‹ Louisiane--Mexique--Canada. Aventures cosmopolitesChapitre 3 sur 9 · DE VERACRUZ A MEXICO · texte numérisé non relu

DE VERACRUZ A MEXICO

Les steamers qui arrivent, soit de New- York, soit d'Europe, entrent généralement à la Veraeruz dans la matinée, quelquefois même d'assez bonne heure et la ville présente alors un aspect vraiment féerique.

Longtemps avant qu'on aperçoive la

ville, une masse noire surgit du fond de leau et masque entièrement la grande cité qu'elle doit défendre.

Cette masse à laquelle tant de souvenirs sombres sont attachés est le fort de Saint Jean de Uloa, fameux dans Thistoire par les brillants faits d'armes dont il a été témoin.

Successivement pris et repris par les Espagnols, les Américains, les Français et les Mexicains, il est devenu aujourd'hui plus paisible et sert de prison politique en même temps que de postes de signaux.

Ce double emploi me rappelle même une méprise dont je ris de bon cœur aujourd'hui, mais qui, sur le moment, m'aVait fait frissonner.

A la suite de certaine polémique que javais eue, comme journaliste, avec le gouvernement mexicain, j'avais, après bien des

vicissitudes, été transporté au Fort Saint Jean de Uloa.

Mes aventures et mes transbordements successifs m'avaient un peu troublé les idées, je l'avoue et je me trouvais dans un coin de ma casemate, faisant des réflexions amères et songeant aux revers de la politique. «^

Tout à coup j'aperçus au milieu de la cour un mât immense autour duquel se faisait un mouvement inaccoutumé et je vis hisser au haut de ce mât un immense drapeau rouge.

Je ne suis pas fort poltron de mon naturel, mais j'avais tellement entendu autrefois parler de drapeaux noirs pour les évasions drapeau3i rouges pour les exécutions, que, l'avouerai-je à ma honte, je fus pris d'un certain frisson dans le dos croyant que l'on

me rendait réellement les honneurs du drapeau.

T)e là à me voir aligné le long d'un mur il n y avait qu'un pas.

C'^tai^ bête évidemment, mais dans certaines sit^uatipns ce sont toujours les idées bêtes qiii;. viennent les premières à ^'esprit et j'étais jui^tement dans ce c#s.

J'appeW ToAScier de service et lui demandai en affectant un air dégagé quelle était la signification de ce drapeau.

Il, me répondit que c'était un signal pour un navire en rade.

Cette résponse m'enleva un rude poids de dessus la poitrine.

Revenons à l'entrée de Veracruz :

A droite donc, le fort et à gaudie une île déserte, l'île de Saçrifieio, que les Français ne peuvent citer sans se rappeler de tristes souvenirs.

C'est là qu'ont été enterrés les milliers de soldats morts à Veracruz du vomito pendant la terrible Intervention Française.

Aujourd'hui elle sert de Lazaret pour les navires qui sont en quarantaine.

Après avoir dépassé ces deux sentinelles, le navire ent: e dans la rade d'où l'on découvre la ville entière.

Le coup d'œil est grandiose.

Un long mur noir, ancien vestige de fortifications, aujourd'hui bien mutilées, forme le premier plan.

En arrière, dépassent les toits plats de maisons peintes en rose, en jaune, en bleu pâle^ en vert tendre, dans des nuances insen» sées qui feraient rêver nn pâtissier parisien.

Aurdessus, dominent les dômes des églises, tout en briques émaillées, aux dessins multicolores, réflét)a,nt a,i;x (juatre çoir^g de la^

ville les rayons d'un soleil de cent vingts

Enfin, à l'arrière plan, perce la cime étîncelante du pic d'Orizaba qui découpe, au milieu de Tair pur, son sommet couvert d'une neige marmoréenne.

La première visite que l'on reçoit à bord est celle de la Santé.

Cette visite de la Santé est peut-être un peu hors de saison.

Craindre d'apporter une épidémie dans une ville aussi sujette à caution que Veracruz, semble en effet un comble.

Enfin, lorsque cette digne institution a jugé bon de permettre le débarquement, le voyageur se trouve aux prises avec une cinquantaine de forbans qui se disputeront l'honneur de transporter à terre sa précieuse personne. . '

Pe n'est sûrement pas le moment le plus

agréable du voyage surtout pour celui qui ne possède pas à fond la langue du Cid.

L'un s'emparera de son chapeau, l'autre de son parapluie, un troisième de sa personne et il se trouvera ainsi transporté par morceaux au quai de la douane.

Bien heureux s'il y arrive entier. En tous cas, il aura à payer pour chacune de ces parties de lui-même, le même prix que pour son entier, sous peine de destruction partielle.

Après avoir tout rassemblé, on passe à la douane, hargneuse et désagréable comme toutes les douanes du monde.

Reste maintenant à se faire indiquer l'hôtel des Diligences, de las Diligencias, dont le vieux nom n'est plus qu'un souvenir depuis que le progrès a tué ces instruments de torture, et l'on peut enfin se dire, Içs

deux mains dans ses poches, qu'on est au Mexique.

Le train ne part que le lendemain matin, et Ton a ainsi toute une journée pour voir la ville et les environs même, et faire une première connaissance avec le pays.

Après un déjeuner tout à la française, il est d'usage d'aller faire un tour au Paseo • ou promenade publique. On prend pour cela la grande rue qui passe devant l'hôtel et l'on se dirige du côté qu'indique complaisamment un petit marchand de billets de loterie, toujours aux aguets des étrangers.

La vente des billets de loterie est, on s'en aperçoit vite, un des principaux commerces de Veracruz.

Du bateau à l'hôtel, le touriste s'en voit offrir cinquante fois au moins, et il en prend généralement quarante-neuf, sinon cinquante.

Les rues de Veracruz sont très propres, le pavé est blanc et brûlé. Toutes les fenêtres des maisons sont garanties du soleil par des stores en toile grise brodée de rouge, qui retombent pardessus le balcon et derrière lesquels les belles Veracruzaines se bercent en fumant des cigarettes et en attendant le fiancé ou le novio.

Dans la rue, beaucoup de monde ; tous les

magasins grands ouverts, chacun entre et

sort. Le mouvement y est fiévreux. On

dirait que cette fourmilière humaine a hâte

de terminer ses affaires pour aller respirer

librement ailleurs. Costume national des

hommes : la chemise et un pantalon de toile !

Plusieurs enfants circulent dans un état de

nudité absolue, mais comme leur peau est

tannée par le soleil, leur nudité paraît moins

inconvenante. Les yeux se reposent sur de

iolies veracruzaines habillées à la dernière •' 3

mode parisienne — sauf la mantille, qu'elles portent à ravir.

Il est en outre un mérite que nous serions honteux de ne pas signaler en parlant des veracruzaines, c'est celui d'avoir les plus jolis pieds du monde, quant aux yeux, inutile d'en parler, sans cela elles ne seraient pas digne de vivre sous les tropiques.

Le Paseo où l'on arrive bientôt est une belle promenade bordée de cocotiers et entourée de bancs de pierre.

Elle n'a (ju'un défaut c'est qu'il n'y va personne, que les étrangers.

A côté se trouve la plaza de toros, spectacle dont les Veracruzains sont fort friands.

Pour rentrer à l'hôtel on prend un tramway.

Pour six sous, c'est pas plus cher, on est admis à monter dans un immense tombereau découvert et peint en jaune qui constitua

le tranvia et vous dépose, sans encombre généralement, à votre hôtel.

Il n'est pas rafe que pendant le trajet on aperçoive sur un tas d ordures, un gros oiseau noir au cou déplumé qui regarde les passants d'un œil stupide en dépeçant une carcasse.

Ces intéressants bipèdes dont les attributions varient de celles du chiffonnier à celles de 1 equarisseur sont en nombre incroyable.

Leur nom dans le pays est zopilote ; en Louisiane on les appelle carencros.

Les ruisseaux, les terrasses des maisons, le toit des églises en fourmillent. Leur physionomie est repoussante, leur plumage lugubre, leur office dégoûtant. Ils dévorent les immondices et les cadavres des autres animaux avec une voracité inouïe. La municipalité protège leur existence par une

amende de $25 infligée à quiconque tue un zopilote. ;

Les zopilotes mènent uifc existence très heureuse ; à Tépoque seulement où Ton badigeonne les monuments, on les écarte en tirant des pétards, pour protéger de leurs souillures la peinture encore fraîche ; choyés et gâtés, ils se multiplient tellement que Talcade décida un jour des hécatombes, on en tua des milliers, mais ils me paraissaient avoir comblé déjà les vides faits dans leur république.

Cet oiseau est d'ailleurs commun à peu près à toutes les villes de TAmérique méridionale.

Au retour de cette promenade, le mieux qu'un voyageur ait à faire est de s'installer sous les arcades de Thôtel dans un bon fauteuil, ayant devant lui une limonade compliquée dont les Mexicains ont seuls le se-

VERA CRU2I, MEXICO, EL t>ASO 53

cret, et en fumant un cigare ou une cigarette suivant ses goûts, d'attendre Theure du souper.

Après cette utile opération, reste à passer la soirée. Le moyen est facile, d'autant plus qu'il y en a qu'un qui est : d'allumer un autre cigare et d'aller entendre la musique à l'Alameda qui est juste en face de l'hôtel.

L'Alameda est la promenade fashionable.

La soirée est délicieuse. Une excellente musique joue avec maestria des airs classiques et la danse chérie des mexicains, la hahanera. Sous le ciel tropical, merveilleusement étoile, les mouches phosphorescentes voltigent comme des émeraudes électriques, de lolies femmes en fraîches toilett-es blanches et cerises se promènent avec déjeunes gandins en costumes clairs, autour de la place ; les g^ros bonnets de la canne à

sucre et du tabac, étendus, dans de larges fauteuils, causent des affaires de la journée. Tout le monde fume, et la fiimée bleue monte lentement vers la voie lactée intense, pendant que la brise de la mer caresse doucement les fronts découverts.

Après le dernier morceau, on sirote une dernière limonade et l'on rejoint son logis, car le train part pour Mexico à 6 heures du matin. Au moment de se coucher une première stupeur attend invariablement le voyageur novice.

Une moustiquaire est placée sur le lit et ce mot seul doit faire trembler les plus braves.

La plus belle vengeance que Dieu ait pu trouver contre Thomme qui avait falli est certainement d'avoir créé le moustique. J'en appelle à ceux qui ont eu maille à parler avec lui.

Le vomito negro, les scorpions, les sei*pents à sonnette ne sont rien comparés à ce fléau.

Cent millions de point d'exclamation, lé^ interjections* les plus véhémentes, tous les oh ! les ah ! les ouf ! le aïe ! et les hélas I des langues humaines, réunis, combinés, élevés à la centième puissance, ne donnerait jamais qu'une idée imparfaite de Thorrible supplice, de l'atroce torture, de la rage incessante que vous font éprouver ces misérables insectes qui sont partout et ne sont nulle part, qui vous assaillent sans pitié, vous frappient sans relâche, trompent tous vos efforts, déjouent tous vos calculs, se rient de votre fureur comme de votre souffrance, et vous tenant haletant sous leur aiguillon, insultent encore à votre défaite par une ironique fanfare. Au seul souvenir de ce tourbillon d'aififuilles volantes, de ce si-

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moun de flèches acérées et trempées dans un suc caustique, vous sentez un frisson courir le long de votre moelle épinière et vos cheveux se hérisser Sur votre front. Si l'Amérique eût été découverte au temps de Dante Alighieri, et que le grand poète eût pu expérimenter sur lui-même Tefiet de la piqûre des moustiques, on aurait vu dans son enfer quelque misérable damné, écumant et grinçant des dents sous l'attaque de ces insectes.

La moustiquaire est le seul salut et ce n'est que là qu'il sera possible au voyageur de reposer en paix.

Qu'il la maudisse donc d'abord comme j'ai fait moi-même, il la bénira ensuite.

Tout le monde se lève de grand matin au Mexique et à Veracruz en particulier, c'est d'ailleurs le seul moment de la journée où il soit possible de vaquer aux affaires.

A cinq heures et demie, un fiacre primitif

vient à Thôtel chercher le voyageur pour le conduire à la station.

Là, peu de frais, une petite station en bois, des employés qui fument des cigarettes et des hommes d'équipe qui se mettre à 7 pour porter une valise de 25 livres.

Sur le quai un détachement d'infanterie sac au dos est formé en bataille devant un long wagon jaune où est écrit Escolta,

Tous les hommes ont d'honnêtes têtes de brigands et les officiers des binettes de Fra Diavolo.

Si vous vous informez on vous répondia que c'est l'escorte chargés de vous protéger en cas d'attaque du train.

Brrr ! ! ! cela fait froid dans le dos.

Enfin à 6 heures, la locomotive part et l'on dit adieu à la cité héroïque, la Ciudad heroica cotnme les mexicains appellent Vp^ façru^.

On ne peut quitter Veracruz sans parler d'un petit coin bien français de l'Etat de Veracruz.

Il y a longtemps que l'on se plaît à crier sur tous les toits que les Français ne sont pas colonisateurs.

A force de l'entendre dire, les Français finissent par le croire.

Mais là, comme au Canada, la brave race française donne justement un démenti formel à cette vieille rengaine et prouve ce que sait faire le vieux sang gaulois.

Il existe auprès de Veracruz deux splendides colonies françaises qui font l'orgueil des populations mexicaines et que l'on doit citer à coup sûr comme un des plus brillants exemples de ce que peuvent la volonté, le courage et l'intelligence du Français transporté à l'étranger.

Ce sont les colonies de Jicaltepec et San Rafaël.

En 1833, quelques familles françaises, presque toutes franc-comtoises, partirent de Dijon et vinrent s'établir à Jicaltepec, sous la direction d'un français, M. E. Guenot.

Là, elles commencèrent à cultiver le maïs, le tabac et la vanille.

Peu de temps après, l'organisateur de la colonie rentra en France où il mourut. Tous les titres de propriété disparurent. Les colons furent abandonnés à leur triste sort.

Personne ne s'occupa d'eux.

Pendant 50 ans, ils ont eu à lutter sans protection contre les inondations fréquentes dans cette contrée, la jalousie de leurs voisins mexicains, contre tout, sans avoir même un mot d'encouragement de la mère patrie.

Qu'est-il résulté : ils ont lutté, ils ont travaillé et aujourd'hui la colonie compte huit

cents familles toutes françaises, toutes riches et leur contrée est la plus prospère de l'Etat '

J'ai eu le plaisir d'y faire une fois une visite avec M. le ministre de France, c'était merveille de voir, lorsque nous arrivâmes à quelques milles de la colonie, la superbe troupe de cavaliers qui vint à notre rencontre en criant : Vive la France !

Il est inutile de .décrire les hurrahs, l'enthousiasme patriotique de tou§ ces jeunes gens, les vivats de nos braves Français. Les chapeaux volaient en l'air, les coups de pistolets retentissaient de tous côtés et tout le cortège au nombre de 200 cavaliers partit au galop vers la colonie.

Après avoir traversé la rivière sur des pirogues reliées entre elles et recouvertes d'un plancher, nous abordâmes sur la rive de Jicaltepec.

Nojis étions surtout frappés par la belle

tournure, la grâce robuste et la superbe santé de toute la jeunesse de la colonie.

Les jeunes filles sont jolies, bien campées, aux traits fins et énergiques, admirablement bien taillées pour faire de vaillantes mères de familles et d'intrépides ménagères. L'exemple d'ailleurs le prouve ; les familles sont nombreuses et il fut présenté au Ministre un couple robuste encore, qui ne compte pas moins de 22 fils et filles, et pourtant la loi de l'honorable M. Mercier n'existe pas làbas

Les garçons sont tous des gaillards solides, de vrais Francs-comtois parmi lesquels pourrait se recruter un régiment de splendides carabiniers.

D'ailleurs le plus bel éloge que l'on puisse en faire c'est qu'ils sont bien français.

Quoique nés au Mexique, n'ayant jamais vu la France, il part de la colonie toi;is les

ans, de 20 à 25 beaux gars de 20 ans, qui vont en France faire leur service, payer la dette à la patrie et reviennent ensuite à la colonie.

