LE LAZARET DE TRACADIE
Cette maladie, dont iles historiens du Moyen-Age nous ont appris les terribles ravages dans les rangs des Croisés, la lèpre, puisqu'il faut l'appeler par son nom, s’est, par une inexpl'cable circonstance, implantée dans une partie du Nouveau-Brunswick, le
comté de Gloucester.
Les dangers qui résultaient du développement de l'épidémie, la difficulté de soigner des malades disséminés, la nécessité de les isoler et surtout d'empêcher des alliances dont le résultat aurait été la production d'une race condamnée d'avance, furent autant de causes sérieuses qui amenèrent l’autorité à construire un lazaret destiné à recueillir et à soigner les tristes victimes du terrible fléau.
Tracadie se trouvait être le centre de la partie infectée, La situation excellente de ce village au point de vue hygiénique, la proximité de la mer à l'embouchure de la rivière Pokemouche, le firent choisir d’un commun accord pour l'établissement de l’asile projeté.
Nous nous trouvions, il y a quelques années, plusieurs amis de Montréal et moi,
dans les environs de Trucadie en partie de
chasse, et l'envie nous prit de visiter cet établissement, fort curieux à tous égards, et, surtout fort intéressant à cause de sa rareté. C’est, je crois, un des rares établissements de ce genre qui existent dans le monde entier, et à ce point de vue, il méritait d’att'rer notre attention. Le lazaret est situé sur le bord de la baïe et vu de loin, je vous avouerai que ses bâtisses blanches, ses balcons découpés et ses constructions si régulières sont peu faites au premier coup d'œil pour rappeler le terrible mal qui abrite là ses victimes. |
Un élégant jardinet entoure la maison et nous le traversons pour frapper à la porte principale et solliciter la permission de visiter l'établissement,
Après quelques minutes d'attente dans le parloir, la sœur directrice se présente elle-
même et s'empresse d'accéder à notre de-
mande. Nous parcourons d’abord plusieurs dortoirs fort propres, fort bien tenus ; nous arrivons dans une grande salle où une dizaine de malades sont occupés à lire, à fumer et à causer, [ls se lèvent à notre approche et nous pouvons les examiner successivement.
Le trait principal de la maladie est la perte absolue de la sensibilité dans les mains et la difformation complète des muscles des doigts et du poignet. Les doigts se recourbent et il devient impossible de les ramener à leur position normale, En même temps la face se boursouffe et devient absolument difforme, le front se couvre de bosses au point de faire perdre à la physionomie toute expression humaine. C’est d'ailleurs là le point le plus avancé de l maladie ; après arrivent les plaies qui font
tomber tous les doigts. Il y a à l'asile
plusieurs malheureux qui n'ont plus de mains ; les doigts sont tombés et il ne leur reste que le moignon.
Tous ces pauvres gens supportent patiemment leur mal; ils ne souffrent plus disentils, et ils attendent ainsi leur sort. Plusieurs ont eu déjà des parents morts à l'asile, et c'est le triste héritage de la maladie paternelle qui les à amenés à finir leurs jours, séparés du reste du monde.
Nous avons ensuite visité les salles où sont traitées les femmes. Elles sont encore plus horribles à voir que les hommes, et il y à là actuellement plusieurs cas qui sont arrivés au maximum d'intensité de la maladie. Une vieille femme à la figure toute décomposée, n'ayant plus de mains nous dit avec une certaine fierté qu'il y à
trente ans qu'elle supporte le mal. Le cas
es, paraît-il, assez extraordinaire, car habi-
tuellement lorsque le mal s'est déclaré, le patient meurt dans un délai de dix ans au plus.
La sœur directrice nous conduit ensuite dans la chapelle, à la pharmacie et entin dans toutes les parties de l'établissement.
Tout en marchant nous lui demandons quelques renseignements sur les particularités de la lèpre.
Son origine au New-Brunswick, nous a-t-elle dit, n'est pas encore fixée d’une façon irréfutable, malgré toutes les recherches qui ont été faites. Tout porte à croire qu'ila été apporté par un bateau venant de la Méditerranée à bord duquel un habitant de Tracadie était allé travailler. Ilen était revenu malade et c’est, croit-on, le premier cas constaté dans le pays. Depuis il s'est successivement propagé et l’indo-
lence des habitants, le défaut de précaution
dans les alliances lui avaient fait prendre une extension redoutable dont les progrès furent arrêtés par la création du Lazaret,
Fait très curieux, la lèpre n’est pas toujours héréditaire, elle saute quelquefois plusieurs générations pour reparaître à plusieurs années d'intervalle, Mais, règle ahso-
lue, en recherchant la lignée de tout nou-
veau cas, on est sûr de retrouver un cas de 1. lèpre dans la parenté.
