Louison d'Arquien
Au commencement du carnaval de l'année 1662, le sieur Lescalopior, qui était marchand gantier en la ville de Grenoble, vint à Paris pour y achever un mariage que quelques-uns de ses amis avaient arrangé pour lui.
De loin, l'affaire lui avait paru parfaitement convenable ; i en fut autrement quand il vit les choses sur place, et qu'il fut ijuestion de terminer.
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D'abord, selon T usage, la future se trouva beaucoup moins belle qu'on ne le lui avait dit; puis il crut s'apercevoir, en la pratiquant, que son humeur n'était ni aussi douce ni aussi égale qu'on pouvait la désirer dans la compagne de toute sa vie. Pusieurs difficultés s'élevèrent, en outre, touchant le règlement de la dot; et, selon toute apparence, dans ces contestations, les torts n'étaient pas du côté de Lescalopier, qui avait au contraire la réputation d'être, dans les affaires, un homme loyal et de facile composition. Bref, sans qu'on en fût venu à une rupture, des deux parts, on s'était singulièrement refroidi sur ce mariage, et il y avait, au moment où commence notre histoire, de grandes raisons pour qu'il ne se fît pas.
Il fallait se décider cependant, car Lescalopier parlait d'intérêts très-pressants qui le rappelaient impérieusement chez lui. D'un autre côté, on était aux approches du carême, et pendant ce saint temps d'abstinence et de mortification, l'Eglise est dans l'usage de ne célébrer aucun mariage, à moins de faire payer très-chèrement des dispenses qu'elle n'accorde d'ailleurs qu'avec de grandes difficultés. Par le fait donc, pour peu qu'on ajournât encore l'union projetée, ou la renvoyait après Pâques. Or, dans la situation d'esprit où se trouvaient les parties, leur laisser encore six semaines de réflexion,
c'était évidemment vouloir que tout avortât. Par ces considérations, les personnes qui s'étaient d'abord entremises dans l'affaire, et qui ne voulaient pas en avoir le démenti, provoquèrent, chez le notaire où devait se passer le contrat, une sorte de conseil de famille en vue de tenter un dernier effort pour concilier les parties. Le jour de cette réunion fut fixé au lundi de la Septuagésirae, qui est, comme chacun sait, le troisième dimanche avant les Cendres. En supposant que l'on vînt à conclure ce jour-là, le délai de quinzaine qui courrait jusqu'à l'ouverture du carême était à peine suffisant pour la publication des bans.
Une arrière-pensée de rupture existant au fond de toutes ces négociations, on comprendra facilement que Lescalopier ne se montrât pas amant très-empressé. Au lieu de passer tout son temps auprès de sa future, comme aurait fait un homme qui en eût été sérieusement épris, volontiers il cherchait sa récréation ailleurs, courant avec ses amis les bals, les spectacles et autres lieux do plaisir ; le tout pourtant dans la limite du décent et de l'honnête, et sans qu'on pût reprocher à sa conduite et à ses mœurs aucun dérèglement.
Précisément la veille du jour fixé pour la conférence finale dont nous avons parlé, Lescalopier avait été invité à passer la soirée chez un riche bourgeois de la rue
Vieille-du-Temple ; et, comme on l'eut averti qu'il y aurait beaucoup de monde, que l'on danserait, et qu'on serait le bienvenu en masque, étant de sa nature plaisant et jovial, il eut l'idée d'un déguisement assez original, et qui lui sembla devoir amuser la compagnie.
Quelque temps avant, visitant un tailleur du roi qui était de ses amis, il l'avait trouvé occupé à disposer plusieurs habillements pour le ballet de la Naissance de Vénus, qui fut dansé au Louvre vers cette époque. Entre ces habillements, il avait surtout remarqué un costume de Glaucus, fils de Neptune, et s'était dit qu'un homme ainsi accommodé ne pouvait rnanquer d'être des mieux accueillis dans une réunion de masques. Aussitôt donc qu'il eut été convié pour cette fête de la rue Vieille-du- Temple, il s'en allù chez le tailleur, et le pria de lui confectionner un costume pareil à celui dont il avait gardé un si agréable souvenir. Nous dirons d'ailleurs, à la décharge de Lescalopier, dont on pourrait accuser la prodigalité en le voyant, simple négociant, essayer d'imiter la cour, que la dépense de cet habit fut très-peu de chose, attendu qu'on y employa des étoffes beaucoup moins coûteuses que celles qui avaient servi pour les plaisirs du roi, et que le tailleur, en raison de leur connaissance, ne voulut presque rien prendre pour la façon.
Lescalopier ne s'était pas trompé dans son calcul,
quand il avait pensé que son déguisement serait le bienvenu. Dés son entrée dans le bal, le gantier devint l'objet de l'attention générale, et il n'j eut qu'un cri sur la singularité de son costume, qui représentait pour tous un dieu marin au naturel.
Outre une vaste perruque à cheveux bouffants, qui, selon la mode de l'époque, lui descendait en boucles jusque sur les épaules et était artistement entrelacée de roseaux, le fils de Neptune portait une belle barbe rousse et limoneuse du plus imposant effet. Des pieds jusqu'à la tête, il était revêtu à cru d'un tissu de fine laine qui, dessinant scrupuleusement toutes ses formes, lui donnait l'apparence d'un homme entièrement nu. Et vous remarquerez, s'il vous plaît, le raffinement de l'imilation : ce tissu avait été légèrement teinté de vert, de manière à figurer la nudité livide et verdàtre d'un être qui était censé passer tout son temps dans les demeures humides et marécageuses de l'empire des ondes. Pour la décence, un morceau d'étoffe rose, artistement plissé en la forme d'un coquillage, avait été chastement fixé au lieu où, dans les statues, se place la feuille do vigne.
Vous ajouterez, comme accessoire, un aviron peint d'un beau bleu céleste que le dieu tenait de la main droite, et à ses pieds de riches souliers de velours vio-
let, ornés de talons rouges de la plus grande hauteur qui se portât alors. Enfin, vous compléterez la perfection du personnage en vous représentant, dressée et chevillée au bas de ses reins, une ample queue à écailles resplendissantes, ayant la même forme que les peintres et les sculpteurs ont accoutumé de prêter aux queues de dauphins.
Ce bizarre ornement servait en outre à Lescalopier, qui se tournait exprès dans tous les sens, à frapper follement de droite et de gauche ceux qui se trouvaient à portée. Chacun de ces coups excitait dans l'assemblée un fou rire; car ils avaient le mérite de faire beaucoup de bruit et très-peu de m.al, la queue qui les distribuait étant formée d'un innocent assemblage de vessies de porc qui avaient été gonflées de vent.
Après avoir pondant quelque temps amusé la compagnie de ces plaisantes impertinences, Lescalopier voulut faire montre d'un plus ample savoir-faire. Ayant formé autour de lui un grand espace vide, il commanda aux violons de jouer et se mit à danser très-prestement une entrée à la mariiière. Il réussit à merveille dans ce pas, qui demande surtout de la souplesse et de l'agilité, et quelques-unes de ses poses furent trouvées d'un comique si réjouissant, que de toutes parts on battit desmains. Mais il sut couronner cette campagne par une bouffonnerie
encore plus divertissante, car, ayant pris dans sa perruque une épingle noire, il annonça d'une voix dolente que l'heure était venue pour lui de baisser pavillon devant les dames, et qu'il allait commettre un suicide. En effet, donnant un coup de cette épingle dans sa queue de dauphin, il en laissa échapper tout le vent, et de fière et triomphante qu'elle était, il la fit devenir flasque, piteuse et pendante, ce qui prêta, comme on le pense, à une foule de plaisanteries de carnaval et à toute sorte de jojeux propos.
Il laissa passer l'accès de gaieté que cette parade avait provoqué, puis, arrachant ce qui restait de cette queue en ruine, il montra bientôt que ce n'était pas seulement dans une intention d'être comique qu'il l'avait ainsi sacrifiée. 11 lui restait à se faire voir dans la danse grave, qui est vraiment le triomphe des danseurs consommés, et certes il n'eût pu tenter cette épreuve avec l'accompagnement du risible ornement qu'il portait au dos. Il ne s'en fut pas plutôt délivré, qu'il alla prendre la rillede la maison et se mit à exécuter avec elle une sarabande de l'air le plus noble et le mieux appris. Quand ils eurent achevé et qu'il fut sur le point de reconduire sa danseuse à sa place, Lescalopier ôta son masque, qu'il avait gardé jusqu'alors, et se fit reconnaître; alors son nom courut dans l'assemblée, et plusieurs des femmes
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qui se trouA'aient là et qui avaient ouï parler de ses projets de mariage, aussi bien que des difficultés qu'on lui fciisait, ne purent s'empêcher de s'étonner en ellesmêmes qu'on marchandât un homme si aimable, et qu'on ne l'épousât pas de plain-pied !