C'est bien la plus belle preuve d attachement quun homme puisse donner à son pays.

Mais je suis un peu loin de mon voyage et je ferai bien, ie crois, de le reprendre où je l'ai laissé, c'est-à-dire au départ de Veracruz.

La montée de Veracruz à Mexico est une vjaie course folle, vertigineuse, insensée.

De quels mots encore qualifier cette partie du voyage! Il faudrait de bien longues phrases pour le décrire.

Il faudrait aussi la brosse habile d'un de ces grands peintres de panoramas pour donner une idée vraie du paysage enchanteur qui s'est déroulé sous mes yeux. Tout

le Mexique tient dans cette promenade échevelée et abracadabrante du niveau de la mer au plateau de la capitale, laquelle est située à deux mille sept cents mètres plus haut.

Une double machine a mugi comme un taureau pour demander la voie et, un instant après, vous fendez lair à raison de soixante-dix kilomètres à l'heure. La chaleur est accablante, soixante-cinq degrés à l'ombre ! L'herbe des champs est roussie, la végétation est à peu près nulle, des mares stagnantes, des bêtes mortes, des vautours, par-ci par-là quelques huttes indiennes.

Cela continue ainsi pendant près d'une heure. On monte à cinq cents mètres. Couvert de poussière, aveuglé par le soleil et étranglé par la soif, il est défendu au voyageur prudent de boire et même de respirer à pleins poumons, il est toujours dans le

pays de la fièvre jaune où la plus légère imprudence peut être fatale. Pour se raf raîchjf un peu et prendre patience, il peut regarder la cijne neigeuse du pic d'Orizaba vers lequel vole le train. A partir du moment où le train quitte Cameron, village illustré par la résistance héroïque d'un détachement de la Légion étrangère au temps de la guerre d'Intervention, le panorama se modifie radicalement et la chaleur devient moins féroce.

D'énormes cactus se dressent de chaque côté de la voie, comme des monstres rageurs à mille bras, puis des palmiers balançant de grandes feuilles élégantes et verdoyantes, des bananiers laissant tomber leurs fiers panaches sur des fruits parfumés et des cocotiers épanouis laissant voir de grosses noix réjouies ; des champs entiers de produits tropicaux, les f orêtg vierges voilées

pudiquement de grandes herbes blanches, et des montagnes bleues, le tout inondé d'une lumière transparente dans laquelle chaque objet se détache avec netteté. Ces forêts escaladant les flancs des montagnes où aucun homme n'a jamais pénétré, rappellent les forêts fantastiques de Gustave Doré.

Après avoir laissé la station de Paso del Macho, la végétation devient phénoménale.

Le train coui-t pendant des heures à travers une vaste serre de plantes tropicales.

C'est une longue débauche, dans un merveilleux fouillis de cannes à sucre, d'agaves, de tabac, de maïs, de coton, de vanille, d'ananas, séparés de la voie unique par des , haies de caféiers, qui vous éblouissent et vous grisent.

Dans la vallée du Chiquite, semée de cascades, de ravins et de bocages touffus, on passe sur un pont au-dessous duquel

roule un torrent. Ce pont n'inspire qu'une confiance médiocre. D abord c'est à peine si on le voit. Autant que Ton peut s'en rendre compte, il est composé de deux minces piles de pierres de cinquante pieds de hauteur sur lesquelles sont placées de maigres tiges de fer ayant la même élévation. Les traverses jetées sur ces tiges sont à jour et placées de façon à ce que les voyageurs puissent avoir une vue complète de ce qui se passe sous leurs pieds ; suspendu dans ce vide, on éprouve malgré la chaleur, une légère sensation de froid dans la région de l'épine dorsale ! Mais comme l'on passe sur une vingtaine de ponts encore plus élevés et plus longs, on finit par se familiariser avec ces constructions aériennes, qui n'ont rien de commun avec Archimède.

A Orizaba, on est dans la zone tempérée.

Après les plaines brûlantes de l'Afrique, on

jouit du climat de Nice au mois de mars.

En plus dune végétation toujours luxuriante, on trouve une belle quantité de ffeurs, de fruits et d'oiseaux mouches. Les roses embaument, les ananas et les oranges parfument le quai de leurs senteurs capiteuses. Pour la première fois, depuis le débarquement à Veracruz, on a un peu d'air frais et — ce qui n est pas un petit détail — on est hors d atteinte de la fièvre jaune. Ici, Ton peut absorber des boissons glacées et manger les fruits fondants, sans crainte de rendre Tâme vingt-quatre, heures après, sous rinfluence de Timpitoyable vomito.

Chargés de mameyes, de grenades, de mangos, de goayabas, de zapotes, de chirimoyas, de bananes et d'autres fruits savoureux, les voyageurs se remettent en route.

La locomotive grimpe toujours comme un chamois dans la montagne. Elle contourne à

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mille mètres de hauteur, le petit village de Maltrata, situé au milieu d'un vaste cirque, formé par des chaînes de montagnes superposées et enchevêtrées : les Cumbres. Pendant une heure elle frôle les bords des ravins, serpente dans les lacets, descend et remonte en franchissant torrents, précipices et monticules. Cent vues diflérentes d'un cirque sans rival se présentent aux yeux fascinés. Je renonce à décrire un pareil enchantement.

Quel dommage qu'une ligne aussi belle pour le touriste soit si peu pratique pour le trafic entre la Veracruz et Mexico ! Elle a une montée de cinq pour cent et elle est jetée avec une audace incroyable, sur le chemin le plus périlleux. La nouvelle ligne de Veracruz à Mexico doit bientôt s'achever. Elle fonctionne déjà dans la plus importante partie, avec une montée de deux

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pour cent ; elle brûlera la moitié moins de charbon et il lui sera facile de transporter, en grande quantité et à bas prix, voyageurs et marchandises.

A Esperenza, on entre dans les terres froides et, de fait, on grelotte. Il faut mettre les pardessus et déployer les couvertures de voyage. De 100 degrés de chaleur à Tombre, il ne reste plus que 13 degrés ! et cela après huit heures de route.

A partir de maintenant on né quitte plus le haut plateau jusqu'à Mexico, en voyageant ati milieu de prosaïques champs de navets et de pommes de terre. Les arbres eux-mêmes sont changés. Les palmiers et les bananiers sont maintenant des chênes et des sapins. Peu ou pas de verdure. Celle-ci est remplacée par de grandes plaines pierreuses et poussiéreuses, avec des montagnei^ gigantesques à rhorî^ôn.

Enfin à huit heures du soir le train entre en gare à Mexico à la ^re de Buenavista, belle vue: que le nom soit de bonne augure!

Nous entrons enfin dans la Ville des Palais.

Une fois à la gare, le mieux que puisse faire un nouveau débarqué est de hêler de suite un cocher car la gare est au moins à deux milles de Thôtel où descendent en général les étrangers, je veux dire de rHô-»

tel Iturbide.

A votre appel, vous voyez arriver avec une majesté lente, un citoyen couvert d'oripeaux et flanqué d'un valet de pied tout chamarré de inétal précieux. Vous montez

dans son carrosse. Comme les rues sont pavées avec des cailloux de toutes dimensions, vous exécutez aussitôt une série de cabrioles d'autant plus douloureuses que les huit ressorts brillent par leur absence. Au bout de cinq minutes de cet exercice involontaire, vous renoncez à jamais au cocher et à ses pompes, en bénissant le ciel qui vous a donné des jambes pour marcher.

L'instrument de torture que vous venez de quitter vous a déposé devant la porte immense d'une grande bâtisse rose couverte des moulures les plus invraisemblables.

Vous êtes devant l'ancienne résidence de l'empereur Iturbide qui, par suite des revers de fortune de l'ex-dictateur et après sa fusillade à Padilla, a été modestement convertie en caravansérail à l'usage des voyageurs.

Là, vous trouvez tout le confortable désirable pour vous remettre de vos émotiopa

de voyage et le lendemain si vous êtes matinal et curieux je vous conseille fort de sortir sur les neuf heures pour faire un tour et nouer un peu connaissance avec la ville.

Une fois dehors la rue attire par' mille côtés étranges. Sous la lumière éclatante d*un soleil tropical, vous coudoyez des myriades de promeneurs aux teints basanés, aux accoutrements bizarres. Les hommes et les enfants ont des sombreros si larges qu'ils peuvent se dispenser de parapluie ; — les femmes, par contre, n'ont rien sur la tête — et leur peau a les reflets modorés et les craquelures d'une vieille toile de maître.

Entre deux rangées de maisonnettes à deux étages et à trois plats, vous êtes arrêté par un Indien à moitié nu et très barbu qui veut vous vendre des fleurs. Vous évitez cette Isabelle mâle pour tomber sur une fillette noiraude, orjxée d'une forte tignasse

de cheveux crépus, de lèvres épaisses et de grands yeux intelligents. Cette ingénue vous ufFre des billets de loterie. Vous lui avouez humblement que vous vous en êtes bourré les poches à Veracruz, mais elle ne lâche pas sa proie et après avoir dépensé quelques sous pour reconquérir votre liberté vous lui cédez le trottoir pour aller vous jeter dans les jambes du cheval d*un beau monsieur en jaquette de cuir et en culotte collante, tout enguirlandé de bandelettes et cousu de boutons d'argent.

Aux flancs du cheval — une jolie petite bête toute frétillante — pend une longue épée et le cavalier porte un grand revolver dans le dos. Ce beau monsieur tout en argent est un gommeux mexicain — il va faire son tour de Bois avant déjeuner.

Enfin vous arrivez à une grande place au

iiî.ilieu de laquelle se trouve un jardin dont

les eucalyptus abritent toute une population grouillante, piaillante et glapissante.

Au centre, sous un kiosque en fer blanc, une musique militaire régale la population d'airs ofFembachiques plus ou moins variés.

Des flâneurs tournent autour du kioque, et la musique militaire lutte avec un orgue de barbarie, lequel fait également tourner des Indiens résignés et des petits enfants réjouis sur des chevaux de bois.

Si vous jetez un coup d'œil autour de vous, Taspect n'est guère moins bizarre. A gauche, une belle cathédrale grise et rose ; à droite, un palais ; en face, un jardin avec des fontaines jaillissantes ; puis un peu partout, des tramways se croisant, des baraques ressemblant à des guignols, où Ton débite des boissons ; des bonnes femmes accroupies sur le pavé, en train de faire cuire des haricots noirs dans une graisse bruy-

ante ; des enfants gesticulant ; des fruits aux formes étranges, rouges, verts et dorés, des vrais feux de bengale, sur les blancs cailloux de la place ensoleillée. Sous les arcades, les Indiens vendent des objets disparates ; oiseaux-mouches aux brillants plumages, figlires de cire, cigarettes, nougats, savons, canne à sucre, idoles aztèques, étoffes de soie, herbes médicinales, que sais-je encore ? Le tout étalé sur les dalles luisantes et offert au chaland d'un air morne, sans ge^^tes ni cris.

Devant le jardin qui est décoré du nom peu harmonieux de Zocalo, une immense bâtisse longue ressemblant à une écurie ou à une caserne.

Si vous adressez la parole à un indigène afin d'être renseigné sur l'usage de cet établissement, vous apprendrez que c'est le Palais National, siège du gouvernement.

Devant, des soldats en uniforme sombre, aux visages bronzés enfouis à moitié sous des képis blancs, font lexerciee en soulevant une poussière fine dont on perçoit chaque grain à travers l'atmosphère limpide.

Le jour où vous passez devant le palais, vous avez quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent d'entendre tout à coup les canons qui sont sur la place déchirer l'air d'explosions étourdissantes tandis qu'une épaisse fumée vous aveugle.

Etonné, vous demandez la cause de cette démonstration.

— Ce n'est rien, vous répondra sans doute un passant. Ici, il ne se passe guère de jours où l'on ne brûle de la poudre. Cela n'a pas plus de signification qu'une volée de cloches. Quelque fête religieuse ou quelque date politique à commémorer sans doute !

Du reste, vous voyez, personne n'y fait attention.

Vous vous mettez alors en route pour rentrer à Thôtel et vous dépassez un porteur d'eau, cruche devant et cruche derrière, supendues toutes deux par des courroies fixées au front. La femme — une robuste gaillarde — le suit de près. A travers les plis de la large écharpe bleue qui recouvre son buste, émerge une tête d'enfant et, dans ses bras, elle porte une énorme charge de iortillaSy ces crêpes de maïs dont le peuple mexicain raffole.

Quelle variété de chapeaux ! Il n'y en a pas deux qui se ressemblent ! Des pains de sucre, avec d'énormes bords, des feutres à la d'Artagnan, des casques en paille, des cônes de cinquante centimètres, des coiffures en cuir, comme on en voit aux porteurs de plâtre en France tous sont agrémentés de

torsades, de glands, de bandelettes, de dentelles en argent massif. De rares couvrechefs en soie, beaucoup de petits melons :

oncques ne vit pareille collection de chapeaux.

Après cela, ce qui frappe le plus, c'est de ne pas apercevoir une femme du monde sur la place ou dans les rues, soit à pied soit en voiture.

A quoi attribuer cette timidité de la femme mexicaine, timidité qui fait le désespoir de rétranger et dont j'ai vu tant de nouveaux débarqués se plaindre amèrement.

Je crois qu'il faut voir dans cette retenue une simple intention de se faire désirer, car telle que je l'ai entrevue, la femme mexicaine mérite l'enthousiasme du critique le plus revêche.

La mexicaine est généralement brune, de stature moyenne, plutôt petite que grande.

sa taille est flexible et mince eomme un roseau, ses yeux de feux sont ombragés par des cils superbes, ses cheveux sont noirs comme Tébène et ses lèvres rouges comme le corail.

Le peintre qui désirerait représenter la personnification de l'Amérique tropicale ne pourrait mieux choisir qu'une mexicaine.

Oh trouverait-il mieux Tidéal de sa langueur voluptueuse, de son soleil de feu, de sa nature exhubérante et délicate en même temps ?

Qui pourrait mieux personnifier le désir, la passion, la fantaisie, l'abandon, toutes les qualités de ce beau pays, qu'une de ces belles filles qui le soir au Paseo reçoivent comme des déesses les hommages de leurs cavaliers servants.

La mexicaine, disais-je, sort peu et la raison en est, (jue les maisons sont délicieuse-

ment disposées pour le repos et la ffimiente cher aux filles des tropiques

Voyez leurs palais, vestiges d'une autre époque. Mal^é leur simplicité d'apparence, motivée dans le principe par la crainte des tremblores, ils remplissent parfaitement leur destination de servir de bureaux et aussi d'habitations. Ce système, d'un rez-dechaussée, encadrant une vaste cour à galeries n'empêche ni l'ornementation des fenêtres et des frises, ni le luxe de l'ameublement, et il se prête à un genre de beauté très approprié au climat, celui des bassins entourés de jasmins, de magnolias et d'orangers qui rappellent les résidences mauresques. Aussi les rues ne manquent-elles ni d'élégance ni de confort. On sent qu'il y a là une population riche de vieille date, habituée à la vie complète, également soucieuse de plaisirs et d'affaires, et accessible à toutes

les préoccupations intellectuelles, bien que vouée en général au commerce. Peu de villes comptent un aussi grand nombre de voitures particulières. On les aperçoit remisées sous la porte cochère, et leur possession ne suppose que Taisance.

Le cheval d'ailleurs est le complément indispensable du mexicain.

Il n est pas un cahallero, un gentleman et notez qu'à Mexico tout le monde est cahallero depuis le commissionnaire du coin jusqu'au président de la République qui n'aille le matin faire à cheval son tour de Bois.

Le Bois à Mexico est le parc de Chapultepec.

On s'y dirige par une magnifique chaussée macadamisée, large de 300 pieds environ et bordée de magnifiques eucalyptus qui conduit jusqu'à la grille du parc.

. Ce parc est une promenade absolument

unique au monde, on y trouve les plus beaux arbres peut-être qui existent et qui peuvent lutter avec les grands arbres de Californie. ♦

Ce sont en général de magnifiques cyprès dont quelques-uns ont des troncs énormes que dix hommes ne pourraient embrasser.

