‹ Louisiane--Mexique--Canada. Aventures cosmopolitesChapitre 2 sur 9 · P. M. S AU V ALLE · texte numérisé non relu

P. M. S AU V ALLE

Montréal, 16 Aoât, 1891.

A PIED DE HOUSTON, Tx.

NOUVELLE-ORLEANS, La.

Houston n*est pas une ville absolument folichonne ; le voyageur qui n aime pas TAUemand a peu de chance d'en trouver le séjour agréable et jamais je n'en conseillerai le choix aux amateurs d'une paisible villégiature. Tout s y ressent encore de la violente poussée vers l'Ouest, qui a prodi-

gieusement enrichi le grand domaine du Texas ; là surtout, règne en maître ce splendide égoïsme que nos cousins américains ont élevé à la hauteur d'une institution nationale ; chacun doit se débrouiller sans compter sur son voisin. Quand on y est fait, cela va bien, mais au premier abord c'est peu encourageant.

Par une chaude matinée de juin 1881, j'errais dans les longues rues inachevées de Houston, à la recherche d'une adresse que l'on m'avait donnée à San Antonio ; j'avais quitté cette dernière ville la veille, après le fiasco monumental d'un essai de ranche tenté en compagnie d'un ancien cam^arade de régiment, mort depuis à Panama;

Nos modestes capitaux avaient été engloutis avec une vitesse vertigineuse et j'avais abandonné le champ de bataille en emportant pour toute fortune des lettr^ei?

d^ i*ecotnmandafâbn chaleureuses de mes amis de Sain Antonio, pour un riche commerçant de Houston; On m'avait assuré à mon départ que ce monsieur se ferait un plaisir de mfutiliser pour les relations commerciales qtfil entretenait en France avec les acheteurs de coton, commerce nouveau et tout prospère au Texas.

Ces recommandations étaient ma dernière planche de salut dans le naufrage qui venait de tout engloutir.

Malheureusement, à Houston, je lai dit, le chacun pour soi est un principe dont j'ignorais l'application par trop exclusive.

En dépit de toutes mes lettres; je fus promptement, mais poliment mis en demeure de faire étalage de mes connaissances cotonnières. Ma foi, dans le trajet j'iavais bien aperçu quelques champs de cette précieuse plante, j'en connaissais l'emploi pour

la fabrication des mouchœrs et des bonnets du même nom ; là se bornait mon éducation en telle matière. C'était notoirementinsuffisant, on me le fit bien voir.

Je dus me retirer avec une promesse banale dont je compris toute la frivolité.

Le cas était grave, très grave ; j'étais à bout de ressources, toujours confiant dans les beautés de Ta venir, mais dangereusement embêté des réalités du présent. Il fallait prendi'e un parti, car Houston était impraticable pour moi, je ne parlais pas anglais.

C'eût été une imprudence de rester acculé dans une impasse dont la seule issue était une famine épouvantable sinon fatale.

Le petit amour-propre idiot qui nous défend si souvent de reconnaître les folies commises, lorsque nous en avons été détournés par de sages mentors, me retenait encore et m'empêchait d'avouer nia situa-

tion à notre brave consul de France, M.

d'Abzac, qui était pourtant en relations avec ma famille, et je conçus le projet de revenir sans laide de personne à la Nouvelle- Orléans. Je voulais me présenter à son bureau fier de mon petit tour de force et digne d'un bon coup d'épaule de sa part.

Le trajet à . accomplir était de près de cinq cents milles ; la seule voie de communication était la voie ferrée et le seul mode de locomotion que mes moyens me permissent était d'entreprendre pédestrement ce long pèlerinage.

A première vue, la . chose a lair facile :

trois individus sont bien venus pendant l'exposition de Vienne à Paris en brouette ; mais au Texas, c'est autre chose ; cette fameuse ligne du Louisiana & Texas R. R., que je devais suivre, comporte, comme bien d'autres, une foule de stations — sur le pa-

6 A PIED m HOUST'ON, TX.

pier. Mais un poteau indicateur est jui^qu/à présent le seul indice d'une cité future et de la civilisation subséquente et je courais bien risque, en m'embarquaut ainsi de m'exposer aune famine beaucoup plus inéluctable que celle dont j étais , menacé.

