon parti fut pris: je lui saisis vivement, entre le pouce et l’index, une quantité raisonnable de chair dans le haut du bras, et je fis exécuter à ma main, sans démarrer, un brusque mouvement de gauche à droite. Elle poussa' un cri étouffé qui, heureusement, ne fut entendu ni de son frère ni de la bonne,

2Cy2 esquisse d’une femme

et elle s’enfonça dans un coin de la voiture où elle ne bougea plus.

J’étais maître du champ de bataille; mais je tombai alors dans une grande inquiétude. Je craignais d’avoir poussé les représailles trop loin, et je m’adressai des reproches qui durèrent jusqu’à notre arrivée. Au retour, ma perplexité disparut devant son sourire et son air plein de confiance. Après avoir longuement réfléchi à mon action brutale, elle y avait sans doute trouvé une preuve éloquente de mon amour. Je ne puis m’expliquer autrement son sourire.

La partie de chasse projetée eut lieu ; seulement, quand nous fûmes à six ou huit kilomètres de la maison, bien loin de tout village, sur un terrain très-giboyeux, nous nous aperçûmes que nos poudrières étaient à peu près vides.

Nous les avions cependant remplies peu d’instants avant de partir ; mais Anna, ne voulant pas que nous fussions trop longtemps absents, nous avait mesuré la longueur de nos plaisirs , en nous subtilisant adroitement notre poudre. Cette découverte me rendit furieux; elle m’ôta tout sang-froid, et je manquai, de mes deux premiers coups, une magnifique compagnie de perdreaux qui partit à quinze pas sous le nez de mon chien. Ma maladresse fit beaucoup rire mon ami, qui, plus heureux que moi, avait fait un coup double superbe. Je me promis alors de me venger en no revenant que pour l’heure du diner.

Mon projet était de m’écarter en suivant mon chien ; j’avais l'espoir de rencontler un chasseur et de pouvoir lui acheter une partie ie ses munitions, l our rien au monde

je n’aurais voulu revenir la carnassière vide. J’cxéculai aussitôt mon plan de fugue en me dirigeant vers la lisière d’un bois voisin.

Une demi-heure après, j’entendis la voix de mon ami qui m’appelait. Je me gardai bien de lui répondre, et comme les cris venaient de l’est, je piquai directement du côté opposé, en m’enfonçant de plus en plus dans le bois.

Bientôt je n’entendis plus rien ; j’avais complètement réussi : je m’étais perdu. Je voulus alors regagner la plaine, mais tous mes efforts furent inutiles, et, pendant cinq heures, je battis le taillis, qui devenait de plus en plus épais.

Quant à mon chien, comme la chasse au bois n’était pas son affaire, il m’avait prudemment quitté, pour retourner chez ses maîtres. J’étais brisé de fatigue; je m’assis au pied d’un chêne, et je consultai ma montre : elle marquait trois heures. Je réfléchissais tristement sur mon aventure, lorsque je vis venir un honime en blouse, portant un fusil en bandoulière et tenant un lièvre à la main. C’était un braconnier ; je le devinai au mouvement d’effroi qu’il fit en m’apercevant.

Je m’empressai de le rassurer, en le priant de m’indiquer mon chemin et en lui demandant s’il voulait me vendre son lièvre. Il me donne l’animal moyennant cent sous, et m’apprit que j’étais à cinq lieues du village. Cinq lieues 1 j’avais encore cinq lieues â faire par des chemins affreux ! Je mis le lièvre dans ma carnassière; il m’allégea d’un grand poids : au moins, me disais-je, je rapporterai quel-

que chose 1 Celte pensée me donna des jambes, et je mo mis bravement en route.

J’arrivai à huit heures du soir. Mes amis étaient forts inquiets, le retour de mon chien leur ayant fait craindre qu’un malheur ne me fut arrivé. Anna laissa échapper des transports de joie quand elle m’aperçut au bout de l’allée ; elle courut à moi comme une folle et se jeta presque à mon cou, au risque de se perdre à tout jamais dans l’esprit des voisins qui pouvaient la voir.

Je répondis aux questions dont on m’accablait, en indiquant du doigt ma carnassière, que je venais de déposer sur une chaise de la salle à manger.

— Nous verrons cela tout à l’heure, dit le frère; dînons d’abord.

C’était assez bien vu, car j’avais un appétit féroce. Au dessert, mon ami voulut voir ma chasse ; la bonne lui servit le lièvre sur un grand plat. Il était superbe. Je racontai alors toutes les peines que je m’étais données pour le tuer; c’était un véritable travail d’Hercule. Malheureusement, le frère m’interrompit au milieu de mes discours en me priant de lui dire de quel plomb je m’étais servi pour tirer l’animal. Le lièvre n’avait pas une blessure ; on l’avait pris au collet, et dans ma précipitation à l’acheter, je ne m’étais pas aperçu de celte circonstance funeste! Je subis ce coup terrible de bonne grâce, et me mis à rire plus haut que tout le monde. C’était le seul moyen de me tirer honorablement d’affaire ; mais ma réputation de chasseur devait y périr,

esquisse d’une femme 265

— C’est vous qui êtes cause de tout cela 1 dis-je à l’oreille d’Anna.