Leurs branches immenses sont recouvertes d une mousse blanche qui ajoute à leur air vénérable et donne un cachet étrange à cette belle promenade.

Au centre du parc, s'élève sur une hauteur le château, ancienne résidence du Maxmilien, aujourd'hui, demeure d'été du président de la République et dont les annexes renferment l'Ecole militaire.

C'est là que se fait le persil du matin.

Des centaines de cavaliers galopent en tous sens dans les belles allées.

Tous montent le cheval du pays, belle

petite bête fine, intelligente et presque toujours sortant du ranche et des mains du dompteur.

Très peu marchent le trot, presque tous ont un délicieux petit galop qui permet à Teuropéen nouveau débarqué de faire, dès le lendemain même de son arrivée des étapes énormes sans fatigue.

Après cette promenade du matin, le Mexicain rentre chez lui et sort peu.

Le soir il va au théâtre ou au concert et laisse ainsi s'écouler Texistence dans une douce indolence.

Je ne voudrais pas quitter Mexico sans dire quelques mots de la situation de la colonie française de cette ville, une des plus florissantes colonies françaises du monde entier.

Le nombre de français établis à Mexicq et dans la banlieue est d'environ 2,50Q,

Leurs principales branches d'industrie et de commerce sont les nouveautés, les vins et les comestibles.

Le chiffre des affaires traitées par les Français est de vingt-cinq millions de dollars environ.

*. Les Français ont fondé une Société de bienfaisance avec Société de secours mutuels et Caisse d'épargne. Ils ont en outre un hôpital et un cimetière français entretenus par eux. En plus de cela il existe un Cercle français, une Société philharmonique française et une Société hippique française.

Ce sont là, je crois, les indices d'une saine population française et un violent démenti donné aux fâcheux qui vont répétant sur les toits que partout où il y a deux français, il y en a un de trop.

J'^,rî'iye maintepant à vp fait bien per-

sonnel, celui de mon expulsion manu 'militari par le gouvernement mexicain.

J'ai rarement eu occasion de faire connaître les détails de cet intéressant événement qui a fourni longtemps à mes adversaires politiques un thème facile pour une foule d'attaqueâ, mais je profite de l'occasion qui se présente ici pour moi de donner, pièces à l'appui, la vérité et toute la vérité sur ce curieux incident.

A la suite d'un inique décret dont on comprendra la teneur par ce qui suit et qui a été révoqué plus tard par le président P. Diaz, j'écrivis le 18 juin 1884 dans le Trait d'ZJmoti dont j'étais rédacteur en chef les quelques lignes suivantes :

" Après avoir inutilement torturé les commerçants, après avoir renouvelé les pratiques inquisitoriales les plus pénibles, après avoir obligé nombre de commerçants

à liquider leurs maisons ou à restreindre leurs affaires, M. Pena dont le nom sera inscrit un jour au pilori de l'histoire a mis le comble à toute ses inventions financières en frappant du même coup les draps, les étofies, les tissus, les meubles, jusqu'aux polizones"

" Tout le monde sait qu'à Mexico cette branche de commerce dite de la ropa est presque uniquement entre les mains de nos compatriotes, c'est donc eux que le décret a visés et c'est eux qu'il atteint spécialement. Au lendemain même du jour où des Français se sont réunis pour venir en aide au Mexique, pour l'aider à sortir du gâchis financier oii il végète depuis deux ans, au lendemain même de ce jour, une loi vient de frapper à mort tout le commerce français de ce pays; c'est ainsi qu'au lieu de pous créer des débouchés, cet argent que

nous prêtons bénévolement au gouvernement mexicain ne nous vaut pas même de lui, une fois qu'il a l'argent en poche, la simple reconnaissance de Testomac."

Il est bon de dire ici qu'une maison de banque française venait de faire l'émission d'un emprunt mexicain de $20,000,000 sur lequel elle avait versé déjà $3,000,000.

Le Journal Ojfficiel parut, indigné, le lendemain et m'accusa personnellement de provocation ; d'ailleurs tous les articles paraissaient sous ma signature.

Un autre journal extra-officiel, la Prensa, m'ayant attaqué à son tour, je lui répondis dans les termes suivants:

" La Prensa nous a dédié hier quelques mots dont le manque d'apropos et la violence • méritent une réponse.

" La Prensa dit que, sous prétexte de

défendre le commerce français, nous avons insulté le Mexique.

." Nous mettons la Prensa au défi de trouver, dans aucun de nos articles, un mot qui puisse être une insulte.

" Nous aimons trop la République Mexicaine pour avoir eu un instant l'idée de dire un mot de nature à froisser en rien le juste orgueil mexicain ; nous avons pu blâmer le gouvernement, nous avons pu censurer ses actes, nous avons pu, dans notre juste indignation, nous élever violemment contre un ministre des finances qui a proposé des décrets du genre de ceux du timbre, mais jamais, au grand jamais, nous n'avons écrit une ligne qui puisse être interprétée contre la Nation Mexicaine.

" On a dit que les peuples avaient les gouvernements qu'ils méritaient ; pour nous, nous croyons que le Mexique est actuelle-

mert en train de faire mentir ces paroles et de prouver une fois de plus que toutes les règles ont des exceptions.

" Quant à croire que les Français ne sont pas avec nous, la Prensa se trompe. Les Français, comme elle le dit elle-même, ne sont pas assez aveugles pour défigurer les faits et ils savent à qui profitent toutes ces mesures financières, dont le Mexique supporte le poids sans en récolter les fruits.

" A notre tour nous dirons à la Prensa :

nos amis les Mexicains ne seront pas assez aveugles pour écouter vos provocations, ils savent où est le droit, ils savent où est la justice et dans leur loyauté c'est toujours pour les victimes que seront leurs sympathies et non pour les exécuteurs."

L'affaire commençait à se gâter et je voulus faire cesser le débat. A cet effet

j'écrivis sous le titre : " La situation économique" un article final que voici :

" Discuter cette loi serait inutile, tout a été dit, tout a été écrit, tout a été tenté, tout a été proposé pour en empêcher l'application. Dans la tenace obstination du gouvernement à maintenir des lois aussi malfaisantes, il n y a pas seulement une erreur, il y a le parti pris de ruiner un commerce étranger qui fait la richesse du pays. Ce sont pourtant les commerçants étrangers, ce sont les voyageurs étrangers qui, depuis cinquante ans, alimentent la douane de Veracruz, et par suite le Mexique, qui trouve là plus des deux tiers de ses revenus.

" Quelle confiance pouvons-nous avoir

dans le gouvernement. Chacun sait et voit les faits qui se passent chaque jour ; personne n'ignore que le gouvernement qui, depuis trois semaines, reçoit chaque jour

$18,000 à compte de l'emprunt, n'a encore rien pu payer, que les malheureux employés touchent des huitièmes de quinzaine pendant que les piastres vont s'accumuler dans des caisses secrètes déjà trop bien garnies.

" Devant une telle conduite, aggravée encore par d'indignes vexations, les nations civilisées pourront juger."

Je restais toutefois, il me semble dans le limites d'une politesse assez courtoise et n'avais aucune raison pour rien soupçonner, lorsque, le samedi, 21 juin, un individu passa dans la journée à la rédaction du Trait â! Union et demanda avec beaucoup d'insistance à me parler ; il avait, disait-il, des papiers et des documents à me remettre, et, comme il partait le soir même, désirait absolument me voir personnellement.

J'étais alors absent du bureau, et mes

collègues de la rédaction le prièrent de repasser.

Il revint deux fois dans la journée sans me trouver et finalement donna l'adresse d'un hôtel où je devais le rencontrer. A mon retour j'envoyai un mot à ce visiteur empressé, lui fixant rendez-vous pour le soir à 7 heures au café Mesner.

A 7 heures, j'étais au café, avec quelques amis, lorequ'un homme de mauvaise mine entra et se dirigeant droit sur moi me demanda si j'étais bien M. Sauvalle. Je lui répondis aflSrmativement et sur ce, il m'emmena à l'écart dans un coin du café où nous nous assîmes.

Il prit aussitôt un air mystérieux et m'annonça que, bien qu'il ne fût pas connu de moi, il était un de mes bons amis et venait me rendre un service très précieux Sans m'arrêter à l'étrangeté d'une aussi subite

amitié, je le laissai parler, il me déclara savoir d'une façon certaine que le gouvernement mexicain voulait me faire arrêter, et me donna le bon conseil de fuir en toute hâte. Pendant cette conversation, j'avais remarqué à la fenêtre du café deux individus qui ne nous perdaient pas de vue une minute.

A ce moment, un de ces individus entra et vint s'asseoir à côté de moi, quelques minutes après, le second entrait, et, venait droit à moi, me demander mon nom. Je déclinai mes noms et qualités, après quoi il me donna Tordre de le suivre, et m'exhiba sa carte d'agent de la sûreté. La résistance dans ces conditions était impossible et je dus me résigner à l'accompagner. Ses deux acolytes sortirent derrière moi, et c'est à peine si les

personnes présentes purent soupçonner la scène qui venait de se passer.

Une voiture attendait devant la porte; j y montai et les agents me conduisirent à la Diputacion qui est le poste central de police. Je fus alors amené devant Tinspecteur général de police, M. Lagarde qui me dit simplement qu'il avait un ordre particulier du président de la République de m'arrêter et de me mettre à la disposition du ministre de la guerre.

On me fit monter dans une autre voiture et Ton me conduisit à la Caserne des Sapeurs, où je fus emfermé au corps de garde avec force sentinelles et livré à mes tristes réflexions. J'avouerai sans peine qu'à ce moment elles n'étaient pas toutes couleur de rose et que, certainement, j'avais |ine peur terrible d'être fusillé illico / avec

VERA crus:, MEXICO, EL PASO 95

gens de la trempe du général Gonzalez on pouvait s attendre à tout.

Il n'en fut rien heureusement, et vers les dix heures du soir, M. Lagarde, accompagné d'un colonel de l'état major du président, venait de nouveau me chercher pour me conduire à la Gendarmerie de l'armée où je passai la nuit.

Le dimanche, 22 juin, à quatre heures du matin, une escorte spéciale de sapeurs venait me prendre et j'étais mis dans le train de Veracruz avec une garde de vingt hommes et deux officiers. J'avais une sentinelle de chaque côté de mon siège, toutes les fenêtres du wagon étaient fermées et il m'était défendu de communiquer avec âme qui vive.

Raconter les atroces tortures de ce voyage qui a duré jusqu'à huit heures du soir serait vraiment trop long. La chaleur, l'odeur

exhalée par la maréchaussée mexicaine répugnerait à la plume la plus naturaliste.

Enfin, une partie de ce supplice cessa en arrivant à Veracruz où je fus conduit au Quartier du 18e d'infanterie.

Après une nuit passée sur la paille humide des cachots, le lundi matin, à huit heures, le major de la place de Veracruz, M.

le colonel Camacho, un charmant homme, soit dit entre parenthèses, vint me chercher pour m emmener au fort de San Juan de Uloa où je passai la journée; le soir il vint encore me chercher pour me conduire en rade à bord du bateau de guerre mexicain Libertad qui, par une singulière ironie, devait être ma prison définitive jusqu'à mon départ.

Enfin, le vendredi 27, la chaloupe de la Place de Veracruz venait me prendre et me déposait à bord du City of Washington sur

lequel je quittai le Mexique, en lui disant un adieu passablement mêlé d amertume.

Nous ferons de même, mais pour dire adieu à Mexico, nous nous dirigerons maintenant vers la frontière Nord et ce trajet formera la dernière partie de ce voyage à toute vapeur.

Pour partir de Mexico et se diriger vers la frontière américaine il y a maintenant deux lignes de chemins de fer : Tune, le Gentraly sortant du Mexique par El Paso, Tautre le National, sortant par Laredo.

C'est la première qui est de beaucoup la plus ancienne et la plus intéressante, c'est celle que nous prendrons pour sortir de la République Mexicaine. Cette ligne, construite par des Américains, a été inaugurée

au mois d'avril 1883 dans des circonstances assez bizarres pour être racontées.

Afin de faire un certain éclat au sujet de cette inauguration, la compagnie avait invité de nombreux excursionnistes à prendre place dans des wagons luxueux. Onpeut dire que ces malheureux touristes ont lavé la ligne nouvelle de leur sang. Les magnifiques palace-cars, avec restaurant somptueux, bourré de Champagne, de truffes et de toasts internationaux, ont été violemment couchés sur le flanc et les inaugurateurs trop pressés ont pour tout festin mordu la poussière !... Ce premier accident a été suivi de plusieurs autres.

Une autre fois, les Indiens enlevèrent les éclisses et les boulons reliant les rails jetés sur un pont. Ils attachèrent ensuite des cordes à ces rails et attendirent sur leurs chevaux l'arrivée du train. Dès que celui-ci

fut en vue du pont, ils enroulèrent le bout des cordes autour du pommeau de leurs selles et partirent au triple galop, en retournant la tête pour jouir du spectacle inédit d'un train express roulant dans une rivière. Cela devenait un vrai sport que de faire dérailler ces excursionnistes entêtés.

Le gouvernement mexicain autorisa les agents de la Compagnie américaine à faire pendre ou fusiller, sans aucune forme de procès, tout dérailleur pris sur le fait.

Quoique le " flagrant délit " ne fût pas d'une constatation facile, la Compagnie s empressa de profiter de l'occasion pour faire un exemple, et elle fit fusiller dixhuit individus de mauvaise mipe.

Quelques jours après, on pendit quatre gaillards, haut et court, dans l'espoir que leurs corps, se balançant dans le vide k

proximité de la voie, serviraient d'époutails aux amateurs de déraillements.

Enfin le gouvernement a remis Tordre en insérant à TofEciel la motion suivante :

" Par décision du ministre de la guerre, les trains du Chemins de fer Central seront pourvus d'une escorte de cinquante hommes à partir du premier juin prochain."

Cinquante soldats dans chaque train ! Si les excursionnistes ne sont pas rassurés, c'est qu'ils ont un fichu caractère !

Enfin, maintenant, tout commence à s'arranger et la ligne est aussi sûre qu'aucune autre, au Mexique.

En partant de Mexico, le train longe d'immenses plaines sablonneuses et monotones, peu ou point cultivées et où la seule plante productive est le maguey, la vigne du pays.

Le maguey est appelé la vigne du pays

parce que Ton en extrait la boisson habituelle des mexicains le pulque.

Le pulque est une boisson fermentée, blanchâtre très alcoolique et au goût de laquelle les palais européens sont absolument rebelles.

On retire le pulque du maguey qui est un énorme cactus, en faisant une incision au cœur de ce dernier.

Le suc de la plante jaillit en abondance, est recueilli dans des outres, mis à fermenter et ensuite envoyé à Mexico où il fait les délices de la population.

Le premier site intéressant que Ion aperçoit est le Tajo de Nochiatongo, considéré comme un des plus dangereux passages de la ligne.

Qu'on se figure un immense ravin à pic, profond de 800 pieds et large de 50, tout formé de sable.

Sur le sommet de l'un des côtés, le chemin de fer, circule sur une voie taillée dans le vif et dominant tout le précipice.

Le sable est quelquefois creusé en dessous de la voie par le lavage des torrents et en certains endroits la ligne semble presque suspendue dans le vide.

Le spectacle est vraiment effrayant.

En approchant de Querétaro, la première grande ville que Ton rencontre, le spectacle change et devient moins sauvage. A quatre milles environ de la ville, se trouve la vallée fertile de la Canada, qui est toute entourée de montagnes et forme un véritable Eden ; les sources thermales, les bois d'orangers et de citronniers, les jardins de toute sorte qui occupent toute la vallée, en font un séjour délicieux ; c'est du reste la villégiature à la mode parmi les habitants de Querétaro.

DE MEXICO A LA rRONTIÈRE AMÉRICAINE 103

On arrive ensuite après quelques minutes de trajet à Querétaro, la ville où s'est dénouée la sinistre tragédie de TEmpire Mexicain.