C'est du moins ce que j'appris chez certain boucher gascon, (ils Je sont.toug dans le Sud) que j'avais fini par dénicher à Houston. Ce brave homme me prit en pitié, me réconforta de quelques bons conseils, et finalement m'indiqua deux Français échoués comme moi à Houston et qui brûlaient du désir. de revenir en Louisiane.

C'étaient deux ouvriers parisiens, des épaves de la Commune, mais je n'avais pas à faire le difficile et ne pouvais espérer , trouver comme compagnons de route la fine fleur du faubourg St-Germain. Je leur fis part de mes projets de voyage et l'on tomba

A LA NOUVELLÉ-dRLÉAîlS, LA, 7

vite d'accord sur le plan à suivre : voyager à pied le moinâ possible, tâcher d'escamoteides passages gratuitsentrainsdemarchslndises quand faire se pourrait, enfin s'arrêter aux, centres ouvriers pour gagner quelques piastres, refaire les provisions de bouche et s'avancer ensuite de quelques milles dans les trains, en payant.

Mes compagnons possédaient les notions les plus étendues sur ce genre de pérégrination, qui leur avait utilement servi depuis 1871, à faire tout le tour des Etats-Unis ; ils pa'épatèrent immédiatement de la profondeur de leur science. Je me mis entre leurs ipains et le lendemain matin, nous quittions Houston à destination d'Orange City, sur la rivière Sabine,. frontière du Texas et de la Louisiane.

C'est le centre de l'industrie du bois dans cette région, c'est là que fonctionnent tou-

8 A PIED DE HOUSTON, ïX.

tes les scieries qui reçoivent les billots du Nord du Texas et de la Louisiane.

Nous espérions y trouver quelqu*ouvrage qui nous permît de continuer la route.

Cette première étape devait se faire en deux fois. D abord nous devions gagner, avant la nuit, Beaumont, où s'arrêtent tous les trains de marchandises pour prendre du bois ou de l'eau, et nous pensions à la faveur de l'obscurité pouvoir trouver place dans un wagon vide à destination d'Orange City.

Le terrible chemin de Damas commençait. J'en pris bien vaillamment mon parti.

Le baluchon sur l'épaule, nous nous mîmes en route. Les milles succédaient aux milles, tous aussi insignifiants et monotones. La prairie roussie était sans fin de chaque côté, l'horizon était bordé par une ligne d'une rectitude désespérante, et nous allions tou-

jours,à la queue leu leu sur la voie, enjambant les traverses, sans mot dire, ne nous arrêtant que pour allumer la cigarette de la désolation.

Vers le soir, nous étions à Beaumont: une maison, une seule, un magasin, bureau de poste, banque, cantine, etc., c'était là la concentration de la civilisation texienne.

Il nous fallut nous tenir à Técart de cet oasis, où venaient se réconforter les employés du chemin de fer et où notre présence eût pu être signalée, ce qui aurait considérablement dérangé nos plans. Nous nous installâmes derrière une immense rangée de cordes de bois, attendant le train bienfaiteur. Le soleil était tombé, et dans la belle clarté des nuits du Sud, nous cherchions à percer le lointain, pour apercevoir la fumée de la locomotive qui nous apporterait le salut.

Enfin, rimmense disque flamboyant qui précédait le train apparut d'abord comme une étoile insignifiante, puis grossit et grossit encore. Tout s'arrêta à côté de Fimmense réservoir qui nous protégeait ; les mécaniciens, chauffeurs et hommes d'équipe descendirent, installèrent en place le tuyau de pompe et laissant de service le personnel nécessaire pour Fempilage du bois dans le tender, s'en allèrent à l'unique magasin étancher la soif causée par le trajet qu'ils venaient de faire.

