Mémoires d'un jeune Espagnol, par Floriax
2. Elle mourut le 3o septembre, à 8 heures du soir, après une longue maladie.
profonde douleur qui s'exhale dans sa correspondance avec le chevalier de Lastic, son premier gentilhomme, tint à ce que « la pompe fût magnifique ». Et certes, le spectacle funèbre qui s'offrit aux yeux de la petite princesse, lorsqu'elle pénétra dans la « grande chambre du Balustre », était bien fait pour frapper une imagination enfantine.
Sur le lit de parade entouré de seize grands chandeliers d'argent, le corps de la princesse gisait. Autour du lit, assis sur des pliants, étaient la marquise de Saluées, la marquise de Clermont, le chevalier de Lastic, et plus loin, les femmes de chambre et les valets de chambre. Sur deux autels improvisés, deux prêtres de Saint-Eustache et des Petits-Pères célébraient des messes sans interruption, tandis qu'assis sur des banquettes, six autres prêtres psalmodiaient lentement. Et devant la balustrade du lit, sous la surveillance de douze suisses et d'un sergent, c'était le respectueux défilé du peuple qui entrait et sortait silencieusement, c'était la procession interminable des Jacobins, des Récollets, des Carmes Billettes, des Feuillants, des Capucins, des Grands-Augustins, des Minimes, des Génovéfains, des Grands Cordeliers, des Oratoriens, de presque toutes les communautés de Paris, dont la princesse avait été si souvent la bienfaitrice.
Pendant plusieurs jours, les tristes cérémonies se succédèrent, soigneusement réglées par le duc de Penthièvre et par le chevalier de Lastic, auquel il avait donné toute sa confiance. Il y eut l'autop-
sie faite par Tronchin^ et autres docteurs, « à laquelle M'^e de Saluées n'eut pas le courage d'assister », l'exposition dans la chambre ardente, l'envoi aux Carmélites de Gompiègne du cœur de la princesse porté en carrosse par deux abbés suivis de deux pages à cheval et de deux valets de pied, et enfin l'inhumation à Rambouillet, le 6 octobre. Depuis Paris, le corbillard était accompagné de cinq carosses à six chevaux, de deux écuyers, de deux suisses, de trente et un pages. Depuis l'hôtel de Toulouse jusqu'au « Pont-du-Jour », à Auteuil, il avait été suivi de cent pauvres avec cierges et flambeaux, de dix hommes du guet et de cent vingt et un valets de pied.
N'insistons point sur l'interminable service qui eut lieu à Rambouillet -, car W^^ de Penthièvre, pas plus que son frère, le prince de Lamballe, n'y assistèrent, et disons seulement que le duc de Penthièvre, « malgré un trouble afTreux et la fièvre qui le menaçait », se montra pour tous les assistants plein de bonne grâce et de courtoisie et très attentif à ne provoquer aucune susceptibilité ^ Il fut
1. Archives nationales. K. 57- et Archives, du château de Parentignat. Le procès-verbal de l'autopsie donna lieu à une discussion entre les quatre médecins qui y avaient procédé. Tronchin partit sans vouloir le signer. Il fallut le rappeler ainsi qu'un de ses collègues.
2. Aucun membre de la famille royale n'assista aux obsèques. La famille seule de la princesse fut représentée par les Noailles, les Civrac et les d'Uzés.
3. La plupart des détails qui précèdent sont empruntés à un volumineux dossier concernant les obsèques delà comtesse de Toulouse et conservé dans les archives de la maison de Lastic, au château de Parentignat. J'en dois la gracieuse communication à M. le marquis de Lastic. Ce document, qui ne con-
profondément touché des regrets unanimes que laissait sa mère ', et des marques de sympathie du roi Louis XV. Celui-ci perdait une amie, et dès l'instant qu'il avait appris la mort de la comtesse de Toulouse, il avait tracé lui-même de sa grosse écriture, sur un billet, les mots suivants : « Le Roi demande un détail exact de la maladie et de tous ses accidents ^ »
Quelques mois plus tard, l'hôtel de Toulouse devait s'entr'ouvrir dans de moins tristes circon-
tient pas moins de trente-quatre pièces, est d'un grand intérêt pour Ihistoire du cérémonial. A côté des minuties sans nombre de l'étiquelle, exagérées encore par l'esprit inquiet du duc de Penthièvre, on trouve à chaque instant la preuve de la bonté du cœur, de l'abandon familier du prince vis-à-vis du chevalier de Laslic, avec lequel il correspond « à mi-marge », suivant une habitude à laquelle sa fille demeurera fidèle. « Cela simplifie les réponses, écrit-il. Un mot à côté de la question estant suflisant et ma pauvre teste ne va pas bien. » On trouve d'autres documents sur la pornpe funèbre de la comtesse de Toulouse aux Archives nationales (K. 577). La plupart des pièces de ce dernier dossier ont été annotées par le duc de Penthièvre après la cérémonie. On y sent à chaque instant son regret lorsqu'il constate que l'étiquette n'a pas été suffisamment observée dans la place d'un carrosse, la forme d'un « grand habit », etc.
Très courtois, il répond lui-même ou fait répondre à toutes les lettres de condoléances qu'il a reçues.
1. « Ses grandes qualités et son éminente piété, nous dit le Mercure de France du3 octobre 1766, lui avaient acquis l'estime générale. »
2. Billet conservé au château de Parentignat. Louis XV, qui ne montrait pas toujours de l'indifférence devant la mort de ceux qu'il avait aimés, demanda le procès-verbal de l'autopsie : « Monseigneur m'ordonne de mander à Monsieur le Chevalier, écrivait Benoit, secrétaire du duc de Penthièvre, à M. de Lastic avant l'inhumation, qu'il le prie de luj' envoyer le fatal procès-verbal d'ouverture, qu'il désire l'avoir promptement quelque affreuse que luy en soit la vue. »
« J'ay mandé au Roi que je le ferai passer sous ses yeux », ajoute le duc de Penthièvre.
stances pour le mariage du prince de Lamballe avec Marie-Thérèse de Savoie Carignan. W^^ de Penthièvre, suivant une rigoureuse étiquette qui lui interdisait d'aller « dans le monde » avant d'être présentée à la Cour, ne prit part à aucune des fêtes, mais, dans l'intimité, elle se lia bien vite avec sa belle-sœur, qui, malgré ses dix-huit ans, n'était guère qu'une enfant naïve et inexpérimentée.
Quant à son frère, elle le connaissait peu, et sans doute n'y perdait-elle point. Le prince de Lamballe était rarement chez son père. Tout jeune, il sortait sans cesse, surveillé par un serviteur aux gages du duc de Penthièvre. L'excellent prince s'attendrissait lorsqu'il entendait celui-ci lui dire que son fils dépensait sa pension très modeste — vingt-cinq louis par mois — en allant la nuit secourir les pauvres. En réalité, le serviteur était acheté par le jeune prince, qui, se souciant peu de courir les galetas de la misère, recevait les enseignements regrettables et onéreux des demoiselles Farine et Famfalle K Et c'est une faute grave dans la vie si pure du duc de Penthièvre d'avoir, par ce manque de clairvoyance et cette ignorance du mal qui sont parfois comme les ombres d'une extrême vertu, <( ignoré » son fils au point de le laisser glisser jusque dans la fange. Aussi bien, « d'une santé délicate comme tous les enfants de la duchesse de Penthièvre, d'une complexion amoureuse médiocre, le pli de ses lèvres et le bistre de ses paupiè-