‹ Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon Penthièvre, duchesse d'OrléansChapitre 2 sur 168 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ce livre est destiné, je le crains, à réserver des déceptions à beaucoup de ses lecteurs.

Ce n'est, en effet, que la simple histoire d'une femme vertueuse.

On y verra se dérouler le cours d'une vie uniforme soigneusement défendue contre les passions ; et je tiens à mettre le public en garde contre sa probable méconvenue, car, au demeurant, ce qui nous fait le plus vibrer dans l'his» toire comme dans la fiction, dans le présent comme dans le passé, c'est l'éternelle vision des orages du cœur humain.

Qu'il me soit toutefois permis de plaider ici la cause de M°^^ la duchesse d'Orléans :

Il est maintenant bien établi que les gens du xviii^ siècle étaient des blasés au cœur sec et des sceptiques aux mœurs dissolues.

La cause a été définitivement jugée, mais cet arrêt prouve-t-il qu'elle ait été suffisamment entendue?

Il serait assurément paradoxal d'avancer que ce xviii^ siècle fut proprement celui de la pudeur ; mais il est permis de tenir pour certain qu'on en a poussé le tableau au noir en jugeant la France entière sur les mœurs d'un certain nombre de femmes de la Cour et d'une poignée de grands seigneurs libertins dont les noms — il est à remarquer que ce sont toujours les mêmes — reviennent sans cesse sous la plume des biographes ou des mémorialistes.

Lorsqu'on s'attarde à étudier de près les mœurs des classes diverses de ce siècle, qui est comme le bouc émissaire de notre histoire, il semble bien qu'une vérité se fasse jour peu à peu, vérité incertaine, bien entendu, comme la plupart des a vérités », vérité, enfin, qu'on avance timidement, car elle présente une de ces idées presque neuves contre lesquelles se fâchent à l'habitude nos esprits dociles de routiniers : c'est que dans leur ensemble les classes moyennes du xviiF siècle ne furent pas très inférieures sur le chapitre de la moralité à celles qui les précédèrent et à celles qui les suivirent.

A parcourir les « livres de raison » et les documents familiaux du temps, à lire les mémoires et les souvenirs des personnages de secondaire importance, on s'étonne de voir surgir du sein

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de ces trépassés, que Chateaubriand appelait la (( poudreuse famille des sourds », les fantômes innombrables d'estimables hobereaux et d'honnêtes bourgeois dont le doux Sedaine nous a vanté les mœurs patriarcales ou les charmes paisibles, et dont l'aimable Chardin nous a laissé les attrayants portraits.

Mais le souvenir de tout ce petit monde — qui, au total, formait plus des trois quarts de la France — est bien enseveli pour toujours dans le grand cimetière des oubliés.

L'honnêteté, quand elle se fixe humblement au foyer qui éclaire des vies médiocres ne saurait se raconter ; et l'historien serait osé qui tenterait de mettre sous les yeux d'un public bien naturellement avide d'émotions l'image de ces ancêtres ternes et falots dont le patrimoine moral appelle un titre suffisant à nous rebuter : celui de a vertus bourgeoises ».

Vertus bourgeoises. C'est bien là le mot... Et cependant, ces vertus bourgeoises se rencontrèrent d'aventure jusque dans la Ville et à la Cour ^, et, encore qu'elle fût très grande dame, la duchesse d'Orléans les porta au plus haut point pour les transmettre à sa race, qui les sut

I. Qu'on lise par exemple les Souvenirs de la Maréchale de Beauvau.

exalter sous la Monarchie de Juillet, où elles triomphèrent après avoir reçu en quelque sorte une manière de consécration officielle.

... Il est une expression bien profonde et qu'on emploie sans y prendre garde quand on désigne parmi nos contemporaines une femme qui ne s'est jamais égarée dans les périlleux sentiers de la Carte du Tendre : « C'est, dit-on, une femme dont on n'a jamais parlé. »

Ceci revient à dire que, les mémorialistes imitant le (( monde », on a nécessairement écrit sur celles « qui ont fait parler d'elles», en sorte qu'elles nous présentent une image un peu faus* sée de l'époque où elles vécurent...

Et précisément la duchesse d'Orléans leur peut être opposée, et elle est bien de celles autour desquelles s'est fait le silence presque complet.

Quelques auteurs à gages ne lui ont pas ménagé les hyperboles sous le règne du roi Louis-Philippe. Ils ont bien voulu l'écraser sous les épithètes de modèle de vertu, d'ange tutélaire ou de victime expiatoire ; puis, après cet hommage respectueux, ils ont passé vite devant une figure qui n'arrête point. D'autres, depuis lors, l'ont au contraire qualifiée d'insignifiante créature, parce que sa figure effacée se dérobe dans

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les coulisses de l'Histoire... et ils ont passé plus vite encore.