Quéréiaro est remarquable surtout par sa propreté, par sa situation élevée, sur le haut d'une montagne et par le nombre incalculable d'églises, de couvents et de chapelles que Ton voit dans tous les coins de la ville. Un de ces édifices en particulier, nommé Las Claustras, est converti actuellement en maison d'habitation et mérite (l'être visité. La cour intérieure est entourée de cariatides grotesques dans des positions bizarres et dont les contorsions fantastiques semblent menacer les personnes qui se hasardent auprès d'elles. Il est impossible d'imaginer quelle fut l'intention du sculpteur qui a exécuté dans un séjour religieux ces statues purement diaboliques.

Le Cerro de las Campanas ou furent fusillés Maximilien, Mejia et Miramon, est Tune des excursions favorites des visiteurs.

On y voit maintenant un monument composé de trois colonnes en pierre rose du pays et entouré d'une grille en fer.

Ces trois colonnes sont semblables et placées à Tendroit même qu'occupaient les trois victimes.

L'Etat de Quérétaro a élevé ce monument, non à la mémoire des malheureux qui ont été fusillés, mais pour perpétuer le souvenir de la résistance de la République Mexicaine aux tentatives monarchiques.

Quérétaro est approvisionnée d'eau par un aqueduc qui suit la même vallée que le chemin de fer Central. Cet aqueduc, œuvre des Espagnols, est un splendide monument et un merveilleux échantillon des travaux qu'ont. accomplis les vice-rois du Mexique ;

sa solidité, sa masse et sa simplicité lui donnent un cachet vraiment imposant.

Si Ton quitte Quérétaro pour continuer au Nord, on passe successivement à Celaya, renommée pour ses confitures et située au croisement de la ligne du Central et de la ligne du chemin de fer National, la seconde ligne internationale qui va à la frontière américaine par Laredo ; à Salamança, renommée» par ses porcs, sans rivaux ; à Irapuato, la patrie des fraises : on en trouve là toute Tannée et les touristes y font leur provision avant de rentrer aux Etats-Unis.

Enfin on se trouve à Silao, Tun des points importants de la ligne. Silao est nommée aussi Victoria à cause d'une bataille livrée en cet endroit pendant la Révolution et dans laquelle les forces du parti conservateur ont été misos en déroute.

Silao est le point de jonction de Fembranchement de Guanajuato et c est à cette situation surtout qu'est dû son accroissement et sa prospérité. Merveilleusement située au pied de la montagne, la ville est entourée de toute part d'une végétation luxuriante, qui s'étale par teintes échelonnées tout le long du versant.

Au milieu de ces montagnes et à une heure de chemin environ, on rencontre une multitude de sources sulfureuses qui ont été utilisées pour un établissement de bains.

Ces sources ont acquis dans le pays une certaine réputation d'efficacité, mais jusqu'à présent elles sont peu connues ; il est à espérer que les touristes qui les visitent chaque jour feront apprécier promptement à l'étranger et au Mexique cette charmante station balnéaire.

Etant donnée la grande salubrité de Silao,

salubrité qui fait absolument défaut à Guanajuato, les riches mineurs et commerçants de cette dernière ville viennent successiveitient s'établir à Silao, qui prend chaque jour plus d'importance, dont les terrains augmentent de valeur et qui devient un faubourg de la capitale de TEtat.

On peut se rendre en chemin de fer, par un embranchement local, à Guanajuato ; après quarante minutes de route environ, le train arrive dans une espèce de gorge où se trouve située la ville de Marfil.

Les difficultés que les ingénieurs ont rencontrées dans la portion de ligne comprise entre Marfil et Guanajuato étaient si grandes, qu ils ont renoncé à les surmonter et que la route s'achève dans des wagons à traction animale jusqu'à Guanajuato.

Les courbes sont tellement brusques qu'à chaque instant il semble que le wagoji y^

sortir des rails et se précipiter dans la rivière qui coule dans le bas. Cette rivière est d'ailleurs à peu près à sec et, sauf dans la saison des pluies, elle suffit à peine à* alimenter les réservoirs des innombrables usines qui couvrent la route de Marfil à Guanajuato. De toute part on aperçoit les mineurs travaillant à extraire l'argent ; le& dimensions de ces établissements et les constructions massives qui les composent donnent tout de suite Tidée des sommes énormes et des capitaux qu'ils représentent.

Il règne à Guanajuato une grande activité commerciale. Tous les objets de consommation ordinaire se vendent avec une grande rapidité, et il est certain que cette place est appelée à un brillant avenir commercial.

En général, on peut dire que Guanajuato ^sli la ville minière par excellence, les énor-

mes quantités d'argent que Ton en a déjà extraites et la perspective brillante qu'assurent les progrès modernes, en font un des centres les plus riches et les plus actifs du Mexique.

Lorsque Ton rejoint la ligne principale du chemin de fer Central, la vallée qui se présente à la sortie de la montagne est admirablement belle et merveilleusement fertile, aussi tous les voyageurs s accordent-ils à dire que Fembranchement de Guanajuato est une une des plus pittoresques parties du voyage.

De Silao, la ligne gagne au travers d'une contrée peu intéressante la ville de Léon, un des grands centres mexicains.

La station est à une certaine distance de la ville et un tramway y conduit rapidement, en passant par le bourg de San Miguelito, dont les habitants ne jouissent pas

d'une réputation d'honnêteté bien irréprochable et qu'il est prudent de ne pas ti'averser seul et sans un bon revolver.

Lorsqu'on arrive sur l'inévitable place centrale, Léon présente de suite l'aspect d'une ville pauvre, non pas que les édifices publics fassent défaut dans tous les coins, non pas que les passants bien vêtus et d'apparence aisée manquent dans les rues, mais à cause de la foule innombrable de purs indiens qui encombrent tous les endroits publics. Sur une population de près de 100,000 habitants, le nombre des indiens est incalculable ; ils courent les rues à pied, remplissant de vermines et infectant de puanteur les visiteurs, qui se voient obligés de leur céder le pas sur les trottoirs et de marcher dans le milieu de la rue, le nez en l'air, pour tâcher de humer un peu d'air pur.

I^ place principale est bien construite et

entourée d édifices élégants, parmi lesquels il est juste de signaler le palais municipal qui est vraiment remarquable. La cathédrale de Léon est une des plus belles du Mexique. Il y a également dans cette ville un magnifique théâtre, fort spacieux et très bien aménagé.

Le commerce est malheureusement peu actif et le chemin de fer Central y a jusqu'à présent fait peu d'affaires.

La principale industrie est la fabrication des rebozos et des articles de sellerie.

Comme c'est là une industrie nationale, à peu près la seule du Mexique ; je me permettrai de m'y arrêter un peu.

La ville de Léon fournit aux Etats de la frontière toutes ou à peu près toutes les selles que l'on y emploie, depuis la selle la plus commune qui sert aux vaqueros, jnsqa^k la selle bordée et plaqué^ d'«^rgent, sur

laquelle le jeune propriétaire déploie son adresse à l'Alameda ou aux courses de taureaux.

La première de ces selles consiste en un simple arçon avec les courroies nécessaires pour la maintenir sur le dos du cheval, tandis que la seconde est magnifiquement ornée et arrive à coûter de 200 à 500 piastres. Pour ces dernières, le pommeau est recouvert de plaques d'argent repoussé, les étrivières et le tapis de selle sont bordés de galons d or et d'argent, et la selle est ajustée avec des clous du même métal.

Dans un grand nombre de selles les panneaux en cuir sont admirablement décorés, et il est curieux de voir comment Touvrier s y prend pour graver ainsi sur le cuir les desseins les plus compliqués comme des fleurs, des paysages, etc.

L'ouvrier prend Iç morcçau de cuir^ Iç

mouille bien et Tétend sur une pierre dure qui lui sert de table ; il dessine ensuite grosso modo les contours des fleurs, des feuilles, les branchages qu'il veut ^représenter et immédiatement en exécute les détails avec des poinçons émoussés.

Prenant dans la main gauche un poinçon et dans la main droite un morceau de bois dur, il repasse rapidement les lignes du dessin en frappant légèrement avec son morceau de bois et ensuite il gradue la force des coups suivant qu'il veut accentuer plus ou moins les lignes ; en inclinant un peu de côté son poinçon, il dessine des contours biseautés qui donnent les ombres du dessin avec une remarquable exactitude.

Peu à peu on voit se dessiner sur le cuir une fleur ou un paysage qu'on croirait tracés avec un crayon sur le papier.

Un autre commerce très productif consiste

dans la vente de vêtements qui ont Tair d*être faits en peau de chamois^ mais qui sont faits avec de la peau de chèvre.

Ce genre de vêtem^its est très bon pour porter dans la campagne, à cause du long usage qu'ils peuvent fournir,^ et un grand nombre d'étrangers l'adoptent très vite pour leur costume habituel.

Les chapctrreras, espèces de guêtres énormes, composées de jambières en cuir souple, réunies par une courroie devant et une derrière, constituent encore un des articles fort employés par les mexicains qui s'en servent pour protéger les jambes du cavalier contre les broussailles et ses vêtements contre le frottement des parties saillantes de la selle.

Tous ces objets en cuir sont vendus le dimanche au marché.

Les mors sont fabriqués à Léon avec du

fer de Comanja; la bride est en crin de cheval pour les brides communes, et en laine pour les autres.

Les étriers, les éperons et les innombrables boucles qui font partie du harnachement sont fabriqués là et Ion peut dire que sauf la chemise et les chaussettes les cavaliers mexicains ne portent rien qui vienne de rétranger.

Les prix de tous ces objets sont excessivement bas par suite du bon marché de la main d œuvre. Le salaire des employés qui les exécutent ne dépasse pas 25 sous par jour.

En dehors de cela, il y a beaucoup d'étrangers établis à Léon qui est d'une certaine importance comme centre agricole, et il est probable que l'introduction des machines agricole perfectionnées y produira d'excellents résultats, d'autant plus que

rétendue des terres cultivables est très grande et se prolonge jusqu a Quérétaro, à 150 milles.

Plus au nord de Léon, se trouvent de riches et belles vallées, fertiles et bien cultivées, qui reposent Tœil des sables que Ton a rencontrés jusqu'alors.

On arrive ainsi à une petite ville nommée S an- Juan de las Lagos, dans laquelle ont lieu tous les ans des foires immenses qui, pour cette partie du Mexique, remplissent le même but que les grandes foires de Nijni Novogorod en Russie.

Marchands, rancheros, joueurs, élégants et mendiants se donnent rendez-vous à cette fête où le commerce et les plaisirs sont mélangés agréablement, et dont le coup d'œil est fort pittoresque.

Mais aujourd'hui les relations entre les centres principaux sont beaucoup plus fré-

quentes, les communications sont beaucoup plus faciles et ces grandes réunions tendront certainement à disparaître ou à diminuer de beaucoup d'importance.

Lagos, située dans TEtat de Jalisco est une petite ville très intéressante ; son église paroissiale est une des plus belles du pays, elle est de pur style roman, parfaitement conservée et entourée d'une magnifique grille en fer ouvragé construite au moyen des dons de milliers d'indigènes qui chaque jour visitent l'église.

L'intérieur en est également digne d'examen, il est orné avec beaucoup de goût et d'élégance et n'est pas surchargé de bibelots et d'ex-votos fantastiques comme le sont généralement les églises mexicaines.

Lagos est une ville assez manufacturière.

Malgré cela la ville est peu active et après que le touriste à fait une sieste dans le

jardin public, sous les orangers et les citronniers et qu'il s'est arrêté sur le pont pour voir la rivière se perdre dans le lointain, il ne lui reste plus qu'à plier bagage et à continuer sa route.

Au nord de Lagos commence une immense plaine stérile présentant peu d attrait. Pas un seul arbre au milieu de ces solitudes, pas une seule plante, pas un brin d'herbe.

Seul, le cierge de Pâques rompt la monotonie de ce lugubre paysage.

Le cierge de Pâques, ou grand cierge, est le cactus des solitudes mexicaines ; plante étrange et colossale, ainsi nommée probablement par des naïfs matelots, en souvenir de ces cierges gigantesques qui, le jour de Pâques, brûlent comme des phares dans la chapelle des rivages bretons.

C'est un colosse qui s'élève droit et nu

comme le mât d'un navire, à une hauteur de cinquante ou soixante pieds. Arrivé près de la cime, ce cactus émet horizontalement d'énormes tiges, égales et régulières qui, se relevant tout à coup à angle droit, remontent parallèlement au tronc vertical.

De la base au sommet, ce chandelier colosse est tout hérissé d'épines terribles. Nul animal n'approche *de cette plante aussi inhospitalière qu'étrange, et, à sa vue, les vautours et les corbeaux du désert s'enfuient à tire d'aile.

Seul, au milieu des cavernes muettes et des rocs bouleversés, ce cierge sinistre, sans flamme, sans éclat, sans espoir, a l'air d'avoir été posé là par la main de la Mort sur quelque nécropole oubliée. Il semble, inébranlable et gigantesque, se dresser sur des ruines invisibles, sur quelque cité en-

gloutie dans les sables, dont jadis il éclaira peut être la grandeur et la civilisation.

Mort et desséché, ce géant superbe résiste encore à la furie des vents et présente aux regards stupéfaits du voyageur Ténorme silhouette de son cadavre toujours debout.

Le grand cierge du désert s'est éteint.

Pour qu'il tombe, il faut l'abattre, le saper, comme pour détacher les vampires des branches où pourrissent leurs cadavres, on est obligé de couper leurs griffes.

Quand la vie s'est retirée de cette plante mystérieuse, une nuée d'insectes envahit son corps, pénètre dans ses crevasses, se loge dans ses rides. Ce fut un épouvantai!, c'est un abri. Le géant hautain et farouche armé de dards, que l'on fuyait, devient uy perchoir pour les oiseaux, une cité pour les fourmis, une ruche pour les abeilles.

Et la nuit, des essaims d'éblouissantes

lucioles, flammes vivantes et pressées, vienneut décrire des cercles lumineux autour du Cierge de Pâques qui parait alors lancer des milliers d étincelles, comme s'il voulait éclairer une résurrection.

La première étape dans cette plaine immense est Encarnacion petite ville sans importance qui servait autrefois de point d'arrêt aux diligences allant de Zacatecas à Lagos.

Au nord d'Encamacion, à cinquante milles d'Aguascalientes, se trouve le pont d' Encarnacion dont lachèvement a été Tobjet de très grandes difficultés. La construction est maintenant assez solide et la majesté naturelle de la brèche, jointe à la hardiesse des travaux, forme un spectacle réellement grandiose.

Vers Test, se trouve un immense réservoir naturel qui a été utilisé, par la suite

pour fournir Teau à la petite ville d'Encarnacion située en bas de la rivière.

La ligne atteint ensuite Aguasealientes Eaux-Chaudes, qui est un des plus agréables séjour du Mexique.

Un des charmes principaux de cette ville est la douceur du climat et surtout sa régularité. Jamais on n'y éprouve ces brusques changements pernicieux à la santé:

toujours un soleil brillant et uniforme pendant le jour et des nuits tranquilles et tièdes qui font de Texistence un vrai plaisir. Il paraît impossible que l'on puisse mourir à Aguasealientes.

Pour le chemin de fer, Aguasealientes est un point de haute importance, surtout comme centre d'une riche région agricole.

Les eaux thenûales qui y abondent et le charme de son climat y attirent en foule les étrangers.

L'embranchement qui va à Tampico aboutira auprès de cette ville et les ateliers du chemin de fer Central qui y ont été établis amèneront certainement dans la classe ouvrière un bien être dont profitera le commerce.

La propreté et Télégance de la ville la rendent digne de cet avenir. Les églises y sont fort belles et les édifices publiques y sont remarquables. Plusieurs places et promenades égayent la vue et reposent le voyageur de la constante admiration des merveilles architecturales.

La Plaza May or en particulier, est digne par ses dimensions et ses dispositions d attirer lattention. Au centre, s'élève une magnifique colonne élevée en commémoration des pages glorieuses de Thistoire de la République et de l'Etat ; à la base plusieurs fontaines donnent une agréable fraîcheur

tout autour, des corbeilles de fleurs* et des bouquets d'arbres complètent le coup d'œil.