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Après avoir ainsi contribué aux plaisirs de la fête et avoir franchement pris sa part d'une collation qui fut servie, Lescalopier pensa à regagner son logis. Mais, à ce moment, il se trouva dans un grand embarras : les porteurs qui l'avaient amené, et auxquels il avait dit de venir le reprendre, lui avaient manqué de parole.
Do la rue Yieille-du-Temple à la rue Saint-Victor, où il logeait, la distance est fort considérable, et c'était surtout une rude entreprise que de la parcourir vêtu comme il l'était, à la légère, et n'ayant aux piecls qu'une cliaus-
sure de bal. Il n'y avait cependant pas à penser, ni pour or ni pour argent, à se procurer un carrosse. Depuis le commencement de la soirée, une neige abondante n'avait pas cessé de tomber, et, bien avant l'heure à laquelle ils avaient accoutumé de rentrer chez eux, tous les porteurs et cochers de louage avaient renoncé à tenir le pavé.
Voyant bien qu'il fallait prendre son parti, Lescalopier fit de nécessité vertu; il s'enveloppa du mieux qu'il put dans son manteau, et, tout grelottant, il commença à cheminer à travers les rues silencieuses et désertes, ayant en outre à redouter quelqu'une des mauvaises rencontres qui n'étaient que trop fréquentes dans Paris, la nuit, à l'époque dont nous parlons.
Il marchait depuis quelque temps, et, après avoir quitté la rue Saint-Antoine, il venait d'entrer dans la rue Geoffroy-Lasnier. quand il fut rejoint par un carrosse qui, roulant sourdement sur la neige, et rasant de fort près les maisons, ne lui laissa que le temps de se ranger dans l'enfoncement d'une porte cochère pour éviter d'être foulé aux pieds des chevaux. Lescalopier commença par maugréer en lui-même contre le cocher qui, à une heure où la voie publique était entièrement libre, trouvait le moyen d'en disputer sa part à un pauvre piéton attardé; puis, presque aussitôt, l'imagination
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d'une vengeance assez plaisante lui vint à la pensée. La voiture allait dans le même sens que lui, et il remarqua qu'il n'j avait pas de laquais derrière : cette place pouvait donc être facilement usurpée par lui. Il n'était pas sans doute à espérer que la commodité improvisée de ce véhicule le mènerait jusqu'à la porte de son logis, mais ce qu'il ferait ainsi de chemin serait toujours autant de gagné, et, en outre, il aurait eu le plaisir de se procurer ce soulagement aux dépens des chevaux qui avaient mis sa vie en danger. Par toutes ces considérations, Lescalopier, qui d'ailleurs, à l'heure qu'il était, se savait bien sûr de n'être vu de personne, se décida à faire comme les enfants des rues : courant après le carrosse, il s'installa sur le gaillard d'arrière, et se laissa ainsi voiturer jusqu'au moment où un changement survenu dans la direction dudit carrosse le forcerait de faii^ divorce avec lui.
La spéculation n'était vraiment pas mauvaise, car, après avoir parcouru la rue Geoffroj-Lasnier dans toute sa longueur, le cocher, longeant la Seine, suivit le quai des Ormes, traversa le pont Marie, l'ile Saint-Louis dans sa largeur, ce qui était toujours le chemin du vojageur de contrebande ; puis, au pas des chevaux qui la gravissaient à grand'pcine, il commença à monter la rude chaussée du pont de la Tournelle. Une heure trois
quarts sonnait en ce moment à Notre-Dame, et les autres horloges du quartier ne tardèrent pas à lui faire écho.
Arrivé vers le milieu du pont, que pas une créature vivante ne passait alors, le carrosse s'arrêta. Croyant que sa préiience avait été remarquée, Lescalopier s'empressa de mettre pied à terre, afin de ne pas être pris en flagrant délit de maraude. Presque au même moment, le cocher descendit de son siège ; mais, au lieu de se diriger vers le derrière de la voiture, gagnant la portière qui faisait face au côté du pont par lequel la rivière prend son courant, il abattit le marchepied et parla à voix basse aux gens qui occupaient le dedans du carrosse.
Un instinct qui, durant la nuit, quand tout autour de nous est silence et solitude, nous fait soupçonner un danger dans toute circonstance que nous ne nous expliquons pas parfaitement, engagea Lescalopier à se tenir sur ses gardes et à ne se point montrer. Se blottissant de son mieux près de la roue de derrière, du côté opposé à celui par lequel il lui sembla qu'on se préparait à descendre, il attendit ce qui allait suivre. Deux hommes enveloppés de manteaux mirent pied à terre, après quoi ils tirèrent du carrosse un paquet probablement assez lourd, puisqu'il fallut que le cocher les aidât à le porter. Ainsi chargés, ils montèrent le trottoir, regardèrent rapide-
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ment si personne ne venait de l'un ou Tciutre bout du pont, puis, soulevant jusqu'à la hauteur du parapet l'objet informe qu'ils avaient dans les mains, ils le laissèrent tomber dans la rivière. A ce moment, et avant que le bruit de sa chute retentît dans l'eau, Lescalopier crut avoir entendu un sourd gémissement.
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Selon fonte apparence, un crime venait de se commettre ; il la place de Lescalopier, bien des gens se seraient dit qu'ils n'avaient pas à en prendre souci. Se représentant aussitôt tous les inconvénients et tous les dangers auxquels on s'expose trop souvent dans notre société corrompue, en s'y rendant coupable de quelque bonne action, ils auraient regardé que, dans cette ténébreuse rencontre, leur intervention n'était nullement commandée par leur intérêt. Ceci les eût décidés à suivre tranquillement leur chemin, et, franchement, nous
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n'oserions pas soutenir qu'il n'eût pas été sage à eux de prendre ce parti.
Mais, pour Lescalopier, il était incapable d'une pareille prudence ou d'une inspiration si égoïste, comme ou voudra l'appeler. Vivement ému de la scène de meurtre dont il venait d'être témoin, il ne crut pas, dans l'entraînement de son bon cœur, pouvoir en demeurer spectateur inactif; et s'il hésita en quelque chose, ce fut seulement touchant la question de savoir la manière dont il s'j entremettrait.
En remontant derrière le carrosse qui s'éloignait rapidement, et en se. faisant conduire jusqu'à l'endroit où les meurtriers s'arrêteraient, il se seiait mis, selon toute apparence, en mesure de les reconnaître et de les désigner à la justice; mais, d'un autre côté, le cri plaintif qu'il croyait avoir surpris lui laissîut penser qu'un être vivant, auquel une assistance immédiate devenait nécessaire, était, à quelques toises au-dessous de lui, se débattant contre une mort affreuse : ce fut à la tâche la plus difficile et la plus laborieuse, à sauver la victime plutôt qu'à procurer le châtiment dos bourreaux, que sa nature compatissante et dévouée s'arrêta.
Il se hâta de descendre sur la berge, et, à la lueur de cette réverbération lumineuse que, même au milieu de la nuit, la blancheur de la neige jette sur les objets, il
commença a chercher des yeux une nacelle, mais il ne s'en trouvait point d'amarrée en cet endroit. Il se dit aloj'S plaisamment, ce qui prouvait un esprit très-présent même au milieu des rencontres les plus aventU" reuses, qu'il serait par trop étrange qu'un dieu marin fut retenu sur le rivage faute d'un bateau. Calculant d'ailleurs qu'il était bon nageur, que son costume était parfaitement convenable pour l'entreprise qu'il méditait, et que, en mettant les choses au pis, il était tout au plus exposé à gagner un gros rhume, il n'hésita pas à entrer dans l'eau.
