‹ Louise et VictorineChapitre 21 sur 28 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Xes sons de la harpe. Rosine.

Bien que Marguerite, sortait de vivre

sous le regard tendre et bienveillant d’un

père, fut continuellement l’objet d’une pré-

vention injuste, la pauvre fille n'avait pas

tardé à à vaincre la crainte que lui inspirait

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son oncle, et elle était parvenue à porter toutes ses jeunes affections sur un parent qui, jusqu'alors, lui avait été inconnu.

Marguerite, ainsi que la nature l’avait formée, devait être susceptible d’éprouver une b reconnaissance bien vive; et les bienfaits li qu’elle devait à son oncle, quelque sévère qu’il se fût montré envers elle, n’empêchèrent pas de faire naître en son cœur un respect , et une tendresse qui approchaient d’une sainte vénération.

— Il finira par m’aimer un jour, autant qu’il aime Rose, disait-elle tristement chaque fois que M. Dermont venait de la réprimander sur des actions dont bien souvent | elle se reconnaissait innocente. Oui, quoique je ne sois pas jolie, et qu’il me dise que je suis méchante et dissimulée ; je veux me rendre si patiente et si bonne, qu'il ne pourra s'empêcher, plus tard, de me donner une petite place dans son cœur ; et la pauvre jeune fille, tout en larmes, tombant à | genoux, joignait les mains, levait les yeux vers le ciel, implorant la pitié du céleste consolateur des douleurs humaines.

Marguerite avait la foi; tous sesdevoirs de chrétienne, elleles accomplissaitavecexactitude etardeur : Mon Dieu! disait la pauvreen-

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fant, Dieu de bonté, donnez-moi la force de résister à tant de mépris ; faites taire en mon cœur tout sentiment d’amour-propre, afin que je n’éprouve aucune peine , lorsque mon oncle me fera sentir d’une manière cruelle que je lui suis à charge, qu'il ne m'aime pas, et que je suis horrible de laideur. Anéantissez en mon ame toute jalousie contre ma sœur, qu’il chérit uniquement; guidez-moi, Seigneur, dans mes moindres actions, afin qu'ayant réuni tous mes efforts pour me faire aimer de mon oncle et de ma sœur, sans pouvoir y réussir, je puisse ensuite me résigner à mon malheur.

Vous meresterez, vous, Seigneur qui n’abandonnez jamais ceux qui vous aiment el qui vous implorent; vous, Seigneur, qui ouvrez votre sein à tous ceux qui pleurent.

Ainsi priait Marguerite. En ces instants où une foi vive et profonde l’animait, ses yeux brillaient, ses lèvres souriaient, une espérance sainte la détachait des choses de la terre, pour l’élever vers Dieu, une auréole céleste encadrait sa tête; l’enfant ainsi en prière était belle, était sublime; un peintre qui l’eût vue, n’aurait pas voulu d'autre modèle pour nous représenter l’image -de la résignation.

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L’injuste prévention qui privait Margue-:

rite de l'affection de son oncle, ne permet-

tait pas à celui-ci de pouvoir apprécier le beau talent qu’elle s'était acquis dans la solitude. Trop léger d’ailleurs pour se préoccuper d’une idée sérieuse, M. Dermont n'avait jamais cherché à connaitre d’une manière précise jusqu’à quel degré de perfection s’était élevé le talent de ses deux nièces, dans l’étude de la harpe, instrument pour lequel il avait une préférence marquée.

Un jour que M. Dermont était sorti, que Rose, dans sa chambre, s’occupait à passer en revue toutes $es robes, et ses brillants colifichets desquels elle attendait un accueil flatteur dans une soirée prochaine, Marguerite se voyant seule, prit sa harpe, qui tant de fois l’avait consolée dans son isolement. :

La pauvre enfant , faisant résonner son instrument, exprimait sa tristesse au Sei- ‘gneur. C'était encore une prière éloquente qu'elle adréssait à Dieu; ses accords savants se modulant sur sés impressions du moment, devenaient tantôt tristes et plaintifs comme sa douleur, tantôt pleins etsonores comme l’énergique espoir qui s’emparait

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à de son ame, aussitôt qu’elle caressait la pen sée de pouvoir être aimée de ceux pour lesquels elle aurait volontiers fait le sacrifice de sa vie, si ce sacrifice eût été nécessaire pour assurer leur félicité.

