‹ Louisiane--Mexique--Canada. Aventures cosmopolitesChapitre 8 sur 9 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

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Nos actes et nos exploits sont quelquefois bien insignifiants, quelquefois bien sots ; et pourtant il existe en nous un fond de vanité égoïste qui nous rend fiers de les rappeler*

Je ne crois pas que personne éprouve, pour le fait d'avoir frappé un homme à mort, toute Thorreur qu'imagine le romancier. On songe avec épouvante à ratr*>eité

(lu meurtre brutal, mais le sentiment hostile qui a inspiré Facte vit toujours dans le cœur de celui qui a frappé, et cela au point de réveiller chez lui plutôt la satisfaction de la vengeance assouvie, que le remords du crime perpétré.

C'est du moins mon opinion, si j'en juge par mon expérience, aussi bien chez les sauvages que chez les peuples civilisés.

Il est bien rare que nous regrettions une mauvaise action, si elle n'est pas pour nous une source de privations, de dangers ou de difficultés. Il est vrai qu'alors nous nous écrions quelque fois : Quelle folie j'ai faite ! Mais, dans ce triste monde, le châtiment ne vient pas toujours à point. En dépit des prédictions, la semence du crime ne produit pas toujoure une moisson de douleurs, et trop souvent le mal passe sous nos yeux en trioniphateur.

C'est faire beaucoup de morale, mais ces réflexions sont dues aux amis qui m'ont reproché, en certaines occasions, une conduite qui, pourtant, ne m'inspire aucun regret.

Au contraire, c'est avec intérêt, avec joie, avec plaisir, que je me reporte aux jours passés où je jouais le rôle romanesque d'un homme des bois, rôle autrement plus gai (}ue la vie réelle de votre humble serviteur John Uptas, Esquire, de Toronto, au Canada membre du barreau de cette ville et favorisé sans trop de réclame d'une jolie clientèle.

Je ne porte pas encore la toge de soie, mais elle pointe à l'horizon ; et Osgoode Hall, le sanctuaire de nos cours provinciales a vu sûrement des figures plus tristes et des visages plus agités que le mien arpenter ses corridors, et émerger des portiques italiens (le sa massive architecture.

La toge et les pandectes étaient peu appréciés de ma jeun^ imagination qui, toute imprégnée des aventures du Nord-Ouest, ne concevait rien de comparable h.ux jouissances du trappeur de la baie d'Hudson, pas même la glorieuse carrière du général victorieux. Qu'était-ce que la mitraillade de quelques bataillons auprès des luttes corps à corps avec les ours blancs ?

Cette idée m'avait tourné la tête ; je ne pouvais plus supporter le collège.

J'aimais fort le professeur Wilson ; j'admii-ais son talent, comme celui des graves personnages qui honorent les chaires de l'université, mais cela ne m'empêcha pas de m'arracher à leurs séductions, en compagnie d'un ami, et de décider à tout hasard que quelques années de séjour au milieu des trappeurs auraient pour excellent résultat de m'endurcir le corps et de me former l'esprit.

Un soir, pendant un souper d'étudiants, la conversation tomba sur mes projets. J'étais à mon aise, indépendant, possesseur d'un nombre respectable de dollars qu'un père économe m'avait placés en Keu sûr ; j'offris avec magnanimité de faire tous les frais du voyage.

Ce point réglé, il n'y avait plus qu'à jeter la plume au vent, et à partir au plus vite.

Mais de quel côté ? Dieu seul le savait.

Aux Etats-Unis ?

Non, nous étions trop patriotes pour cela, et notre Nord-Ouest nous offrait un champ d'aventures amplement suffisant.

A l'Ouest? naturellement. A l'Ouest, dans la direction suivie par la marche absor-t bante du " Grand empire."

On but force rasades à notre succès.

Le lendemain n'amena ni migraine, ni repentir.

Quinze jours aprèf^, nos préparatifs étaient terminés, et nous prenions, au Détroit, la ligne du Grand-Tronc pour Chicago. Notre grande entreprise nationale, le Pacifique Canadien était encore un projet en l'air qui hantait le cerveau de quelques enthousiastes suspects auprès des esprits forts d'avoir plus d'imagination que de lest au fond des idées.

Chicago, par exemple, existait déjà avec ses rues aussi droites qu'innombrables ; mais notre séjour y fut de courte durée.

Nous étions en été, le temps était beau, le voyage par eau offrait donc tous les avantages.

Après avoir côtoyé les rives de la Rivière Rouge du Nord, comme on disait alors, un petit paquebot, puis un humble bateau nous transportait à petites journées jusqu'à Fort- Garry, aujourd'hui Winnipeg.

Je me rappelle maintenant avoir écrit de

là à notre excellent professeur, M. Wilson, une lettre qui, pour moi, était ce que les Anglais appellent œnacience money, lorsque poussés par le remords ils adressent au ministère des finances quelques farthings de taxe soustraits un jour à la vigilance du fisc. Ma lettre était tout bonnement une reconnaissance de la dette que j'avais contractée envers mon Aima Mater et Thomme de bien dont j'avws été Télève.

Ce qu'on me racontait alors des crues considérables qui se produisaient chaque printemps sur la Rivière Rouge m avait frappé.

Ces inondations surprenaient autrefois les immenses troupeaux de buffles qui paissaient dans les riches et gras pâturages arrosés par cette rivière.

Les buffles étaient balayés par centaines, que dis-je, par milliers ; et, dans mon esprit,

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je faisais un rapprochement" avec ce qnô j'avais lu des immenses dépôts d'ivoire mammouth et de squelettes d'éléphants que l'on trouve à l'embouchure des ^gantesques fleuves de Sibérie.

L'origine de ces dépôts ne peut-elle pas être de même nature ?

Des troupeaux d'éléphants aussi nombreux que nos bisons américains ne vi vwentils pas autrefois dans ces vastes plaines, sur les rives de ces puissants cours d'eau ?

Les inondations du printemps n'ont-elles pas pu en emporter des centaines, les noyer, et disperser les carcasses sur leurs rives ou dans leurs estuaires, absolument comme la Rivière Eouge a emporté ces milliers de buffles, et déposé leurs ossements sur ses bords ?

Je ne pensais jamais revoir Toronto, et j'y adressais le résultat de mes observations

comme un tribut tardif payé à ses érudits.

Nous n'avions rien à faire à Winnipeg, qu'à acheter des provisions, et bientôt nous voguâmes sur le lac du même nom, qui s'étendait au loin devant nous.