Après avoir nagé pendant quelques instants, il eut à remercier la Providence, qui lui vint puissamment en aide dans son entreprise ; car elle permit, par une grâce toute particulière, que l'objet qu'il poursuivait remontât à la surface de la rivière et s'y maintînt pendant quelque temps. Il eut donc à le découvrir, à s'en emparer et à l'amener sur le bord avec beaucoup moins de peine et de péril qu'il ne l'avait d'abord imaginé.
AvaT t d'r'\ oir { ris !, r o, Lescalopier a rait déjà acquis la ccrt'itude d'avoir co.ijecturé très-justo; car, à travers l'enveloppe humide qu'il ]ros;ait dans ses mains, il avait reconnu, à ne pas s'y méprendre, une forme humaine. Parvenu à tirer sur le livage la proie qu'il venait d'arracher au fleuve, il reconnut que le malheureux qu'on y
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avait précipité avait été enfermé dans un sac de toile grossière, pareil à ceux dont on se sert pour le transport des farines. Son premier soin fut de tâcher à en défaire les liens, afin de donner de l'air au noyé, qui devait en avoir un besoin extrême, à supposer que la vie ne l'eût pas encore abandonné. Mais les assassins, qui croyaient nouer pour l'éternité, ne s'étaient occupés, dans la façon dont ils serraient les cordons, que de les attacher solidement et de manière qu'ils pussent résister aux efforts désespérés qu'avait dû faire la victime; aussi, après avoir quelque temps travaillé tant de ses doigts que de ses dents, il ne tarda pas à reconnaître que, sans le secours d'un instrument tranchant, il ne parviendrait pas à ouvrir le sac et à en tirer le contenu.
Par le temps rigoureux qu'il faisait et dégouttant l'eau, Lescalopier ne devait pas être en humeur de délibérer longtemps : tournant donc la difficulté par un autre moyen, il prit le parti de charger, mort ou vivant, le noyé sur son épaule, et, allongeant le pas du mieux qu'il put, il se remit on marche vers son logis.
Durant le trajet qu'il avait à faire, il était exposé à une assez mauvaise chance, à savoir : celle de rencontrer le guet, qui, le trouvant au milieu de la nuit occupé à voiturcr par les rues un cadavre ou quelque chose d'approchant, l'aurait certainement mis en la nécessité de
rendre compte de son aventure à la justice. Or, celle-ci est sujette à des bévues étranges, et dans la circonstance, il n'y aurait eu rien de bien impossible à ce que, trompée par les apparences, elle ne prît le sauveur pour le meurtrier. Ou ce danger ne vint pas à la pensée de Lescalopier, ou, courageux et dévoué qu'il était, il no s'y arrêta pas. L'événement prouva, du reste, qu'il avait bien fait de ne pas en tenir compte, car, un quart d'heure plus tard, il était arrivé sans encombre à la porte de son auberge, où il s'annonçait par plusieurs coups de marteau vigoureusement frappés.
Force lui fut toutefois de doubler et de tripler la dose, car le valet qui servait les voyageurs s'était enivré en attendant sa venue, et ce ne fut qu'après une assez longue attente que Lescalopier parvint à le tirer du pesant sommeil que le vin lui avait procuré. Venant enfin ouvrir tout chancelant et mal éveillé, cet homme n'eut garde du vent qui s'engouffra dans l'allée de la maison aussitôt que la porte eut tourne sur ses gonds, et il laissa éteindre la chandelle qu'il portait. Lescalopier lui ayant alors reproché sa maladresse, le butor lui répondit par Ides injures, et, regagnant aussitôt le taudis dans lequel il couchait, il laissa au pauvre locataire le soin de trouver la clef de sa chambre et de se procurer un flambeau.
Après avoir longtemps fureté dans la cuisine, où
il cherchait, en pestant, le briquet, Lesoalopier parvint enfin à se procurer une lumière, et, reprenant son précieux fardeau, qu'il avait déposé en un coin pendant ces embarrassantes perquisitions, il acheva de le monter jusqu'à son logement. Réflexion faite, il se félicita que les choses eussent ainsi tourné, puisqu'il avait été par là dispensé de ré^jondre aux questions que le valet n'aurait pas manqué de lui faire en le voyant rentrer les vêtements en désordre et amenant avec lui un hôte qui, selon toute apparence, eût été beaucoup plus convenablement logé en une fosse, au cimetière Saint-Médard, qu'en une chambre garnie, dans une auberge de vivants.
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Au moment d'ouvrir le sac, voyant qu'il ne découvrait dans son contenu aucun mouvement, aucun signe d'existence, Lescalopier commença de s'inquiéter. II pensa, s'en avisant toutefois un peu tard , qu'il n'était guère probable qu'un individu vivant dût se rencontrer là! Plusieurs histoires tragiques de gens ainsi jetés ù. la rivière lui revinrent au niéme moment en la mémoire, et il se rappela qu'avant d'être ensachés, ils étaient presque toujours égorgés préalablement, quelquefois même coupés en morceaux. Un frisson lui courut par tout le
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corps à l'idée qu'il allait peut-être avoir slUù Ic-a jeux un pareil spectacle, et calculant, seulement alors, toutes les affreuses conséquences que la découverte de ce corps mort, faite dans sa chambre, pourrait avoir pour lui, il eut un instant la pensée de descendre dans la rue et de s'y décharger au coin d'une borne de l'effrayante responsabilité de ce dangereux dépôt. Toutefois, la curiosité, sa bonté naturelle et une certaine honte vis-à-vis de luimême, de donner à une aventure courageusement entamée un si pau\Te dénoûment, le poussèrent à poursuivre; achevant donc, sans plus hésiter, de dégager l'inconnu de ce sanglant problème, le sac ouvert, il finit par se trouver en présence d'une jeune et belle femme, qu'à la richesse de ses habits il jugea être d'une condition très-distinguée.
Comme aucune tache de sang ne se remarquait sur les vêtements de la victime, Lescalopier recommença à penser qu'elle avait pu être jetée vivante dans la rivière, et, supputant le peu de temps qu'avait duré son immersion, il espéra que, privée seulement de l'usage de ses sens, elle pourrait se ranimer aux soins qu'il commença de lui prodiguer. L'ayant d'abord débarrassée de sa jupe et d'un corset très-fortement lacé, qui devait difficilement permettre à la circulation de se rétablir, il retendit sur une couverture devant la cheminée, où il s'oc-
cupa d'allumer un grand feu. Achevant ensuite de la déshabiller complètement, il se mit à la frictionner en tous sens, avec un morceau de laine imbibée à'eau de Coladon (1), préparation cordiale et spii^itueuse fort renommée à cette époque, et dont il se trouvait heureusement avoir une fiole en sa possession. Après avoir pendant quelque temps continué ce travail, pendant lequel, il faut le dire à la louange du digne jeune homme, il ne fut pas visité même par l'ombre d'une pensée mauvaise, nonobstant la présence de nudités admirables, qu'il contemplait à plein et touchait de ses mains, il crut reconnaître qu'il avait rappelé dans le sujet un peu de chaleur, et qu'une légère teinte rosée commençait à colorer la pommette des joues. Cet imperceptible résultat ayant doublé son courage, il se prit à frotter de plus belle, et fit si bien qu'au bout d'un quart d'heure , il vit un long soupir soulever la poitrine et les paupières s'agiter.
Employant alors le cordial t\ 'intérieur, il en versa quelques gouttes dans la bouche de la malade; celle-ci, par un effet presque instantané du remède, commença à agiter les bras en les tordant convulsivement ; une contraction nerveuse de tous les muscles de la face révéla
(1) Coladon était un médecin de Genève, inventeur de ce cordial, auquel il avait donné son nom.
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un retour énergique de la force vitale ; presque au même moment Ja ressuscitée ouvrit les yeux, et, se dressant sur son séant, elle promena autour d'elle un regard étonné.
Quelques secondes plus tard, ses sens mieux éveillés, elle parut apercevoir Lescalopier, qui, agenouillé près d'elle, observait avec une inquiète curiosité toutes les phases de la résurrection dont il était l'auteur; mais, à ce moment, l'aspect étrarge que donnait à notre infirmier son costume de dieu marin, qu'il n'avait pas pris le temps de quitter, produisit dans la tête encore faible de la pauvre femme une singulière hallucination. Le souvenir de la tentative de meurtre dont elle avait été l'objet se mêlant à ses sensations confuses du moment, elle se figura avoir opéré son passage de cette vie dans l'autre ; et, crojant voir dans celui qui la contemplait un affreux démon tout prêt à la livrer aux flammes de l'enfer, que lui représentait le feu brillant dans la cheminée, elle fît un mouvement plein d'épouvante pour s'éloigner de lui.