M. Dermont, rentré inopinément chez lui, entend les sons de l'instrument, il s'arrête surpris et charmé, il écoute en silence et avec ravissement celle qui fait entendre d'aussi savantisaccords;il nelui vient pas dans la pensée une seule fois que ce peut être une autre que Rose qui exécute avec un Si grand talent des difficultés qu’un maître habile pourrait à peine vaincre ; jouissant par anticipation de la surprise et des acclamations de ses amis, lorsqu'il leur ferait entendre la jeune virtuose, déjà il désigne dans sa pensée le jour où il pourra jouir du triomphe qué sa nièce préférée obtiendra. Mais tout à coup la musicienne fatiguéese tait, il n’entend plus rien : voulant ménager pour plus tard une surprise à Rose, il se dirige sans bruit vers son cabinet pour n’en sortir qu'à l'heure du diner. |

— J'ignorais tout ceque tu valais, mon enfant, dit M. Dermont à Rose, quand le repas les réunit tous les trois, et un sourire plein de maliceerrait sur ses lèvres. — Que

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| — 88 — voulez-vous dire, mon oncle ? dit la jeune fille étonnée. |

— Tu ne m'avais pas dit le talent supérieur que tu possèdes en musique, continua-t-il.

— Comment savez-vous, mon oncle, reprit-elle ; m’auriez-vous entendue?

— Oui, oui, mon enfant, je L’ai écoutée, tu me rends bien fier , et je vais faire mes invitations ; il faut que mes amis partagent mon admiration: arrange-toi pour exécuter un morceau en présence de cinquante personnes ; eh ! eh ! ne va pas t’aviser de trembler ce jour-là.

Et Rose baissa la tête, ne comprenant pas comment son oncle pouvait la louer.

Hélas ! elle savait à peine jouer la plus simple sonate.

Et Marguerite, saisissant aussitôt la vérité, tressaillit de crainte ; pouvait-elle envisager sans cffroi le nouveau sentiment qui naîtrait dans le cœur de son oncle, à la découverte réelle du talent supérieur qu’elle possédait; en un mot, lorsqu'il saurait que c'était elle et non Rose, qui avait fait entendre les sons qui l’avaient charmé. M. Dermont lui avait marqué tant d’éloignement qu'il était bien permis à la pauvre enfant,

de supposer que loin de l’encourager et de l'applaudir, il n’éprouverait en présence de ses nombreux. amis conviés pour entendre Rose, qu’un affreux dépit de s'être ainsi abusé, et le dépit ne pouvait-il pas retomber sur elle, et lui fermer à jamais le cœur de son oncle?

C'était le samedi suivant, que M. Dermont avait fixé pour la réunion de tous ses amis ; c'était le samedi suivant, que Rose élégamment parée devait faire briller dans tout son éclat un talent qui le rendait si fier et si glorieux; à cet effet il crut devoir engager le maître de musique de ses nièces à se rendre à cette soirée; vous soutiendrez de votre présence, lui dit-il, la timidité de ma nièce, et le maître promit en se disant :

Quoi ! serait-ce de Rose qu'il veut parler ?

Et dès lors une pensée bonne et généreuse surgit dans son cœur, il espéra venger l’humble Marguerite de la cruelle indifférence de son oncle. |

À mesure que ce jour redouté par Marguerite approchaïit, Rose, pleine de confiance en elle-même, et se reposant d’ailleurs sur Jes vaines adulations que ne manquerait pas delui prodiguer son oncle, Rose s’occupait de sa parure qu’elle cherchait àrendre ravissan

