I. MoRiOLLES : Op. cit., pp. 3o et Sa
écrit? Il est malaisé de démêler ce qu'il y a de sincère ou d' « attitude » dans sa manière de faire et peut-être lui-même se méprenait-il sur ses propres sentiments faussés par une regrettable Égérie. Ce qui est certain, c'est qu'après avoir notifié à la malheureuse princesse que ses fils, envoyés sur les côtes, allaient lui être également enlevés, il devenait encore plus injuste en ajoutant : « Pendant quinze ans, je n'ai rien fait pour mes enfants, sans vous consulter et sans agir de concert avec vous, mais vous leur montrez que vous n'avez aucun égard pour mon repos et à ma volonté sur eux et par là, c'est vous seule qui me forcez à vous ôter sans retour toute espèce d'influence sur leur éducation. »
La princesse, navrée et blessée par ces accusations, répond en rétablissant les faits : « Vous me mandez que vous m'avez toujours consultée pour ce qui regarde mes enfants tandis que vous savez fort bien que je n'ai jamais été consultée pour rien et que toutes les autres fois que vous m'avez annoncée quelque chose qui avait rapport à eux, c'était toujours une chose décidée à laquelle il fallait me soumettre. Vous savez tout aussi bien que toutes les personnes qui les entourent ont été choisies par M»^e de Sillery. ~ Vous savez au contraire que je ne me suis jamais permis la plus légère démarche à leur égard sans vous consulter, sans avoir votre approbation... Plus on a soulfert avec douceur et plus on se sent aigrie lorsqu'on éprouve le comble des humiliations et des malheurs... »
Et comme le duc de Chartres joint ses supplica-
lions * aux reproches de son père, elle se sent plus que jamais méconnue, incomprise... seule; et à ce fils qui, lui aussi, préfère AL^^e de Genlis à sa mère, elle écrit au cours d'une lettre qui n'est qu'une longue plainte déchirante : « La scène attendrissante que nous avons eue ensemble, mon cher ami, m'a fait bien du mal, ma santé est dans un état de faiblesse et mon cœur est si déchiré que des émotions dans le genre de celles que tu m'as fait éprouver me sont mortelles. »
Que se passe-t-il alors ? Quels entretiens demeurent mystérieux entre M-^^ de Genlis et le prince ? Quels conseils M^^e de Chastellux donne-t-elle de son côté à M^i^e d'Orléans? On ne sait trop... Mais sans doute y a-t-il une nouvelle scène terrible et sans témoin. En effet, au printemps de la même année, M^e de Lamballe dit au comte de Moriolles que la duchesse d'Orléans « a été mise à la porte par son indigne mari » ; le duc de Penthièvre l'assure ensuite que son gendre a l'a chassée du Palais-Royal, la renvoyant avec la seule chemise qu'elle avait sur le corps », et dès le 8 avril 1791, Governor Morris a écrit dans son journal : i< M^^^ de Chastellux me dit que la duchesse d'Orléans part demain - sous prétexte
1. Biblioth. de l'Institut. Idem. Le duc de Chartres reprocha à sa mère de vouloir « tuer sa sœur » en lui enlevant M""' de Siilery. Dans toutes les lettres de la princesse à ses lils on remarquera, au cours du second volume de cet ouvrage, avec quelle modération elle leur parle de leur père.
2. Dans une note justificative de sa conduite (cotée n° 17, f précité), le duc d'Orléans, qui avait collationné lui-même avec soin le petit dossier concernant ses différends avec la duchesse d'Orléans, reprend les événements et les conte à peu près de
d'aller voir son père indisposé, mais en réalité pour eîfecluer sa séparation d'avec son mari, dont la conduite est devenue trop brutale pour être supportée ^ »G'en est fait. La princesse est répudiée... Mais la voilà pourtant qui jette un dernier appeP l a ... Je veux, écrit-elle au prince, avant de partir pour aller chercher auprès de mon père les seules consolations sur lesquelles je puisse compter à présent, vous conjurer de réfléchir encore au parti auquel vous voulez me forcer. La personne qui, depuis que mes enfants sont entre ses mains, n'a cessé d'être une cause de désunion entre nous va donc nous séparer pour jamais. C'est elle qui vous a engagé à me tendre un piège ^ Car, tout était calculé par elle, mais je suis bien sûre que
la même manière que M"'* de Genlis dans ses Souvenirs de Félicie. Il semble ne pas vouloir comprendre les motifs d'aversion de la princesse contre M°^e ^e Genlis, aversion qui fut croissante depuis le voyage en Angleterre où il avait reçu de sa femme une « lettre de menaces » au sujet du Gouverneur. II nous donne la clef de cette singulière correspondance entre époux destinés à se voir fréquemment en écrivant non sans inimitié contre les familiers de la duchesse d'Orléans : « apparemment ses Conseils ne furent pas contents de l'effet qu'avait produit notre conversation (au retour d'Angleterre), car ils la décidèrent à ne jamais me parler et à toujours m'écrire ». Au sujet du départ de la duchesse d'Orléans, il écrit : « Elle me faisait des mensonges atroces... Elle est partie pour le joindre [le duc de Penthièvre] avec M™^ de Chastellux. J'ai été le matin à midi chez elle... une femme de garde-robe m'a dit qu'elle venait de partir... Gela n'était pas vrai. Elle n'est partie que quelque temps après. »
i. Governor Morris : Op. cit., p. 228.
