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que la nature nous donne une seule fois , sans qu’il soit possible de les remplacer jamais lorsqu'ils nous sont enlevés, font verser quelques larmes aux enfants plutôt par l’aspect lugubre qui les environne quand ils en sont les témoins, que par la connais.
sance réelle de la perte immense qu’ils viennent de faire.
Rose et Marguerite, en voyant jeter le drap funéraire sur leur père , en voyant pleurer la fidèle servante, comprirent qu’elles ne devaient plus revoir l’auteur de leurs jours : les pauvres petites firent entendre des plaintes déchirantes, poussèrent des sanglots ; puis, peu de jours après, lorsqu'elles entrèrent dans l’hôtel de leur oncle, accompagnées de la servante qui avait instamment supplié M. Dermont de ne point la séparer de ses jeunes maîtresses, le sourire revint sur leurs lèvres, tous les objets nouveaux qui s’offraient à elles, excitaient vivement leur naïve admiration ; Rose surtout, moins sensible et moins réfléchie que sa jeune sœur, eut bientôt oublié, dans ces salonstoutresplendissants d’un luxe jusqu’alors ignoré, le pauvre appartement qu’elle avait habité; et si quelquefois sa mémoire venait à lui retracer le passé, la comparaison
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qu’elle en faisait avec sa vie actuelle, loin de lui faire éprouver un regret, ajoutait au contraire au sentiment de joie qui pénétrait son ame. :
Il n’en était pas de même de Marguerite; presque toujours sur les pas de Rosine, sa bonne servante :
— Parle-moi de mon père, lui disait-elle avec des larmes dans la voix ; est-ce donc bien vrai que je ne dois plus le revoir? Si le bon Dieu voulait que je me réunisse à lui, comme je serais contente! |
Et Rosine, touchée de ce souvenir pieux, attirait l’enfant sur ses genoux, et leur tristesse se confondait ! D’autres fois cette dévouée servante, à défaut d’instructlion, versait dans cette ame triste et aimante tous les trésors d’une sagesse instinctive et d’une piété naturelle; elle enseignait à Marguerite à se résigner à la volonté de Dieu, surtout à porter à son oncle une affection qu'elle lui devait à tant de titres.
— Sans cet homme généreux qui nous a recueillies chez lui, que seriez-vous devenue dans le monde ? lui disait-elle. Je ne vous aurais pas abandonnée, c’est vrai; aurais préféré travailler nuit et jour plutôt que de vous laisser manquer de pain;
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mais que pouvais-je pour votre bonheur à venir, pauvre femme que je suis ! Marguerite, mon enfant, il faut aimer votre oncle.
Et la petite répondait : — Oh! vois-tu, je ne pourrai jamais l’aimer comme j'aimais mon papa; je te promets, Rosine, d’essayer... Je te le promets.
- Elle avait bien quelque raison pour s’exprimer de la sorte, la bonne petite Maguerite !
M. Dermont, forcé à une générosité qui ne lui était point naturelle, n’entrevit en se chargeant de ses nièces qu’embarras et ennui; son orgueil lui commandait de leur donner une éducation brillante, qui püt un jour l'empêcher de rougir d’être leur parent ; il fallait veiller.constamment sur ces jeunes filles avec une sollicitude paternelle, et s'éloigner peut-être de ces plaisirs du monde auxquels il s’était habitué depuis si longtemps: — 11 me faudra dépenser de l'argent pour des ingrates, se disait-il avec dépit.
Ce fut dans ces dipositions si peu favorables aux deux orphelines, qu’un matin il se les fit amener ; il voulait les interroger pour sonder leur disposition.
Rose et Marguerite sont devant lui : Rose,
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la tète haute el fière, la physionomie rayonnante; Marguerite le cœur plein de sanglots, et frémissant à l'idée de parler à cet inconnu qui se dit son parent, et qu'elle à vu pour la première fois cependant , le jour où son père lui fut enlevé sans retour, triste circonstance qui à frappé douloureusement sa jeune imagination, et qui fait crier à tous ses instincts d'enfant : Get homme n’aimait pas mon père!