te. Je ferai un effet merveilleux, pensait l’orgueilleuse, en essayant un bérét d’une couleur quis’harmoniait parfaitement à celle de son teint; oui, je serai belle ainsi. vêtue, et l’on ne pourra s’empêchér de m’admifer; cent fois Rose essaie ces belles robes, ces bijoux magnifiques qu’élle doit plus à l’ostentation qu'à la véritable tendresse dé son oncle, et choisit enfin tout ce qu’elle croit devoir lui donner plus de graces et d’attraits. Dans la salle des leçons ; elle à pourtant soupiré, là pauvre ignorante, en songeant à sa médiocrité sur la harpe : quelle étrange fantaisie a-t-il pris à mon oncle d’exiger que je jouasseen présence d’une nombreuse s0ciélé? pensa-t-elle ; puis elle jette un regard d'envie sur Marguerite, qui sait tirer de sa harpe des sons purs et ravissants. Peut-être pénètre-t-il un regret dans son ame, peut-être déplore-t-elle en cet instant sa paresse et son inaptitude, Mais cette pensée toutefois, ce regret, n’ont que la durée de l'éclair, ils se sont évanouis aussitôt que ses regards se sont sans doute reposés sur le visagé triste et pâle de Marguerite, sur sa toilette sans art, qu’elle Ghoisit de préférence, et qui la rendent si inférieure à elle; et alors le courage lui revient, elle

entrevoit sans trembler le moment deci-

sif pour elle, elle rougit même d’avoir pu

craindre un instant que les amis de son oncle nesoient point émerveillés de son mérite. Marguérite aurait bien voulu pouvoir sé dispenser de rester au salon ce soir-là, et ce fut en tremblant que la généreuse enfant demanda à son oncle la permission de meurer dans sa chambre? - — Quel est donc ce nouveau caprice?

avaitzil répondu ; je vous ordonne, mademioiselle, de vous tenir dans le salon ; tàchez ce soûr-là de n'être point aussi silen-

cieuse et aussi maussade que decoutume, et de faire bon accueil à ceux que j'invite! Vou-

lez-vous, mademoiselle, qu’on soit forcé de me plaindre ? voulez-vous qu’on disé qu’une seule de mes nièces est digne dé moï, et

que l’autre n’a pas su profiter de l’éduca-

tion que j'ai voulu lui donner? Faites qu’on ignore à jamais que vous êtes une sotte et une ingrale.

Et en achevant ces mots, M. Dermont sortit de la chambre, ferma la porte :avec violences. tandis que Marguerite tout en larmes s'écria !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que votre sainte volonté s’accomplisse : puisqu il m'est or-

ose A 0 Pa

se be du ANS

m— (9 donné par mon oncle de rester, eh bien!

je subirai ma destinée ! Et ses pleurs coulèrent avec plus de violence.

— Prenez courage, bon espoir, mon en-

fant! Tant de résignation et de vertu ne res-

‘teront pas longtemps sans récompense, votre père si vertueux, du haut du ciel où il est monté, veille sur sa noble fille Marguerite, il priera le Seigneur de toucher pour vous le cœur de votre oncle. C'était Rosine, la pauvre servante, qui apparaissait toujours à Marguerite alors qu’un nouveau chagrin froissait Son ame, et qui, cette fois encore, avait entendu les paroles cruelles de M. Dermont.

— Oh! que tu es bonne, toi, Rosine, sécria Marguerite, en se jetant dans ses bras. Puis, avec une touchante expansion de cœur, elle Jui fit part de sa douleur et de ses justes craintes touchant le concert qui devait avoir lieu le soir même.

Mais Rosine, au lieu de s’affliger avec sa jeune maîtresse, s’écria toute transportée de joie :

— Mon enfant, vous allez être heureuse enfin, l’ignorance de votre sœur...

— Oh!tais-toi, tais-toi, Rosine, interrompit vivement Marguerite, en posant sa

petite main sur la bouche de la servante.

Voilà ce qui me désole, ne crois pas, ne crois pas que je veuille me faire aimer en établissant mon bonheur au détriment de Rose; oh! non, vois-tu, je ne voudrais pas à ce prix de la tendresse de mon oncle; oh! plutôt passer ma vie tout entière dans les larmes. J'aime Rose, quoiqu’elle repousse constamment mes caresses et mon amitié; je l’aime de toutes les forces de mon ame,

— Vous avez tort de vous affiger, Marguerite; j’ai le pressentiment que nous allons être tousheureux; ne pleurez plus, mon enfant, et tâchez de faire aussi un peu de toilette; votre oncle aime l'éclat, vous êtes toujours si simplement vêtue. ; cela le contrarie peut-être. En disant ces mots, la servante sortit en disant :

Seigneur, achevez votre ouvrage ; jetez encore un regard de compassion et d'amour sur un de vos anges bénis.

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