Le moment était propice et tous trois, passant du côté opposé à la station, nous sautâmes de suite dans un wagon vide. Se blottir chacun dans un coin et s'accroupir sans souffler mot fut l'affaire d'un instant. On eût entendu courir une souris. Après bien des minutes d'angoisse, le train se mit en marche^ Nous étipns sai^vés,

A LA NOUVELLE-ORLÉANS, LA, Il

Oe que dura ce trajet, jeTignore:' La^ nuit était fraîche ; le train marchait toujours. . Que faire dans un char à moins que Ion ne songe! Je pensais aux bons petits soupers ' parisiens envolés, aux moelleux fauteuils de l'Opéra, aux boulevards à mi^ nuit, à bien dé choses dont la jouissance et la dépense aussi exagérée que répétée m'avaient voué à ces pérégrinations exotiques. .

Lorsque le matin fut venu, nous approchions d'Orange City, et il fallait redoubler de précautions. Le train s -engagea sur Tîmmense pont qui couvre Ja rivière Sabine> et^ en arrivant de l'autre côté, tous trois» profitant d'un temps d'arrêt, nous touchâmes terre; heureux d'être délivrés de cette prison.*

Nous: voilà donc à Orange Gity : curieuse ville, villç nouvelle ; sur la rivière, rien que

des scieries, rien que des goélettes en chargement; dans la ville, rien que des saloons et des boarding-houses. La population est mêlée, du moins, c'est un euphémisme. Là se tiennent les bandits des deux Etats limitrophes, toujours, prêts à passer le pont et à se protéger en mettant la rivière entre eux et les autorités. En plein midi, sur la terrasse d'un hôtel, j'ai vu deux de ces gaillards sortir froidement leurs pistolets, tirer sur un pauvre tramp qui s'était engagé à pied sur le pont et l'abattre raide. Ils avaient parié entre eux, l'un qu'il tomberait sur le nez, l'autre sur le dos.

Notre preipier soin fut de trouver de l'ouvrage. Ce n^était pas facile, mais je fus assez fûté pour en dénicher. En vertu du principe de protection personnelle, je croyais que la fabrication du bardeau devait être une industrie beaucoup moins éreintante

que la fabrication de ces immenses madriers que je voyais hisser à grand renfort de chevalets sur des piles de 40 à 50 pieds.

J'avisai donc un de ces établissements, où Ton m'accepta avec empressement :

la main d'œuvre était rare. Le salaire était de une piastre et demie, dont cinquante cents pour la pension. On couchait à la manufacture. J'abandonnai mes amis à leurs recherches et transportai mon bagage à la cabane qui devait me fournir une hospitalité très écossaise, car le patron appartenait à cette race patriarcale.

Mes deux compagnons de route n'avaient pas eu la chance de trouver du travail, mais ils vinrent me rejoindre et moyennant une modique somme de vingt-cinq cents furent admis à partager la susdite hospitalité.

Nous étions éreintés et dès que la nuit fut venue, nous nous étendîmes dans les noin*

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14 '-- A PiED t)B HOUSTCfîf, TX; •

breux lits qui garnissaient les parois delà cabane.

Vers huit heuirès, Jes hôtes de la plao6 comHieBcèréilt à rentrer, plus ou moins éméchés et plus ou moins braillards. Ils s'assirent autour de Tunique table qui ornait ' notre appartement et commencèrent à dis-cuter les mérites relatifs de leurs revolvers ; ils se lès passaient de main en main, et nous autres, pauvres victimes, couchés en face d'eux dans nos lits, nous étions destinés à servir fatalement de cible à leurs imprudences. Pour moi, je me cachai la tête sous mon oreiller et restai là, m'attendant toujours à attraper à travera ce bouclier quelque balle égarée. Crac ! cela ne manqua pas. Au bout de dix minutes, un coup partait et la balle allait se loger dans la cloison, à deux pieds au-dessus de la tête de mon voisin qui tremblait comme une feuille moi aussi d'ailleups.

Cet incident mit fin à la discussion de ces messieurs et tout rentra dan& un calme relatif qui nous permit de nous assoupir pro« fondement.