Les tjuatre façades de la place sont occupées par Téglise paroissiale, le palais municipal, les bureaux du gouvernement et plusieurs belles maisons particulières, entre autres, THôtel de la Plaza, fondé il y a quelque temps par un entrepreneur californien qui y a réuni toutes les conditions de confort qui ajoutent un charme nouveau au séjour dans cette ville.

Il faut également citer le jardin de San Marcos dont les arbres et les fleurs magnifiques ont un cachet particulier et qui est le lieu de promenade favori de tous les visiteurs.

Les sources thermales sont divisées entre deux établissements, les Grands Bains et les Petits Bains, auquel on peut se rendre par deux lignes distinctes de tramways,

L'établissement des Grands Bains est très primitif.

Les piscines sont en pierre et construitos directement sur le sable, audessus duquel bouillonne continuellement l'eau à une température qui varie de 90 et 150o Fahrenheit.

Ces bains sont très spacieux et d'une remarquable propreté ; l'eau contient un peu de soufre et de fer et on la dit efficace contre les rhumatismes et les affections scrofuleuses.

Un conduit souterrain amène l'eau d'une autre source aux Petits Bains qui sont mieux iastallés que les précédents. Un élégant établissement avec un beau jardin a été construit tout autour et les rend beaucoup plus commodes pour les étrangers.

Telles- sont les principales curiosités d'Aguascalientes.

En remontant vers le nord, le pays

est fertile et bien cultivé ; c'est au milieu de champs magnifiques que Ton arrive à Zacatecas, le vrai paradis du Mexique, la ville à la mode et la plus riche de toute la République.

Zacatecas est en ce moment une des villes les plus prospères du Mexique. Des capitalistes de toutes nations s'y sont donné rendez-vous et ont apporté à l'indolence naturelle de la race hispano-américaine le contingent de l'activité et de la dureté au travail des races anglo-saxonnes. Le commerce et rindustrie commencent déjà à ressentir le bon effet de cette entente des deux forces et, le Mexique, aussi bien que ceux qui y apportent leurs capitaux commencent à en recueillir les fruits.

En arrivant à Zacatecas, l'observateur s'aperçoit vite qu'il est dans un vieux centre mexicain, foncièrement natio-

nal et beaucoup plus caractérisé que nulle part ailleurs. Indépendamment de la différence d'idiome, il est entouré de toute part des traits caractéristiques de ce changement. Les habitations mauresques, les anciens couvents, les édifices ecclésiastiques d'une architecture tourmentée et élégante, d'un style particulier aux races latines, indiquent une existence et une tournure d esprit absolument différentes.

L'Hôtel Zacatecano en particulier, où descendent presque tous les touristes américains et qui est un ancien couvent, produit un sigulier effet sur le voyageur.

En arrivant dans l'immense cour de l'hôtel, le calme qui règne partout fait oublier complètement le XIXe siècle et ses chemins de fer; il semble que bientôt une longue file de moines va traverser la cour pour se rendre à la chapelle et poursuivre de ses

malédictions le profane qui a osé dépasser le seuil de la maison de Dieu.

A part ces réflexions qui rappellent beaucoup plus la Favorite et Robert le Diai>le, que la vieille Inquisition, le voyageur n a plus rien à craindre au Mexique de Tintolérance religieuse des races espagnoles.

Ces pensées, qui inquiètent le voyageur en arrivant à Zacatecas sont promptement dissipées à la vue des magnifiques travaux modernes de mines dont l'activité contraste singulièrement avec le calme qui règne dans le centre.

En continuant la route, on passe à Fresnillo.

Fresnillo, un des points principaux du chemin de fer Central, était autrefois un centre minier d'une merveilleuse richesse, doù sont sorties des quantités énormes d'argent, mais où les travaux ont dû être

interrompus faute de machines d'une force suffisante et faute de moyens de transport.

Aujourd'hui, le chemin de fer permettra d'amener à meilleur marché des pompes et des outils perfectionnés, et on peut prédire sans doute que Fresnillo sera bientôt appelé à revoir ses anciens jours de splendeur.

De Fresnillo, nous atteignons Villa Lerdo, ville sans importance, puis Chihuahua, capitale de l'Etat du même nom.

Chihuahua est, à proprement parler, la première ville d'une certaine importance, qu'atteint le chemin de fer en venant des Etats-Unis. Le peu de temps depuis lequel elle est reliée aux Etats ne lui a pas encore permis de prendre tout le développement que l'on est en droit d'espérer mais déjà ses mines et entre autre celles de Santa Eulalia

font prévoir les progrès auxquels elle peut prétendre.

En partant de Chihuahua, une ligne de montagnes immenses, derniers contreforts de la Sara Madré repose la vue et Tarrête sur un arrière plan vraiment grandiose.

Peu à peu cette belle vue fait place à un paysage plus triste.

Un sable lin d'une blancheur éclatante fatigue Tœil en reflétant les rayons d'un soleil ardent, seuls quelques cactus interrompent la monotonie de ce paysage que le train traverse à toute vitesse en soulevant des tourbillons de poussière.

C'est ainsi que le voyageur arrive à P|iso del Norte.

Paso del Norte est la ville mexicaine sur le Rio Bravo et en face est El Paso la ville américaine.

Les deux villes sont reliées Tune à l'autre

par un immense pont international qui assure les communications et laisse passer les trains des Etats-Unis.

La population d'El Paso s'est élevée en trois années de 500 à 5,000 âmes.

Le désordre, le crime,le jeu qui y régnaient en maîtres en ont été promptement expulsés et depuis, la ville s'est rapidement développée. Des rues et des maisons ont été construites, Teau est distribuée maintenant à haute pression dans toute la ville, les rues sont éclairées à la lumière électrique.

Un tramway qui unit aujourd'hui El Paso et Paso del Norte a donné l'année dernière 30% de dividende.

Enfin, chaque jour, d'immenses magasins s'établissent pour le trafic avec le Mexique et la ville d'El Paso est destinée à un avenir des plus florissants.

Pasg del Norte a profité également des

causes qui ont favorisé le développement d'El Paso.

Cette ville est situé au centre d'une région riche, fertile et particulièrement apte à la culture de la vigne ; elle produit actuellement une grande quantité de vin dont il serait facile d améliorer la qualité.

Paso del Norte est en outre parfaitement situé pour l'établissement des industries qu'il est plus avantageux d'établir au Mexique même, comme celle des conserves en boîtes. On pourrait facilement y fabriquer des conserves de bœufs du Chihuahua ou de fruits Mexicains.

Voici la frontière, voici la douane américaine et il ne reste plus qu'à résumer brièvement ce que nous avons vu dans cette longue route et les conclusions que Ton peut en tirer maintenant que l'on parle

plus que jamais de relations commerciales entre le Mexique et le Canada.

Il n'y a pas longtemps encore, on représentait le Mexique comme un pays sauvage, barbare, et toujours en révolution, il est temps d'en finir avec ces billevesées.

Les idées et les choses ont bien changé pendant ces derniers temps. Les hommes marquants n'ont pas cessé, sans doute, d'être ambitieux ; mais cette ambition semble se borner désormais à être utiles à leur pays et à lui faciliter le développement de ses richesses et de ses ressources. L'expérience du passé a été profitable à tous ; les auteurs depronunciamientos ne trouvent plus aussi facilement des dupes qui se sacrifient à leurs ambitions égoïstes. Une des plaies vives du Mexique était le nombre de ces généraux et de ces colonels sans troupes qui ne recevaient du gouvernement que des salaires intermittents,

et dont l'industrie était, s'il est permis de dire ainsi, la production du désordre. Aujourd'hui les cadres de l'armée régulière ont été grandement réduits ; les officiers maintenus dans ces cadres sont régulièrement soldés, tandis que ceux qui ne leur appartiennent plus reçoivent des subsides jusqu'à leur mise à la retraite, ou de l'emploi dans les services civils

Les finances, longtemps gaspillées, s'y gèrent maintenant d'une façon plus prudente, et il semble bien que si l'ère des troubles intérieurs se ferme définitiment, le Mexique pourra, avec un peu d'efforts, faire face à des obligations extérieures qu'il a répudiées au grand détriment de sa bonne réputation financière comme de ses intérêts mêmes, en tant qu'Etat nouveau qui a besoin, pour le développement de ses res-

sources latentes, du savoir et du capital des vieux pays.

On a tout à fait tort de considérer le Mexique comme une nation fatalement vouée à la banqueroute, " une nation incapable d'offrir un liard d'intérêt pour une livre prêtée — unahle to offer a farthing in the pound" ses ressources sont immenses comme la dit Humboldt, " ce vaste empire convenablement cultivé produirait à lui seul tout ce que le commerce demande au reste du monde. "

A TEAVEE8 LE CEEEO

Par une belle journée de Novembre 1883, le Tout-Mexico était réuni à l'hippodrome de Peralvillo où le Jockey Club Mexicain donnait ses courses d automne. Une foule élégante garnissait les tribunes et Taffluence était telle que beaucoup de personnes, qui n'avaient pu y trouver place avaient dû se résigner à rester debout dans le promenoir qui longe les gradins.

A TRAVERS LE ,CERRO la*?

Tout à coup, au moment où la cloche des juges faisait évacuer la piste et rentrer les curieux dans l'enceinte qui leur était réservée, un tumulte attire Tattention générale vers la tribune de gauche où tout le monde est levé pour voir entraîner par les gardes ruraux, un jeune homme bien mis suivi de plusieurs amis qui protestent tous contre Texcessive brutalité déployée à 1 égard d'un citoyen paisible.

Renseignement pris, il s'agissait d'une simple difficulté à propos de sièges laissés inoccupés dans l'intervalle de deux courses par un spectateur et dont un nouveau venu s'est emparé par erreur.

Malheureusement la chose qui eût pu être réglée en deux mots, s'est envenimée par des insultes réciproques et le titulaire primitif des sièges a cru devoir appuyer sa réclamation de l'intervention officielle qui a

eu pour triste résultat, Tarrestation toute injuste et arbitraire d'un citoyen respectable et une esclandre regrettable.

Le jeune homme arrêté faisait partie d'une certaine portion de la colonie française de Mexico que Ton désigne généralement et qui se désigne elle-même sous le nom de Barcelonnette, son pays d'origine.

Depuis de longues années, c'est dans les Basses-Alpes que se recrute le plus fort contingent d'émigrants français pour le Mexique. Tous, d'ailleurs, réussissent fort bien dans leur pays d'adoption où ils se soutiennent beaucoup entre eux et s'accordent un cordial appui. Ils sont à la tête du commerce, font de belles fortunes mais restent invariablement d'une susceptibilité farouche à l'égard de tout ce qui peut sembler une allusion à la modestie de leur origine. Beaucoup descendent de familles d'honnêtes pâtres de la

montage, mais il ne fait pas bon, en leur présence, de risquer un mot qui pourrait, de près ou de loin, sembler destiné à le leur rappeler.

Or, M. de G*** dont la réclamation avait causé tout ce fracas, avait eu le grand tort de 1 accompagner de remarques désobligeantes à regard de celui qui av^ait pris ses places et se trouvait justement être un Barcelonnette, un des chefs d'une des maisons les plus importantes de la ville et de comprendre dans ses remarques toute la section de la colonie à laquelle il appartenait. Naturellement, cette affaire fit un bruit épouvantable, tous les Français étaient soulevés, la plus grande partie prenant fait et cause pour la victime de l'arrestation, d'abord par esprit de caste et ensuite à cause de l'impopularité de M. de G*** dont les manières hautaines et le mépris affiché pour la vul-

gaire roture avaient depuis longtemps froissé bien des gens. -

J'étais alors rédacteur en chef du Trait d'Union, et le lendemain de TafFaire, je fus assailli de demandes de protestations de toute sorte, mon confrère de la Colonie Française était dans le même cas ; d'un commun accord nous décidâmes de ne pas intervenir dans lafFaire mais de laisser à M. O*** aussitôt qu'il serait sorti de prison, le soin de voir ce qu'il aurait à faire.

En attendant, on fit jouer des influences, et M. O*** fut vite libéré. Il s'empressa aussitôb de déclarer qu'il se réservait à luimême de demander compte à M. de G*** de sa conduite à son égard et nous chargea, mon confrère Reofaofnon et moi d'être ses seconds et de prendre de suite des dispositions pour une réparation par les armes.

Le jour même, nous nous mettions en rap-

porti avec deux des amis de la partie adverse et les conditions de la rencontre étaient fixées. On se battrait le lendemain matin à la Castaneda, à six heures, à l'épée de combat, jusqu'à ce qu'un des adversaires fût blessé au point d être mis dans un état d'infériorité qui obligeât la cessation du combat.

Notre mission terminée, nous allâmes trouver O*** pour lui en faire connaître les résultats. Il prit très gaillardement la chose. Comme il avait une certaine habitude de l'épée, je l'emmenai le soir à la salle d'armes et après lui avoir poussé quelques bottes sérieuses pour le mettre en main, je le reconduisis chez lui en lui conseillant de bien dormir, de se reposer pour être frais et dispos le lendemain matin.

Quant à moi, j'allai veiller chez Regagnon où nous piochâmes le Châteauvillard pour être ferrés le lendemain et je rentrai à mou

domicile. De grand matin, j'allai chercher le médecin que nous avions prévenu, puis prendre O***, chez qui nous devions nous retrouver.

Regagnon nous rejoignit bientôt avec les épées enveloppées dans la traditionnelle serge verte et bientôt nous montions tous quatre en voiture pour gagner le lieu du rendez- vous situé à un mille environ des portes de la ville.

L'emplacement choisi était une magnifique avenue bordée d eucalyptus au centre de la ferme de la Castaneda, et on y accédait par une grande porte ouvrant sur le Paseo.

Nous entrâmes avec notre voiture et quelques instants après nous voyions arriver par l'autre bout de l'avenue les adversaires, qui a.vaient fait le grand tour par Chapultepec.

Les voitures s'arrêtèrent à une distance

respectueuse, et les deux groupes, formés par les témoins et les médecins se rapprochèrent pour prendre les dernières mesures relatives au combat. Les adversaires étaient naturellement restés à l'écart.

On tira au sort les épées et les places ; le juge du combat fut choisi et Ton appela les deux combattants qui, dans l'intervalle, avaient mis habit bas et attendaient qu'on leur mît les armes entre les mains.

Une fois placés à bonne distance, le bras tendu, les pointes des épées séparées d'un pied environ, le juge les fit mettre en garde en arrière ; chacun de nous était à son poste à côté des comJDattants à quelque distance, juste assez pour ne pas gêner le combat et le mot fatidique fut lancé : Allez !

Jamais je n'oublierai le serrement de cœur qui me saisit en entendant le cliquetis des épées qui, cette fois, ne ferraillaient

plus pour la galerie, dans la salle d'armes.

Les deux adversaires s'attaquaient avec un acharnement indicible ; en quelques secondes ils étaient corps à corps, les gardes se touchaient ; collés Tun à l'autre, ils se mesuraient en face, se mangeant du regard ; d'un bond tous deux se dégagent en arrière; toujours bien couverts, ils reprennent du champ, rompent, avancent ; maintenant, ils sont à portée, tous deux se fendent en même temps, plus rapides que l'éclair, les deux épées touchent en même temps, c'est un coup fourré : je vois de suite que O*** est touché sérieusement ; sur un signe, le juge fait arrêter le combat, peine inutile, le pauvre garçon baisse son épée et tombe en avant comme une masse.

Je m'élance et le reçois dans mes bras, le docteur arrive en courant, ouvre la chemise, il n'y a rien, presque rien, un petit trou

triangulaire au dessous du sein droit ; le docteur met la main au cœur et ne dit qu'un mot: c'est fini. Notre pauvre camarade était mort. Il n'ouvrit pas les yeux, un peu d'écume rougeâtre lui vint à la bouche et ce fut tout. Pas un mot. rien.

Je le tenais appuyé sur mon genou, j'étais aftblé.

Tout à coup on appelle encore une fois notre docteur.