Au bout de quelque jours, notre bateau nous laissait à Fembouchure de l'immense Saskatchewan, qui se perd dans le lac à travers une immense région de marais, de lagunes couvertes de plantes aquatiques, dont les bajs-fonds herbeux m'inspirèrent une réminiscence classique de ce bon Virgile exilé sur les bords du Danube.

Le poète se lamentait d^ l'aspect désert et glacé de son lieu d'exil, et regrettait les douceurs de Bome. Pour nous, nous ne partagions en aucune façon sa manière de voir.

Nous faisions des hécatombes de canards, de pélicans et d'outardes. Un vrai paradis !

Il était maintenant impossible de conti-

nuer notre voyage autrement qu'en canot, et après nous être assuré les services de deux sauvages pour remonter la rivière, nous reprîmes notre route vers TOuest, toujours vers rOuest.

La nourriture ne nous manquait pas ; nos fusils en fournissaient en abondance.

Quelle joie, en sortant de la vie policée des villes, d'être enfin son seul maître, son propre pourvoyeur !

Oh ! le charme de ces soirées passées au campement, auprès d'un feu de bouleau ou de peuplier, . en fumant ou en rêvant aux voyages et aux explorations futures !

Une seule chose nous dégoûtait : c'était, les jours de pluie, de rencontrer dans fes sentiers qui longent la rivière ces gros lézards immondes, boursouflés, hideux.

Caressant leur rugueuse échine de leur queue épaisse, se traînant ou plutôt ram-

pant sur leurs pattes bî uffies, ils disparaissaient devant nous dans le gazon.

Un amateur d'histoire naturelle eût peutêtre trouvé un charme à les étudier ; mais pour nous, tout ce qui n'était pas comestible nous intéressait fort peu ; nous réservions pour le reste seul notre haute appréciation.

On voyagea ainsi jusqu'à un établissement de Sang-Mêlés, de Métis, comme on les appelle ici, en aval des Fourches où se réunissent ces deux grandes jumelles, la Saskatchewan du Nord et celle du Sud. La contrée était boisée et contenait plusieurs établissements da ce genre.

De là, notre voyage se continua par terre ; nous trouvions cette route préférable, le bois qui couvrait les rives étant peu touffu et assez facile à pénétrer.

Enfin, nous aperçûmes les bastions en palissades du fort Carleton, ou stationnait

un solide poste de la Compagnie de la baie d*Hudson, bien pourvu de provisions et de fourrures, et où nous attendait une cordiale bienvenue.

C'est là qu'il fut décidé entre nous de modifier notre itinéraire, de traverser le fleuve et de pousser droit au Nord.

Jusque là, mon compagnon avait fait preuve des meilleures dispositions à seconder mes plans. Je considérais, à mon point de vue d'organisateur et d'auteur du voyage, que cette conduite lui faisait honneur.

A quoi, du reste, aurait pu servir une opposition inutile, qui n'eût pu que troubler notre bonne harmonie et déi'anger nos projets d'excursion ?

Mais l'hiver approchait, et je ne tardai pas à remarquer chez mon compagnon une tendance à se ranger aux idées d'un jeune commis du fort, qui lui donnait à entendre

qu'on pouvait avoir beaucoup plus de chasse et d amusement sans aller si loin.

Cela ne me convenait guère. Mon camarade se rendit d'abord à mes conseils, et consentit à m'accompagner ; mais en définitive, il revint encore avec opiniâtreté sur son idée de ne pas aller plus loin. Avec non moins d'opiniâtreté, j'insistai sur le départ, et finalement mon idée prévalut.

La voie que nous devions suivre était une route bien connue, un peu dure peut-être, mais parfaitement tracée. Mon compagnon de voyage voulait continuer à longer encore quelque temps la rivière pour rencontrer de l'outarde et du canard. Il en résulta un compromis, toujours la plus stupide des solutions.

Le départ eut lieu le lendemain. Nos provisions étaient entassées sur un toboggan qu'une couche de neige déjà assez /■

épaisse nous permettait de traîner facilement.

Le commencement de nos difficultés approchait.

Le gibier fut d abord suffisant, mais la marche devint fatigante.

Nous avions dû chausser la raquette, une nouveauté pour nous. Il faut y avoir passé pour savoir combien la marche en raquettes est fatigante pour les débutants.

En Europe, on se figure de suite un mode de progression rapide et aisé. On songe à la raquette norvégienne, ces longues planches pointues aux extrémités et fixées au pied par une courroie ; toute autre est la raquette canadienne.

Imaginez une raquette de lawn-tennis, en forme de cœur, dont la partie la plus large au lieu de se refermer sur le manche, se prolonge en pointe par une courbe douce.

Au centre du eroisillé est un espace vide où s'attachent les lanières qui fixent le pied à la raquette par son extrémité antérieure.

Au début tout va bien ; la marche est un peu monotone, mais il y a le charme de la nouveauté. Survient un premier accident, un rien, une culbute dans un banc de neige, on en rit ; mais bientôt cela devient sérieux. Après les heures et les journées de marche, les doigts des pieds se fatiguent, la plante devient douloui-euse, c'est le 7)ial de iraguettes, comme disent les Canadiens-français.

Alors que de fatigues entraîne la marche !

que de douleurs à ces pauvres pieds !

La température se refrodissait et les nuits étaient loin d'être chaudes ; mais nous trouvions du combustible dans les buissons qui Sfarnissaient la rive Nord. Mon but était toujours de pousser au Nord, où la contrée

était plu8 boisée, mais mon compagnon était naturellement de l'avis contraire.

— Continuons encore quelques jours à suivre la rivière, disait-il.

Il souflSrait plus que moi des pieds, et chaque soir le trouvait de plus en plus grincheux au moment de camper.

Il me fallait aller couper le bois pour le feu, car il était si fatigué et soufirait tant des pieds qu'en arrivant au camp il se déclarait incapable d'aucune autre besogne que celle d'aider à cuisiner le souper.

Il me jugeait déraisonnable, je le trouvais entêté. Les marches étaient trop courtes à mon avis ; trop longues au sien.

Enfin, la querelle éclata. La fatigue nous avait rendus irascibles, quoique la marche de la journée eût dû nous suffire sans cestracas.

La température baissait encor^^

AMOtTR ET PléRlL 261

Nous n'avions qu'une bonne robe de buffle pour nous couvrir, et il fallait la parta^r la nuit. Bientôt la brouille fut complète.