— Approchez, petites, dit l'homme du monde en s'étendant avee mollesse dans un vaste fauteuil, et son regard se fixa d’abord sur Rose qui, moins craintive que Sa sœur, s'était hâtée d’obéir. Elle est bien jolie déjà, pensa-t-il, et son orgueil ‘en fut flatté. — Quel âge avez-vous, mOn enfant, dit-il avec une douce inflexion de voix ?
— Six ans, je crois, dit Rose en. souriant.
Ah! six ans, vous êtes déjà une grande et belle fille, ma foi | Et dites-moi, vous sentez-vou: disposée à m’aimer un peu, € à devenir bien obéissante ? Voyons, parlez.
Oui, mon oncle, continua lenfant; je vous.
‘aime beaucoup déjà, parce que vous êtes venu me retirer de cette vilaine maison où ‘je m’ennuyais. Vous êtes riche, n'est-ce pas?
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M. Dermont sourit. Elle a de l'esprit,
pensa-t-il, j'en ferai quelque chose, -elle me fera honneur. Rose continua : — Puisque vous êtes riche, faites-moi donner de belles robes. Comme tout est beau et bril- Jant chez vous, mon oncle! je suis bien joyeuse d’être ici.
— Tu es une aimable et bonne petite fille, répliqua M. Dermont, en l’attirant vers lui.
Et il déposa un baiser sur le front de Rose.
— Mais où est ta sœur? Elle n’est plus là, dit-il en cherchant Marguerite, qui s'était blottie contre un meuble pour cacher les larmes qu’elle n’avait pu retenir, alors qu’elle avait reconnu, par les paroles qu’avait prononcées Rose, combien elle était insensible au souvenir de leur bonheur passé, combien peu elle se rappelait leur père.
— Mais où donc est-elle? répéta M. Dermont. Et Rose courut vers Marguerite pour l’amener près de leur oncle; elle avait pris Ja main de l'enfant désolée, qui résistait, se cramponnant à un fauteuil.
— Mon oncle, s’écria Rose, Marguerite pleure, elle ne veut pas venir vous embrasser. |
— Et pourquoi pleure-t-elle ? Alors, d’une
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Voix impérieuse. et rude, il commande à l’enfant obstinée de venir sur le champ.
Cette fois, à pas lents et la tête baissée, l'enfant s’approche de son redoutable juge.
Comme elle est laide ! pensa M. Dermont.
En effet Marguerite n’avait point été favorisée de la nature : des traits irréguliers, un teint brun, une grande bouche, lui donnaient, au premier abord, je ne sais quoi de repoussant; mais pour qui aimait à saisir, sur l’impression du visage, les sensations de l’ame, Marguerite cessait d’être laide, devenait plus que belle, elle intéressai, |
— Ah! vous pleurez, mademoiselle ; voyons, levez la tête et répondez-moi, sournoise que vous êtes. Quel est le sujet qui vous afflige? cria plus fort M. Dermont.
— Je pleure, dit en tremblant Marguerite, parce que je regrette mon bon papa; je pleure parce que Rose l’oublie; je pleure, voyez-vous, monsieur , parce que vous êtes venu chez nous le jour où il y avait aussi un grand monsieur noir, qui a emporté mon papa, et que depuis je ne l'ai plus revu :
voilà pourquoi je pleure. Et en effet l’enfant versait des torrents de larmes.
…— Allons, se dit intérieurement M. Der-
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mont, c’est une sotte: elle ressemble à son père, elle aura de grands sentiments, qui n’aboutiront qu’à la pauvreté; elle regrette
son taudis. Et cet homme venait de juger
les deux sœurs. De ce moment se déclara une aveugle prédilection pour Rose; et la pauvre Marguerite ne fut plus que l’objet de la froide indifférence de son oncle.
Quelques mois après cette scène, des professeurs leur furent donnés. Moins désireux
de leur faire acquérir une instruction solide
qu’une éducation brillante et mondaine, ce fut toujours aux maîtres que M. Dermont recommanda d’une manière particulièresa nièce chérie. —Faites-moi decetteenfant-là, leurdisait-il, une femme du monde; vous le voyez, elle est jolie, ma petite Rose. Donnez-lui des talents qui attirent sur elle l'admiration universelle, Quant à l’autre, continuait-il en parlant de Marguerite , la pauvre fille, avec ce laid visage, elledevra se résigner à vivre loin de la société. Je luicrois peu de dispositions; essayez cependant de l’instruire ; nous verrons : et lorsqu'il quitta la chanbie où les écolières et le maître étaient réunis, celui-ci haussa les épaulesen considérant les deux petites filles, et se dit :
— À coup sûr, si l’on réussit à faire une àr-
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tiste de cés déux enfants, je sais s bien qui le sera ; et les yeux du maître se reposèrent longtemps avec une douce bienvéillance, surl’éxpréssif ét mélancolique visage de Marguerite.