L'autre combattant de G***, auquel je n'avais pris garde gît, lui aussi, au pied d'un arbre, le cou traversé ; de sa bitessure s'échappe un jet de sang épouvantable à voir et il s'est déjà évanoui deux fois.

Allons-nous avoir deux victimes !

Enfin, il se remet et peut se lever ; il vient saluer le cadavre de son adversaire étendu à terre ; ses amis l'entraînent et le font

monter en voiture, évanoui * encore, par rémotion, cette fois.

Maintenant, nous nous consultons : que faire ? où conduire le cadavre ? allons-nous oser rapporter à sa famille, à ses amis, celui que nous avons emmené ce matin plein de vigueur de santé et qui n'est plus maintenant qu'un cadavre ?

Oh ! maudit soit mille fois cet implacable orgueil, ce stupide amour-propre, ce point d'honneur idiot qui met en jeu une existence humaine pour satisfaire la galerie !

Ne me parlez jamais du duel. Je le hais !

Quand vous aurez vu s'éteindre aussi brutalement fauchée la vie d'un jeune compagnon ; quand une épée imbécile aura tranché sous vos yeux les jours d'un de vos semblables, vous comprendrez tout le dégoût qu'un homme peut ressentir pour ce faux préjugé que l'on prétend ériger à la li«^u-

teur crune institution noble ou chevaleresque ; ou plutôt, que le ciel toujours vous préserve d être obligé de remplir le pénible office que j'ai rempli ce jour-là !

Cependant, nous ne pouvions pas rester ainsi, il fallait enlever notre mort. Le docteur qui naturellement avait gardé plus de sang-froid nous conseille alors de le transporter à l'Hôpital Français, où nous aviserons.

Nous appelons la voiture et nous mettons en mesure d'y installer le cadavre de façon à pouvoir gagner l'hôpital sans encombre, nous le rhabillons et l'asseyons sur un siège à la même place que le malheureux occupait vivant, une heure plus tôt.

Au moment de repartir, le cocher nous montre là-bas, sur la route où aboutit l'allée de l'hacienda et où se trouve la porte que nous devons franchir pour sortir, un esca-

dron de gendarmerie qui arrive au grand trot et dont le capitaine s'arrête net pour causer au gardien.

Plus de doute, la gendarmerie a été prévenue, mais par malheur, elle arrive, comme toujours, trop tard.

Que de tristesse n'eùt-elle pas épargnée en paraissant un quart d'heure plus tôt !

Maintenant, comment faire, comment passer inaperçus avec un cadavre dans la voiture ? Nous sommes pris.

Il n'y a qu'une ressource, c'est de payer de toupet et jouer son va-tout.

Nous demandons au gardien d'ouvrir, il refuse en nous disant que la gendarmerie est avisée qu'il y a eu un duel dans l'hacienda et que personne ne doit sortir.

Alors mes deux compagnons se mettent à la portière du côté des gendarmes, ils rient et plaisantent, comme des gens en partie de

A TRAVERS LE CERRO 14î)

plaisir ; je glisse quelques pifistres ilans la main de l'homme en lui disant que nous venons de fêter à Chapultepec, il nous ouvre la porte toute grande et, fouette cocher !

nous partons grand train.

Les bons gendarmes qui ne suspectent rien entrent dans la ferme ; aussitôt qu'ils ont disparu, notre cocher prend un raccourci à travers champs et à plein galop nous gagnons l'Hôpital. Nous escaladons le fossés, les sillons etc., le c»*davre ballotté retombe de droite et de gauche, il me faut le maintenir assis avec mes deux mains, mais enfin, nous arrivons.

Je saute à terre, tire la cloche de toutes mes forces, la porte cochère s'ouvre à deux battants et nous nous engouffrons sous le portique : nous sommes sauvés pour le mo* ment.

Tout le personnel accourt- et s'empresse

autour de nous. A nos airs on voit qu'il y a quelque chose de grave.

Notre docteur, qui est justement le médecin en chef de l'Hôpital explique en peu de mots ce qui en est à la directrice, et deux infirmiers retirent de la voiture le corps du pauvre O*** qu'on place à la salle des morts.

Enfin on sort de la voiture les épées dont une est ensanglantée sur près de 10 pouces ; elle est entrée du côté droit et a traversé jusqu'au cœur.

Cette fois, la force m'abandonne Bt je m'affaisse comme une masse sur un banc ; c'en est trop, la réaction se fait, mes nerfs n'étant plus surexcités se détendent à leur aise.

Au bout de quelques instants, un de mes amis resté en ville, mais qui est au courant du duel, en a déjà appris le résultat, qui

s*est transmis dans Mexico comme un coup de foudre et arrive tout essoufflé en nous disant de nous sauver : la police est à nos trousses, le chef de police en personne est venu me demander à mon bureau et il nous faut disparaître de suite pour permettre à nos amis d'arranger Taffaire.

Nous nous laissons entraîner hors de THôpital et conduire chez un français qui réside à deux pas de là et où nous serons temporairement en sûreté ; là nous commençons à reprendre nos esprits et à retracer les événements qui se sont précipités dans les deux dernières heures.

C'est un triste réveil, un réveil accablant.

Il me semble sortir d'un mauvais rêve et pourtant la réalité est là, cruelle, épouvantable. Bien plus, les rumeurs qui nous arrivent de la ville sont encore plus attristantes ; les amis du défunt, affolés par la dou-

152 EN FIACKE

leur, rendus inconscients par le cliagrin oublient maintenant que c'est eux qui ont voulu cette rencontre, eux qui nous ont imposé le soin d'accompagner leur champion et nous mêlent injustement dans leur imprécation contre celui qui a porté le coup, nous englobent dans leur colère.

Ma foi, je suis assez anéanti, pour ne pas même ressentir leur injustice. Je pardonne à leur folie, je leur pardonne à cause de Tétendue de leur douleur, mais il faut évidemment disparaître pour quelques jours, afin surtout de donner aux esprits excités le temps de se rasseoir et leur permettre de juger les choses plus posément.

Maintenant où aller ? Là est la question.

Il nous faut de toute nécessité sortir de Mexico, du District Fédéral, pour être à Tabri de la justice de cet État et empêcher une arrestation immédiate. L'Etat le plus pro-

che est celui de Mexico où se trouve Texcoco, petite ville de villégiature, dont le préfet ou chef politique est de mes amis et nous mettra à l'abri d'un coup de main.

Maintenant, pour gagner Texcoco, nous ne pouvons penser aux chemins de fer, où nous devons être signalés ; il faut de toute nécessité traverser la montagne cette nuit.

Mais comment ? A cheval, ce serait le moyen le plus facile, malheureusement mon compagnon n'est pas cavalier ; il veut faire le voyage en voiture, et je suis obligé d'y consentir. Nous engageons un fiacre, un simple fiacre de ces rôdeurs qui font à gi-ands renforts de cahos le service urbain, dans les rues de la capitale. Nous lui promettons une forte somme s'il consent à nous faire escalader le Cen-o.

Pour qui connaît le Mexique, qui a passé à Mexico et a aperçu le cerro qui l'encercle

et forme la vallée de TAnabuac, l'idée de traverser en fiacre cette masse volcanique, abrupte, dénudée, est certainement Tidée la plus grandiose par son immensité qui ait jamais pu germer dans le cerveau bumain.

Cela dépasse toutes les limites du fantastique, de l'incroyable.

Il fallait certainement des cerveaux déséquilibrés comme les nôtres à la suite des incidents de la journée pour y avoir même songé.

C'est d'ailleurs cette note curieuse d'une aventure que je ne puis me rappeler sans un douloureux serrement de cœur qui ma poussé à la raconter ici.

Puisse-t-elle faire pardonner les tristesses qui précèdent !

Nous ne pouvions pas, certainement, en attendant notre automédon, rester aussi près de riiôpital, où d'un moment à l'autre la foule

allait se porter et nous bloquer toute retraite, aussi nous décidâmes bien vite de changer d abri et de nous retirer dans un autre refuge où nous puissions à notre aise combiner notre départ.

Maintenant une question s'élève entre nous ; à qui nous adresser, qui a encore confiance en nous, va nous croire, écouter notre triste histoire, nous aider, quels sont nos amis, quels sont ceux qui nous soutiennent encore et comprennent les terribles exigences dont nous souffrons tant maintenant ?

A tout hasard nous nous décidons à nous retirer, à fuir réellement, chez un compatriote qui tient une tannerie auprès de Bélem, et sans plus tarder, prenant congé de notre hôte momentané nous partons à pied par des chemins détournés pour rejoindre cette nouvelle destination.

Il est environ une heure après-midi ; le

soleil frappe sur nos pauvres têtes et le chemin que nous parcourons, tout poussiéreux, impraticable pour tout autre que les péons habitués à voguer dans des flots de poussière des grandes routes mexicaines, alourdit notre pas, nous éreinte.

Cependant nous ne dîsotis mot ; aucun doute que nos pensées sont les mêmes, inutile de se les communiquer.

Ma foi, maintenant que le temps a un peu adouci ces souvenirs et me permet de les exprimer franchement, l'idée qui me tenait le plus au cœur, c'était d'avoir été mêlé dans une affaire <]ui ne me regardait pas, d'avoir été dans l'obligation d'y jouer un rôle que je n'avais pas sollicité, d'avoir encouru une responsabilité aussi bien civile, légale et criminelle que morale pour une cause aussi futile et ridicul(\

Que m'importaient en somme les y>f/.v-

tours de Barcelonette et Tinsulte réelle ou imaginaire faite à leurs mânes par ce monsieur que je ne connaissais pas et dont je n'avais aucune envie de faire la connaissance.

Enfin, sur les deux .heures nous arrivâmes chez notre ami Lessance, qui nous offrit largement l'hospitalité.

J'avouerai prosaïquement que toutes ces émotions m'avaient atrocement creusé, et que je mourais de faim. Mon premier coup de dent fut pour un beef steak, que j'absorbai avec une effrayante vélocité et autant de voracité ; puis il fallut s'occuper des préparatifs du départ.

Je désirais quitter la ville au plus vite, car les nouvelles qui nous parvenaient par le téléphone étaient peu rassurantes ; la police était sur pied à notre recherche çt d'un

moment à lautre pouvait découvrir notre retraite.

Pourtant, il nous était impossible de fuir sans avoir revu les deux autres témoins du duel et rédigé un procès-verbal qui constatât officiellement les événements de la rencontre et régularisât notre position au point de vue du Droit Commun. Le difficile était de les retrouver, car ils devaient comme nous se tenir à Tabri des indiscrétion de la police municipale et, bien qu'ils fussent certainement aussi anxieux que nous d'en finir, ce n'est que vers quatre heures qu'ils se présentèrent chez Lessance. On conçoit que l'entrevue ne fut pas des plus gaies ; nous ne nous étions pas revus depuis le terrible événement du matin et nous ignorions encore comment avaient pu tourner les blessures de leur ami. Ils nous rassu^'èrent de suite e^ nous disant qu'il était

au lit avec un peu de fièvre, mais que la justice avait immédiatement fait une descente à son domicile et l'avait placé sous la surveillance des autorités.

La rédaction du procès-verbal fut aussi concise que possible ; d'ailleurs le dénouement avait été si rapide et si foudroyant qu'il n'y avait eu place pour aucun incident. Une fois qu'il fut signé, nous nous séparâmes. Comme nous, les témoins de de G*** s'écartaient pour quelque temps de Mexico, mais eux se dirigeaient au nord, à Celayà, où l'un d'eux possédait une hacienda.

Avant de nous quitter, il fut convenu de part et d'autre que l'on ferait jouer toutes les influences nécessaires pour apaiser l'affaire et atténuer les désagréments judiciaires qu'elle ne pouvait manquer de nous amener et que nous nous tiendrions mutuellement au courant des progrès des démar-

ches faites, de façon à rentrer aussitôt que possible à Mexico.

Sur les six heures, à la tombée du jour, nous quittions la ville pour entreprendre la traversée de la montagne. Nous emportions chacun une bonne couverture du pays, un zarape, un bon revolver et une bouteille de tequila, ou eau de vie du pays, et enfouis dans notre fiacre de louage, attelé de deux petits chevaux mexicains, nous traversâmes bon train les rues écartées de la cité pour arriver au plus tôt en rase campagne.

Nous étions silencieux ; mon compagnon et moi, fumant force cigarettes, nous réfléchissions à la triste journée qui venait de s écouler et nous faisions peu attention à la route que nous suivions ; notre cocher prétendait connaître à merveille la montagne et s'étiiit engagé à nous conduire à lx)n port.

Nous avions quitté la portion habitée de la vallée, et à pai*t quelques huttes en terre, dont Fexistence nous était révélée par les hurlements de gardiens, moitié chien, moitié coyote, le dései*t s étendait devant nous.

La lune s'était levée ; la lune brillante des tropiques éclairant tout le firmament sur lequel se détachaient comme un morne décor les pics dentelés de la montagne.

Rien de plus étrange que de contempler Tombre projetée par notre véhicule moderne sur le sable gris fer de la montagne âpre et désolée ; ce vulgaire sapin, dont Timage, amplifiée encore, roulait sa course fantastique sur le transparent régulièrement immaculé que forme le flanc du cerro me rappelait des visions d'ombres chinoises.

Tout à coup nous nous arrêtoiis, nous sommes arrivés à un pont qui traverse un

arroyo assez important ; mais, il y a un inconvénient'

La circulation en voiture et surtout en fiacre étant inconnue dans cette région, le pont a été complètement abandonné aux rigueurs de temps et un gué qui se trouve tout près répond suffisamment aux exigences des^ communications. Malheureusement, Feau est trop profonde pour que nous puissions faire passer notre fiacre et il nous faut aviser à un autre moyen. Le pont consistait autrefois en longrines, espacées d'un pied à peu près, dont les extrémités reposaient sur chacune des rives ; les intervalles avaient été remplis de grosses pierres et une épaisseur de terre battue, ou plutôt de sable battu, car il n'y a pas de terre dans les environs, recouvrait le tout. Les pluies ont délayé cette couche protectrice et le temps et les orages ont balayé les pierres qui for-

maient le tablier de ce pont primitif.

Maintenant il ne représente plus qu'un vaste gril à clairvoie ; les poutres sont assez larges pour permettre de poser le pied ; nos chevaux pourraient passer ce gué, mais c'est le fiacre qui Ç3t Te hic. Comment faire ?

Il n'y a qu'un moyen, c'est de refaire l'œuvre détruite par la main céleste, c'est-àdire de recouvrir à nouveau de larges pierres un espace suffisant pour permettre aux roues de la voiture de trouver un appui et de la faire passer ainsi de l'autre côté.

Nous nous mettons à l'œuvre : le cocher, mon compagnon et moi.

Se figure-t-on ce spectacle ; en plein cerro, à onze heures du soir, deux journalistes transportant des roches pour se faire un pont ?

C'est à dégoûter d'être témoin !

Pour comble d'infortune, nous voyons

lf)4 EX FIACRE-

tout à coup se détacher sur le bleu de rhorizon, une cavalcade qui a gravi la montagne de l'autre côté et descend au galop sur nous.

Nous sonnnes seuls, en i^ase campagne, notre fiacre est le seul abri où nous puissions nous retrancher dans' cette immensité en cas d'attaque, et ce blockhaus moderne n'est pas absolument à l'épreuve de la balle.

Nous nous décidons de suite à renoncer à la lutte si elle nous est offerte ; nous dissimulons soigneusement nos pistolets pour ne pas exciter la susceptibilité ni les con- ' voitises de braves caballeros qui s'approchent (^t sans songer au ridicule de notre situation nous attendons de pied ferme auprès de notre sapin dételé.

N(nis avons heureusement affaire à de très braves gens ; ce sont des nrriero» qui rentrent à Mexico, d'un voyage dans l'intérieur, polissant devant eux un tix>upeau de

mulets de bât qui gambadent joyeux de rentrer à Tétable. La tête du troupeau s'engage dans le gué et les conducteurs passent à côté de nous parfaitement indiflTérents à notre infortune comme à 1 etrangeté de notre position, en nous lançant un hiienas Tioches sonore qui fait écho dans le calme de la nuit.

