CHAPITRE VII
Le professeur. Le riche mariage, Conclusion
Aussitôt qu’elle eut connaissance du malheur de son oncle, il s’éveilla dans le cœur de Marguerite une sublime espérance. Que de fois, alors qu’une injustice de M. Dermont ou de sa sœur venant lui rappeler sa dépendance et le triste avenir qui lui était
— 481 — réservé, que de fois la pensée de pouvoir se soustraire un jour à tant de tyrannie et d’indifférence, vint se mêler à tous ses rêves amers de jeune fille! « Heureuse par mon art chéri, s’écriait-elle, heureuse par la prière et le travail! heureuse en pratiquant les arts et la vertu ! ! » Et soudain son visage rayonnait à travers les larmes dont il était couvert ; mais si son oncle alors venait à attacher sur elle un regard moins sévère, si Rose lui adressait une “pifôte moins dure,
la pauvre enfant ne songeait plus qu ’à mé-
riter, par Sa Soumission et sa patience, une tendresse dont son ame aimante éprouvait l'immense besoin.
Mais en voyant la douleur de son oncle
et les regrets cuisants qu’il donnait à la
perte. de ses richesses, Marguerite pensa ;
qu’il était de son devoir de travailler et,
sans perdre de temps dans de vaines consolations, elle sortit du salon où gémis- . saient M. Dermont et Rose. Marguerite en- .
tra dans sa chambre, réfléchit un instant à ce qu’elle devait faire; puis, prenant son châle et son chapeau, la jeune fille, toute tremblante, pour la première fois de sa vie sortit seule de l’hôtel.
Elle marcha longtemps au hasard, n’o-
Ra, ll
— 132 — | sant lever les yeux, craignant de s’égarer à dans des rues qu’elle n'avait jamais par- | courues qu’en voiture, craignant de demander la route qui devait la conduire à son but.
Enfin, elle parvint à vaincre sa frayeur, satimidité disparut, elle osa s'informer dece qu’il lui importaittant de savoir. Un vieillard auquel elle s’était adressée lui indiqua d’une manière si positive l'endroit où elle devait aller, qu’en peu de minutes, Marguerite montait l'escalier d’une maison de belle apparence dans le faubourg St-Germain.
En voyant entrer Marguerite à six heures du soir, seule, pâle et agitée, l’homme vers lequel s’avança la jeune fille l’accueillit avec un cri de surprise et de tendre crainte.
— Ah! c'est bien vous, mon enfant ; mon Dicu que vous est-il arrivé? asseyez-vous.
Et le bon professeur, car c'était lui, s'était hêté d'avancer un fauteuil sur lequel tomba Marguerite. Votre oncle vous repousse, n’estil pas vrai? et un sentiment tout paternel anima les traits de l’homme généreux; calmez-VOUS. |
-— Oh! je n’ai point à me plaindre des procédés de mon oncle, articula enfin Mar-
guerite ; et si je suis venue chez vous, monsieur, pour réclamer un service, C est que je suis certaine que vous daignez me porter un bienveillant intérêt.
— Un service, ah! parlez, mon enfant :
il n’est rien que je ne sois disposé à faire. pour vous être utile ou agréable.
Marguerite appuya ses lèvres sur la main du bon vieillard.
-— Me croyez-vous assez de talent, monsieur, continua Marguerite, pour exercer
mon art, et trouver ainsi des moyens d’exis-
tence ?
— Vous pouvez, mon enfant, acquérir une fortune: puis avec l'enthousiasme de l'artiste, il continua : Marguerite, l’auréole du génie musical resplendit sur votre front, votre ame renferme en elle des trésors d'harmonie, dont la puissance doit vous élever un piédestal au milieu de cette foule d’artistes qui peuplent la capitale.
Mon enfant, votre richesse c’est votre sublime talent, c’est voire harpe, c’est vous:
vous allez vivre enfin, Marguerite, de cette vie du génie. Que le monde va vous sembler étroit, petit ! Allez donc, marchez, mon enfant ; ne vous embarrassez pas des misères ‘de ce Ras laissez dire et
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faire les jaloux, les envieux que vous allez vous créer: vivez pour votre art, Marguerite. C’est béau cela, voyez-vous: le génie, on le tient de Dieu, il est juste de le lui rapporter, d’en être fière; car le talent grandit, ét s'épure par Ia bénédiction du ciel; c'est dans une âme pénétrée de Famour de Dicu et des choses du ciel que le génie se fait jour. Marguerite, je me suis plus qu'un pauvre vieillard qui $’approche de la tombe, je dois renoncer aux jouissances de l’art: eh bien! mon enfant, votre gloire me réjouira au déclin de mes jours. N’êtesvous pas mon élève? vos triomphes seront encore lés miens, ét c’ést à moi de vous ouvrir la carrière : je me charge de vous faire connaître.
