NOUVELLE-ORLEANS, MEXICO, LA HAYANE
La Nouvelle-Orléans est le rendez-vous des Américains qui veulent éviter les durs froids du Nord ; bien des Canadiens^ y vont aussi se régaler du soleil du midi, au sein d'une population française et catholique. Mieux que tout autre, ils peuvent comprendre la sublime mémoire du cœur qui lui a conservé son cachet ancien.
Il est pourtant impossible d'arriver à la Nouvelle-Orléans sans être immédiatement stupéfait du grand air que présente la vieille Cité du Croissant au milieu de ses désordres.
Pareille à la vieille marquise ruinée dont on sent encore la race sous les manteaux râpés il faut convenir qu'on y retrouve la trace des glorieuses nations qui s'y sont échangé l'honneur d'y répandre la foi, la délicatesse, la touche artistique des races latines.
La Nouvelle-Orléans, fondée par des Français, bâtie par des Espagnols, instruite par des Français, a conservé toutes les qualités et tous les défauts des races qui s'y sont succédées.
Pour ne parler que du quartier français, qui seul offre un cachet spécial, c'est merveille de voir le bariolage de style, de mœurs que l'on y rencontre à chaque pas.
Prenons une des grandes rues, par exemple, la rue Royale : elle est étroite comme les rues françaises, mal pavée, avec des trottoirs impossibles, sur lesquels on ne peut marcher en temps de boue. A chaque pas une dalle se dérange et retombé en éclaboussant d'une façon souvent indiscrète votre voisin ou votre voisine.
La rue est obscurcie par une nuée d'enseignes de toutes couleurs, de toutes formes, de toutes dimensions, qui donnent au ciel une apparence de crazy quilt
Les magasins sont surplombés par des balcons aux jalousies baissées où les belles Créoles, nonchalamment étendues dans des berceuses, vêtues d'un long peignoir blanc, le pied chaussé de minces sandales, écoutent en s éventant avec une feuille de latanier, des histoires que leur conte avec son gros rire, la négresse familière ou les chansons
LA NOUVELLErORLÉANS 225
du crû que chante son fils, bambin créole, vêtu uniquement d'une courte chemise.
Tout ce mélange de patois français, de balcons espagnols, de réclames américaines frappe au premier coup d œil et inspire le désir de se lier av^ec ces gens qui semblent si heureux et si insouciants de la vie.
Le triomphe de la Créole, c'est la promenade du dimanche après la grand 'messe.
Foncièrement catholique, comme tout descendant de race française, la Créole assiste régulièrement à l'office du dimanche à la cathédrale française, la cathédrale Saint- Louis.
Après l'office a lieu la promenade fashionable qui se fait au Marché Français sur le bord du fleuve.
Au milieu d'un immense marché, tenu avec la propreté la plus scrupuleuse, une foule bigarrée en habits de fête monte et descend en caquetant et flirtant.
Les bouchers, tous français, et qui plus est, tous gascons, sont là, devant leur étal, en grande tenue, chemises blanches à boutons d'or, manchettes et tabliers blancs.
Ils débitent la viande avec la même grâce et la même netteté qu'un commis de Siraudin peut mettre à servir une livre de marrons glacés.
Autour d'eux tournent et retournent les jeunes Créoles, au type opulent, aux brunes torsades, poussées sous les soleils des tropiques et alliant à la vivacité et à la gaité de la française, la splendeur du type espagnol.
Rien ne peut rendre l'impression que produit le mélange et la diversité des couleurs dans cette cohue.
Les toilettes des Créoles aux nuances multiples, les madras insensés des vieilles négresses, tous ces visages dont la gamme varie du noir de jais au blanc d'albâtre, se
foiv|ent dans Tensemble pour former un ton d'toi intensité vraiment étrange.
Après cette promenade, la Créole sort peu dans le jour ; le soir elle va prendre le frais au bord du lac, soit au West-End, soit au Fort Espagnol.
Quel que soit le rococo évident de ces constructions sans style, il est impassible de ne pas y trouver un cachet.
Elgurez-vous deux ou trois restaurants plantes au milieu d'un grand jardin public où Ton admire un lion en terre cuite, deux ours vivants et deux ci-ocodiles dans un bassin.
Les eaux jaunes du lac Pontchartrin sont le seul point de vue qu'offre ce lieu de délices oh Ton vient enfin aspirer quelques bouffées d air frais.
Les buU-frogs tenus à 1 écart par la lumière électrique et les jeux des enfants,
croassent tout à Tentour avec leur claire voix de basson.
Eloignez- vous maintenant de quelques pas de ce centre, et suivez un instant le chemin en coquillage qui mène à la ville : lés bruits mystérieux du marécage — brusques plongeons de bêtes invisibles, clapotements de Teau sans cause appréciable, susurrements d'insectes, cris rauques de pélicans — feront aux serments d'amoureux et aux valses de Strauss qu'écorche lorchestre du Fort, un bien original accompagnement.