Nous voilà rassurés. Nous nous remettons à l'œuvre de plus belle et au bout d'une heure nous sommes assez heureux pour pouvoir faire passer sans encombre notre voiture de l'autre coté du ruisseau.

Nous rattelons les chevaux, reprenons nos places et partons au trot à l'ascension <le la montagne. Par exemple, le chemin devient de plus en plus impraticable. Les roues s'enfoncent dans la lave jusqu'au moyeu, les pauvres chevaux y entrent jusqju'au ventre et refusent de tirer.

-ws»

Cela devient critique. Rester en plan et passer ainsi la nuit au milieu de la montagne est une perspective qui manque de gaîté, d'autant plus que nous sommes de moins en moins rassurés sur la sécurité des lieux. I/imagination aidant, tout point noir sur le fond grisâtre de' la montagne nous apparaît comme un ennemi galopant à notre rencontre et sans mot dire, instinctivement, je tire mon pistolet de ma ceinture et, la tête à la portière, le canon braqué par cette meurtrière, j'inspecte Thorizon.

Au bout de quelque temps, fatigué et n'entendant pas remuer mon compagnon, je rentre la tête pour voir s'il est endormi, mais je ne puis retenir ma stupéfaction :

mon compagnon a fait comme moi, et sans rien me dire, il s'est lui aussi mis à la portière de l'autre côté, le pistolet à la main.

La position est trop comique : je l'in-

Dipitized by VjjOOQIC

terpelle, il se retourne et nous nous regardons tous deux pris d'un fou-rire inextinguible à la vue de notre venette réciproque.

C'est égal, nous devions avoir une bonne tête, chacun à notre portière, le pistolet braqué sur des ennemis imaginaires !

Bientôt la voiture s'arrête et notre cocher nous prévient que les chevaux sont à bout de force, et pourtant nous approchons d'un village, car les aboiements des chiens arrivent jusqu'à notre oreille : il faut tenter un dernier effort.

Nous descendons de voiture, je tire du cofire une bouteille de tequila.etje frictionne vigoureusement les jambes et les flancs des pauvres animaux, puis je leur fais avaler une partie du contenu. Nous ingurgitons le reste, et avec une bonne volée de coups de fouets nous repartons enfin.

Un quart d'heure après nous entrions

1H8 EN FIACRK

dans le village montagnai*d dont la population effarée, entendant le roulement de notre fiacre sur la terre battue, se réveille en sursaut avec terreur, se croyant revenue aux jours sombres de Fintervention, où les canons fraçais avaient violé cette inviolable solitude.

Quehjues hommes nous barrent le chemin, arrêtent nos chevaux et nous intiment Tordre de descendre et de venir expliquer au chef politique notre présence en ces lieux.

Eh bien,j aimais encore mieux cela; comme prisonniers, nous étions au moins en sûreté.

Notre voiture est conduite sur la place publique et remise aux soins de la garde civique.

Mon Dieu, quelle garde civique, je vivrais cent ans, je la reverrais encore !

Quatre citoyens au visage jus de chique

byGooQk

composent cette remarquable institution ; leur costume consiste dans une chemise, un caleçon et un chapeau de paille ; leur armement est absolument hétérogène, Fun porte un vieux mousquet d'infanterie. Tauire un winchester qui doit provenir de quelque maraude, avec un vieux pistolet' d'arçon, et le quatrième un immense Tnachète, ce redoutable couteau mexicain qui sert à tout, à abattre les arbres et à hacher le tabac.

Rien de moins ra^^surant que ces représentants de l'autorité ; mais nous n'avons pas à nous montrer difficiles. Nous laissons à leurs soins notre voiture et nos bagages en affectant une confiance illimitée, et nous nous dirigeons vers une tienda, espèce d'épicerie où le chef politique doit venir nous rejoindre.

Naturellement, la masse nou» »uit, et bieu-

tôt nous nous trouvons acculés dans un coin de la pièce, serrés de près par une foule à Taspect fort peu bienveillant qui nous accable de questions bizarres.

Il est assez difficile de donner des explications parfaitement plausibles de notre présence dans ces lieux. C est fort joli de raconter que nous sommes des ai-tistes en quête de points de vue, mais cela entre mal dans ces cervelles peu civilisées, et d'ailleurs nous avons Tair, assez dégommés et assez peu en veine de pittoresque pour que nos dires soient accueillis avec défiance.

Un gi*and gaillard à la mine patibulaire semble le plus incrédule :

— Mais, dit-il, vous n*avez pas peur de voyager comme cela la nuit dans la montagne. Si pourtant vous étiez attaqués ?

Je prends alors un ton dégagé, pour lui répondre en montrant mon pistojet :

— Oh, nous SLVoas des armes et nous nous serions défendus."

— Bon, bon, dit notre homme, mais voyezvous, il y a la surprise sur laquelle vous ne comptez pas.

Evidemment notre interlocuteur, comme l'on dit en anglais, was there hefiwe, et des commentaires sont inutiles.

Eniin, lé chef politique arrive, il écoute sans mot dire notre petite histoire et nous prévient qu'ils nous emmène coucher chez lui.

Entre nous, il a Tair aussi farouche que les autres, mais il n'y a pas à dire non et nous le suivons, heureux d'être débarrassés de la foule qui devenait inquiétante.

Nous traversons une série de ruelles noirâtres, puis il nous fait pénétrer dans sa maison. Il tient lui aussi une boutique

d'épiceries, et son fils, qui couche dans le magasin vient nous ouvrir.

Nous subissons un nouvel interrogatoire, toujours sans commentaires, de la part du bonhomme ; cela commence à être fatigant.

Nous exprimons le désir de nous rendre à Texcoco le lendemain et de partir de bonne heure. Le fils qui n'avait encore rien dit exprime,lui,rintention de nous accompagner.

C'est très obligeant de sa part, mais, enfin cela ressemble à une arrestation. Ces gaillards-là vont-ils f ruster nos plans et auronsnous été assez bêtes de nous fourrer dans la gueule du loup pour nous faire ramener sottement à Mexico ?

Sur ces réflexions qui sont loin d'être couleur de rose, nous montons nous coucher car il faut partir de grand matin. On nous conduit dans une immense pièce au-dessus de la boutique et le patron nous indique

auprès de la porte d'entrée un lit, le seul qui existe dans cette vaste pièce et qui nous est destiné.

Une obscure clarté règne dans toute la chambre éclairée seulement par une lanterne fixée au mur du fond ; tout autour sont étendus par terre des paquets informes qui font de larges taches noires sur le plancher ; le plus grand silence règne partout.

Nous nous jetons sur le lit tout habillés, mon compagnon daqs la ruelle, n^oi au bord du lit, le pistolet sous Toreiller.

Il m'est impossible de dorn^ir, je repasse dans ma tête cette journée si fertile en in^iprévu et dont leç surprise^ ne spnt peutrêtre pas encore finies. L'hospitalité dont qous jouissons m^est plus que suspecte. Ce chef politique et son fils ne m'inspirent aucune confiance. Je les entends justement au-des- Qous de nous qui discujieni 4 hau|ie voix ^n

patois indien, et les circonstances aidant, je ne doute pas un seul instant qu'il s'agisse de notre sort.

Qui ne connaît cette charmante histoire que raconte Paul Louis Courrier: deux gentilshommes voyageant en Calabre se réfugient chez des charbonniers et pendant la nuit ils entendent leurs hôtes, le mari et la femme, qui discutent s il faut en tuer un ou les tuer tous deux. Ils ne doutent pas un seul instant qu'il s'agit de leur précieuse existence et lorsque le charbonnier vient les réveiller le matin, ils mettent l'épée à la main pour se défendre.

Ce pauvre homme tout effaré d'une telle réception réussit enfin à les calmer.

Tout s'explique, il s'agissait seulement ^ntre le mari et la femme de savoir si l'on tuerait un ou deux cochons le lendemain pour leur faire honneur.

Jetais absolument dans le même état d esprit eu écoutant ce conciliabule dont je ne comprenais pas le sens.

Aussi, au matin, lorsquej entendis des pas lourds gravir Tescalier et que je vis la tête de mon hôte apparaître à l'ouverture, je me mis sur la défensive.

Pour comble de stupeur, je vis immédiatement tous ces paquets dont j'avais constaté la présence autour de la chambre se mouvoir, s'étirer et je constatai quç nous avions couché sans le savoir avec au moins vingt personnes, hommes, femmes et enfants réunis dans ce dortoir.

Ce brave homme de chef politique me rassura bientôt par une bonne parole en me disant que son fils nous attendait et qu'il avait passé la nuit à nous préparer quelque nourriture pour la route.

Mais il n'avait pas été sans voir nja mine

inquiète et menaçante et en avait compris l'expression.

Alors il me montra que j'avais eu bien tort de redouter de mauvais traitements, Car il avait lui-même laissé son pistolet accroché à la tête du lit où nous avions couché.

C'était pourtant vrai ; nous ne nous en étions pas aperçus.

Notre voiture était attelée, nos valises en ^mrfait état, le fils du chef à cheval prêt à nous escorter.

Nous prîmes le coup de Tétrier en remerciant ces braves gens, les plus honnêtes gens fjue nous ayons jamais rencontrés.

Avis à ceux qui parlent de la sûreté du Mexique : étrangers au pays, en fuite au milieu de la nuit, en pleine montagne, tombés chez des indiens incivilisés, nous avons pu séjourner au milieu d'eux, notre voiture

a passé la nuit sur la place publique, avec nos bagages dedans et nous n'avons pas été touchés du doigt, il ne nous a pas disparu une épingle.

Je ne voudrais pas tenter le même essai dans les faubourgs de villes éminemment plus civilisées.

Il fait encore nuit noire, notre guide au petit trot devant la voiture indique la route, nos lanternes allumées projettent leurs lueurs blafardes sur les clôtures en adobe ou terre battue qui bordent le chemin ; nous redescendons grand train la montagne vers le lac.

La terre est moins inculte. De ci de là quelques pièces cultivées nous indiquent la présence d'êtres animés.

La route réservée aux cavaliers et aux mulets de bâts, seul mode de transport en usage, est rocailleuse. Nous tressautons de place en place, rebondissons Fun sur l'autre

sans trêve ni merci. Enfin, le jour se lève, nous avons franchi maintenant le versant de la montagne et nous sommes en terrain plat.

La vue est plus gaie, la végétation a repris ses droits, les cabanes montrent leurs clôtures de cactus, de géraniums géants, de lauriers roses. Dans les champs, des péons travaillent à la récolte du maïs, de Tavoine^ de l'orge.

Tout à coup, nous sommes arrêtés net.

* Nous mettons le nez à la portière et interpellons le cocher sur la cause de cet arrêt insolite et il nous montre avec effroi Tobstacle^uquel nous venons de nous heurter.

Par une de ces bizarreries, de ces frasques dont la nature a seule le secret, le terrain se trouve tout-à-coup brusquement surélevé à pic, de vingt-cinq pieds. Un mur de roc garnit la paroi.

Comment faire passer notre voiture ?^

Quelques gradins taillés dans le vif permettent aux chevaux et aux mules de gravir cette formidable banquette mais quant à faire passer un fiacre, inutile d'y songer.

Impossible également de tourner Tobstade, à notre gauche la montagne, en face le mur, à droite le lac.

Notre cavalier mexicain, habitué au chemin, a enfoncé les deux éperons dans le ventre de son cheval et escaladé la pente sans se détourner, tant cela lui semble naturel ; mais pour un fiacre, ce n'est pas naturel.

Nous hélons notre guide et il revient sur ses pas pour nous contempler du haut de lobstacle.

Nous sommes bien mal pris.

Archimède, avec un levier et un point d'appui, figurait soulevé le monde, il eût été

bien plus embarrassé de soulever notre voiture à vingt-cinq pieds.

Enfin, notre homme redescend et nous nous consultons.

Quelques travailleurs des champs voisins sont venus, attirés par la curiosité à la vue de notre boîte roulante ainsi bloquée contre la barricade et nous les appelons à notre aide.

Nous dételons et décidons de monter à bras la voiture au premier étage. Les chevaux grimpent facilement, puis avec de longues cordes, de ces bonnes cordes de lasso mexicain, des reatas, nous les attachons à la voiture ; le conducteur a pour mission de les faire tirer doucement pour nous aider à lever la machine et surtout lempêcher de retomber; nous nous mettons deux à chaque roue et au signal donné, les chevaux tirent ferme et soulèvent le terrible sapin que nous élevons

graduellement, en nous apjpuyant sur les gradins du roc jusqu'à la surface du précipice où un dernier coup de collier le fait émerger d aplomb sur les quatre roues.

Si jamais on a vu quelque chose de bizarre, c'est bien la binette d'un sapin gravissant perpendiculairement une pente de 90 degrés ; je recommande ce coup-d'œil aux amateurs d'excentricités.

Une fois sortis de ce mauvais pas nous pouvons continuer notre route sans encombre et sur le midi nous arrivons à notre destination à San Isidro.

Ce village est plus important que celui qui nous a fourni l'hospitalité la nuit dernière. Il est situé sur la ligné du chemin Interocéanique au bord du lac de Chalco et c'est le rendez- vous favori des pêcheurs de la ville et aussi des chasseurs de gangas, la grive mexicaine, qui abonde dans ces

parafes au retour de ses migrations dans les terres chaudes. La voie ferrée passe au milieu de la rue au route unique du village et, de la terrasse de la poaada où nous nous payons un excellent dîner, nous voyons la marmaille mexicaine qui construit des forteresses de sable avec le ballast de la compagnie sous Tœil bienveillant de leurs papas et de leurs mamans qui n'attachent aucune importance à cette violation de l'œuvre de la civilisation.

Avec la mauvaise fortune qui nous caractérise, nous avons manqué le train et il nous faut rejoindre rembranchement de Reyes pour nous rendre à Texcoco.

Nous n'avons pas de temps à perdre car le train doit passer à quatre heures et nous avons six milles à faire avec des chevaux éreintés que nous remettons sans merci sous le harnais, puis nous repartons»

A TïtAVEUS LE CERRO 183

Il devient bientôt évident que les pauvres bêtes sont à bout et incapables de se rendre à destination. Nous sommes obligés de les abandonner au tiers de la route dans une montée qu'elles se refusent obstinément à avaler»

C*ést fort ennuyeux, le temps avance ; allons-nous être obligés de finir le trajet à pied dans ce chemin de lave où Ton enfonce jusqu'à mi-jambe ? J'aurais peut-être risqué l'aventure, mon compagnon s'y refuse.

Mais, Dieu soit loué, nous sommes sauvés encore une fois ! J'aperçois dans un champ un indigène qui s'apprête à fixer sur le dos de ses burrbs, de ses ânes, leur chargé régulière de maïs provenant de sa petite récolte et une idée sublime me passa par la tête.

Je m'approche de l'homme et j'ai vite appris qu'il demeure justement dans la direction que nous suivons. J'entre en

pourpalers avec lui et je bâcle TafFaire ; j'engage deux de ses ânons pour nous transporter, mon compagnon et moi, à destination.

Pour ceux qui n'ont jamais vu ces humbles serviteurs du péon mexicain, la chose peut ne pas faire sourire ; mais il faut avoir rencontré un spécimen de la race pour se faire une idée de l'aspect que nous offrions Regagnons et moi dans cette bizarre chevauchée.

Pelées, dénudées, l'échiné saillante, nos montures pliaient sous notre poids ; pour empêcher nos pieds de traîner à terre, il nous avait fallu nous asseoir en plein sur la croupe et passer sur le garrot une corde munie de boucles aux deux extrémités en guise d'étriers.

Joignez au tableau le chapeau mexicain, la zarape multicolore qui retombait sur nos

épaules et nous enveloppait comme une châsse, en ne laissant sortir que la tête et les pistolets flamboyants : nous avions évidemment Tair de héros d'un autre âge.

Enfin, nous laissons là le fameux fiacre qui nous a trimballés dans le Cerro et qui est destiné à rentrer à Mexico par une voie plus catholique cette fois : c'est avec un coup-d'œil de regret que nous nous séparons de cet auxiliaire inoubliable de notre fuite. Nous récon^nsons largement notre brave cocher et nous filons au trottin de nos montures pour atteindre le train à son passage.