À mestre que le professeur s'était laissé aller à l’énthousiasme qui est habituel à tous ceux qui cultivent les arts, Marguerite qui recélait dans sôn ame le feu sacré qui animait l'artiste, Marguerite adressa au professeur une question dont la réponse devait avoir une si grande importance dans sa destinée.
= Oh! merci, s'écria-t-étle, lorsque son vieil ami éut éessé dé parler, merci, mon digne maître; soyez à jamais béni, pour le
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bonheur que vous me faites éprouver, en me donnant la conscience de ce que je puis faire. Hélas! mon oncle est ruiné, il a perdu son emploi, il ne peut à l’avenir compter que sur mon talent pour exister, et je veux travailler; ne dois-je pas acquitter toutes les dettes que mon cœur a contractées ? C’est pourquoi...
— Bien, mon enfant, interrompit vivement le professeur, rendre le bien pour le mal; bien, Marguerite, je n’attendais pas moins d’une ame vraiment chrétienne. Et sans plus tarder, mon enfant, dès demain je veux que les journaux parlent de votre talent, vous êtes une noble jeune fille. Demain, vous m’accompagnerez chez les personnes qui m’honorent de leur confiance et de leur estime. Je vous le répète, je suis vieux , le repos m'est nécessaire, vous me remplacerez, Marguerite, dans les leçons que je suis obligé de donner chaque jour: je suis riche, j'exerçais l’art par goût plutôt que par nécessité ; jevous abandonne tous mes écoliers, et ils sont nombreux.
Marguerite voulut se jeter aux pieds de l’homme généreux qui comprenait son ame, qui lui livrait enfin une riche moisson, avant qu’elle eût pris la peine de ja faire
| — 136 — naître; mais le professeur la serra dans ses bras avec une affection de père.
Depuis ce jour, tout marcha au gré de la jeune artiste; son talent, ses qualités que le bon maître exaltait partout, lui firent de vrais amis sur la protection desquels elle pouvait désormais compter; la jeune bartiste fut bientôt connue de toute la capitale, et si M. Dermont eût lu les journaux, Marguerite ne se serait point vue forcée de trahir elle-même le secret de son dévousment.
Pauvre M. Dermont! il ne pouvait croire à ce qu'il voyait; le sac de mille francs resta longtemps sur ses geroux, il le contemplait avec ravissement.
— Chère Marguerite! disait-il avec un profond remords de sa cruelle indifférence.
Et Rose et la vieille servante , témoins de cette scène, joignaient leur étonnement au sien.
— Marguerite, s'écria Rosine tout eu larmes, si votre noble père vivait encore, il vous bénirait en ce moment.
__ 1] me bénit du haut du ciel, ma bonne Rosine, dit Marguerite tout émue à ce souvenir; oui, c’est mon père qui à prié le Seigneur pour la félicité de son enfant,
RE
Peu de temps après, Marguerite Joua un appartement qui rappelait à son oncle celui qu’il occupait jadis.
— Ah! mon enfant, s’écria M. Dermont tontému, lorsqu'il quitta son humble domicile pour s'installer dans la demeure
qu’il devait à sa nièce, mon enfant, tu te
venges bien noblement de tout ce que tu as dû souffrir sous ma cruelle domination !
— Étiez-vous indifférent, s’écria à son tour la jeune artiste , lorsque vous semiez
J'or à pleines mains pour mon éducation ?
Vous vous jugez trop sévèrement,. mon bon
oncle.
Bientôt, à la nouvelle du chaëtemieh de position de M. Dermont, quelques-unes de ses anciennes connaissances revinrent le visiter. L'homme du monde, corrigé à demi par la leçon qu’il avait subie, les reçut sans morgue, sans prétention : — Vous me tronvez plus heureux, leur dit-il, ma fortune semble revenir par la merveilleuse baguette d’une fée : cette fée, eh bien c’est ma bonne Marguerite, € est à son talent supérieur sur la harpe, que je dois le bonheur dont je jouis.