Lelendemaih' je me mettais à Toeuvre.

C'était la première îournée de travail' manuel de ma vie ! Je fus installé dans-un couloir large de trois pieds environ, où s'entassaient/ une fois découpés, les billots de cypre destinés à la confection des bardeaux.

Mon rôle • consistait à recevoir de l'étage supérieur, aussitôt qu'ili» étaient débités, les blocs de cypre et à les empiler dan» le eouloir. La difficulté était que je devais veiller à ne pas laisser tomber les blocs par terre, d'abord pour protéger mes pieds, puis afin d'éviter, en me baissant pour les ramasser, d'en recevoir d'autres sur la tête.- Il mefallait donc leà rattrapper au vol et les empiler de suite. Pour qui a vu ces blocs

énormes de cypre luisant, il est facile^ de comprendre dans quel état se trouvaient mes mains au bout d'une heure de ce travail. Un bloc m'échappa, tandis que je me baissais, deux autres me tombèrent sur le dos et les reins. C'était trop dangereux et j'y renonçai. Je pris mes jambes à mon cou et me sauvai bien vite sans dire un mot.

Les blocs doivent s'empiler encore si on ne les a pas arrêtés.

Pour un premier essai de regénération par le travail personnel, c'était certainement peu réussi et, la mort dans l'âme, je retournai à la pension chercher mes bagages et raconter ma mauvaise fortune à mes compagnons. Eux aussi étaient bien tristes. Toute la matinée ils avaient cherché vainement du travail.

Notre parti fut vite pris et le soir même nous quittions ce sol inhospitalier pour re-

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prendre la route vers l'Est. Il nous fallut user du même subterfuge que précédemment pour obtenir un passage gratuit, mais cette fois il nous survint un incident comique. Nous guettions le train de marchandises, et aussitôt qu'il fut arrivé près de la gare nous escaladâmes un wagon vide.

En un instant la porte fut refermée et nous étions installés tous les trois chacun dans notre coin, scrupuleusement muets et assis les genoux relevés à hauteur du nez, pour tenir moins de place. Il faisait nuit noire dans le wagon. Tout à coup, une des portes du petit côté s'entrouve et dans l'obscure claiiié que produit cette ouverture nous voyons un individu se glisser avec précaution. Nous retenons tous notre souffle, et le pauvre gaillard marche sur la pointe des pieds pour ne pas être entendu des hommes d'équipe.

Il s'avance à tâtons, les mains en avant vers

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le coÎQ occupé par un de nos compagnoiïâ de rcmtequi ne bronche pas. Tout à coup, il pose sa main sur une tignasse .crépue, pousse un cri, allume une allumette et inspecte le r char : trois %ures grimaçantes décorent les trois angles. C'en est trop, le pauvre nègre, car c'en était un, cn^t à une évocation diabolique, d'ailleurs notre accoutrement devait faciliter cette errc^ur, et sans ipot dire il repassa par le même chemin qui l'avait amené, en ayant bien soin de fermer la porte demère lui. Le train se «mit en marche et bientôt nous éprouvions l'agréable sensation du mouvement qui indiquait nos progrès vers l'Est tant .convoité. J'avouerai que je m'endormis avec délices, quoique la position prêtât peu à la béatitude et que j'eusse encore de tempsf en temps la désagréable sensation /d'une

À LA KOUVÈLLÈ-ORLÉANS, LA. là

pluie de blocs sur les parties les plus sensi- .blés de mon individu.

Le réveil fut très pénible. De grapd niatin une vpix rude nous fit tressfvilir en .Hgnémeîiiiant ses. avis dune pluie dp jurons bien conditionnés. ,Nous apprîmes lalcffs, qu'il nous fallait déguerpir pouyr plusieurs Taisoiis : d'abord parceque les trains de m^.rchandises ne transportent pas de voyageurs ; ensjuite, parceque, eneu3sen,t-ils traospprtéfi, jpovis n'avions pas le «ou pour payer, potire quote-part.