D'abord Lescalopier pensa qu'elle le prenait pour un de ses meurtriers, et il essaya de la détromper. Mais, comprenant enfin, au désordre de ses paroles, sa bizarre imagination, il s'empressa de se débarrasser de sa perruque et de sa barbe qui, dans l'état de désordre où les
avaient ciises les différents travaux de sauvetage auxquels il s'était livré, devaient en effet lui constituer un extérieur des plus inquiétants. Ayant ainsi dépouillé sa divinité et apparaissant en la figure, beaucoup plus humaine, d'un simple marchand gantier, il eut meilleure chance de se faire écoL-der.
D'ailleurs, à mesure que l'animation lui revenait, la malade acquérait des perceptions plus distinctes, et elle ne tarda pas à reconnaître qu'elle était dans un lieu h elle inconnu, mais situé encore dans la limite de notre monde; seulement, comment s'y trouvait-elle? comment avait-elle échappé à la mort? Voilà ce qu'elle ne s'expliquait pas.
Après l'avoir engagée à prendre possession de son lit pour achever de s'y réchauffer et de se remettre, Lescalopier lui raconta comment il avait été témoin de l'horrible violence pratiquée sur sa personne, comment il s'était entremis pour la sauver, et comment il avait été obligé de l'apporter jusque dans sa chambre pour lui donner les soins qui l'avaient rappelée à la vie. Aprùs quoi, venant lui-même à l'interroger, il lui demanda par quel concours d'horribles circonstances elle avait été livrée aux mains doses assassins; dans quel but et quel intérêt ils avaient commis leur crime, qu'il fallait,
ajouta-t-il, s'empresser de dénoncer à la justice, ce dout au reste, pour son compte, il se chargeait.
Au lieu de répondre aux questions qui lui étaient adressées, la noyée parut exclusivement frappée de l'intention manifestée par Lescalopier de rechercher ses meurtriers.
— Oh ! monsieur, lui dit-elle, ce ne sont pas gens que la justice puisse atteindre. La seule chose que j'aie à faire, c'est de me tenir si bien cachée, qu'ils n'aient nouvelle de mon existence, car ils ne manqueraient pas à venir me reprendre et m'achèveraient cette fois.
Lescalopier se récria vivement en entendant ces paroles.
— Sommes-nous donc, se demanda-t-il, chez le Turc ou h Venise, pour qu'on puisse mettre ainsi une femme dans un sac et la jeter à l'eau sans avoir à en rendre compte ?
Il ajouta qu'il pensait un peu mieux de la justice de son pays, et qu'il faisait son aifaire de poui'suivre à outrance les coupables, si haut qu'ils fussent placés.
Il ne parut pas que les grandes assurances données par Lescalopier fissent beaucoup d'impression sur son interlocutrice, car elle refusa obstinément de rien expliquer de son aventure, disant seulement qu'elle était victime d'une vongcancc féminine, ce qui pouvait aisé-
ment se reconnaître aux raffinements de cruauté dont avait été assaisonné le meurtre. Quant aux acteurs de ce vilain drame, elle ne voulait pas, dit-elle, les fairf connaître, de peur que l'emportement de son zèle ne poussât Lescalopier à quelque imprudence.
— Ne sachant rien, continua-t-elle, vous ne serez pas entraîné à la folle entreprise de vous mesurer à des persécuteurs si puissants : vous n'y ferlez rien que de leur apprendre que vous m'avez sauvée, et alors ce serait pour eux deux proies au lieu d'une, car, assurément, ils vous tueraient ainsi que moi.
Nous ne dissimulerons pas que cette discrétion obstinée parut étrange à Lescaloprer, qui n'en trouva pas les raisons excellentes, et pensa qu'on lui montrait bien de la réserve après ce qu'il avait fait. Toutefois, comprenant que cette pauvre femme était encore sous le coup de sa première épouvante, et que, d'ailleurs, elle avait besoin de calme après toutes les émotions par lesquelles elle avait passé, il ne voulut point la pousser davantage. Lui faisant remarquer que, pour le moment, elle était parfaitement hors de péril, puisque personne au monde ne savait qu'elle fût en sa chambre, il l'engagea, sauf à voir le lendemain le parti qu'il y aurait à prendre, à tâcher de reposer, ainsi que de son côté il allait le faire. Cela dit, il ferma les rideaux du lit, remit du bois sar le
feu, car l'âpre vent de bise qui soufflait au dehors avait ses grandes entrées dans cette chambre d'auberge, qui était loin de présenter les aisances que nous trouvons dans les garnis d'aujourd'hui; s'enveloppant ensuite dans son manteau, il s'étendit en un fauteuil, devant le foyer, et ne tarda pas à s'endormir de cet excellent sommeil que ne manquent jamais de procurer une grande fatigue et la conscience d'une bonne action.
Au moment où Lescalopier commença à s'assoupir, la nuit était déjà fort avancée ; on ne s'étonnera donc pas que, le lendemain matin, il fût encore plongé dans un profond sommeil quand plusieurs coups, rudement frappés à la porte de sa chambre, annoncèrent la présence d'un visiteur qui se montrait fort impatient d'être introduit.
Si le gantier eût pris le temps de réfléchir, probablement il n'eût pas ouvert, ne fût-ce que pour ménager la pudeur de sa compagne de chambre, qui ne devait pas
"avoir envie d'être exposée à la curiosité de tout venant. Mais, avant même qu'il fût parfaitement éveillé, un nouvel assaut, plus bruyant que le premier, ayant été donné aux ais mal joints de la porte, qui n'en pouvait mais sur ses gonds, il se leva de très-mauvaise humeur, et, tout en tournant la clef dans la serrure, il s'écria :
— Quel est dqnc le bélître qui frappe ainsi?
Il n'eut pas plutôt lâché cette parole qu'il la regretta, car, aussitôt la porte entr'ouverte, la figure de l'assaillant lui remit en mémoire une chose qu'il s'était donné le tort de complètement oublier, à savoir : le rendez-vous qu'il avait ce matin-là chez le notaire pour conférer de son mariage ; or, celui qu'il venait de traiter si malencontreusement de bélître n'était autre que son beau-père venu pour le lui rappeler.
Mais ce n'était pas seulement cette réception injurieuse que le pauvre garçon avait à se faire pardonner; à cette époque, les affaires se traitaient de grand matin, messieurs du parlement tenant eux-mêmes leur audience avant le jour; le rendez-vous auquel il avait donné les mains avait été pris pour huit heures, et chacun s'y était ponctuellement rendu; or, neuf heures venaient de sonner; c'était donc avec une impatience furieuse, amassée minute à minute, une henre durant, et pour lui
faire querelle de sa désobligeante inexactitude , que son
beau-père s'était présenté chez lui.
On comprend que le mot de bélître, si intempestivement employé, ne servit en rien à conjurer l'orage dont cet homme arrivait gros comme une nuée d'été. Aussi, entrant le chapeau sur la tête, prenant de lui-même un siège avant d'y avoir été convié, et s'y installant d'un air tout menaçant :
— Morbleu! monsieur, commença-t-il à dire, vous me croyez donc bien empêché de trouver sans vous un mari à ma fille, pour en user de la façon que vous faites?
La modestie de Lescalopier l'ayant fait se défendre de cette prétention :
— On pourrait croire cependant, continua le terrible beau-père, à voir vos façons, que vous vous tenez pour un de ces brillants partis après lesquels on court à perdre haleine, car il n'est pas d'impertinence que vous nous épargniez.
— Je n'ai. Dieu merci, répondit Lescalopier, l'usage d'être désobligeant avec personne; il serait donc bien singulier que ce fût par vous, cher beau-père, que je voulusse Gommencer?
— Vous me direz alors de quel nom je dois appeler la conduite d'un homme qui, pour régler ses intérêts, fait
assembler toute une famille respectable, et ne daigne pas même venir au rendez-vous que lui-même a pris?
— En tout, reprit avec douceur Lescalopier, il faut voir l'intention : j'avoue que je suis en faute au sujet de notre rencontre chez le notaire; mais j'allai hier au bal, il m'arriva des choses extraordinaires, et je me couchai presque avec le jour. Ce n'est pas, ce semble, un cas pendable que d'avoir dormi un peu plus tard que de raison.
