I. Aff. étrang., Correspondance France, i^i
hommes les plus sympathiques de son temps. Il est, au total, la vivante antithèse de ces princes sceptiques et dissolus dont on évoque trop exclusivement l'image quand il est question du règne de Louis XV, et ce serait un peu à la décharge du xviii° siècle qu'on pourrait écrire la vie du grand seigneur dont Voltaire a dit : « Il est si vertueux et si aimable », et que le cardinal deBernis a qualifié d'un mot en l'appelant un « prince honnête homme ».
A la fleur de l'âge, le duc de Penthièvre est beau. Il est beau comme l'était sa mère et comme l'était son père, car « les grâces extérieures n'ont jamais abandonné la descendance de Louis XIV et de M^^e de Montespan^ ». 11 est de taille médiocre mais noble. Dans le visage pâle d'un ovale régulier auquel le nez bourbonien donne un aspect si caractéristique, les yeux bleus, un peu tombants, reflètent la triste douceur de l'àme. Quant au moral, la suite de ce récit nous permettra de l'apprécier davantage, mais on peut le résumer en quelques lignes, d'après le portrait, l'un des meilleurs, qu'a laissé de lui M. de Montyon, qui se connaissait en hommes de bien.
« La physionomie de M. le duc de Penthièvre, nous dit-il, annonce de l'esprit et de la douceur, et même un peu de coquetterie ; on dirait qu'il vous oblige en vous regardant, et, lorsqu'il vous a parlé, vous vous sentez attiré à l'aimer autant qu'à le respecter.
T. Le Bœuf : Histoire de la ville d'En, p. 4G6.
« Voilà ce que j'ai éprouvé au premier aspect ; mais lorsque ses bontés m'ont donné des rapports plus particuliers avec lui, j'ai trouvé que son àme était au-dessus de tout le reste, qu'il était mille fois supérieur à tout ce que sa figure annonçait, à tout ce que ses manières laissaient entrevoir. Celte âme est d'une trempe si peu commune que je ne trouverai point l'expression qu'il faudrait pour dire ce que je vois et encore plus ce que je sens ; toutes les vertus y sont dans un équilibre parfait, parce que la sagesse les contient toutes dans les bornes qu'elles ne peuvent franchir sans devenir vice ou défaut: généreux sans prodigalité, pieux sans minutie, tendre sans faiblesse, modeste avec dignité; chez lui, actions, paroles, maintien, regard, tout est à sa place. Il semble que rien ne pourrait être autrement.
« Ce prince m'a paru un être si différent des autres hommes que pendant deux aimées j'ai plus d'une fois, je l'avoue, épié ses défauts pour essayer de consoler mon amour-propre : recherche vaine. Mes observations n'ont servi qu'à me faire mieux sentir sa supériorité et je me suis dit que je ne devais point aspirer à une perfection fondée par la nature dans un de ses plus heureux moments K »
M. de Montyon est trop modeste. Encore une fois, s'il n'avait point eu d'imperfections, le duc de Penthièvre nous apparaîtrait un peu comme un de ces héros chimériques de contes de fée qu'on propose comme modèles aux enfants, et qui les
I. Vie de M. de Montyon s. n. (Paris, 1829), pp. xxxiv, xxxvi.
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découragent et les irritent en leur donnant à penser — par comparaison — qu'ils méritent euxmêmes les verges tout au long du jour. M. de Penthièvre eut ses défauts, et ce surhomme fut souvent un homme. Un peu vain et ostentatoire, chatouilleux sur ses prérogatives, c< méticuleux et souvent despotique^ », nous le verrons, en des instants, susceptible, ondoyant et manquant de caractère. Il n'en demeure pas moins certain que, pour l'exquise sensibilité de son àme, sa charité proverbiale qui l'a fait surnommer le Boi des Pauvres, sa bonté légendaire, il aurait mérité de compter au nombre des lieureux de cette terre, si le bonheur et la vertu étaient synonymes.
Il fat loin d'en être ainsi. Au souci que lui donnaient la santé chancelante ou la mort de ses enfants, la complexion si délicate de sa fille Adélaïde, — nommée dès sa naissance M^^^ d' Yvois — s'ajouta bientôt une épreuve plus rude.
Epuisée par ses grossesses successives, la duchesse de Penthièvre déclinait lentement, et c'est auprès d'une mère languissante qu'avant même d'avoir conscience de la vie, notre héroïne vécut ses premiers ans.