. Nous étions au lac Chjarles, . sur le Bayou .Calçasieu,.(pronon<çez calcç^bou,) et, la compagnie que nous avions ain^i frustrée de trois p^LSsages avait: eu lobligeçinçe de nous f^tire .dégi\erpir ii la tête d\x pont de i trois

paiJlf&s d€ long qui couvre la. baie Charles et

le marais aypisin^nt.

Trois. milles à.faire sur iin.pont à claire^

voix, ce n'est pas une petite aflkire ; j'en appelle aux chasseurs canadiens qui ont pu traverser quelques-uns des diminutifs de ces ponts immenses. Enfin, nous nous engageâmes sur cet échafaudage inteiininable et nous eûmes tout à coup la surprise de voir une machine de manœuvre, un passepartout, desservant les scieries de la rive droite arriver sur nous à toute vitesse ; nous étions trop avancés pour battre en retraite et il fallut prendre une décision : la voie est trop étroite pour nous permettre de rester debout, instinctivement nous eûmes tous les trois la même idée, nous nous laissâmes» glisser chacun le longd'undes poteaux qui soutiennent les rails et nous nous cramponnâmes là, laissant passer le train au dessus de notre tête. Pour qui s'est jamais trouvé ainsi suspendu au - dessus de 50 pieds d'eau lorsqu'un ti-ain de dix wagons

chargés de madri^s passe au-dessus de sa tête, je laisserai le soin de se décrire Timpression produite.

Toujours est-il que nous sortîmes sains et saufs de cette épreuve, et une seconde au plus après le passage du train nous risquions un œil hors de notre cachette et nous nous regardions tous trois en comptant nos os miraculeusement protégés contre cet incident imprévu.

Au lac Charles, même histoire qu a Orange City, même arrivée, mêmes essais pour trouver de Touvrage.

Heureusement qu'au Calcasieu on parle français et il devient plus facile de trouver gîte et travail. Nous nous employions k charger des goélettes et nous gagqions là le salaire régulier de SltSO par jour lorsque lambition, celle qui perdit l'homme, nousi fit n,bandonnçv la proi^ pour l'ombre.

221 A PIî:d de HOUSTON, TX.

Une qtiîûzaine de journées iloiis eût jpermis de gagner notre* paîssâge jusqu'à' la Noti-velle, mais Tesprit tentateur* se présenta' soùô^ Itt fotoie d'un contrtidteur yânkee qui n<>U8 engagea à $2par jour pôurcdttstruire utt embratehement dé ehemin de fer destiïié' à une sderfè' voisine.

Nathilpellement, il nous embaucha; tous les trois iniséparables. Cette' fois, il fallait aller camper dans le bois et le soir, à l'heture ditO' nous- partions pour le bivouac. Lôb premiers arrivés nous attendaient^

Vous dire la bande de racailles, decoup^^ jarrets, d'étràngleurs qui composaient le noyau principal de l'équipe ! Déclassés anglais, irlandais, âUemands, polonais, mexi-^cains; gibî«rs'de potence, échappés de pétti*. tenciers, repris de justice, forbans, Cônvidts, la galerie était complète. Ils étaient aàsis en rond autour d'un fçu brillant, en pleine

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fopet,J«s Biiances sombres dés ^ffands arbres tropicatux, S'éclaîraieât d^es flammes rougeâr très du eèdre roussi ; leur fond obsclir était coupé- par la blancheur des tenb^ dressées à Ventour ;- au: milieu dé cette belle' nati!»pe ies^ équipem^its- informas des» hôtes de cette forêt, leurs chapeaux invraisennblables, leurs bottes mdesc]ri|)tibles, leuï^s faces balafrées et défigurées par' la chique et les jutons obscènes ^i émaillaient là e(^«versation, la boucane insupportable de Tim^ monde tabac qui brûlait dans lies pîpes, tout faisait de ce tableau nocturne une scène digne d'un CàHotypour me», j'étais terrifiée Il fallait I>ourtiftût faïre bôttner contenance, j'alhntoài tiné botiffârdè et mé fis enseigner tna téûtè et celle de mes competgriôiià; eux, qui jpôurtant etf avaient vu de breii dôrfes, étaient encore tooips rassuréi^

que moi ; peut-être avaient-ils plus conscience des dangers qu'offrait ce milieu.