Pendant que Lescalopier parlait, le beau-père avait jeté sur le désordre qui se pouvait facilement remarquer en la chambre un regard curieux; aussi reprit-il ironiquement :
— Il y a à parier que vous prîtes grand plaisir à ce bal, et que les bonnes fortunes ne vous manquèrent pas!
Lescalopier ayant paru ne pas comprendre ce qu'on voulait lui dire :
— Monsieur de Lescalopier, s'écria le beau-père en se levant pour sortir, vous nous prenez pour de plus grands sots que nous ne sommes, et je suis aise que vous m'ayez procuré l'occasion de voir ce que je vois. Croyez que ma fille ne sera jamais la femme d'un coureur de brelans et d'un débauché.
32 i.ouisoN d'arquikn
— Et où est donc la débauche, d'aller au bal en une maison honnête?
— Et d'en ramener une compagnie également honnête, n'est-il pas vrai? comme peut être celle d'une créature qui vient coucher chez un homme en chambi'e garnie.
Devinant alors les injustes soupçons dont il était l'objet, et que les vêtements de femme qu'il avait étendus devant la cheminée pour les faire sécher justifiaient en effet, Lescalopier essaya de remettre les choses en leur vrai jour en entreprenant le récit de son aventure; mais il avait affaire à un homme prévenu par le témoignage de sesyeux, qui ne voulut pas même entendre une parole. Sortant plus furieux qu'il n'était entré, l'intraitable beaupôre signifia à son gendre que désormais tout était rompu entre eux. Et voilà comment, pour avoir été de l'avis de Jean de la Fontaine, qui ne veut pas que Ton dise : Ce nest rien, c'est une femme gui se noie, Lescalopier perdit la sienne et fut rejeté dans le célibat.
Toutefois, ce n'était là qu'un avant-goût des traverses que sa bonne action devait lui susciter. En descendant, le beau-père rencontra l'hôtesse, à laquelle il fit compliment de la belle conduite de son locataire, et des désordres qu'elle tolérait chez elle. Cette femme précisément se trouvait être une prude de vertu chatouilleuse ;
LouisoN d'aUquien 33
Tojant mettre en doute la bonne tenue et la moralité de son auberge, elle voulut s'assurer du fait par elle-même et monta chez Lescalopier, auquel elle reprocha aigrement le scandale qu'il causait dans sa maison.
Interpellé de cette façon, le gantier, que le procédé de son beau-père avait déjà assez mal disposé, répondit à l'hôtesse qu'elle eût à se mêler de ses affaires et qu'il était libre d'amener qui bon lui semblait dans la chambre dont il payait le loyer.
— Non pas certes, reprit cette sainte femme, qu'une prétention semblable anima de la plus vive indignation, et je vous ferai bien voir que vous n'êtes pas ici chez un baigneur-étuviste, où l'on peut à son aise mener la détauche de jour et de nuit. Ma maison est à V Image du Grand- Saint-\îcto?\ et placée sous la protection spéciale de messieurs de Tabbaj-e de ce nom, qui me l'ont louée sous la clause expresse de n'y souffrir aucune femme de mauvaise vie.
Lescalopier lui ayant répondu, en jouant sur le mot, qu'il n'y avait en son logis d'autre femme de mauvaise vie qu'elle-même, qui venait en faire une des plus diaboliques à ses locataires sans en avoir aucune raison, on comprend que la colère de la digne hôtesse fut portée à son comble; elle annonça qu'elle allait du même pas se plaindre à l'abbé de Saint-Victor, qui, après avoir fait
34 LOTJisoN d'arquien
mettre en lieu sûr la coureuse que Lescalopier avait en
sa chambre, le forcerait lui-même à déloger.
Autre complication : quand la femme qui était dans le lit entendit les paroles de l'hôtesse, elle se leva en grand émoi, et, se hâtant de se vôtir, elle demanda avec anxiété à son sauveur s'il était dans l'intention d'attendre l'efict des menaces qui venaient de lui être faites. Lescalopier répondit qu'il n'y avait rien dans ces menaces qui dût les inquiéter, puisqu'ils n'avaient aucune chose à se reprocher, et qu'ils pourraient facilement se justifier dans le cas ou l'on essayerait de leur faire un mauvais parti.
— Seulement, ajouta-t-il, ma chère madame, il serait bon que vous ne vous montrassiez pas ce matin aussi discrète que vous le fûtes hier, car, si vous continuez à vouloir tenir caché le nom de vos meurtriers, notre rencontre est déjà si extraordinaire, qu'on la croira inventée à plaisir, et que nous ne trouverons aucune créance en Ja racontant.
— Aussi, répondit-elle, ne faut-il la raconter à personne, si nous tenons l'un et l'autre à notre vie : le moindre bruit qui se fera de l'existence que vous m'avez conservée parviendra à l'oreille de ceux qui voulaient ma mort, et, je vous le dis encore, ils nous tueront tous deux.
— Mui's au moins, pour que je sois juge de ce grand péril, no pourriez-vous me faire, par quelque coin, confidence de votre aventure? car c'est aussi, avec un homme que vous avez quelque sujet de vous croire dévoué, mettre par trop de discrétion.
— Mon Dieu! s'écria avec un accent de désespoir la pauvre femme, pourquoi ne voulez-vous pas me croire, quand je vous dis que le secret le plus absolu peut seul nous sauver, et que c'est à me cacher et non à rechercher les autres qu'il faut mettre tout notre souci ?
— A ce compte, reprit d'un air un peu piqué Lescalopier, vous êtes très-mal en sûreté ici, car on ne se cache pas facilement en une auberge ; dites-moi alors où vous voulez que je vous conduise? Je ne vous parle pas de retourner à votre logis, où naturellement vous seriez bientôt éventée par vos persécuteurs ; mais vous devez avoir une famille, des amis chez lesquels vous pouvez vous retirer? faut- il que je fasse venir nn carrosse et que je vous mène en quelque lieu?
— Je n'ai ni parents ni famille à qui pouvoir me fier ; je ne connais de protecteur que vous au monde, et, si vous ne trouvez moyen de me soustraire à tous les yeux, autant valait me laisser mourir hier, le plus fort étant déjà fait.
En entendant ces paroles, qui furent accompagnées de
quelques larmes et en vovant cette femme se cramponner à lui tout en voulant demeurer impénétrable, Lescalopier pensa en lui-nième qu'il y avait dans cette affaire plus de mystère qu'un homme prudent ne devait aimer à en rencontrer; nous n'oserions même pas dire qu'il n'éprouvât pas alors quelque regret de s'y être embarqué.
Mais, pour le moment, il fut dispensé de réfléchir touchant le parti qu'il avait à prendre, le valet de l'auberge lui ayant crié à travers la porte qu'il y avait dans la rue un homme qui demandait à parler à lui.
Ici, ia belle affligée servit au pauvre gantier un nouveau plat de son métier, car, en entendant dire que quelqu'un avait affaire à lui, elle s'écria que, sans aucun doute, sa retraite ayant été découverte, on venait pour l'enlever; en foi de quoi elle fit mine de tomber en syncope.
Lescalopier eut beau lui objecter qu'à moins d'être sorciers, ses assassins, qui avaient pris leur route d'un côté tout opposé à la sienne, n'avaient pu suivi'e leurs traces, ce ne fut qu'avec des peines infinies et en l'inondant d'eaw de Co/at/on, qui fut de nouveau mise en jeu, qu'il la décida à ne se point évanouir. Pour achever de la rassurer, il ouvrit la fenêtre et regarda dans la rue, iifin de voir si la personne qui le den^ndait était de sa
connaissance. S'éttmt trouvé que cette personne était le frère de la jeune fille qu'il avait dû épouser, il s'empressa de descendre, après avoir fait part à sa craintive compagne de cette i^assurante découverte et lui avoir recommandé de se tenir enfermée jusqu'à son retour, eu ayant soin de n'ouvrir qu'à lui.
Le mariage de Lescalopier ayant parn, dès le commencement, ne pas devoir se mener à bien, nous ne sommes entré en aucun détail touchant la famille à laquelle il devait s'allier. Nous dirons cependant ici en quelques mots que cette famille, qui portait le nom de Dupuis, était d'une assez bonne bourgeoisie, le père de la demoiselle tenant l'office de greffier de la chambre de la marée (1).