Je ne sais si mon ami me reprochait ma bonne humeur et mes espérances dans notre malheur, ou s'il m'en voulait de l'avoir vertement relevé quand ses remarques étaient déplacées, ou bien enfin s'il méditait de me quitter à la première occasion, toujours estil qu'il cessa de me parler.

Je lui prouvai de la même façon la piètre opinion que j'avais de sa conduite, et le silence le plus absolu régna entre nous.

Tandis que son caractère s'empirait à mon égard, je remarquai que ses pieds se guérissaient. Il marchait maintenant aussi bien que moi, et souvent je crus remarquer qu'il essayait de me punir en me battant à la marche.

262 AMOUR Eî PÉRIL

Mais mes pieds se guérissaient aussi, et je pris la détermination d*avoir le dessus.

Chacun complotait de son côté, et se renfermait dans un silence hautain. La position était absurde.

Nous étions là, deux individus, rivés à la même chaîne, forcés de suivre la même route, mais chaque jour plus étrangers Tun à lautre, et doutant davantage, chaque jour et chaque minute, de notre sagesse respective.

Quand le reflet bleuâtre de la neige s'évanouissait devant Tombre envahissante de la nuit d'hiver, nous cherchions soigneusement un bosquet de bouleau où nous pussions trouver un abri et du feu ; puis nous nous arrêtions silencieusement, renversions notre

toboggan et son chargement sur le côté pour nous abriter et protéger notre feu qui était vite allumé.

Alors, prenant notre robe de buffle, nous nous étendions dessous, aussi froids au moral qu'au physique, nous pressant Tun contre lautre, avec Tinstinct animal qui nous fait rechercher cette chaleur que les corps se communiquent naturellement les uns aux autres.

J'étais devenu le plus fort ; et, un soir, comme la marche se prolongeait, je remarquai que mon ancien ami tirait la jambe derrière moi.

Cette vue, j*ai honte aujourd'hui de ce sentiment, me fit plaisir.

Enfin, il va parler, pensais-je avec une malicieuse satisfaction; et je continuai à arpenter régulièrement la neige.

Nous venions de laisser derrière nous un

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emplacement convenable pour camper, quand j entendis une voix derrière moi.

Allons, était-ce bien mon camarade, qui avait retrouvé la parole ?

Mais oui, c'était lui.

— Allons-nous enfin nous arrêter, Uptas ?

où voulez-vous donc aller ?

Le tout était accompagné d'un formidable juron.

Je fus tenté de ne pas lui répondre, mais j'eus un remords.

— C'est bon, mon vieux, lui dis-je, arrêtons ici.

La glace était rompue, et une conversation aigre-douce s'engagea. Mon ami m'annonça qu'il allait profiter de la première occasion pour retourner chez lui ; je ne fis aucune objection.

Il nous fallait d^abord trouver la grand'route, puis une hutte de sauvage, ou une tente de voyageur.

Nous savions fort bien que c'était au Nord que nous avions plus de chance de rencontrer Tune ou l'autre ; il fut vite convenu de marcher droit sur la chaîne de postes qui devait se trouver de ce côté.

Cette décision était toujours un soulagement.

Nous avions trop appuyé à l'Ouest, mais en faisant un angle au Nord-Est nous devions tomber juste sur le chemin public du Fort à la Crosse par le lac au Pélican.

Je m'en souviens toujours, cette nuit-là, au moment où nous nous préparions à dormir en discutant auprès du feu les mérites du pémican, la forme silencieuse et solitaire d'un Indien nous apparut soudainement, debout à nos côtés. Le sauvage se tenait là dans l'attitude d'une apparition, immobile comme une statue.

Comment s'était-il approché de nous ?

nous rignorions. Pais un bruit, pas un cliquetis de ses raquettes n avait révélé son approche.

Drapé dans une couverture, un arc à la main, il nous contemplait solennellement, tristement même. Il prit dans sa main, sans un geste, sans une parole, la nourriture que nous lui offrîmes, fl pouvait cependant avoir des compagnons, et, ma foi, je n'étais pas habitué à des visites aussi impromptues et aussi mystérieuses.

Rien ne pouvait faire soupçonner, pourtan t,qu'il eût de mauvais desseins. Il disparut bientôt dans l'ombre de la nuit. Nous étions convenus de monter la garde chacun notre tour ; mais le sommeil fut le plus fort, et l'emporta. Jamais plus nous ne revîmes cet ami des mauvais jours. Jamais cependant je n'oublierai l'aspect sinistre de cette figure rouge, immobile, nous toisant de toute sa

hauteur, et détachant son galbe de médaillon dans la lueur du foyer, comme une sombre personnification du Génie de ces steppes. '

Je songeai alors que bientôt lui et ses semblables seraient mes seuls compagnons, puisque mon ami était décidé à abandonner aussitôt que possible notre vie d'aventures.

A mesure que le sommeil m'envahissait, toutes les phases de mon voyage se déroulèrent devant mes yeux : les tourbillons écumeux de la Rivière-Rouge, ses rives basses creusées dans un sol fei-tile, cette nappe sans tin du lac Winnipeg, les <langereux bas-fonds et les rapides de lembouchure de la Saskatchewan, le large estuaire du fleuve se rétrécissant graduellement en même temps que les rives s'élèvent, les collines boisées de sapins, les palissades de Fort Carleton et le^ hauteurs voisines éclai-

rées par les lueurs orangées de ces magnifiques levers de soleil canadiens, nos dernières étapes si pénibles, la glaciale beauté de ces paysages de neige ... Et je m*assoupis en rêvant aux abris murmurants des pins du Nord, bien résolu à hâter notre marche vers les retraites perdues des vaillants pionniers du commerce de fourrure, dont nous voulions atteindre les campements au plus vite.

Mon ami, nouvellement réconcilié avec moi, dormait encore à mes côtés, lorsque le matin m'éveilla. J'étais à peine debout que le froid me saisit à la tête et me tomba droit entre les épaules.

Je grelottais tout en sautant pour me réchauflFer; mais il fallait préparer le départ.

Maintenant que nous étions décidés à gagner à tout prix les endroits où il y avait

quelque espoir de rencontrer des blancs, noè dijBTérends s'étaient oubliés aussi vite que le souvenir d'une mauvaise nuit.

Comme ce soleil scintillait gaiement à travers les ramilles gelées du bouleau !