Il est bon de dire que ces messieurs, nos futures collègues nov?s avaient traités avec la plus sublime indifférence et n'avaient pas même daigné prendre note de notre présence.

Nous n'en demandions pas davantage.

Le lendemain le travail commença, il s'agissait d'abord de faire le jour dans la forêt pour ébaucher le tretcé de la voie. On nous divisa par équipes, armées de haches et de scies, et nous voilà à attaquer de notre mieux arbres et arbrisseaux. Pour le Canadien, bûcheron d'instinct, cela semble peu de chose de manier ces interminables haches, mais pour moi j'avoue que mon expérience fut soumise à une rude épreuve, je suais sang et eau et n'arrivais à rien ; mes copains français n'étaient, d'ailleurs, pas

plus forts que moi. Nous étions la plus pitoyable équipe du lot

Ce fut encore bien pis lorsqu'on nous mit à eha.cun entre les mains une mule et un scraper, pour aplanir remplacement de la voie. Une mule, c'est déjà bien dur à mener mais si Ton y ajoute un scraper à manœuvrer, mieux vaut y renoncer.

Après une semaine d'essai, nous nous réunîmes sous notre tente découragés et résolus à lâcher le métier, mais nous n'avions pas le sou pour filer et il nous fallait toucher l'argent gagné pendant ces huit jours d'épreuves.

Le lendemain matin, j'abordai carrément l'exploiteur de chair humaine qui nous avait engagés, et lui réclamai pour moi et mes compagnons notre dû. Il fit la sourde oreille et prétendit ne pas être obligé de

nous payer avant l'achèvement des travaux,

disant que nous étions libres de ne plus travailler, mais que nous ne toucherions pas un sou plus tôt.

Nous étions harassés, éreintés, rendus ; . il fut convenu de ne pas travailler cette journée-là et de voir venir.

Pendant que nous faisions ainsi la grasse après-midi, un complot se tramait contre nous. L'entrepreneur avait réuni ses roughs et leur avait raconté que nous refusions de travailler pour entraver lentreprise, et qu'il allait être obligé de congédier tout le monde. Tout la journée ces bruits coururent sur le chantier et les innommables canailles qui travaillaient là s'excitaient mutuellement contre ces damnés Français.

Le soir, suivant notre habitude, nous nous étions retirés sous notre tente à l'écart ; nous avions bien remarqué qu'on nous épiait, que la mine de nos associés était

encore plus patibulaire que de coutume mais nous étions loin de prévoir ce qui allait se passer.

Tout à coup, un tison enflammé laiincé d une main sûre s abat sur notre tente, et faisant au milieu de la toile un trou noir tombe sur nos couvertures; un des nôtres met aussitôt le nez à la fente de la tente pour voir ce qui se passe, un coup de pistolet retentit et une balle lui passe à deux pouces de la tête.

Plus de doute, on a attendu Theure du sommeil pour nous régler notre compte et toute la bande est là, autour du feu, prête soit à nous terroriser, soit à faire plus en cas de besoin.

Je n'en demandai pas c avantage ; prenant mon couteau, je me frayai un passage dans la toile de tente du côté opposé à ce cercle yiçi^ux, et roç sauyfii-i à toutes jambes

dans la forêt, en suivant la voie en construction. Mes deux fidèles m'avaient imité et tapis sous un buisson nous attendîmes patiemment Taurore pour prendre une décision et une direction.

L'une et Tautre furent promptement prises ; notre seule ressource était de tendre toujours vers la Nouvelle-Orléans, vers la Terre Promise.