Les prévisions du maître ne tardèrent pas à se réaliser : en naissant, Marguérite avait apporté en son ame, le germe des arts.
Douée d’une exquise sénsibilité, impressionnable et bonne; élle avait réellement un cœur d'artiste. Tous les nobles élans de son être l’entraînèrent vers l’art de la musiqué ; toutes les cordes dé sa nature tendre et mobile tréssaillirent, quand sa pénsée d'enfant put former l'espérance, qu’elle pourräit un jour, dans son art, trouver l’oubli peut-être du mälheur qui la frappa si jeune dans la mort des auteurs de ses jours. Ellecompritque sa harpe allait devenir sa seule amie dans cé bel hôtel ; où elle devait rester étrangère à toute affection.
Aussi ses progrès furent rapides; et les années se succédant, ne faisaient que la fortifier dans son artchéri. À douze ans, Marguerite excellait sur la harpe ; souvent son maître lui-même était pénétré d’admiration en écoutant son jeu purét facile, empreint de toute la mélancolie de ses pensées; il regrettait qu’un si beau talent düt vivre dans
une obscurite profonde. 11 y a dans cette jeune fille, pensait-il, un immense avenir ; il y à une brillante fortune dans ce génie musical , et tout cela n’aura d’écho que dans ces vastes salons. Car, il n’avait pas taidé à remarquer l’espèce d’indifférence et de dédain que M. Dermont nourissait pour une
nièce qu'il aurait dû chérir, en raison de.
ses qualités précieuses.
Quant à Rose, elle avait apporté dans toutes ses leçons une nonchalance, une préoccupaiion et un dégoût qui finirent par rebuter tous ses maîtres. Son oncle neselassait pas de lui dire qu’elle était jolie; son mi-
roir, qu’elle consultait à chaque minute, le lui assurait aussi: dès lors, Rose pensa qu’elle était dispensée de s’astreindre à toute application d’esprit, pour acquérir des talents, qui ne sauraient Ja rendre plus intéressante; et si quelquefois, fatiguée de ses distractions continuelles, un de ses professeurs s’avisait de la réprimander, lui faisant observer qu’il lui était pénible de voir que M. Dermont dépensait inutilement son argent, en payant des leçons dont l’écolière ne tirait aucun fruit. — Mon Dieu! répondait la folle jeune fille, qu’ai-je besoin de me briser la tête par l'étude ! Ne serai-je pas
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…— 81 — riche et belle, et cela ne compose-t-il pas le bonheur d’une femme?
A peine âgée de treize ans, Rose suivait déjà son oncle dans le monde. Son esprit porté vers les choses futiles, s'était admirablement formé à cette étude, qui enseigne à dire avec grâce de ces riens, de ces nullités qui séduisent un instant, mais dont le cœur et le bon sens ne tardent point à faire
justice, en condamnant à un oubli honteux
les personnes dont ils font le principal mérite.
Rose se posait dans la société en femme de trente ans : elle parlait de tout, se mêlait à toutes les conversations, interrompant chacun, quand la fantaisie lui en prenait, et cela sans respect pour l’âge avancé, et sans égard pour ceux qui émellaient une opinion contraire à la sienne. Enfin, Rose était odieuse à tous ceux qui ouai l apprécier à sa juste valeur, à ceux qui, ne se laissant point entraîner par de faux semblants, recherchent les qualités de l'ame avant que d'accorder leur estime et leur amitié.
C'était toujours avec douleur que Marguerite recevait l’ordre de paraître dans quelque réunion, où elle ne brillait que par sa
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touchante ingénuité et sa modestie. M. Der:
mont éprouvait une satisfaction intérieure, chaque fois qu’il pouvait mettre en parallèle les deux sœurs, né supposant pas que quelque timide et laide que fût Marguerite, elle dût sortir tiomphante de là comparaison
qui s’établissait entre elle ét Rôse.
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