LEE
[ci commence la partie sériense de mes aventures,
Toutes les histoires d'amour sont sérieuses, si insignifiantes quelles puissent paraître au premier coup d'œil. Elles laissent des traces dans la vie d'un homme qui reparaissent tout à coup au moment le plus inattendu.
J'aurais du le savoïr—mais on ne songe pas à tout—et quand je m'aperçus que la fille du chef était jolie—autant qu'une sauvagesse peut l'être— j'avoue que je commis la faiblesse de lui lancer mprudement plus d'un coup d'œil, et de lui faire une trop large part dans mes pensées,
Elle était fille unique, et, sans avoir la prétention de comparer une demoiselle peaurouge au beautés torontoniennes, je dois déclarer qu'à cette distance et sous l'ombre
des grands pins elle était vraiment fascina-
trice. Elle portait un fort joli nom, mais un nom de terroir d’une longueur déme-
surée, divisé en deux phrases et signifiant
à peu près Celle devant laquelle tous se
taisent quand elle parle. Ma langue ne put jamais se faire à une pareille gymnastique, et je préferai l'appeler A’ioshka, nom qui correspondait à peu près euphoniquement au mot dont se servait son père pour l'appeler : ma fille.
Elle apprit vite mon nom, lorsque j'eus l'occasion de le lui enseigner. Elle nous suivait souvent dans nos courtes expéditions, me demandant toujours à porter quelque chose: si bien que je finis par craindre, avec une défiance qui n'était pas sans charme, d'avoir fait sur elle une trop sérieuse impression.
Pourquoi voulait-elle done toujours por-
ter mes divers ustensiles, veilier à mon
campement, me préparer un lit moelleux avec des ramilles de sapin ? Pourquoi étaitelle toujours à mes côtés quand nous revenions de la chasse ?
Je me doutais bien de quelque chose, mais je me raisonnais autant que possible, lors qu'enfin—comme il arrive souvent dans la bonne société —je fis un compromis avec ina conscience !
Qu'y faire, d’ailleurs ? Cette chère petite,
aux yeux noirs et étincelants, aux joues
d'un teint de noix, qui empruntaient à la
chaleur d'un sang chaud et vigoureux une jolie teinte rouge-sombre, était la pourvoyeuse de mon camp et l’ange-gardien de ma solitude.
Quand je ne pouvais tirer de ses parents qu'un baragouin déplaisant, elle, au contraire, avait toujours un sourire pour moi ; et rien de ce qu'il était en son pouvoir d'ob-
tenir ne manquait à mon confort.
C'est là une qualité qu'on apprécie tou-
Jours chez une femme,
“ Grands dieux! quel ange que cette Kioshka !”” pensais-je souvent, mollement étendu sur mon matelas de sapin, devant le feu qu'elle avait allumé, et savourant une tranche de venaison ou de jambon fumé qu'elle avait préparé à mon intention. Et
le temps passait sans songer même aux re-
grets de ne pas fêter Noël, au loin, là-bas,
dans l'Est avec mes amis. Les flammes qui s'échappaient des bâches du foyer éclairaient pour moi de plus beaux arbres de Noël que tous ceux élevés jadis pour les enfants sous le toit paternel. Les étoiles qui paraissaient et disparaissaient dans les branchages vert-sombres des vieux pins y remplaçaient
ces petites bougies qu'allumaient les bébés
et au-dessus de leurs cimes dentelées brillait dans toute sa splendeur le beau ciel d'hiver, clair, sec et glacial.
Ma tente, formée d’écorce de cèdre et de bouleau, était dressée sur des pieux solides, C'était la plus confortable et la meilleure du camp, garnie d'une provision complète de gibier et de poisson fumé, ainsi que d’une magnifique collection de peaux de cerfs et d'ours que j'avais tués, que Kioshka avait
préparées et sur lesquelles je me reposais
pour fumer en paix le calumet de la satis-
faction.
Mais bientôt les affaires commencèrent à s'embrouiller considérablement. J'étais allé à la chasse avec deux sauvages dont l’un passait pour un admirateur de Kioshka.