Nos aventures précédentes nous avaient mis au fait des difficultés que Ton éprouve à voyager gratuitement dans les chemins de fer américains, et, de la meilleure foi du monde, il fut décidé entre nous que nous allions nous arrêter à la première- section d'ouvriers que nous rencontrerions sur la voie, et que nous resterions là, jusqu'à ce que nous eussions gagné un montant suffigant pour nous rendre à la Nouvelle.

Nous nous mînies en routç au petit jour

courageusement, reprenant encore une fois cette fameuse file indienne, sautillant de traverse en traverse jusqu'à complet épuisement.

Vers le soir, nous abordâmes un de ces postes de travailleurs disséminés de loin en loin sur la ligne. Ce sont les seuls indices de la présence de l'être humain dans ces immenses solitudes, où la monotonie de la plaine n'est brisée de loin en loin que par l'effrayante sauvagerie de la cyprière repaire du crocodile et du serpent.

Ceux qui ont voyagé dans le Sud connaissent ces cabanes où s'empilent les ouvriers de section dans des compartiments superposés comme ceux des émigrants à bord des steamers. Au centre de la pièce, une table sert à tous les usages, et au plafond, une lampe fumeuse éclaire ce cara-

vansérial, où se mêlent toutes les races et tous les idiomes.

Le chef de section était un brave homme, un irlandais au bon cœur qui accepta notre offre de tra,vail, et pendant une semaine, voulut bien nous employer à quelques travaux pas trop au-dessus de nos forces en nous donnant le salaire régulier des hommes sous ses ordres. Ce fut un bon moment de repos dans toutes nos infortunes ; le soir nous fumions, sur le banc planté devant la cabane, de longues pipes, en devisant sur nos aventures et en songeant à ce que nous pensions devoir être bientôt leur dénouement.

Le huitième jour, nous fûmes congédiés, mais, là encore, une cruelle désillusion nous attendait ; la coupe d amertume n'était pas encore vidée.

Nous pensions que Targent gagné pen-

dant ces quelques jours allait nous être payé en bonnes espèces sonnantes et trébuchantes, aussi, quelle ne fut pas notre déconvenue de recevoir seulement en paiement, un bon payable à la Nouvelle- Orléans, à la direction des travaux et qui ne pouvait être échangé dans aucun autre bureau.

La guigne nous poursuivait ; il nous fallait en prendre notre parti.

Cette fois j'étais bien décidé, coûte que coûte, à me rendre directement, sans autre arrêt, au bout du voyage, à pied, pedibubs cuTïi jambis, suivant Targot du collège.

Mon avis fut partagé par mes compagnons et après nous être encore une fois lesté Testomac avec nos camarades improvisés, nous disions un adieu à la section de Mermenteau et repartions pour la dernière longue, interminable étape.

rétat de faiblesse inhérent à la fatigue du voyage et aux privations, on comprendra sans peine que j'en étais arrivé à ne pas oser regarder en face un train venant sur moi et à m'asseoir sur le côté de la voie, le dos tourné à la lumière, jusqu'à ce que le train fût passé ; je crois que sans cela je me serais jeté sous les roues.

Et pourtant, nous avons eu la note gaie dans nos malheurs, nous avons ri dans nos infortunes !

A la Nouvelle Ibérie,' où nous étions arrivés un matin, nous avions résolu d'améliorer notre ordinaire, composé généralement de galette de maïs et de lait caillé. J'avais conservé, dans la débâcle, uii foulard de soie à grands carreaux qui fut mis aux enchères et adjugé au prix fabuleux d'une piastre et demie ; une fortune, quoi !

Cette fortupe fut vite consacrée à l'dçhat

d'une foule de boîtes de conserves qui constituèrent le plus succulent repas que je crois avoir jamais goûté de ma vie. Je me revois encore devant la porte d'un magasin dégustant avec mes compagnons notre festin, sous les yeux d'une vingtaine de négrillons épatés et sablant une bouteille de bière, la première qui eût touché nos lèvres depuis deux mois, à la santé de l'acheteur du foulard réparateur.

Un autre jour, nous approchions de la baie de Morgan, et là, nous pateaugions en plein marais ; c'est la partie basse de la Lousiane, celle qui longe le golfe du Mexique. Nous étions encore à une dizaine de milles de Morgan City, lorsque la nuit nous prit, une nuit bien claire.