Comme ce beau tapis de neige nous éblouissait de sa blancheur éclatante ! Comme cet air délicieux purifiait, vivifiait! Le pouls battait ferme, la force redoublait !

Nous avions une boussole pour nous diriger ; d'ailleurs la prairie était devenue tout à fait dure, et les lacs étaient gelés.

Nous désirions changer de région car les outardes et les canards nous avaient quittés pour le Sud, et devenaient introuvables. Il nous restait à tenter fortune à la pêche.

Le pémican que nous avions emporté était assez agréable au goût, mais nous en étions fatigués. Souvent il ne contient pas autre chose que de la viande sèche pilée et pressée.

dans le fond d'un sac, avec un peu de graisse fondue ;le nôtre était réellement bien préparé, bien assaisonné et le goût n'en était pas désagréable.

Néanmoins un peu de poisson eût varié le menu ; mais à notre grand chagidn il nous fallut constater que Feau des lacs était trop alcaline, et que le poisson n y pouvait pas vivre. C'était une autre raison pour nous de quitter au plus tôt cette plate contrée d'alluvion, si profondément sillonnée par les affluents souterrains de la Saskatchewan.

Enfin, après deux ou trois jours de marches forcées, laspect du pays se modifia.

Au lieu de la plaine monotone que nous laissions derrière nous, quelques monticules couverts de sapins apparaissaient çà et là à nos regards charmés, alternant avec de petits lacs dormant sous leur couche de glace,

Le camp fut vite dressé auprès cîn premier étang que nous rencontrâmes ; et nous résolûmes d'y prendre quelques jours de repos, et aussi notre part de poissons, s'il était possible.

Est-il une jouissance plus vive pour le pêcheur convaincu que celle de sentir mordre à son hameçon ? Nous avions percé un trou dans la glace et jeté nos lignes. Tout faisait présager une belle pêche.

Quelle sei'ait notre première prise ? Nous attendions avec anxiété.

Soudain une secousse furieuse, puis cela mollit. Je tire avec précaution ma capture jusqu'au bord de la glace. Encore une secousse ; puis rien ! L'avons-nous perdu ?

Non, le revoilà, je tire cette fois tout doucement, retenant ma respiration. Bravo, le voilà! C'est une splendide truite qui gît maintenant sur la neige, bouche béante et pâmée.

Hourra pour le pémican ! c'était mon seul appât, Mais peut-être se mangent-ils entre eux ces poissons ? Essayons. L'appât fut plus long à produire son effet.

Enfin, voici une secousse, puis la ligne se roidit fortement, Nous en tenions un autre. La lutte fut plus courte, et bientôt une nouvelle prise venait rejoindre notre première victime mutilée.

Cette fois ce n'était plus une truite mais un poisson blanc, la convoitise des amateurs de pêche des lacs grands et petits de l'Amérique du Nord ; jamais ils ne s'en fatiguent. Aussi étions-nous fiers de notre exploit.

Moins que jamais nous songions à abandonner un endroit où l'on trouvait à la fois le repos et la bonne chère.

Une fois nos provisions faites, le camp fut installé, un grand feu allumé, et après

avoir déposé nos poissons sur la glace d'une petite mare, nous nous étendîmes par terre pour savourer tranquillement nos pipes auprès du feu, en laissant nos imaginations folâtrer au-delà des épais buissons qui nous protégeaient contre le chasse-neige, en nous oflrant leur chaleur et leur abri.

Nos tiTiites qui cuisaient à la broche nous parurent un excellent repas. Mais quel fut notre étonnement, après avoir longuement causé et fumé, de voir que la chaleur du foyer avait fondu une partie de la glace, et formé un petit bassin où s'abattaient tranquillement les poissons que nous avions rapportés gelés et qui maintenant se croyaient redevenus de vraies truites et de vrais poissons blancs.

Leur illusion fut de courte durée; malgré notre étonnement, nous arrêtâmes net les progrès de cette résurrection par une battue en règle.

C'est ainsi que se passa notre première soirée, et bien d'autres encore; car nos quartiers d'hiver nous plaisaient, et nous étions loin de déjsirer les quitter.

L'hiver augmentait d'intensité, mais la neige était en somme peu abondante, — moins que nous le pensions et cei-tainement moins que nous avions coutume de la voir dans notre province d'Ontario. De fait, nous ne nous étions jamais trouvés aussi bien à Toronto que dans cette zone terrible, appelée par les savants région sousarctique.

Les excursions de chasse ne manquèrent pas; partout nous apercevions des traces de cerfs, d'orignal, de daim, qui venaient rôder autour de notre lac.

Un soir je rencontrai un brocard qui cherchait pour boire un trou sur la rive.

Il se tenait fixe, tête droite, prêtant l'oreille

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au bruit qui lui avait révélé mon approche.

Sa silhouette brune se détachait clairement sur la neige. Je labattis d'un coup de carabine, et ce soir-là fut un vrai soir de gala dans notre campement. C'était un jeune caribou, et sa chair était excellente.

Deux semaines plus tard, nous levions le camp; le froid avait augmenté et la traverse des lacs qui coupaient notre route fut assez facile.

Vei's la fin d'une de nos marches nous appainit un soir la fumée bienvenue d'un campement abrité, sur la rive, par un massif de pins et de bouleaux.

Un des gi'ands avantages du voyageur dans le Nord-Ouest canadien, c'est qu'il n'a pas, comme aux Etats-Unis, à se méfier de la réception qui l'attend de la part des Sauvages.

Si quelquefois il arrive des accidents, la suite de ce récit démontre que, presque toujours, les Sauvages n en sont pas coupables, mais bien leurs frères, les Métis, qui les ont mal conseillés.

Nous n avions donc aucune crainte d'approcher, et c'est en amis attendus que nous pénétrâmes dans le camp des Sauvages.

Leurs manières à notre égard furent celles de parents habitués à nous voir entrer et soi-tir.

Les anciens se turent. Les jeunes montrèrent la téte^ et s'approchèrent pour nous regarder, et ce fut tout. Le chef était assis devant son wigwam. Il écouta nos demandes comme si nous avions été pour nous établir chez lui.

— Ukiiyow (il fait froid), dit-il, combien êtes- vous ?

— Nesho (deux seulement), fut notre '

laconique réponse faite en levant deux doigts pour rendre plus éloquente cette première tentative de nous exprimer en langue sauvage,

Quelques instants après, comme il était nuit close :

—Nipakak, nous dit-il.