4 La question de la contagion est aussi fort discutée et même absolument niée, car, de-
1 puis la fondation de l'asile, aucune des per--
sonnes qui y sont employées n'a été atteinte
de la maladie.
Tels furent les principaux renseignements
que nous pûmes obtenir.
Notre visite touchait à sa fin, après avoir » à]
remercié la sœur directrice de sa bienveil-
lante complaisance, nous traversâmes de
nouveau le Jardin où les pauvres lèpreux fumaient tranquillement leur pipe au soleil Quelques cigares que nous distribuâmes, nous valurent leurs chaleureux remerciements et tout en songeant au temps lointain où ces pauvres infortunés parcouraient les rues, une clochette attachée au cou pour prévenir les passants de s’écarter de leur chemin, nous sortons de cet asile du malheur.
Une fois dans la campagne, nous respirons l'air pur et la brise saline de l'océan et nous Jetons un dernier regard sur la porte de cet asile à laquelle ne manque que le sinistre frontispice que le Dante à placé à celle des
enfers :
Ogni intrate lasciate la speranzu.
C’est une terrible vie que celle des pê-
cheurs canadiens. Il faut avoir vécu au mi-
lieu d'eux pour comprendre et admirer ces luttes contre les éléments, ces actes d’héroisme obscurs dans lesquels l’homme seul aux prises avec la tempête cherche à lui arra-
cher sa proie.
Les longs récits du soir dans les pauvres cabanes des Acadiens, des Français, comme ils S'intitulent avec oroueil, sont un vrai imartyrologe des victimes de la grande manveuse, de la mer, leur ennemie et leur passion, Quelques-unes de ces tempêtes sont devenues légendaires parmi eux et mieux que toutes éphémérides marquent les étapes de leur rude et pénible existence, Sans être sceptique, j'avoue que Je m'attendris assez
difficilement: néanmoins je dois dire que
Jai été profondément touché par le récit
d’une tempête célèbre que me fit un jour un vieux pêcheur de Shippagan, petite ville du comté de Gloucester, Ce récit est resté eravé dans ma mémoire et je ne puis résister à l'envie d'en faire connaître quelques traits.
Il V à une trentaine d'années, quelques pêcheurs de Shippigan étaient sortis pour
pêcher la morue au Banc des Orphelins. Ce
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nom seul ne donne-t-1l pas le frisson /—
Presque tous avaient amené avec eux leurs
warçons, de jeunes enfants qui aidaient à la
manœuvre et commençaient ainsi leur apprentissage de la vie.
La pêche avait été belle, le ciel était radieux, chacun s'apprétait à retourner à la maison, lorsque tout à coup le ciel se couvre, le vent commence à souffler et les pêcheurs se préparent à tenir tête à l'orage.
En quelques minutes l'ouragan éclate avec furie, la flottille est dispersée et chacune des petites barques devient le jouet de vavues énormes qui menacent de les engloutir.
—Un grand nombre disparaissent dans les flots.—Quelques-unes plus heureuses peuvent pousser jusqu'au port où se répand bientôt la triste nouvelle. Toute la population accourt sur la grève, on veille toute la
nuit pour ramasser les cadavres poussés par
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était à la ivre,
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Vautir, les peuand ulae la
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la mer et le lendemain on en comptait 79, sur 125 pêcheurs qui étaient partis.
Impossible de décrire les pleurs des femmes et des enfants, le désespoir de toute cette population, le spectacle atroce de ces vieux marins racontant leur douleur!
Un malheureux père ramène deux cadavres, Au milieu de la tempête sa barque a chaviré, il a pu sauter sur la quille, mais ses deux tils sont tombés à l'eau. Il plonge et les ramène à flot, mais ce ne sont plus que deux cadavres. Malgré tout, le père veut absolument les faire ensevelir et les ramener au port. Il prend sa cravate, et avec elle il attache les deux cadavres corps à corps par le cou, puis il les place sur la quille à côté de lui, chacun pendant d'un côté. C'est dans ce funèbre appareil qu'il revient au port.
Un autre qui avait avec lui son fils, son
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