Et voilà comment se passe un dimanche à la Nouvelle-Orléans.
Mexico, la Ville des Palais, comme i'intitulent modestement ses habitants, est loin de répondre de suite au tableau enchanteur que promet ce pompeux surnom.
Le premier aspect est glacial. Ces vieilles maisons, aux murs de quatre pieds d'épaisseur, toutes surmontées de toits plats, dont la ligne continue forme une lourde terrasse au-dessus de la ville; ces immenses cours intérieures sur lesquelles donnent de longues galeries toujours désertes ; tout cet ensemble donne à la vieille cité mexicaine une gravité et un sérieux que Icn s'attend bien peu, au premier abord, à rencontrer dans ce pays tropicfl»,!.
"Tur
Sur la foi des Gustave Aymard et consorts, on arrive à Mexico avec Tidée d'une population tapageuse et sàaas cesse grouillante, ne rêvant qu'estocade^ et batailles, que poignards et revolver»^ et au lieu de cela on trouve la ville la plus paisible du monde.
C'est un dimanche ; les cloches sonnent à toute volée, et les rues sont pleines d'élégants endimanchés. Les cravates sont peutêtre un peu éclatantes, les bottes vernies un peu pointues, mais enfin nous sommes si loin des Boulevards, Les brunes mexicaines, le paroissien à la main, se dirigent de ce pas lent qui caractérise les nations espagnoles vers la cathédrale dont les hautes tours dominent la ville entière et surplombent la belle promenade du Zocalo où la musique militaire fait entendre les airs favoris de
Dans toute cette foule, pas un cri, pas une bousculade; à peine quelques saints esquissés du bout des doigts, et la promenade continue. — Mais tout cela, me direzvous, manque absolument de couleur locale ?
— Patience, elle a aussi sa place, et, en première ligne je signale lattax^hement de la mexicaine à la mantille. Les modes les plus élégantes n ont pas encore détrôné cette élégante coiiiure dont les plis savants font ressortir avec tant d'avantage les beaux yeux noirs des charmantes promeneuses.
L'immense sombrero galonné, brodé, surchargé d'argent, s'est conservé aussi pour les hommes comme signe distinctif du costume national ; et tous ces fiers gaillards solidement campés, brunis par le soleil, ont sous cette coiffure un aspect \m peu farouche mais bien caractéristique. C'est là d'ailleurs un des cachets particuliers de la natiou
mexicaine, la domination morale et physique de rhomme.
La feinme mexicaine est la femme du foyer, un peu par force peut-être ; elle sort peu ou point ; jamais dans une réunion elle n élève la voix ; son seigneur et maître le défend, et seul il commande. Aussi les relations manquent-elles forcément de la cordialité à laquelle nous sommes habitués. Je suis loin de me poser en apôtre de lemancipation des femmes, car je suis sûr qu'elles sauront bien se défendre elles-mêmes, mais enfin c'est le cas de demander aux Mexicains de donner à leurs femmes un peu plus de liberté. S'ils ne le font pas pour eux, qu'ils le fassent au moins pour les autres.
L'élément indien forme à Mexico les deux tiers des habitants, et dans le Mexique entier il compte pour huit millions dans une population de dix millons.
MEXICO 23â
L'Indien mexicain est Têtre le plus paisible et le plus inofFensif que Ton puisse rêver. En le voyant on comprend sans peine que les barbares conquérants venus à la suite de Fernand Cortez Taient si facilement dépouillé du bel empire des Astecs qui fut dans un temps à la tête dé la civilisation de TAmérique toute entière.
Vous le voyez traverser les rues en trottinant derrière son âne qui apporte au marché quelques fleurs ou quelques légumes ; il s arrête de temps en temps pour vous demander d'une voix chantonnante et câline :
" Voulez-vous un petit bouquet, mon petit patron, mon chéri : Un raniillete patroncito, nino? Et, s'il n'a pas trouvé acheteur, il repart de son petit trot, jusqu'à ce qu'il ait réalisé les quelques sous auxquels se monte sa cargaison. Puis il achète trois ou quatre galettes de maïs, un litre de la boisson
nationale, et retourne à sa cabane, toujours en trottinant derrière son âne.
Mexico n est pas une ville gaie, bien loin de là. Le pays est à la veille d'une transformation, et chacun semble se demander ce qui va arriver. L'indolence habituelle de la race Tempêche de réagir aussi fortement que le nécessiterait la situation, et il est bien à craindre que le géant du Nord ne s'implante un jour bien lourdement dans cette belle contrée.