De châteaux en châteaux, le bon prince pour la distraire emmenait sa femme, mais il en est un, entre tous, qui leur plaisait particulièrement à tous deux. C'est le manoir de La Rivière, charmant petit nid de verdure dominant les eaux de la Seine
I. R. Arnaud : La Princesse de Lamhalle. Perrin, 191 1, p. 96 (d'après Bachaumont).
et abrité par les riantes collines de la forêt de Fontainebleau ^ Ils venaient là sans éclat et sans bruit, entourés d'un petit nombre d'amis et de serviteurs, pour y vivre dans une intimité moins artificiellement champêtre que celle de Trianon ou d'autres Folies si chères aux mœurs du temps. En ce lieu, la princesse, chaque année, goûtait un peu de repos. Dans une chambre dominant la Seine qui serpente entre les bois de Saint-Aubin et le champ de Samoreau, elle se reposait, très faible, sur un canapé placé devant la fenêtre. Volontiers, elle donnait audience aux villageoises du pays auxquelles le couple princier prodiguait ses charités inépuisables et, très en confiance avec les humbles, elle leur parlait des médecins en leur disant :
« Voyez-vous, mes bonnes femmes, ce sont eux qui me tuent- ! »
Elle sentait venir la mort, et elle ne se trompait point. En février, la duchesse de Penthièvre crache le sang après une fluxion de poitrine. En avril, elle est à toute extrémité. Le 29, elle meurt à Paris en mettant au monde un enfant qui ne vécut point. Toute la ville assiégeait la porte de l'hôtel de Toulouse ^ pour avoir des nouvelles, et le deuil fut général.
« C'est une grosse perte pour le duc de Penthiè-
1. Honoré Bonhomme : Le duc de Penthièvre,^. ^6. Fortaire : Mémoires pour servir à la Vie du duc de Penthièvre (Paris, 1808), etc. La Rivière fat vendu en 1778 à la princesse de Berghes.
2. Manuscrit de M'^^ Ja comtesse d'Armaillé, née Ségur, qui a recueilli bon nombre de traditions ancestraies et locales sur les Penthièvre et les d'Orléans.
3. Cet hôtel, comme on le sait, est actuellement la Banque de France.
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vre, écrit alors M. de Luynes. La duchesse avait une figure agréable, beaucoup de piété, de douceur, de complaisance et de politesse qui lui avaient mérité l'estime et l'amitié de tous ceux qui la connaissaient. On ne pouvait s'empêcher de respecter la vertu de M. et de M'^^^ de Penthièvre et l'union intime dans laquelle ils vivaient. Ils donnaient l'un et l'autre de grands exemples de charité... »
La douleur du Prince fat immense ; non point une douleur à grand fracas dont la durée est en raison inverse de la violence, mais — suivant une locution un peu familière mais expressive — une de ces douleurs qui « creusent » avec le temps. Et celles-là sont sans remède.
Avec sa mère, la comtesse de Toulouse, il se retira à Puteaux, puis il essaya d'une retraite à la Trappe, et enfin il revint à La Rivière rechercher de chers et douloureux souvenirs.
Pendant plusieurs mois, il y vit presque solitaire, s'adressant à peine à ses rares familiers, mais toujours pour parler d'Elle... Il cherche l'apaisement dans le grand silence des bois. Seul ou avec le bailli de Froulley, son ami, il se promène à pied sous les futaies, mais le calcul est vain; car chaque jour plus lourde, tombe sur lui la mélancolie si profonde de la forêt ^ dont la vue seule éveille tout un passé qu'il idéalise peut-être encore davantage
I. « Le duc de Penthièvre, écrit le duc de Lujnes, a choisi sa maison de La Rivière... parce que c'est un lieu plus solitaire. ... Il ne parle que de M^n^ de Penthièvre... passe sa vie à dire fort peu de choses... à faire presque tous les jours des promenades en forêt où il va seul et très rarement avec Al. de Froulley. » (T. V, p. 38o.)
devant l'irréparable, et... brusquement, il s'arraclie, il fuit les rochers où il ne retrouve plus que le seul écho de sa voix désolée, les bruyères et les landes où il connaît maintenant plus que jamais — ce nostalgique — la tristesse de la vie et la solitude effroyable d'un cœur affectueux; il fait vers Toulon, pour chercher une diversion dans « les connaissances particulières qui regardent la marine »... Ce n'est ])as assez. Il fuit plus loin encore : vers l'Italie. Il part au printemps avec le chevalier de Castellane — un voisin de La Rivière — M. de Saint-Pern, ]M. de Cernay; il va visiter sa belle-famille, chercher des horizons nouveaux, des lieux inconnus... C'est inutile... et quand il revient à la Cour, le 28 avril 1^55, le duc de Luynes nous dit : « M. de Penthièvre est toujours aussi triste... » Désormais, il le sera toujours et le cœur vide, l'àme en deuil, l'esprit désemparé, il sera l'éternel errant qui cherchera toujours à se fair lui-même — en vain.
Deux lueurs cependant éclairent d'un pale rayon sa vie sombre : deux enfants : M. de Lamballe et M^^^ d'Yvois... tout le souvenir qui lui reste d'une morte K
... Quand disparut la duchesse de Penthièvre, sa fille n'avait pas atteint l'âge de quatre ans. L'embarras de son père fut extrême. La garderait-il auprès de lui pour la mettre, suivant l'usage, au couvent quelques années seulement avant son mariage? C'était là une mesure qui répugnait à sa