Hélas! il convient de porter sur une âme humaine un jugement plus complexe et, comme toujours, la vérité semble au milieu de ces deux verdicts trop absolus.

Assurément, M"*^ la duchesse d'Orléans ne fut pas une figure de premier ordre, et j'aurais mauvaise grâce à ne le point reconnaître. On veut souvent, lorsqu'on trace une biographie, que le personnage de son choix soit un héros ou une héroïne. On s'hypnotise sur lui au point qu'il apparaît peu à peu comme un individu fort au-dessus ou fort en dehors des lois communes. iV vouons que ce ne peut être le cas ici. Notre princesse ne fut qu'une pauvre femme au caractère en demi-teinte et point du tout un être d'exception... Mais ces titres seuls ne suffisent-ils pas à nous la concilier ? Il me semble qu'ainsi elle apparaît plus humaine et moins loin de nous et qu'elle a quelque droit à attirer notre sympathie.

Enfin, cette sympathie, elle mérite à un double chef de la retenir : elle fut profondément bonne et elle fut infiniment malheureuse...

(( En voilà assez pour fermer le livre », s'écrieront quelques lecteurs. Peut-être. Et cependant,

si cette préface était écrite par une plume plus autorisée et si je ne craignais qu'on m'accusât de chercher à m'attirer trop de lectrices, je n'hésiterais point à dédier cet ouvrage : « A celles qui soulfrent. »

Elles rencontreront dans ce livre l'éternelle image d'une femme incomprise, meurtrie et trompée par la vie, mais d'une femme dont la douceur et la résignation allèrent jusqu'au sublime. Par ailleurs, les amateurs du passé trouveront, groupés autour de cette figure délicate et touchante, certains faits, certains traits de mœurs et certaines anecdotes qui apporteront leur faible contingent à l'histoire du Palais- Royal et de la société française à la veille de la Révolution. Et, sans doute, comprendront-ils pourquoi je me suis longtemps arrêté sur le chapitre du duc de Penthièvre, dont la belle physionomie fortifie mes hypothèses sur le xviir siècle et dont l'histoire est trop mêlée à celle de sa fille pour qu'on la puisse décemment passer sous silence.

Il y a longtemps que j'ai commencé cette étude et que j'en ai donné des fragments' après

I. Le duc de Penthièvre. Bulletin de la Société d'histoire contemporaine, 1909. La duchesse d'Orléans. Le Mois. Septembre 190g. Idem. Le Gaulois, i3 décembre igio, etc.

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m'être laissé séduire par la mémoire de celte princesse attendrissante. Depuis^ lors, d'excellents travaux ont effleuré le même sujet et ont quelque peu compromis le seul attrait dont je me flattais : celui de la nouveauté. Je me suis alors attaché à insister sur des points qui n'avaient point été éclaircis et à tirer sur la princesse et son entourage, des conclusions qui, peut-être, ne sont pas toujours exactement les mêmes que celles de mes devanciers.

Ce livre-ci, d'ailleurs, n'est qu'une manière de préface — bien longue car elle retrace l'époque la moins mouvementée de la carrière du duc et de la duchesse d'Orléans — d'un volume dans lequel, au milieu d'aventures romanesques et tragiques, on rencontrera, j'ose l'espérer, grâce à des communications inédites d'une exceptionnelle bienveillance -, une duchesse d'Orléans aux traits accusés par l'âge et d'un relief assez pittoresque et assez inattendu.

Mais, qu'on ne s'y trompe point. Ce sera tou-

1. Raoul Arnaud : La Princesse de Lamballe, 1911. Jean Harmand : M" de Genlis, 1912.

2. Comme l'a fort bien dit M. Dard (Choderlos de Laclos), la plupart des papiers concernanl les d'Orléans ont disparu des fonds publics, ce qui rend malaisée toute étude sur eux. Dans ce premier volume, je cite sous la mention « Archives particulières » les deux sources auxquelles je fais ici allusion et dont je me servirai plus amplement dans le volume qui suivra.

jours, je le répète, l'histoire d'une « femme vertueuse », et si Ton cherche à scruter son âme pour en arracher le secret, on y trouvera — jusqu'à l'angoisse — ce qu'on rencontre fatalement quand on remue la a cendre mortuaire » des secrétaires anciens ou des bonheurs du jour, pour y rallumer un souffle de vie, quand on y feuillette avec pitié ou nostalgie les vieilles lettres dans lesquelles nos grand'mères, en se contant elles-mêmes, ont laissé quelque chose de leur âme : la grande douleur qui gît au fond du cœur humain.

André de Maricourt,

Ancien élève de l'École des Chartes.

Senlis, février 1913.

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