Elle me regarda en riant, et me dit :

•—Tant mieux 1 yous ne chasserez plus, maintenant.

Elle se trompait, je chassai plusieurs fois, dans l’espoir de me réhabiliter; mais je ne pris jamais mon fusil sans exciter les sourires de mes amis, et le gibier que je rapportai fut toujours considéré comme apocryphe.

Au lieu d’engraisser comme je me l’étais promis, je maigrissais à vue d’œil. Je m’en aperçus un matin en mettant ma cravate. Cette découverte m’épouvanta, et je résolus de revenir promptement à Paris; mais il me fallait un prétexte pour abréger le temps que j’avais promis de consacrer à mes amis. Je le cherchai ardemment et ne le trouvai pas. Je laissais cependant entrevoir que des affaires importantes pourraient me rappeler d’un jour à l’autre ; mais on ne voulait pas me comprendre. Tout ce que je gagnais à parler de mon départ, c’était de rendre plus lourde la chaîne que je voulais briser. Je ne pouvais plus faire un pas sans qu’Anna me suivit ou voulût me suivre : nous avions si peu de temps à rester ensemble ! Pour échapper à cette tyrannie, la plus odieuse de toutes, il me fallait inventer mille moyens, et quelquefois ma mauvaise humeur perçait malgré moi.

Si je proposais à mon ami de faire une promenade, de fumer un cigare dans le parc, de visiter une usine, c’était la sœur qui acceptait; si je voulais m’entretenir quelques in-

stants seul avec le frèr», la sœur ne nous quittait pas ; passions-nous dans une autre salle, elle était sur nos talons; si je parlais, elle répétait mes paroles avec ce ton que je t’ai déjà dit ; si je me taisais, elle prenait un air affligé, et cherchait à me persuader que j’étais malade. Le moyen d’engraisser ou seulement de se bien porter dans un enfer pareil ! Ajoute qu’il me fallait toujours avoir le sourire aux lèvres, pour ne pas paraître m’cnnuver de cette hospitalité trop cordiale.

Un soir, nous étions réunis tous les trois auprès du feu dans ma chambre. L’aiguille de la pendule marquait onze heures ; c’était le moment de la retraite. Mon ami me quitta le premier ; sa sœur passa ensuite chez elle, mais elle revint presque aussitôt, posa sa bougie sur la cheminée, et se remit dans son fauteuil. Je la regardais avec étonnement, attendant qu’elle me parlât, lorsqu’elle leva les yeux sur moi et me dit :

— Savez-vous que vous avez été bien méchant l’autre jour?

J’avais dû l’étre, malgré moi, si souvent depuis mon arrivée, que je ne compris pas d’abord à quelle circonstance elle faisait allusion. Je la priai de me mettre sur la voie, tout en attachant les yeux sur la pendule, pour lui faire comprendre que le moment me paraissait singulièrement choisi pour une explication.

— Soyez sans inquiétude, me dit-elle, personne ne viendra nous troubler, et nous pouvons causer tout à notre aise! Si vous avez oublié notre voyage au canton et votre cruauté,

j’ai de bonnes raisons pour me les rappeler, moi, car mon bras est encore tout bleu ; vous allez voir.

Elle releva la manche de sa robe, et mit à nu les deux tiers de son bras droit. C’était un bras superbe, blanc et rond, le bras d’une femme de trente ans dont la santé est florissante. Ce bras, éclairé par deux bougies et par les lueurs du foyer, portait sur ses belles chairs satinées les larges empreintes de mes deux doigts marquées en bleu.

La situation était vraiment délicate ; -e me sentais pris au traquenard. «

— Eh bien! me dit-elle, comment trouvez-vous cela?

— Oh ! fort beau, assurément, répondis -je. Je n’ai rien vu de pareil à Paris.

— Comment fort beau? dit-elle avec une feinte colère où perçait toute la joie d’une femme qui se sait belle. Mais c’est affreux 1... et vous ne vous repentez pas?

Pour toute réponse, j’appliqfuai mes deux lèvres sur ce bras que j’avais meurtri, à la place où je l’avais meurtri : c'était bien le moins que je pusse faire.

— Allons, dit-elle, en ramenant sa robe d’une main et en prenant sa bougie de l’autre, je vous pardonne, mais que cela ne vous arrive plus !