Cela voulait dire d'aller dormir. Nous installâmes notre campement, et bientôt Tordre du chef était exécuté à la lettre ; nous dormions profondément

Le lendemain, mon compagnon s'enquit tous d'abord du moyen de retourner à Carleton ; et, sur la promesse d'une récompense, un indien s'offrit pour le guider et l'y conduire en peu de temps.

Tous les Sauvages accueillirent avec joie — apparement du moins — mon intention de rester parmi eux. La séparation entre mon ami et moi fut vraiment triste, malgré cette, petite querelle survenue en route.

lei commence la partie sérieuse de mes aventures.

Toutes les histoires d amour sont sérieuses, si insignifiantes qu elles puissent paraître au premier coup d'œil. Elles laissent des traces dans la vie d'un homme qui reparaissent tout à coup au moment le plus inattendu.

J aurais du le savoir — mais on ne songe pas à tout — et quand je m aperçus que la fille du chef était jolie — autant qu'une sauvagesse peut 1 être — j'avoue que je commis la faiblesse de lui lancer imprudement plus d'un coup d'œil, et de lui faire une trop large part dans mes pensées.

Elle était fille unique, et, sans avoir la prétention de comparer une demoiselle peaurouge au beautés torontoniennes, je dois déclarer qu'à cette distance et sous l'ombre des grands pins elle était vraiment fascina-

trice. Elle portait un fort joli nom, mais un nom de terroir d une longueur démesurée, divisé en deux phrases et signifiant à peu près Celle devant laquelle tons se taisent quand elle parle. Ma langue ne put jamais se faire h^ une pareille gymnastique, et je préferai l'appeler Kioshka, nom qui correspondait à peu près euphoniquement au mot dont se servait son père pour l'appeler : ma fille.

Elle apprit vite mon nom, lorsque j*eus Toccasion de le lui enseigner. Elle nous suivait souvent dans nos courtes expéditions, me demandant toujours à porter quelque chose ; si bien que je finis par craindre, avec une défiance qui n'ëtait pas sans charme, d'avoir fait sur elle une tmp sérieuse impression.

Pourquoi voulait-elle donc toujours porter mes divers ustensiles, veiller à mon

campement, me préparer un lit moelleux avec des ramilles de sapin ? Pourquoi étaitelle toujours a mes côtés quand nous revenions de la cheusse ?

Je me doutais bien de quelque chose, mais je me raisonnais autant que possible, lors qu'enfin — comme il arrive souvent dans la bonne société — je fis un compromis avec ma conscience !

Qu*y faire, d'ailleurs ? Cette chère petite, aux yeux noirs et étincelants, aux joues d'un teint de noix, qui empruntaient à la chaleur d'un sang chaud et vigoureux une jolie teinte rouge-sorabre, était la pourvoyeuse de mon camp et l'ange-gardien de ma solitude.

Quand je ne pouvais tirer de ses parents qu'un baragouin déplaisant, elle, au contraire, avait toujours un sourire pour moi ; et rien de ce qu'il était en son pouvoir d'obtenir ne manquait à mon confort.

C est là une qualité qu'on apprécie toujours chez une femme.

" Grands dieux ! quel ange que cette Kioshka ! " pensais-je souvent, mollement étendu sur mon matelas de sapin, devant le feu qu'elle avait allumé, et savourant une tranche de venaison ou de jambon fumé qu elle avait préparé à mon intention. Et le temps passait sans songer même aux regrets de ne pas fêler Noël, au loin, là-bas, dans TEst avec mes amis. Les flammes qui s'échappaient des bûches du foyer éclairaient pour moi de plus beaux arbres de Noël que tous ceux élevés jadis pour les enfants sous le i^it paternel. Les étoiles qui paraissaient et disparaissaient dans les branchages vei*t-sombres des vieux pins y remplaçaient ces petites bougies qu'allumaient les bébés

et au-dessus de leui's cimes dentelées brillait dans toute sa splendeur le beau ciel d'hiver, clair, sec et glacial.

Ma tente, formée d*écorce de cèdre et de bouleau, était dressée sur des pieux solides. C'était la plus confortable et la meilleure du camp, garnie d'une provision complète de gibier et de poisson fumé, ainsi que d'une magnifique collection de peaux de cerfs et d'ours que j'avais tués, que Kioshka avait préparées et sur lesquelles je me reposais pour fumer en paix le calumet de la satisfaction.

Mais bientôt les affaires commencèrent à s'embrouiller considérablement. J'étais allé à la chasse avec deux sauvages dont l'un passait pour un admirateur de Kioshka.

Bien qu'elle ne parût guère l'encourager, il était consi<léré généralement comme son fiancé. Ce jeune et estimable Bi'ave n'avait

évidemment pour moi qu'une médiocre sympathie, et je l'avais déjà surpris à m'examiner d'un mauvais œil. Ces deux compagnons m'avaient suivi sans invitation en me voyant prendre mon fusil.

Après avoir marché quelque temps nous tombâmes, dans un bouquet de cèdres, sur des traces de caribou. Mistassu, l'ami de Kioshka, le mécontent, était justement à mes côtés ; l'autre sauvage s'était éloigné et depuis trois heures au moins nous ne l'avions pas revu. Je ne m'attendais pas à une longue chasse et n'avais pris à tout hasard que quelques cartouches de rechange que je perdis dans les chûtes inévitables de notre couise précipitée. Dans tous les cas; mon fusil était chargé et tandis que je fouillais le fourré couvert de neige, le bruit d'un animal qui se levait attira mon attention t»t iine fornie ivoire détala rapidement devant

nous. Je lâchai un coup de fusil et me lançai dans le buisson touffu et profond pour suivre la piste sanglante très visible sur la neige.

Après une demi-heure de marche, je découvris enfin un magnifique orignal caché dans un bas-fonds et dont les cornes seules dépassaient. Je m'arrêtai un instant pour recharger mon fusil ; à ma grande surprise je manquais de cartouches.

Il n'y avait plus à reculer. Saisissant mon couteau, je me précipitai sur l'animal, mais il avait retrouvé ses jambes et baissant les cornes, il me chargea comme un vrai taureau espagnol ; je m'écartai, mais pas assez vite pour éviter un de ses formidables appendices qui m'enleva une partie de la cuisse et me jeta sur le côté.

Ce fut son dernier effort, après avoir poussé un râlement, il expira. Ma ballç

^vait porté juste et était entrée entre les deux épaules.