Bien qu'elle ne parût guère l’encourager, il
était considéré généralement comme son
fiancé, Ce jeune et estimable Brave n'avait
évidemment pour moi qu'une médiocre sympathie, et je l'avais déjà surpris à m'examiner d'un mauvais œil. Ces deux compuynons n'avaient suivisans invitation en me voyant prendre mon fusil.
Après avoir marché quelque temps nous tombâmes, dans un bouquet de cèdres, sur des traces de caribou. Mistassu, l'ami de Kioshka, le mécontent, était justement à mes côtés : l'autre sauvage s'était éloigné et depuis trois heures au moins nous ne l'avions pas revu. Je ne m'attendais pas à une longue chasse et n'avais pris à tout hasard que quelques cartouches de rechange que je perdis dans les chûtes inévitables de notre course précipitée. Dans tous les cas, mon fusil était chargé et tandis que je fouilais le fourré couvert de neige, le bruit d'un
animal qui se levait attira mon attention ct
une forme noire détala rapidement devant
nous. Je lâchai un coup de fusii et me lançai dans le buisson touffu et profond pour suivre la piste sanglante très visible sur la neige.
Après une demi-heure de marche, je découvris enfin un magnifique orignal caché dans un bas-fonds et dont les cornes seules dépassaient. Je m'arrêtai un instant pour recharger mon fusil ; à ma grande surprise je manquais de cartouches.
Il n'y avait plus à reculer. Saisissant mon couteau, je me précipitai sur l'animal, mais il avait retrouvé ses jambes et baissant les cornes, il me chargea comme un vrai taureau espagnol ; Je m'écartai, mais pas assez vite pour éviter un de ses formidables appendices qui m'enlèva une partie de la cuisse et me jeta sur le côté,
Ce fut son dernier effort, après avoir
poussé un râlement, 11 expira. Ma balle
avait porté juste et était entrée entre les deux épaules,
J'appelai mon Indien, mais personne. Ma jambe me faisait souffrir horriblement et me privait de tout mouvement, aussi fis-Je de mon mieux retentir ma voix dans la forêt. Personne ne répondit.
Les sentiments de Mistassu à mon écud m'étaient parfaitement inconnus, ais, pour moi, il ne m'inspirait aucune confiance. Bien plus, sans savoir pourquoi, l’idée de lui voir bientôt épouser Kioshka m'était purtieulièrement désagréable.
Ce n'était pas gai d'être surpris par la nuit dans cette position, aussi, criai-je, criai-je de mon mieux, mais sans succès.
Mes allumettes n'étaient heureusement pas perdues, je fouillai dans ma poche, elles y
étaient, intactes. Cette découverte me tira
d'une fameuse inquiétude, car en attendant
mieux je n'avais pas à craindre de mourir de froid; j'avais toujours de quoi faire du feu, et il n’y avait pas de doute que Kiosha ou son père allaient bientôt venir me délivrer.
Le temps s'écoulait; je cherchai à faire le plus de chemin possible avant la nuit, mais je marchais bien lentement : la souffrance que me causait ma blessure était telle que je me trouvais en nage pour refaire ce chemin parcouru le matin si légèrement à la poursuite du gibier.
Il m'était impossible de continuer et le mieux était de profiter de ce qui me restait de force pour réunir le bois nécessaire à un petit feu. Après avoir gratté la neige, j'allumai le produit de ma récolte et succombaiï bientôt au sommeil qui l'emporta sur la douleur.
Dès le point du jour je me traînai de
nouveau vers le camp, et, au moment de faiblir encore, Kioshka qui venait au devant de moi avec quelques uns de ses hommes m'apparut au bout du sentier. Une litière fut bien vite faite, et quelques instants après je rentrais au camp.
Là Kioshka se constitua mon vrai ange gardien.
Ma jambe était enflée, la jeune sauvawesse m'apporta comme lotion pour ma blessure, une décoction d'écorce blanche qui me fit beaucoup de bien, mais il m'était évidemment impossible pour quelque temps de songer à marcher. Les cornes de lanimal avait attaqué les muscles et les tendons au point de nécessiter un repos absolu.
La médecine blanche avait fait son œuvre, le repos devait faire le reste, mais ma saison de chasse se trouvait ainsi close brus-
quement À mon grand regret. Kioshka, elle
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