Témoin chaque jour de tout ce qui se passait, de tout ce qu’elle entendait, elle
était bien malheureuse, la pauvre Rosel Oh' combien alors elle regrettait les heures qu’elle avait perdues en s ‘eceHpant de choses futiles et frivoles ! Ah ! si j’eusse ainsi que Marguerite, pensait-elle , cherché à asqué rir un talent quelconque, aujourd’hui j’aurais ma part de bonheur, ma part de louanses ; elle ne serait pas seule à consoler mon oncle. Et elle versait des larmes amèéres dans le silence.
Deux années s’étaientécoulées depuis tous ces événements, et alors M. Dermont, grâce au talent de Marguerite, était dans une position à peu prés semblable à celle qu’il avait perdue.
Un jour que les deux sœurs étaient ocCupées à un ouyrage de tapisserie, et que Rose, docile aux conseils de l’habile Marguerite, travaillait avec activité: Tu le vois, disait la jeune artiste avec un de ses plus doux sourires, ces fleurs se colorent merveilleusement sous tes doigts, tu vas bientôt terminer à toi seule l’ameublement de la chambre de notre oncle: ainsi que moi, chère sœur, tu auras coneouru au bien-être de la maïi-
son. Mais Rose, à ces douces paroles de sa sœur, secoua la tête en signe de doute, .et fidèle aux leçons de Marguerite, elle redou-
bla de zèle et d’attention; elle commençait à comprendre, l’infortunée jeune fille, que le travail allègeles inquiétudes et les regrets! Pendant que cela se passait dans un coin du salon, M. Dermont près de la cheminée lisait attentivement un article du Journal des Jeunes personnes; il y était parlé avec enthousiasme des vertus et du talent de la jeune artiste. De temps en temps, M. Dermont levait les yeux sur ses nièces, et les enveloppait d’un regard caressant : — L'une
est belle, pensait-il; l’autre est un ange: que
me manque-t-il pour compléter mon bonheur ? | ‘il en était là de ses réflexions , lorsqu'un domestique annonça M. le comte de Wilfrid. (était un jeune homme âgé de vingtcinq ans, possesseur d’une grande fortune et jouissant d’une réputation sans tache.
M. le comte de Wilfrid, répéta M. Dermont enchanté, honoré d’une semblable visite : faites entrer. Et peu de minutes après se présenta avec grâce le jeune comte.
A: Dermont se leva, et les jeunes filles, après avoir salué, se remirent à l'ouvrage.
__ Monsieur, dit le noble jeune homme, ma visite a lieu de vous surprendre; je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous.
— Vous êtes dans l'erreur, monsieur le comte, dit vivement M. Dermont; je fus l’ami intime de monsieur votre père.
— Se pourrait-il? s’écria le jeune comte, j'ignorais cette circonstance; mais elle m'enhardit dans la démarche que je fais auprès de vous. Entièrement libreet jouissant d’une immense fortune, je viens, monsieur, Vous demander la main de mademoiselle votre nièce, je n’ai pu la voir sans éprouver l’ar-
‘ dent désir de l’associer à ma destinée.
A ces mots, les jeunes filles diversement émues, sans être aperçues, quittent le salon.
— Oui, monsieur, continua-t-il, je serais trop heureux si vous daigniez me juger digne d’entrer dans votre famille.
— Oh! je n’ai garde de refuser l'honneur que vous me faites, s’écria M. Dermont au comble de la plus vive joie. Rose, Rose!
s'écria-t-il en s’élançant hors du salon, pour courir après la jeune fille, et lui faire partager sa félicité.
Mais à l'instant de sortir. — Ah! vous vous méprenez assurément, monsieur, sur l’objet de ma respectueuse tendresse, s’écria le comte avec un peu d’embarras et en arrêtant soudain M. Dermont-
— 141 — | __ C’est votre charmante Marguerite, à laquelle je désire faire agréer tous mes vœux.
Et peu de jours après on célébrait un riche mariage.
C'était celui de Marguerite et ‘de comte de wilfrid. Et M. Dermont disait tout bas en contemplant la jeune épouse : |
— Quel est donc l'empire du talent et de la vertu ! Marguerite l'emporte encore sur Rose.
Et Rose, triste et silencieuse, soupirait amèrement et répétait :
-— Quelques années encore, et ma beauté fatale n’existera plus, et le talent de Marguerite saura embellir encore les derniers jours de sa vieillesse. :
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