(1) C'était une chambre du parlement qui avait la police de. tout le commerce du poisson qui se vendait à Paris; elle étail composée d'un président et de deux conseillers.
Quant à son frère, que nous allons voir entrer en scène, il était chez le comte de Roussi, l'un des jeunes peigneurs les plus brillants de la cour, en qualité d'intendant. Ces fonctions le plaçaient dans la plus intime confiance de son maître, car il avait part à toutes ses affaires, ses galanteries comprises. 'Nous n'insisterons pas beaucoup pour établir la noblesse de son caractère, le rôle de complaisance absolue qu'il jouait auprès de son noble patron ne nous permettant guère de lui attribuer ce mérite; mais on ne pouvait lui refuser d'être un homme de résolution à toute épreuve ; il était surtout décidé à beaucoup entreprendre quand il s'agissait de pousser sa fortune, laquelle, au reste, par les générosités du comte de Roussi, était déjà en fort bon chemin.
Sans se piquer d'une rigidité absolue de principes, Lescalopier n'ét;ait pas très-disposé à approuver qu'au lieu de se faire par son travail une vie indépendante, on préférât la domesticité d'un grand seigneur. D'ailleurs, quelques bruits fâcheux lui étaient revenus touchant de certains services délicats que son futur beau-frère rendait au comte de Roussi : aussi n'avait-il jamais montré pour sa personne un bien grand empressement, et la considération de cette parenté, quoiqu'il n'en eût jamais rien témoigné, était bien entrée pour quelque chose
dans les hésitations qu'il n'avait cessé de montrer dans l'affaire de son mariage.
Par un instinct naturel que nous avons assez communément des gens qui ne nous veulent pas de bien, le jeune Dupuis avait conçu contre Lescalopier une aversion assez forte, qui ne demandait qu'une occasion d'éclater.
D'ailleurs, toute personne qui recherchait sa sœur en mariage était, en général^ assez malvenue de lui, parce qu'il aurait désiré la voir entrer en religion, de façon à rester seul et unique héritier de la fortune paternelle. Il apprit donc avec une assez grande joie la détermination d'une rupture définitive avec le marchand de Grenoble: mais comme, d'un autre côté, il savait qu'on trouvait dans la famille ce parti assez sortable et qu'au fond les griefs qui a aient si fort ému son père ne lui paraissaient pas avoir une extrême gravité, il craignit qu'à la suite de quelques éclaircissements, les choses ne se renouassent, et il se décida de si bien envenimer la querelle, qu'il n'y eût plus aucune ressource d'accommodement.
Pour ce faire, calculant qu'un homme de commerce devait être assez facile à intimider, sous prétexte de venger l'insulte que Lescalopier était accusé d'avoir faite Cl sa sœur eu se livrant, tandis qu'il la recherchait, aux
dérég-leroents dans lesquels il avait été surpris, il réo?lut de venir le trouver avec des airs menaçants et de lui faire de son épée une telle frayeur que le pauvre gantier ne pensât qu'à vider les lieux au plus vite et à retourner dans le Daupliiné.
Il ne trouva pas, toutefois, à l'exécution de son plan toutes les comniodités qu'il avait imaginées ; car aussitôt qu'il eut commencé de se poser en vengeur de l'honneur de sa famille, Lescalopier, sans trop s'émouvoir, l'interrompit et lui OiTrit d'établir, d'une manière dos plus concluantes, l'erreur dans laquelle sou père était tombé. Cela dit, passant au meilleur argument qu'il pût employer pour justifier la vérité de ses paroles, il se mit à raconter son aventure do la nuit précédente, n'agissant pas poutètroen ceci avec toute la prudence convenable, eu égard aux recommandations de discrétion absolue qui lui avaient été faites par celle qu'il avait sauvée.
Mais comme s'il était écrit que tout ce qui aurait rapport à cette singulière rencontre serait pour le pauvre Lescalopier l'occasion d'un désagréable mécompte, il n'eut pas plutôt exposé son honorable dévouement, que celui qui avait dû être son beau-frère, changeant de visage, pâlissant de colère, et, passant vis-à-vis de lui n une incompréhensible violence, l'accusa de vouloir le prendre pour dupe avec des histoires inventées à plaisii'
et où il se donnait un rôle que son manque absolu de
courage rendait du dernier invraisemblable.
Comme on le pense bien, l'extrême dureté de ces paroles émut un peu le cœur généreux de Lescalopier, qui n'avait jamais donné à personne le droit de l'accnser de lâcheté. Craignant de ne pas être maître de lui, il voulut sur l'heure rompre l'entretien; mais, au lieu de le laisser aller, Dupuis, animé d'une passion dont l'emportement devenait de plus en plus inexplicable, s'acharna à le mettre hors de lui ; il lui dit qu'il était un faux brave, un pêcheur de filles de joie, un méchant plagiaire de contes à faire peur aux nourrices, qu'il avait ramassés dans quelques vieux livres, et pour lesquels il s'exposait à être châtié rudement, s'il entreprenait encore de les faire croire à des hommes sensés et ayant barbe au menton. Continuant toujours à se modérer, par souvenir de ia proche parenté qui avait été sur le point de s'établir entre eux, Lescalopier l'engagea à se retirer et à ne le point pousser davantage ; mais ce furieux répondit qu'il était précisément venu pour voir ce qu'il fallait d'outrages à un poltron pour le faire .sortir desanature : Alors, se rnan hors do toutes les bornes :
— Ceci, s'écria- t-il, parviendra peut-être à t'échauffer un peu le courage ! Et en même temps il frappa Lescalo-
pier au visage, comme il n'eÙD certainement pas fait au dernier des valets.
Lescalopier ne manqua point pour cela à la modération qu'il était résolu de porter dans toute cette affaire. Ses forces physiques étaient telles, qu'il eût pu briser son adversaire sur place, s'il eût eu le goût d'une pareille vengeance ; mais quoique appartenant à la bourgeoisie, où les raffinements du point d'honneur ne furent jamais portés aussi loin que parmi la noblesse, il ne voulut pas vider cette querelle à la manière des laquais, et il dit tranquillement au brutal qui venait de le frapper qu'il comptait bien avoir raison de cette insulte et le voirl'épéoà la main. S'il en avait porté une, comme son adversaire, qui, pour être domestique d'un grand seigneur, tranchait du gentilhomme, leur rencontre eût pu avoir lieu à l'heure même en quelque ruelle écartée, comme cela se pratiquait souvent alors ; mais étant nécessaire qu'il se procurât des armes, et ne se souciant pas d'ailleurs de se battre sans second dans un temps où il avait été rendu tout nouvellement contre le duel des ordonnances sévères qui l'assimilaient très-facilement à l'assassinat, il dit à Dupuis qu'il le rejoindrait dans quelques heures, et prit avec lui rendez-vous au bout delà rue d'Enfer, devant le portail des Chartreux.
Tout en se rendant chez un de ses amis qu'il comptait
hU LOUisoN d'arquien
pier de lui servir de second, Lescalopier se livrait à de c:?rtaines réflexions philosophiques qui étaient, certes, justifiées par l'enchaînement extraordinaire des choses qui, depuis la veille, lui étaient arrivées. Il pensait qu'il est bien vrai de dire que rextrèiue joie touche de près à la tristesse, car c'était en sortant du bfil, où il s'était si follornent livré au plaisir, qu'avait commencé pour lui cette continuité de désagréables occurrences qui allait peut-être se couronner par une méchante fin. Venant de là à songer à cette femme qui avait été l'instrument dont la Providence s'était servie pour le précipiter dans cet abîme, il se livrait à une comparaison sur la bizarrerie de leurs deux étoiles, qui avait fait qu'elle, destinée à une mort certaine, en avait réchappé, tandis que lui, son sauveur, se trouvait en ce moment en danger de perdre la vie. lise disait, enoutre,qu'ilseraitpassablementétrange qu'il dût s'en aller en l'autre monde sans savoir rien de l'affaire dans laquelle il s'était engagé pour une si gros^^o part; cette pensée cependant servait à le rassurer, car, en y regardant bien, il lui paraissait peu probable qu'une intrigue si ténébreuse, dont il avait par son intervention si profondément modifié le cours, pût se dénouer sans lui; d'où il était conduit à rechercher quelles pouvaient être cette femme qu'il avait sauvée, les causes du crime et toutes les autres choses qu'il aurait eu une si grande eu-
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riosité de connaître; mais aucune explication satisfaisante ne lui venait.