J'appelai mon Indien, mais personne. Ma jambe me faisait souffrir horriblement et me privait de tout mouvement, aussi fis-je de mon mieux retentir ma voix dans la forêt. Personne ne répondit.

Les sentiments de Mistassu à mon égard m'étaient parfaitement inconnus, mais, pour moi, il ne m'inspirait aucune confiance. Bien plus, sans savoir pourquoi, l'idée de lui voir bientôt épouser Kioshka m'était particulièrement désagréable.

Ce n'était pas gai d'être surpris par la nuit dans cette position, aussi, criai-je, criai-je de mon mieux, mais sans succès.

Mes allumettes n'étaient heureusement pas perdues, je fouillai dans ma poche, elles y étaient, intactes. Cette découverte me tira d'une fameuse inquiétude, car en attendant

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mieux je n'avais pas à craindre de mourir de froid ; j'avais toujours de quoi faire du feu, et il n'y avait pas de doute que Kiosha ou son père allaient bientôt venir me délivrer.

Le temps s'écoulait; je cherchai à faire le plus de chemin possible avant la nuit, mais je maixîhais bien lentement ; la souffrance que me causait ma blessure était telle que je me trouvais en nage pour refaire ce chemin parcouru le matin si légèrement à la poursuite du gibier.

Il m'était impossible de continuer et le mieux était de profiter de ce qui me restait de force pour réunir le bois nécessaire à un petit feu. Après avoir gratté la neige, j'allumai le produit de ma récolte et succombai bientôt au sommeil qui remporta sur la douleur.

Dès le point du jour je me traînai de

nouveau vers le camp, et, au moment de faiblir encore, Kioshka qui venait au devant de moi avec quelques uns de ses hommes m apparut au bout du sentier. Une litière fut bien vite faite, et quelques instants après je rentrais au camp.

Là, Kioshka se constitua mon vrai ange gardien.

Ma jambe était enflée, la jeune sauvagesse mapporta comme lotion pour ma blessure, une décoction d'écorce blanche qui me fit beaucoup de bien, mais il m'était évidemment impossible pour quelque temps de songer à marcher. Les cornes de lanimal avait attaqué les muscles et les tendons au point de nécessiter un repos absolu.

La médecine blanche avait fait son œuvre, le repos devait faire le reste, mais tna saison de chasse se trouvait ainsi close brusquement à mon grand regret. Kioshka, elle

ne semblait pas trop mécontente. Je lui demandai des nouvelles de Mistussu, elle se contenta de hocher la tête.

Un matin l'ouverture de ma tente fut complètement obstruée par un personnage bigarré, une sorte de médecin sauvage, drapé, " dans un attirail pontifical." Il était venu pour me soigner, je suppose, mais dans la fièvre ou je me ti-ouvais, cette figure hideuse me fit l'effet d'un cauchemare. Sur sa tête se dressaient deux cornes d'où tombaient deux rangées de plumes qui lui couvraient la tête et la poitrine. Son visage était presqu'entièrement caché par une sorte de fourrure blanche, provenant sans doute d'un écureuil blanc ou de quelqu'animal du même genre ; tout autour étaient cousus de petits morceaux d'étofles de diflférentes couleurs ; des plumes et des verroteries, recouvraient tout le costume de cet étrange

i AMOUR ET PÉRIL 289

peraonnage; il se balançait au dessus de moi

(en faisant force incantations, en dansant et gesticulant, puis, me relevant la tête, il tenta de m'introduire quelque chose dans la bouche.

; Bien que très faible et tout sui*prÎ9, j'euâ

assez de force pour repousser la matière nauséabonde qu'il m'avait offerte et examinant en face cette tête maquillée, il me sembla reconnaître Mistussu.

I A mon appel Kioshka entra. Aussitôt

qu'elle aperçut le sauvage elle accourut vers

i moi en poussant dans son idiome des cris,

I qui, me semblèrent être, tout en restant dans

les limites de la décence féminine, des imprécations énergiques, puis poussa violemment dehors le fameux médecin, en le pour-

I suivant, même après son départ, de ses

malédictions.

Elle était évidemment inquiète de mon

sort ; ramassant vite la coupe d'écorce qui m'avait été présentée, elle la flaira, puis la jeta au loin en me faisant comprendre avec une foule de signes et un flux irrésistible de paroles que je n'y devais pas toucher.

Au nom de Mistussu que je prononçai, elle me fit un signe de tête approbatif, et rer commença à parler avec une volubilité qui me surprit, car je ne lui avais jamais vu faire preuve de tant d'excitation.

Ne doutant pas un instant qu'elle ne m'eût sauvé la vie, je lui pris la main, et l'attirant vers moi, malgré ma faiblesse, je l'embrassai. Depuis lors, il me sembla qu'elle veillait incessamment sur moi. Elle ne permettait à personne de venir me voir et me soignait avec la jalousie d'une femme et le dévouement d'un ami.

Ma jambe se guérissait et je commençais à marcher, ou bien, m'asseyant à côté de

Kioshka, je cherchais à lui faire comprendre mon mélange de cri et d*anglais.

La vie commune dans les bois commença^it à me paraître une perspective beaucoup moins irréalisable qu'autrefois et pourtant je ne pouvais m'empêcher de songer à ces mariages de blancs et d'Indiennes, dans lesquels il m'avait toujours semblé que l'homme descendait bientôt au niveau de la femme au lieu de l'élever au sien.

Il n'y a pas de règle, me disais-je, sans exception et sans doute il se peut que, dans ces cas-là la femme, n'ait pas eu la chance de s'élever ? Comment peut-elle se perfectionner si on ne la sort pas de son milieu ? Tous <;eux que j'ai connus ainsi mariés ont continué à vivre avec les Indiens ou se sont cloîtrés avec leur femme.

Et pourtant j'ai vu des hommes de mon rang et de mon éducation vivre heureux

ainsi ; n'ai-je pas rencontré un jour dans une hutte indienne un bébé blanc et rose jouant tranquillement avec ses compagnons.

Il appartenait à un jeune ingénieur d'Ontario marié récemment à une charmante peau-rouge qui ne pouvait s'empêcher de dire avec joie et fierté : " mon enfant est moitié indien et moitié ingénieur."

Ces simples réflexions étaient une vraie capitulation de conscience.

Oh, Kioshka, que l'homme est faible, même s'il est avocat de Toronto !