Nous avions le cœur plus léger, nous touchions au but, quatre vingt milles seu- {en^eijt ïxous sépareraient bientôt du point

-final, nous chantions et sifflions pour tromper les jambes et Testomaa

Autour de nous fourmillaient les hôtes du marécage ; les serpents, inofFensifs il est vrai, levaient au-dessus de Teau des fossés, leurs têtes pointues, et dans les herbes somnolaient les crocodiles à la tête plate et aux yeux ronds couchés sur le revers du talus.

Tout ce monde était parfaitement indifférent à notre passage, et nous avions maintenant rhabitude de ces compagnons qui chaque nuit assistaient impassibles au défilé de notre caravane, sur la haute voie ferrée d'où nous les dominions.

J'étais en tête de la marche ; tout à coup, une de ces idées d'espiègle de collège, de mauvais farceur, me passe par la tête et, sans mot dire, je saisis une grosse pierre et renvoie raid§ sur 1§ nç:? d'un gros poussif

de crocodile, dont la tête massive nous faisait face de l'autre côté du fossé.

Aussitôt, ranimai atteint plonge dans Teau avec le fracas d'un bœuf tombé dans une mare, et de tous les côtés, un même tapage se fait entendre ; presque sous nos pieds, plus de dix crocodiles avaient sauté à l'eau, en vraies grenouilles effarées.

Quelle peur fut la nôtre, la mienne d'abord, puis celle des autres ! Nous avons bien couru plus d'un mille sans arrêter, sans souffler, sans regarder en arrière.

Si les crocodiles nous observaient, ils ont dft se payer une rude partie de rire ; mais enfin, ils n'ont pas bougé.

Sur les dix heures, nous arrivâmes à l'immense pont qui couvre la baie de Morgan sur une largeur d'au moins deux milles, un pont à clairevoie naturellement, et nous commençâmes cette périlleure traversée,

Vers le milieu du pont, je me sentis exténué ; cette eau qui miroite sous lespieds,m'éblouissait, me tournait la tête. Je fus obligé de m'asseoir sur une traverse pour me remettre ; enfin, nous repartîmes pour atteindre l'autre extrémité du pont, mais là, un brutal gardien nous empêcha de passer et nous prévint qu'il est défendu de traverser le pont à pied, et que nous allions être obligés de nous en retourner.

Cette fois c'en est trop ; j'oppose une force d'inertie triomphante, je suis disposé à tout, même à être jeté aux fers, plutôt que ,de tenter encore une fois la traversée ; j'obtins gain de cause et on nous laissa passer.

La chance revint ; dans la nuit passa un train de marchandise qui nous offrit un abri salutaire dans un de ses compartiments vides e^ le lendemain matin nous étions à

la Nouvelle-Orléans, à Alger du moins, en face de la ville.

Voilà donc le salut !

Je courus de suite au bureau de la compagnie toucher mon fameux bon qui me mit cinq piastres en mains ; j'allai prendre un bain, me faire raser, acheter une chemise, faire cirer mes souliers et me présentai à dix heures au Consulat aussi propre que possible, mais en tenue bizarre, pantalon et veston de toile bleue, chemise de flanelle et vastes souliers de travail.

M. d'Abzac me reconnut à peine, il me croyait mort, ma famille me recherchait et mes neveux croyaient que Toncle d'Amérique avait trouvé la mine d'or.

Je les rassurai bien vite et après un repos de quelques semaines je me mettais à l'étude du classement du coton, auquel je p'ai guère trouvé d'attrait puisque je le

délaissai ensuite pour le journalisme qui m'a mieux réussi que les autres essais.

Chaque histoire a sa moralité. Je ne conseillerai à personne de faire ce que j'ai fait, mais, ' quand à trente ans, un homme a mangé une tranche de vache enragée de cette dimension, son caractère se trouve rudement assoupli et ses caprices sont calmés.

LE

Vid

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