Et sans me donner le temps de la réplique, elle me fit en souriant une profonde révérence, et passa dans sa chambre, dont elle poussa la porte.

Je demeurai quelques instants dans mon fauteuil, im-

mobile, pensif, et ne me rendant pas parfaitement compte de ce qui venait de se passer. Je me demandais si je ne sortais pas d’un songe charmant, et j’étais désolé de cette fuite précipitée.

Je me couchai dans un état de surexcitation facile à comprendre. Je prêtais l’oreille aux moindres bruits de la chambre voisine; je suivais par la pensée les détails de la loilotte nocturne d’Anna ; et quand le silence vint me dire qu’elle s'était glissée dans ses draps, je poussai un long soupir, auquel il me sembla qu’elle répondait en riant. Cette nuit, j’oubliai d’éteindre ma bougie ; elle brûla jusqu’à quatre heures du matin, moment où je trouvai enfin dans le sommeil le calme dont j’avais tant besoin. J’avoue que, pendant cette longue veille, le sentiment de ce que je devais à l’amitié et à la confiance du frère n’avait surnagé qu'à grand’peine dans le naufrage de ma raison; ma loyauté coulait à fond: une minute de plus, un regard, une parole, et c’en était fait d’elle.

Quand je repassai, le matin, dans mon esprit, les séductions de cette scène, je fus efïrayé du danger que j’avais couru. Une voix intérieure, venant à coup sûr de ce qu’il y a de plus mauvais dans notre misérable nature, me disait : tu es un sot ! Mais une autre voix, que je me complaisais à écouter, me disait bien plus haut : tu es un héros ! Ce fut cette voix seule que j’entendis enfin, lorsque j’eus reconquis toute la fraîcheur de mon cerveau ; elle me traça mon devoir, me montra lemariage au bout d’une imprudence et me raffermit dans la résolution de me tirer au plus vite des griffes du diable. Mon départ fut alors irrévocablement arrêté: il

D&itiz-ed

y-Goosle

n’était pas seulement commandé par ces considérations, il l’était aussi par ma santé ; car je prévoyais bien que désormais il fallait renoncer à tout espoir de repos dans cette campagne maudite. Le moyen de vivre en paix, quand on a trente ans, avec une belle femme qui vous a montré volontairement ce que j’avais vu ?

Je parus ce jour-là au déjeuner avec un visage si pâle et si fatigué, que le frère m’en fit l’observation. La sœur se mit de la partie et me demanda si j’étais malade. C’était d’une audace ou d'une naïveté dignes d’un meilleur sort. Je la regardai en' lui répondant que je me portais à merveille et que j’avais fait des rêves d’or. Je ne remarquai rien d’extraordinaire sur sa figure ; je me demandais si je n’avais pas été victime d’une hallucination. Son œil était vif, son teint frais et reposé, sa bouche souriante, sa parole ferme, et elle mangeait du meilleur appétit. 11 était évident pour moi qu’elle avait dormi du sommeil le plus calme et le plus innocent. Je commençais à la regarder comme une espèce de phénomène.

Au dessert, je fus servi à souhait dans mes projets par l’arrivée d’une lettre dans laquelle un de mes amis me parlait d’une affaire sans importance qui, dans tout autre cas, ne m’eût pas fait faire un kilomètre. Je pris un air renversé en lisant la missive , dont les termes vagues se prêtaient merveilleusement à mon dessein. Je dis que mon retour à Paris était indispensable, qu’il y allait d’une partie de ma fortune. Mon ami me répondit qu’il me verrait partir avec un vif regret, mais que j’étais seul juge de l’urgence de mon départ. Quant à Anna, elle parut toute troublée,

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quitta la table sans dire un mot , et passa dans sa chambre.

Je ne sais si mon ami s’était aperçu des sentiments que sa sœur cherchait si peu à cacher. Ce qui est certain, c'est qu’il ne prononça jamais un mot qui pùt me faire croire qu’il avait lu dans le cœur d’Anna ou qu’elle lui eût fait scs confidences. Il la laissait absolument libre, ne paraissant avoir d’autre souci que de me bien traiter et de mener à bonne fin scs essais de perfectionnements agricoles. C’est un joyeux compagnon, franc, loyal et spirituel, qui gratifie généreusement ses amis de toutes les qualités qu’il a luimême. Peut-être était-il dans le secret et comptait-il sur un mariage? Il me serait impossible de le dire. Quoi qu’il en soit, quelques heures après, comme nous nous promenions ensemble dans le parc, il s’efforça de me persuader que je pourrais rester un ou deux jours encore sans grands dangers pour les intérêts dont j’avais parlé, et il me fit promettre de ne partir qu’à la fin de la semaine Nous étions au jeudi.