Je ne m'étais encore permis qu'une déclaration sérieuse à l'adresse de Kioshka, pour lui conseiller timidement de supprimer cette ligne de vermillon qu'elle avait l'habitude, les jours de fête, de tracer dans sa chevelure audessus de la raie, ainsi qu'une plaque de rouge dont elle parait ses joues dans les mêmes occasions. Cette démarche dut peut-

être la froisser un peu, niais enfin elle était certainement mieux sans vermillon, et cessa d'en mettre aussitôt que je lui eus fais comprendre que je l'aimais mieux au naturel.

C était d'ailleurs tout ce qu'il y avait en elle d'artificiel : jamais elle n'avait, comme les beautés de Toronto, agrémenté le bas de sa taille d'une cage à moineaux ou garni ^ son chignon d'une vieille éponge pour en rehausser le volume. Elle était nature, bien taillée et je la trouvais charmante.

Ses dents étaient splendides, sa voix plaisante, son maintien gracieux, son affabilité irrésistible et surtout son attention à mes observations me paraissait absolument louable.

On pouvait, j'en avais l'expérience, tout lui enseigner promptement. Un jour, par exemple, je l'avais coiff'ée à la façon des beautés civilisées cette coiffure lui allait à

merveille. Je le lui dis dans mon meilleur cri et elle parut enchantée. .

Oh, les heureux jours trop vite envolés !

Un soir Kioshka m'annonça qu'elle avait vu un orignal auprès du camp.

— Voulez- vous venir le tuer ? me dit-elle.

— Certainement !

J'étais plein de bonne volonté et nous partîmes avec une foule de précautions, doucement, faisant aussi peu de bruit que possible. Ndus étions en plein bois lorsqu'elle me montra l'orignal auquel j'envoyai une balle ; nous courûmes ensemble, il était tombé mort.

Comme nous nous tenions côte à côte devant l'animal expirant, elle me prit la main et dit simplement :

— Saké Ittan (je vous aime.)

Que faire ? Je l'embrassai.

Au même moment j'entendis un siffle-

ment, une flèche passa juste au-dessus de mon épaule et la frappa en pleine poitrine.

Elle poussa un long cri et tomba.

Eperdu, je tirai d'abord plusieurs coups de fusil en désespéré dans le buisson d'où était parti le coup, puis volai à son côté. Arracher la flèche me semblait impossible et inutile. Elle était plantée dans le cœur et un instant après Kioshka rendait le dernier soupir.

Je courus au camp en accusant violemment Mistussu de cet assassinat, car j'étais sûr que c'était lui qui avait tué Kioshka en tirant sur moi.

Tout le monde était dans la consternation mais le père et les chefs étaient, calmes et silencieux ; je les conduisis vers le corps en demandant partout Mistussu et jurant de le tuer.

On rapporta le cadavre au camp ; mon cœur était brisé.

Mistussu avait disparu : fasse le Ciel que je ne le rencontre jamais !

Le séjour dans le camp m'était devenu intolérable ; je ine rendis à Fort Carleton, où je dis adieu les larmes aux yeux aux deux Indiens qui m'avaient accompagnés et que je regardais comme des frères. Un attelage de chien me conduisit à toute vitesse par la route bien connue du Portage Laprairie à Fort Garry où j'arrivai épuisé et brisé au moral comme au physique.

Ce n'est pourtant qu'au printemps, lorsque la prairie eut retrouvé son vert manteau, et lorsque les lacs se furent couverts encore une fois de leur gibier sauvage que je continuai ma route vers l'Est.

J'étais décidé à me replonger dans l'ancienne vie et mes amis de Toronto me reçurent comme si je venais de les quitter. Il me semblait pourtant que bien des années s'étaient écoulées depuis mon départ.

Bien du temps s'est passéjusqu'au jour où le sort m'appela à quitter encore une fois mes occupations et la Cité Reine.

Mais un jour vint où toutes les tristesses que j ai racontées me revinrent cruellement à la mémoire.

L'insurrection des Métis du Nord-Ouest venait d'éclater, Riel qui avait déjà créé des difficultés en 1871, suscitait une nouvelle rébellion. Il avait, cette fois, changé ses quartiers, et s'était établi dans une contrée que je ne connaissais que trop bien.

Ses compatriotes, les Métis s'étaient mis dans la tête que " les Anglais " voulaient porter atteinte à leura propriétés, dévisées suivant la vieille méthode française du Canada en longues bandes de terres appuyées à la Saskatchewan.

Les Anglais, pensaient-ils, voulaient diviser leurs terres en carrés et intervenir dans leurs titres de possession.

C'était une idée fausse qu'il eût été facile de faire disparaître, mais on ne voulut pas les rassurer à temps. Ils avaient des armes, ils s'en procurèrent de nouvelles, avec des munitions. Riel sur leur invitation quitta les Etats-Unis et vint les rejoindre.

Il y avait alors de la poudre dans l'air et les Indiens avaient déjà rejoint leurs frères métis.

Depuis quelque temps, j'étais membre actif d'un des beaux régiments de milice de Toronto. Nous avions reçu l'ordre de marcher aux avant-postes. Mais quelle différence entre ce voyage et celui que j'avais déjà fait au Nord-Ouest! Nous voyagions maintenant régulièrement dans les splendides trains du Pacifique qui, sans

grands dérangements, nous conduisirent de Winnipeg, devenu une grande ville, bien différente de l'humble village dont j avais conservé le souvenir, jusqu'au premières lignes.

Les troupes se comportèrent avec courage.

Il existait alors dans la voie ferrée, au nord du Lac Supérieur quelques intervalles inachevés, et nous eûmes le désagrément d avoir à traverser d'assez grands espaces couverts de neige fondue et de glace délayée, conséquence de l'approche du printemps. Mais rien ne pouvait décourager nos hommes.

On en eut la preuve lorsque nous quittâmes les voies ferrées pour commencer la longue et monotone traversée de la prairie sur cette route que j'avais suivie autrefois au milieu de l'hiver, avec mon attelage de chiens. La nourriture était quelquefois insuffisante, les souffrances du froid et de

l'humidité étaient grandes, mais nous marchions toujours, faisant de notre mieux, pour nous montrer dignes de la noble réputation de la milice canadienne.

Lorsque le corps principal, après avoir atteint la branche sud de la Saskatchewan fut dirigé vei-s Batoche, nom appelé à devenir célèbre à la suite du combat désespéré qui s'y est livré, et où l'ennemi, au inoins notre égal en nombre, avait tous les avantages de la position, je fus désigné pour faire partie d'un groupe moins important qui était dirigé vers l'Ouest pour empêcher les Cris ou autres Sauvages de se joindre aux rebelles.