2. Biblioth. de l'Institut. Fond d'3rléans. Lettre VIII, avril
3. Sans doute, la prière adressée au duc d'Orléans par M"'' de Genlis au sujet de sa démission soumise à la volonté de la princesse.
tout Tétait à votre insu,... je ne pourrais supporter l'humiliation à laquelle vous vouliez me condamner et encore moins celle que vous me prépariez, car votre projet était de m'ôter plus que jamais mes enfants et c'est dans le moment où je vous avais proposé un plan qui devait vous convertir, qui aurait assuré votre bonheur, que vous voulez y renoncer... Réfléchissez encore, je vous en prie... Au nom de mes enfants, au nom de la tendresse que vous eûtes pour moi. Ne consommez pas cet horrible sacrifice. M^^ de Sillery n'est-elle pas un monstre si elle y consent ^ ? Vous renoncerez aux projets horribles conçus par quelqu'un qui a juré ma perte...
« Je n'ai pas remis votre lettre - à M^ie de Ghastellux, vous avez trouvé une manière de me la rendre infiniment chère en la choisissant pour vic-
I. Quelques semaines plus tard, M"* d'Orléans parlait au comte de MorioUes de M"* de Genlis en l'appelant « la femme infâme » qu'elle avait tardivement dévoilée. L'année suivante, elle parlera encore dans sa correspondance de « cette femme méchante et altière qui se dispense à mon endroit des procédés et des égards les plus simples, cette femme à laquelle je n'ai jamais fait de mal et dont je ne parle qu'avec des sanglots ». (Archives particulières.)
a. Le duc d'Orléans vengea M^' de Genlis en chassant M"" de Chastellux du Palais-Royal. A tort ou à raison, M""' de Genlis la considérait comme responsable de son propre renvoi. M"^' de Genlis eut en effet la dignité — tardive — de partir pour revenir. A une lettre très dure du duc d'Orléans qui l'accusait d'avoir influencé sa femme, M«i« de Chastellux répondit avec tact et dignité : « M™« d'Orléans a toujours été le modèle des mères comme celui des épouses... Ces soupçons m'honorent iniiniment. Je ne puis qu'être flattée de vous voir persuadée que j'ai influé sur la conduite de M"* d'Orléans, puisqu'elle a toujours mérité entièrement l'approbation de sa famille et celle de tout le public. »
time, vous devez sentir que par là même vous m'avez attachée à elle pour la vie, d'autant plus que je sais... à quel point elle est loin de ce que vous semblez vouloir penser et établir... »
Cet appel ne rencontra point d'écho, et, le 9 avril 1791, la duchesse d'Orléans partit pour rejoindre le duc de Penthièvre, au château d'Eu. Elle quittait ce Palais-Royal, où dans l'illusion de ses seize ans, elle était entrée jadis, pleine de contiance en l'homme auquel elle avait imprudemment confié sa main. Elle avait cherché le rêve dans le mariage et elle n'y avait rencontré que la réalité.
Si les délicats sont malheureux — et ils le sont tous — ils le sont surtout à l'heure où ils sont désabusés, où ils connaissent l'horrible certitude que les joies Ipngtemps attendues ne viendront plus et qu'ils ne peuvent se résigner à aimer la vie telle qu'elle est, parce qu'elle les a trompés et que leur avenir est irrémédiablement noir et sans issues possibles. Pour la princesse, qui n'était point femme à chercher dans les aventures le bonheur qu'elle n'avait pu rencontrer dans le devoir, le 9 avril i^jgi fut sans aucun doute le moment d'angoisse suprême.
Et ce qui devait aiguiser la souffrance de son cœur très tendre et très blessé, c'est que, jusqu'à l'heure de la mort tragique du duc d'Orléans, r « amoureuse dans le mariage » devait aimer encore celui qui l'avait fait souffrir. Elle cessa un jour de l'estimer, mais pendant vingt-deux ans elle avait fait de lui « sa vie », elle le savait digne de pitié —
ce faible — et elle aurait pu — même en ijgS — s'écrier comme le poète-philosophe K
On ne peut plus haïr l'être qu'on a compris. Je tâche donc toujours d'aller au fond des âmes : Nous nous ressemblons tant ; je retrouve surpris Un peu du bien que j'aime au cœur des plus infâmes Et quelque chose d'eux jusqu'en mon dur mépris.
L'âme froissée, repliée sur elle-même, languissante et très lasse, la princesse cessa réellement de « vivre » le jour où — femme sans mari — mère sans enfants — elle alla pleurer dans les bras de son vieux père -. Mais celui-ci devait bientôt mourir, et dorénavant, la duchesse d'Orléans allait errer de par le monde, cherchant ce calme et cette paix que, comme tant d'autres, elle ne trouva sans doute qu'au dernier jour : dans l'éternel repos.