Arrivé au but de sa course, un nouveau désappointement l'attendait : son ami se trouva parti pour un vojage, et il se vit dans un très-grand embarras, n'ayant guère à "Paris d'autre connaissance de qui il put solliciter le service qu'il était venu réclamer.
Résolu cependant de ne pas traînercette affaire, il entra cbez un armurier, où il acheta une épée, et se remit en marche pourle logis d'une autre personne à laquelle il comptait demander son assistance, quoiqu'il ne fût pas avec elle dans des termes à être sûr de voir sa requête appointée.
Comme il marchait fort absorbé dans ses idées, il vint à heurter un homme qui, cherchant à compenser, par la fierté de sa mine, le délabré fort apparent de sou costume, venait à lui majestueusement, le feutre sur l'oreille, le poing sur la hanche et lo jarret tendu. A la longue rapière pendue à son coté, et sur la garde de laquelle il pesait de la main gauche, h ses moustaches, fortement cirées et luisantes qui se relevaient menaçantes presque à la hauteur de l'œil, enfin à un air hargneux et batailleur répandu dans toute sa personne, il était impossible de ne point reconnaître un de ces pourfendeurs de profession, qui ne consentent :\ partager le pavé avccper-
sonne, et se hérissent comme un porc-épic au moindre
contact.
Ayant donc été touché en passant par Lescalopier, qui, dans sa préoccupation, ne l'avait pas même aperçu, cet homme commença de lui chercher querelle, et, de parole en parole, en vint assez promptement à lui proposer de mettre Tépée à la main.
— En fait d'épée, lui répondit Lescalopier. en voici une toute neuve et dont je suis fâché de ne vous pouvoir donner Tétrenne ; mais, de ce pas, je vais joindre un homme avec qui je pris rendez-vous ce matin, et dans tous les cas, mon cher monsieur, vous ne sauriez passer qu'après.
— Oui-da ! fit le pourfendeur, si la chose est telle que vous la dites, il faut en effet que je donne patience à ma vengeance, car je ne suis pas homme à aller sur les brisées de personne; mais êtes-vous bien sûr, continua-t-il, d'avoir parti ailleurs, et ne me trompez- vous pas?
— Pour peu que votre inclination soit de me suivre, répondit Lescalopier, je n'y mets point obstacle ; si même, une fois rendu sur le pré, vous vouliez, au lieu de rester simple spectateur de la rencontre, y prendre comme mon second unepart un peu plus active, vous m'obligeriez fort, car je suis étranger en cette ville, et un
ami sur lequel je comptais pour me rendre ceservice me fait défaut.
— Votre proposition, répondit l'homme à la rapière, est franche et cordiale; je vois à vos façons que vous êtes ul brave avec lequel, tout considéré, on aurait quelque re. gret de se couper la gorge ; mais il y a une difficulté a votre proposition, je n'ai point déjeuné encore ; mon médecin m'ordonne d'être fort réglé pour mes repas, et, pour si vite que vous expédiiez votre homme, c'est au moins une demi-heure de retard qui serait cause de quelque révolte en mon estomac.
— N'est-ce que cela ? reprit Lescalopier, qui sentit aussitôt où le bât blessait le personnage ; je suis à jeun comme vous, et nous ne saurions tardera rencontrer quelque endroit où nous pourrons nouer plus ample connaissance, et exécuter les ordonnances de votre médecin.
Le spadassin ne se le fit pas dire deux fois : considérant qu'il gagnait un déjeuner et ne perdait guère que la moitié d'un duel, puisqu'il figurerait comme second dans celui qui se préparait, il accepta volontiers cet échange, et, à la suite d'une assezlongue station qu'il ûtavec Lescalopier dans un cabaret, il était si bien retourné en sa fa veur, qu'au lieu de lui vouloir donner, comme un instant avant, du fer dans le ventre, il voulait absolument sebat. tre à sa place et aller seul à sou rendez- vous.
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S'étant laissé calmer cependant sur cet officieux eropressement, il s'achemina avec son nouvel ami vers la rue d'Enfer, et, ne s'inquiétant même pas du sujet de la rencontre, il se contenta de lui demander s'il était un peu expérimenté dans la besogne qu'il allait faire. Lescaîopier lui ayant naïvement avoué qu'il ne s'était jamais trouvé à pareille fête, notre homme, chemin faisant, lui donna quelques bons conseils qui, bien qu'arrivantunpeu tard, pouvaient cependant grandement lui servir, s'il faisait les choses de sang-froid.
Arrivés au lieu convenu, ils trouvèrent, les attendant, Dupuis et un gentilhomme à M. de Roussi ; après s'être salués, les deux couples entrèrent en quelques pourparlers et convinrent, comme l'usage avait tout îi fait achevé de s'établir alors, que les seconds se contenteraient de regarder faire et ne se battraient pas.
On alla de l'autre côté de l'enclos des Chartreux, derrière une butte dite alors le Mont-Parnasse, qui depuis a donné son nom au boulevard planté dans son voisinage; puis, presque aussitôt, les deux adversaires mirent l'épée à la main.
La lutte fut acharnée, mais elle ne fut pas longue ; poussé avec une sorte de frénésie furieuse^ comme v,n homme dont on s'était promis à tout prix d'avoir la vie, Lescalopior se défendit en reculant, ayant seulement la
précaution que son second lui avait dit être excellente, de tendre toujours son épée; en effet, au bout de quelques minutes, son adversaire, qui cependant était assez habile dans l'art de l'escrime, vint s'enferrer en pleine poitrine, et, étant tombé sur îe coup, presque au mémo moment il expira.
Dans son bon cœur, quoiqu'il eût été mortellement offensé, Lescalopier voulait lui porter secours et essayer de le rappeler à la vie ; mais son témoin, en homme ayant une grande pratique de ces sortes d'affaires, lui déclara que tout soin serait inutile, et qu'ils devaient sans plus attendre pourvoir à leur sûreté. Prenant des mains de Lescalopier l'épée qui avait servi au dnel, il l'essuya soigneusement du pouce et de l'index, puis la lui remettant dans le fourreau, il l'entraîna rapidement en laissant au témoin de Dupuis la charge de transporter le mort où bon lui semblerait.
Quand ils eurent tourné quelques rues et qu'ils n'eurent plug'à craindre d'être, en quelque façon, pris sur le fait, le pourfendeur commença h s'enquérir de Lescalopier touchant la famille do celui qu'il venait de luer. Lescalopier lui ayant appris que le père du mort était {rreffier de l'une des chambres du parlement :
— Votre cas est mauvais, lui dit son témoin, tous cej robins se tiennent, et vous devez vous attendre îice que votre procès soit rudement poussé. A votre place, je mo
hâterais de gagner au large et de me retirer en quelque lieu de sûreté,
— Je ne ferai autre chose, reprit Lescalopier, que de m'en aller à Grenoble, oùj'habite d'ordinaire. Cette ville n'étsntpas dans la judiriction du parlement de Paris, ne pensez-vous pas que je pourrai y demeurer en quelque assurance ?
— Sans doute, si vous aviez surtout des amis et quelques protecteurs ; mais le ressort du parlement parisien s'étend presque jusqu'àlaporte de cette province, puisque la ville de Lyon elle-même en relève ; il vous faut donc faire la plus extrême diligence, si vous ne voulez être pris sur ses terres et avoir affaire à lui.
— Mon Dieu, je puis partir dans une heure, et il ne me ûiut qu'aller prendre mes hardes à mon auberge.
— Courons-y donc promptement. Et ils hâtèrent d'autant le pas.
Tout en marchant, Lescalopier pensait cependant qu'il n'était pas tout à fait aussi libre de soin qu'il l'avait dit, et il se demandait ce qu'il allait faire de cette femme qui l'attendait à son logis. Par suite de toutes les mésaventures grandes et petites qu'elle lui avait déjà causées, i! était fort refroidi sur le chapitre d'une plus longue assistance à lui accorder, et il lui semblait qu'il eût été assez aise d'en être défait-
Bourrelé qu'il était de cette idée, il vint naturellement à en parler à son compagnon, et sans lui conter, attenrlu Tassez médiocre confiance qu'il lui inspirait, tout le fin de son aventure, il le consulta sur la manière dont il pouvait en user avec une femme qui n'était pas sienne, qui lui était tombée dans les mains d'une façon bizarre, et qu'il ne voudrait pas cependant, en quittant Paris, abandonner sans protection.