Nous arrivons en temps ; bientôt nous voyons poindre au-dessus des magueyes, de ces immenses cactus qui font la richesse des terres froides, la fumée blanche de la locomotive et quelques instants après le train ç'arrê^ie, NatureJlemenJ, il p'y a paijs de

gare : rien. On monte et descend à sa guise en plein champ.

Nos frayeurs ne sont pas encpre terminées ; le train venant de la ville, nous nous gardons bien de monter en première classe ; nous nous casons dans les wagons des indiens: des chaiTS découverts, comme ceux dans lesquels on transporte ici le charbon, mais le long desquels on a mis de chaque côté un banc.

En un quart d'heure, nous sommes à Texcoco.

Ici du moins nous sommes à Tabri. Nous avons quitté le District Fédéral et la police de Mexico n a plus prise sur nous.

Texcoco est une ville importante, avec un bon hôtel français où nous nous retrouvons au sein de la civilisation.

Regagnon connaissait le propriétaire ; il lui explique notre aven^ur^ et lui 4©mao4e

^te et discrétion. L'un et Tautre nous sont amplement accordés.

Ce brave compatriote met à notre disposition une grande chambre où nous nous empressons après un bon dîner de goûter un l'epos amplement mérité.

Le lendemain matin, nous recevons la visite du chef politique que nous avons fait demander et il pénètre dans nos appartements avec une dignité que je ne puis m'expliquer, car nous sommes d'anciens amis.

Je vais au-devant de lui, mais il m'accueille avec uue foule de salamalecs auxquels je ne puis rien comprendre, d'abord et dont j'ai bientôt eu le secret. Notre hôte^ lier pour plus de sûreté nous avait fait coucher dans la salle des séances de la loge maçonnique attenante à son hôtel et c'est là l'explication du. mystère dont était entourée l'entrée de notre protecteur.

En effet le plafond est décoré de triangles, de nuées, à^œUs symboliques auxquels, profane, je n'avais d'abord attaché aucune importance.

Dès le premier mot, le chef politique nous met à Taise et, comme tout bon fonctionnaire, enchanté de jouer un tour à ses collègues de Mexico, nous assure qu'on ne viendra pas nous prendre tant que nous serons sous sa ga,rde.

Nous passons ainsi deux jours sans bouger et enfin nous recevons avis de Mexico que tout est arrangé avec Dame Justice et que, si nous arrivons, nous st;rons admis à caution de suite ,sans difficulté, en attendant le procès.

Le soir même nous rentrions à Mexico et le lendemain nous nous présentions à la Diputacion où le juge chargé de l'enquête nous attendait.

Après avoir donné nos dépositions, on nous demande chacun $1,000 de caution pour la mise en liberté.

Le chiffre était un peu fort pour des journalistes, surtout au retour d'une expédition du genre de celle que nous avions entreprise et je pense que nous serions encore à pourrir sur la paille humide des cachots, si le juge n'eût facilité la chose en acceptant pour nous le cautionnement de deux greffiers qui eurent pitié de notre sort.

Un mois après nous passions en jugement tous les sept, le combattant qui avait eu la vie sauve, les quatre témoins et les deux médecins.

Tous les sept, nous fûmes acquittés haut la main.

C'est égal, je ne suis pas prêt à recommencer !

De taille moyenne, bien campée, le buste bien sorti, droite comme une lame d*acier, flexible comme une épée de Tolède, souvent brune, rarement blonde, promenant son gai minois rose éclairé par des yeux toujours beaux, quelquefois magnifiques, la Canadienne arpente d'un pied sûr, Montréal son dûmame.

La tête est bien re jetée en arrière, le nez est tendu au vent et elle s'avance crânement, les mains dans les poches. A sa seule vue on sent qu'un homme entier ne lui fait pas plus peur qu'à son ancêtre Serpolette.

Le costume fait bien ressortir les qualités de la race. Le manteau de drap, de coupe un peu homme peut-être, la toque hardiment plantée sur Toreille, dénotent bien le sang des vaillantes petites françaises qui en cent ans ont presque deux fois décuplé la population franco canadienne.

Tout dans la canadienne respire la santé et la gaité. C est là d ailleurs le fond de son caractère. Caractère un peu insouciant peut-être comme celui de toute la jeunesse heureuse, née sur un continent neuf où elle n'assiste pas aux duretés, aux luttes, aux misères, aux chagrins du striiggle for life â^ Tancien continent.

L'avenir lui apparait tout en beau, elle sent autour d'elle sa patrie qui grandit chaque jour, qui s'élargit, qui s'enrichit chaque année et son esprit se détend insouciant pour s'épanouir en toute liberté.

Sa gaieté, son entrain éclatent malgré elle. Voyez les canadiennes sortant le samedi de la matinée et descendant en ville pour faire un tour de rue St-Jacques.

Vous les rencontrez par bandes dans le Beaver Hall qu'elles descendent de front, en caquetant et déchirant à pleines dents les passants qui les croisent ou ceux qui les dépassent.

Malheur à celui qui s'expose à cet aréopage ou que la malchance amène à affronter ces juges implacables.

D'aussi loin que l'essaim espiègle l'a aperçu, il est passé en revue par trois ou

quatre paires d'yeux malins qui ne pardonnent pas.

De la pointe de ses bottes au sommet de son chapeau, il est saisi, coté, mesuré, apprécié et jugé.

Le pauvre passant incapable de soutenir sans broncher Tinspection dont il est l'objet, mâchonne son cigare, baisse les yeux et renfonce ses gants.

Tout-à-coup un éclair a traversé la bande.

L'une des promeneuses à poussé le coude de sa voisine et soufflé un mot.

Comme une traînée de poudre, le mot fait le tour de la bande et tous les yeux se sont fixés impitoyables sur le point défectueux de la personne ou de la toilette du pauvre passant.

Le malheureux a sans doute le nez rouge ou le nœud de sa cravate est mal fait.

Il ne s'en doute pas et continue à s'avancer sous une batterie de regards narquois.

Les joues sont tendues, les yeux brillent, toutes se serrent l'une conti'e lautre pour ne pas laisser échapper Tenvie de rire qui les étouffe.

La victime est passée et tout-à-coup pa'rt comme une fusée un éclat de rire moqueur qui se communique de lune à l'autre et fait retentir les échos de sons argentins qui sortent de ces jolies bouches impitoyable?.

Le malheureux passant cherche et recherche quel est le point qui a pu faire rire ces jeunes têtes et celles-ci qui se sont retournées sans pitié continuent encore à se délecter de la déconvenue de leur victime.

Mais comment se fâcher, elles ri^nt de si bon cœur et montrent de si jolies dents !

Si la canadienne est rieuse et espiègle elle a aussi d'autres qualités plus sérieuses.

Elevée dès son jeune âge dans la liberté la plus grande, elle se fait vite aux exigences de la société.

Encore toute jeune fille, fillette quelquefois même,, elle sait recevoir au salon avec UE aplomb et une facilité vraiment charmante. Elle sait déjà intéresser les visiteurs, faire la part de chacun, accorder à l'un le mot désiré, à l'autre le regard convoité.

C'est de cette agréable habitude contractée fort jeune que résulte le grand charme des réceptions canadiennes.

C'est à cette liberté que nous devons, nous autres étrangers, de nous trouver tout de suite à notre aise dans toutes les familles où les jeunes filles secondent si bien leur mère dans la lourde tâche de recevoir les visiteurs et trouvent moyen d'accorder à tous leurs amis anciens ou nouveaux, jeunes ou vieux, laids ou jolis garçons, niais ou spirituels, les mêmes attentions et les mêmes prévenances.

Avec quelle finesse, la canadienne, pareille

à un général dirigeant ses troupes, voit tout^ observe tout, fait cesser les conversations qui s'éternisent, récliauffe les froids, encourage les timides et finit par accorder à chacun les cinq minutes réglementaires.

La canadienne dans sa conversation se ressent de sa liberté d'éducation, elle est quelquefois un peu entière et autoritaire.

Habituée à avoir dans sa famille les coudées franches elle continue à agir de même avec les étrangers.

Quelques-uns ont parfois la maladresse de se plaindre de cette franchise, ce sont des grincheux.

Quant à moi, tout en la constatant je ne m'en plaindrai, car je dois avouer que, comme la lance d'Achille, elle sait guérir les blessures qu'elle cause et si elle vous vaut quelquefois un attrapage sur les défauts des Français, elle a l'attrait de nous procurer

bien des compliments que nous n'aurions pas osé espérer.

Malgré cette indépendance d'allures, la canadienne est fervente catholique. Elevée dès sa plus tendre enfance dans la stricte observation d'une religion qu'elle sait être la garantie de sa nationalité elle marche dans la vie avec l'âme tranquille et le calme de la croyante.

Elle repousse les idées d'émancipation ou de révolte et traverse les mille incidents de l'existence le front haut et le cœur reposé.

De ce mélange de liberté sociale et de retenue morale, résulte un être charmant, un peu bizarre, peut-être, difficile à analyser, tout extérieur, tout en dehors, mais si aimable, si entraînant que l'on ne veut pas approfondir et que l'on craindrait de briser l'idole en le ramenant au sérieux de l'existence.

«;ff..

L'hiver est surtout l'époque oà ce tempérament de feu se montre dans toute sa force.

La canadienne est la créole du nord. S'il faut aux unes les bananiers et le hamac, il faut aux îiutres la neige.

Aussitôt que la terre a recouvert son blanc manteau, une femme nouvelle apparaît.

La canadienne est dans son élément. Armée de pied en cape pour lutter, vous la voyez poindre aux premières neiges.

Avec son habit bleu ou blanc. Trappeur ou Canadien, son petit bonnet de laine campé sur loreille avec la crânerie d'une cantinière de voltigeurs, chaussée de fins mocassins, elle défie vents et tempêtes.

Que nous sommes loin de nos petites parisiennes blêmies par le froid, se cachant le liez et les oreilles, gémissant à chafjue rafale

et rappelant ces frêles petits rosiers cravatés .(le mousse, einmaillottés de paille, qui, sur le Marché aux Fie iirs, s'effeuillent au vent d*hiver.

Par contraste, voyez un peu un groupe de ces charmants démons : toute la fleur hivernale est réunie là et s'il fallait jouer aux petits jeux, quelle magnifique moisson pour un bouquet d'hiver.

Depuis le pérceneige au blanc calice, la bruyère aux clochettes roses, l'épine chargée de corail, le gui aux guirlandes ponctuées de grains d'argent, jusqu'aux branches de houx dont les baies éclatantes se détachent comme des gouttes de sang, chaque fleur, chaque plante trouverait son type et sa personnification.

Et maintenant, pour finir ce portrait aussi consciencieusement tracé que possible, si

VOUS me demandez quel est en somme mon avis, je vous répondrai comme dans votre chant national :

Vive la Canadienne I

La vie du véritable mexicain, non pas du

mexicain des villes, qui est un être complexe, un composé bizarre de gommeux et d'atzèque, mais du mexicain de l'intérieur, du propriétaire cultivateur, se passe constamment à cheval. Le cheval, pour, lui est le seul mode de locomotion raisonnable et vous Vétonneriez fort, je crois, en lui disant

qu'il y a dans le monde des gens qui vont à pied.

Tous ses amusements, tous ses exercices sont donc équestres et dans ce genre il acquiert une spécialité réellement incontestable.

Tout le monde connaît les courses de taureaux, tous ont certainement lu et relu toute les descriptions qui en ont été faites depuis Alexandre Dumas jusqu'à Théophile Gautier, il serait donc très fastidieux de revenir sur un exercice qui est si connu.

J'indiquerai simplement un travail spécial que j'ai vu faire au Mexique par le grand torero mexicain, le Frascuel ode la Nouvelle Espagne, Ponciano Diaz. On appelle cet exercice la "pose de la cocarde.

Le torero se fait amener un cheval nu, portant simplement un surfaix avec une boucle pour maintenir le pied gauche. Il

prend entre les dents une cocarde, une rose ayant au centre une pointe d'environ un pouce de long et se place dans un coin de Tarêne.

Lorsque Tattention du taureau est un peu détournée par les capes qu'agitent devant lui les autres toreros, Diaz lance son cheval à plein galop, passe juste au ra,s du taureau qui détourne aussitôt brusquement la tête ; au même moment Thomme se penche complètement de côté, se couche sur la tête du taureau et lui plante entre les deux cornes la cocarde qu'il tenait à la bouche.

Cest un exercice très élégant, mais qui rencontre peu d'imitateurs.

Mais en dehors de ces tours de force, les jeunes cavaliers mexicains pratiquent deux amusements plus pacifiques et malgré cela fort jolis et fort intéressants à suivre. Ce sont : le laso et le coleadero.

Le hmo, comme on sait sans doute déjà, est une longue corde de 60 à 70 pieds à l'extrémité de laquelle est une boucle. Avec cette boucle le cavalier fait un nœud coulant d environ 5 pieds de diamètre.

Il fait tournoyer le nceud au-dessus de sa tête et le laisse ensuite échapper aussitôt qu'il est à portée du but.

En veiiiu de la vitesse acquise toute la corde se déroule et le nœud tombe juste sur les cornes ou la tête de l'animal qui continue sa course. Le cavalier s'arrête, enroule autour du pommeau de sa selle le bout du laso qu'il a conservé à la main. Le petit cheval mexicain qui est drossé à cet exercice s'arc-boute sur ses jambes de devant et le nœud qui se resserre brusquement arrête net le taureau.

Cet exercice demande beaucoup d'adresse.

Quelques mexicains arrivent à y être d'une

force réellement extraordinaire au point de désigner à Tavance telle partie de Tanimal qu'ils vont saisir avec le laso, soit la patte gauche, soit la patte droite, soit la tête.

De vrais concours ont lieu le dimanche dans les immenses cours des haciendas et là, en présence de la maîtresse de céans, tous les jeunes rancheros se disputent la palme de la victoire et les acclamations des brunes mexicaines, qui ne ménagent ni leurs sarcasmes ni leurs moqueries au con current inexpérimenté, pêcheur malheureux dont le laso revient au but, absolument vierge de la moindre proie.

Le coleadero demande non moins d'agilité et beaucoup plus de force et de science. Il consiste en ceci :

Une cinquantaine de taureaux sont enfermés dans un enclos au milieu d'une prairie. Tous les concurrents sont formés en

groupe auprès de ce corral et deux d'entre eux sont d abord désignés pour colear.

Les rancheros ouvrent une porte du corral et laissent échapper un taureau qui se sauve en bondissant. Les deux premiers cavaliers désignés partent à sa poursuite et cherchent chacun à se rapprocher de lui du côté gauche en le tenant à leur droite. Le premier arrivé saisit la queue du taureau à son extrémité, puis la tenant fortement, il la prend sous sa jambe droite qui la maintient absolument serrée contre la selle.

Aussitôt il donne un vigoureux coup d'éperon à son cheval qui fait un brusque saut en avant.

Le taureau enlevé ainsi perd pied et roule à terre en faisant quelquefois trois ou quatre tours sur lui-même.

On ne peut imaginer quelle passion excitent ces jeux. De plusieurs lieues à la ronde

les jeunes gens viennent y assister, j'y ai vu quelquefois jusqu'à 3 et 400 cavaliers, la fine fleur de la jeunesse de l'endroit.

On y vient également des villes voisines et les mailcoaehs attelés de dix mules, les calèches à quatre et six mules y amènent en foule toutes les jeunes mexicaines qui, non moins cruelles que les belles romaines, ne demandraient pas mieux, pour s'amuser un peu, de voir découdre quelques uns des amateurs par un taureau récalcitrant à ce genre d'exercice.

Ce sont là au Mexique les deux genres d'amusements les plus originaux que l'on puisse signaler. Nous avons également l'attaque des diligences qui fait partie du sport financier et les iwonnnciaTïieatos mais ils rentrent dans un autre genre de sport, le sport politique, dont il n'est pas bon de s'occuper outre mesure dans ce pays-là.

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