Je revis Fort Carleton, mais il était en ruines ; l'ennemi l'avait brûlé. Quel curieux sentiment j'éprouvai de me trouver là maintenant, entoaré d'habits rouges en nombre suffisant pour l)alayer tout le pays ! Mais

le manque de provisions de boUché régulières tracassait nos hommes et Ton se remit en marche en grognant jusqu'au blockhaus, le plus voisin sur la rivière, Fort Battleford.

C^était toujours bien cet interminable horizon de la prairie insignifiant et triste ; mais enfin il y avait aussi pour nous distraire la grande rivière basse roulant ses ^aux tranquilles au sein de Timmense sillon qu'elle s'est creusé dans le cours des années au milieu des graviers et des sables de la plaine.

Une rivière égayé toujours un paysage.

Sur la Rivière Bataille, à son confluent avec la Saskatchewan, nous rencontrâmes un village enfoui dans un bouquet de peupliers. Les Sauvages l'avaient pillé et avaient pris, nous assuraient-on, le sentier de la guerre.

Eh bien, tant mieux, on va donc leur faire goûter notre plomb !

Nous avions avec nous un détachement de la Police à cheval, un très beau corps, bien monté et habitué aux Indiens.

Nous avions aussi ce brave Short, un type de Tofficier d'artillerie qui eût fait honneur à n'importe quelle armée, que nous aimions et dont nous étions fiers.

Les éclaireurs nous avaient appris que Poundmaker, un Cri, qui peu de temps avant avait servi de guide au Gouverneur-Général dans un voyage entrepris aux Montagnes Rocheuses pour visiter les Pieds-Noirs, s'était joint aux rebelles. Cette nouvelle semblait indiquer que le soulèvement était général, car Poundmaker était un Indien intelligent, bien connu des Pieds Noirs et chef reconnu des Cris. Il fallait empêcher Poundmaker de gagner l'Est et de se joindre à Riel. Nous quittâmes donc Battleford avec une mitrailleuse Gatling, deux

canons de campagne, quarante-cinq chariots et 150 hommes.

Après une courte halte à la tombée du jour pour attendre la clarté de la lune notre détachement marcha toute la nuit à travers cette longue plaine dont la monotonie n'était brisée que par quelques monticules au pied desquels se dressaient de petites touffes de peupliers. Au point du jour, nous étions auprès du'camp des Indiens et nos canons ouvrirent le feu par une pluie d'obus dès qu'on se fût assuré de leur position. Ils ripostèrent par un feu assez vif et assez meurtrier, à cause de l'imprudence de nos hommes qui s'exposaifent trop.

Je me tenais auprès du major Short qui, avec Rutherford, dirigeait l'artillerie ; Short, comme disait plus tard notre chef, le colonel Otter, semblait avoir un talisman lorsqu'il se tenait ainsi en première ligne, compléte-

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ment découvert et pointant ses canons.

L'action était vive et il était impossible de distinguer les tirailleurs de lennemi embusqués dans les buissons.

Tandis que je surveillais un engagement sérieux qui avait lieu sur la gauche, quelqu'un nous cria :

" Gare ! gare ! voyez là I "

Aussitôt j'aperçus un groupe d'Indiens dans un buisson, tout près de nous. Ils arrivaient à la course pour sauter sur la mitrailleuse. En un instant Short nous avait appelés et le sabre d'une main et le revolver* de l'autre, il se précipitait dans le bois, nous entraînant à sa suite. Je vois encore le képi de Short tomber, traversé d'une balle tandis qu'il était aux prises avec les Indiens ; il abattit le tireur d'un coup de revolver et sauta sur un autre qui le tenait en joue. L'Indien tomba aussitôt frappé à

mort, en lançant une imprécation farouche.

Nous tirions sans arrêter et bientôt les Indiens prirent la fuite.

Dans la poursuite, je m arrêtai pour examiner le corps de celui qui avait tiré le dernier sur Short. JIJuelle face blême, la bave sanguinolente sortait de sa bouche !

C'était Mistassu.

Nous voilà donc retrouvés !

J'eus à peine le temps de m'emparer de sa coiffure sacerdotale; dans l'excitation je crois que je lui aurais enlevé toute sa friperie indienne, mais il fallait revenir à la hâte à la mitrailleuse. La lutte se continua, et ce n'est que plus tard que notre mission fut terminée. Nous avions fait notre possible pour arrêter la marche de l'ennemi vers l'Est et nous ne pouvions nous risquer davantage avec le peu d'hommes dont nous disposions.

Enfin la leçon était donnée. On amena les

avant-trains et on se retira lentement au milieu de routes de charroi complètement défoncées. Short, toujours au poste d'honneur, à celui du danger, quitta sa place le dernier en lançant une dernière volée qui étouffa le crépitement <Jp la fusillade.

Les Indiens ne nous poursuivirent pas et nous atteignâmes Battleford en bon ordre avec tous nos morts.

Inutile d'insister sur notre courte campagne et notre utile victoire.

J'en ai fini avec les aventures indiennes, de guerre et d'amour.

. Nos succès av^aient été chèrement payés au prix d'une bonne leçon pour le gouvernement canadien. La rébellion avait montré que le rôle de soldat se joue même au milieu de la plus paisible et tranquille population ; que c'est folie de n'avoir pas en tout temps une force organisée pour la défense

et aussi, s'il le faut, pour lattaque, qui est la sauve garde de la défense.

Si le Canada avait eu sous les armes plus de troupes régulières, la rébellion eût été impossible. S'il avait reconnu plus tôt la nécessité, de protéger la paix par des hommes armés sur un pied convenable, il n'aurait pas eu déplorer la bataille douteuse de Cut-knife et les pertes douloureuse de Batoche.

Ici finit mon histoire.

La connaissance que j'ai faite des Indiens, est bien suffisante, et pourtant je suis resté dans la milice canadienne tout en promenant dans les tribunaux le grand sac bleu qui est le signe distiuctif de l'avocat d'avenir.

J'ai commencé par des réflexions de haute moralité sur le regret qui n'accompagne pas toujours nos mauvaises actions, Je crois

que le Canada sera plus sage à Tavenir. Quant à moi, il y a longtemps que je suis marié et cependant je ne regrette pas d'avoir aimé autrefois la pauvre Kioshka et surtout je n'ai aucun scrupule de m'être trouvé là lorsque Mistassu a attr9.pé un mauvais coup.

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