Je te fais gi ice des deux derniers jours que je passai làbas. La certitude de ma prochaine délivrance put seule m’en faire supporter les misères. Le jour, Anna ne me quittait pas une minute, et il n’eût tenu qu’à moi qu’elle laissât la nuit sa porte ouverte pour que nous pussions nous parler du fond de nos alcôves respectives. Elle m’efi fit la folle proposition ; mais je n'eus garde de jouer une seconde fois avec le feu. Je lui dis que rien n’était malsain comme de laisser les portes ouvertes la nuit, et elle me crut sur parole,

ESQUISSE D’i NE FEMME

La veille de mon départ, il me fallut soutenir une lutte d’un nouveau genre. Anna voulait de mes cheveux I C’était ridicule, et je défendis ma tête avec énergie. Je ne pus cependant l’apaiser qu’en lui mettant au doigt une bague en brillants, que je la priai de garder comme souvenir. C’était mon plus beau joyau, et je dois dire en passant que ce cadeau me revenait à mille francs ; mais j’aurais fait, à coup sûr, un bien plus grand sacrifice pour sauver la mèche que ses ciseaux menaçaient. Elle trouva alors l’occask.. me dire qu’elle avait la passion des beaux cheveux, et qu’elle n’aimerait jamais un homme chauve: ceci était à l’adresse du notaire, dont j’avais vu le chef nu comme mon genou.

Enfin, l’heure de la délivrance sonna ; je la vis venir avec un bonheur inexprimable. Je devais aller rejoindre le chemin de fer de Paris à huit ou dix lieues. Ce court trajet se faisait d’habitude dans une petite voiture publique ; mais mes amis ne me permirent pas de la prendre. Ils voulurent m’accompagner, et nous nous installâmes de nouveau dans l’espèce de panier à sa'ade dont j’ai déjà parlé. Il ne nous fallut pas moins de six heures pour faire ces dix lieues, que j’aurais parcourues en quatre heures par le véhicule ordinaire. Mais sous prétexte de donner l’avoine à notre cheval, on s’arrêta dans tous les villages.

Quand nous arrivâmes au lieu de la station du chemin de fer, le convoi avait sept quarts d’heure d’avance sur nous, ce qui remettait mon départ au lendemain matin. J’étais fort mécontent, car je connaissais par expérience tous les mécomptes d’uno nuit d’auberge, quand on est

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sous le coup d’un réveil au petit jour. On se couche à minuit, et l’on s’endort de confiance en calculant qu’on a devant soi cinq grandes heures de sommeil ; puis au premier bruit que fait un voisin ou un nouvel arrivant, on se réveille brusquement et l’on croit que le moment du départ est déjà venu. On prête l’oreille, on attend l’avertissement du garçon qui doit vous dire: t Monsieur, vous n’avez plus que trois quarts d’heure pour vous habiller. » Et comme aucune voix ne se fait entendre, on allume sa bougie, on regarde sa montre, et on s’aperçoit qu’on a dormi vingt-cinq minutes. Alors on veut se plonger au cœur du sommeil; on se serre dans la ruelle, on ferme les yeux avec volupié, on invoque tous les dieux de la nuit : vains efforts! vain espoir! Jusqu’au moment où la réalité vient frapper à votre porte, une lanterne à la main, pour allumer votre bougie et emporter votre malle, on s’endort vingt fois, mais on est toujours éveillé d’une oreille et d’un œil. Ce sont ces nuits qui usent un homme, blanchissent ses cheveux et lui rident le front.

Je savais tout cela, et, je le répète, j’étais très-mécontent de cette perspective, mais les convenances voulaient que je ne laissasse pas percer ma mauvaise humeur. Je dînai donc en affectant une gaieté qui n’était nullement dans mon esprit. Anna me dit alors que je paraissais bien heureux de les quitter. C’était un autre écueil que je n’avais pas prévu. Enfin je pris sur moi de ne paraître ni gai ni triste ; mais en réalité je songeais avec une volupté anticipée au bonheur que j’aurais le lendemain en me dirigeant à toute vapeur sur Paris.

Le temps du dessert et les deux heures qui suivirent furent employés à la récapitulation des commissions qu’on m’avait données. C’étaient des robes, des galons, de3 bijoux, des colifichets à acheter. J’avais pour tout un grand mois de courses chez la modiste, le teinturier, le marchand de nouveautés, chez tous les fournisseurs de mademoiselle. On me perdait , mais, de loin comme de près, on voulait occuper mon temps. Je ne le parle pas d’une liasse de lettres qu’on me pria de remettre aux destinataires en personne. J’ai hâte de le dire que je me mis le matin, sur le coup de six heures, dans une diligence du premier convoi) bien seul celte fois, en bénissant le ciel de m’avoir conservé à la vie pendant ces huit jours d’épreuves cruelles, et en jurant qu’on ne m’y prendrait plus.

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