Espérons qu'il n'en sera rien de ces noirs pressentiments ; mais pour cela il faudrait que les races latines, la France en particulier dont les attaches là-bas sont si puissantes, où l'affinité des races leur a créé, en dépit des erreurs de 1867, des sympathies indélébiles, que la France n'oubliât le beau rôle qu'elle pourrait y jouer à son tour.
Ne serait-il pas vraiment noble, après
qu'un empire français avait cru par une intervention militaire pouvoir y fonder un empire mexicain, de reconnaître son erreur et de laisser à une république le soin de réparer ses fautes et de consolider par une interventicm, pacifique cette fois, la liberté et la richesse de la république mexicaine ?
La Havane ! . . . . à ce seul mot, une délicieuse brise, embaumée dorangers et de citronniers, semble encore m apporter les derniers flonflons des hahaneras et des danzas, que du soir au matin les musiques font entendre à Tombre des bananiers.
Une nuée bleue semble encore s élever de toutes parts, et le palais semble encore savourer les partagas, les bievas, les panatellas, etc., etc., de la Perle des Antilles.
Je crois encore voir passer devant moi les splendides havanaises au teint vieil or, aux yeux étourdissants, aux pieds microscopiques, à la démarche langoureuse. Il me semble être encore à la promenade où elles
VOUS lancent en pleine figure avec une impudence provocante la bouffée de leurs cigarettes et se sauvent ensuite en riant comme des folles de la déconvenue de leur victime.
Agrémentez le tableau d'un soleil qui chauffe à un nombre incalculable de degrés et qui surexcite à la fois le cerveau et Tenthousiasme, et vous aurez Tidée des sensations d'un nouveau débarqué à la Havane.
L entrée du port est vraiement grandiose.
Un fort planté sur les rochera domine la passe, et le vapeur s avance lentement dans la baie. Immédiatement une flottille de petites chaloupes blanches se détache du quai, et arrive à force de rames vers le vapeur pour s'accrocher à ses flancs.
Le pont est aussitôt envahi par une multitude, qui, dans toutes les langues du monde, cherche à accaparer un client pour l'emmener à terre ; une peur terrible d'être
déchiré en morceaux par tous ces rivaux s'empare du malheureux passager qui presque toujours se décide, pour avoir la tranquillité, à aller visiter la ville.
Aussitôt débarqué, la première préoccupation est invariablement de trouver à se rafraîchir, et, comme les cafés ne manquent pas, il n'y a que lembarras du choix. C'est là d'ailleurs le lieu de réunie n ; c'est là d'ailleurs que riche et pauvre, négociant et soldat, matelot et bourgeois, viennent chercher le peu d'air respirable nécessaire à l'existence.
Dans d'immenses salles puissamment ventilées, une foule sans nombre est assise devant des tables surchargées de tout ce que l'imagination humaine a pu trouver en fait de boissons rafraîchissantes ; des monceaux de glaces, de limonades s'empilent sur les tables et chacun, les Jambes éteQdu^, se
balance sur les berceuses en jetant au vent les bouffées de la cigarette et en se pâmant comme des carpes à chaque légère brise qui trop rarement vient de la baie apporter, en même temps que les émanations salines, les émanations plus dangereuse cette fois de la fièvre jaune, le G néral Fièvre comme l'appelaient les Cubains pendant la guerre de rinsurrection, où il faisait parmi les Espagnols plus de victimes que les escopettes des guérilleros.
La Havane est la ville sociable par excellence. Dans aucun endroit vous ne trouvez plus d'affabilité, un peu trop démonstrative peut-être, mais enfin bien agréable pour l'étranger qui trouve là les prévenances, l'amitié dont la race anglo-saxonne est souvent trop chiche.
La ville semble d'ailleurs être d'un autre âges ; les troupes qui la traversent rappel-
24Ô LA ttAVANl
lent les pays d opérettes qti^a célébréâ Offeûbach ; les chasseurs à cheval, avec leur large panama, leurs habit» bleus, leurs longs sabres, leurs paquetages fantaisistes, rappellent les défilés du Cirque Olympique, tandis que les gardes de nuit armés de la hallebarde antique rappellent le bienheureux temps où les populations étaient encore réveillées chaque nuit par la voix lugubre du veilleur, et cet avis rassurant : " Le temps est beau!"
Le temps est beau à la Havane, trop beau peut-être, car il ne peut durer. Depuis un demi-siècle le sol de Tîle gronde sous les colères accumulées et trop longtemps maintenues. L'implacable Espagne a poussé à bout la patience des Cubains, qui lèvent chaque jour l'étendard de la révolte. Abattue chaque fois, elle se relève chaque jour triomphante, et malheureusement aujour-
La havaîîe â4l
d'hui, elle a Taide des Américains. Là, comme au Mexique, on se sent encore en face des progrès menaçants des Etats-Unis dont les races latines ne peuvent que redouter et combattre l'accaparement.