— Est-elle jeune ? lui répondit alors son interlocuteur.
— Vingt-cinq ans à peine.
— Jolie ?
— Des plus avenantes et des mieux faites.
— Et vous avez peur qu'il ne lui manque de protecteurs? Elle en trouvera cent pour un, et, sans aller plus loin, ne puis-je pas encore, dans cette affaire, vous servir de second ?
Lescalopier ne répondit pas avec un grand empressement à cette ouverture, car il no se dissimulait pas que le personnage n'avait en lui-même rien de bien rassurant pour une femme, et ce n'est pas sans quelque remords qu'il eût laissé entre ses mains celle dont la Providence avait semblé vouloir le charger. Se représentant cependant qu'il n'était pas impossible que la principale intéressée vît autrement la chose, il ne repoussa pas absolument l'offre qui lui était faite, et remit à tout dùcl-
der jusqu'au moment où elle aurait pu être consultée.
Comme l'absence de Lescalopier avait duré bien au delà du temps qu'avait supposé la pauvre dame, il 1 1 trouva dans une grande appréhension d'avoir été abandonnée par lui, et la joie qu'elle témoigna de sa présence parut si profonde et si \Taie, qu'il ne put s'empêcher d'en être touché. D'ailleurs, malgré les inquiétudes de toutes sortes dont elle disait avoir été saisie, elle avait profité de son loisir pour réparer le désordre où ses habits avaient été mis par les événements de la veille; et, par une de ces habiletés qui n'appartiennent qu'aux femmes, elle avait trouvé le moyen, avec ses vêtements fripés et salis, de s'arranger une toilette qui la parait s bien, que tous les charmes de sa personne en recevaient un nouvel éclat.
Quoiqu'en proie à une préoccupation des plus vives, Lescalopier fut frappé de sa beauté, et ce ne fut qu'avec une résolutronmal affermie qu'après lui avoir conté son duel et la nécessité où il était départir sur-le-champ, il lui parlade seséparerd'ello et de la laisser aux mains de son second.
La pauvre abandonnée n'eut qu'un coup d'œil à jeter sur le singulier protecteur qu'on lui proposait pour comprendre qu'à aucun prix elle ne pouvait accepter un pareil échange. Nous avons vu, d'ailleurs, que sa plus
grande crainte était d'être découverte par ses meurtriers: quitter Paris lui semblait le moyen le plus sur de se soustraire à leurs poursuites ; et, bien loin que la circonstance qui forçait Lescalopier à s'éloigner lui parût un contre-temps, elle y vit plutôt une chance iniippréciable de salut, s'il consentait à l'emmener.
Il faut bien dire que cette ressource s'était déjà présentée à l'esprit du marchand gantier, qui vraiment avait beaucoup de peine à se faire à l'idée qu'une si belle créature dût tomber aux mains de ri,2:noble personnage qui était là présent. Aussi, quand elle eut commencé d'employer les plus actifs moyens de séduction, et que, ses beaux yeux noyés de larmes, elle se jeta aux pieds de son sauveur en le suppliant de ne la point abandonner, il ne se défendit plus que faiblement.
— Allons, allons, dit alors le second, qui voulut trouver au refus qui se faisait de ses services une explication satisfaisante pour son amour-propre, je vois qu'il y aurait grand dommage à vous désunir, et que la place est trop bien prise dans le cœur de madame pour qu'elle veuille accepter mon dévouement.
Les regards de la dame ayant en ce moment rencontré ceux de Lescalopier, ils parurent si bien confirmer les paroles qui venaient d'être dites, que chez le pauvre garçon toute résolution de résistance acheva de s'cva-
nouir à ce choc : entrevoyant que l'avenir pourrait lui compenser d'une assez agréable manière les tristes conséquences qu'avait eues jusque-là sa rencontre avec cette belle inconnue, se persuadant d'ailleurs de plus en plus à ses façons et à son extérieur qu'elle était femme de qualité, il renoua la chaîne qui depuis la veille unissait leurs deux destinées, et consentit à ce qu'elle le suivît.
La voie du carrosse public n'était pas sûre dans la position où se trouvait Lescalopier; mais par l'entremise de son second, qui paraissait en toute chose un homme des mieux entendus, il trouva un voiturier qui se chargea de le conduire jusqu'à Grenoble dans le plus bref d Jlai possible.
Au moment où Lescalopier allait monter en voiture, son nouvel ami, comme c'était alors la mode entre hommes, lui fit une chaude embrassade, puis toutà coup, s'avisant d'une idée, il lui dit négligemment :
— Vous génerait-il de me prêter pour quelques jours vingt cous qui me font faute en ce moment?
Lescalopier était pris au piège, car cet homme venait de lui rendre un de ces services après lesquels on ne peut guère refuser quelque chose à celui de qui .on les a acceptés. Assez mécontent au fond, il tira de sa bour.^e les vingt écus, qu'il livra de la meilleure grâce qu'il put.
Fouillant alors dans son haut-de-chausses, l'emprunteur en sortit un papier graisseux et sale, et voulant, disaitil, faire les choses en règle, il le présenta à Lesealopier qui, à son grand étonnement, reconnut que c'était un billet de la somme qu'il venait de prêter et où son nom était laissé en blanc. Avant d'avoir vu cette pièce, il regardait déjà son argent comme bien aventuré; mais, à co moment, il se tint pour sûr de le perdre : un homme qui portait ainsi sur lui des reçus tout faits et qui les jetait ;\ la tête des gens sans qu'on les lui demandât, était évidemment le plus mauvais payeur qui se pût rencontrer. Toutefois, il prit assez bravement son parti de cette nouvelle mésaventure, bien qu'il ne pût s'empêcher de lui reconnaître une évidente filiation avec la grande loi de fatalité malheureuse qui depuis la veille gouvernait sa vie. Du reste, il y avait à espérer que son départ de Par^s romprait cette obstination de son mauvais sort. Secondant son impatience de quitter un pays où depuis la veille tout semblait conjuré contre lui, le voiturier emporta le gantier au grand galop de ses chevaux, sauf à modérer de beaucoup cette ardeur aussitôt qu'il aurait dépassé l'enceinte de la ville ; car c'est ainsi que de tout temps ont fait les messagers, les conducteurs de carrosses publics et les postillons.
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De grandes obscurités régnent jusqu'à présent dans cette histoire; nous allons profiter du temps que Lescaîopier et sa compagne voyagent vers le Dauphiné pour reprendre les choses à leur origine, et expliquer à nos lecteurs plusieurs circonstances sur lesquelles ils doivent avoir quelque impatience d'être édifiés.
A toutes les époques, la France fut un pays de galanterie, et ceci fut surtout vrai au temps où l'amour des voluptés fut prêché par l'exemple d'un grand roi (1) qui,
(i) Louis XIV.
pour être monté sur le trône dans une extrême jeunesse, eut toute liberté de donner le plus libre cours à l'ardeur de ses passions.
Sans parler des grandes dames et des bourgeoises qui semblèrent quelquefois vouloir leur faire concurrence, les courtisanes furent très-nombreuses sous ce règne, et y vécurent en grande considération.
Toutes n'y acquirent pas, sans doute, une renommée pareille à celle de Ninon, dont la postérité s'est occupée à l'égal de Molière, de M. de Turenne et de Vauban ; mais elles passèrent agréablement leur temps au milieu des plus aimables seigneurs de la cour, qui les recherchaient fort : logées et vêtues splendidement ; rendant à leur tour le pain bénit en leur paroisse; roulant carrosse et n'ayant que très-peu de souci de tous les dires et arrêts du parlement, lorsqu'il entreprenait de réformer leur luxe, sous prétexte qu'à les voir passer dans la rue, une duchesse et une fille folle de son corps ne se distinguaient plus.
Au nombre de ces femmes les plus courues se remarquait une fille, nommée Louison d'Arquien, qui dut jouir en son temps de quelque célébrité, puisqu'il en est })arlé à plusieurs fois en V Histoire amoureuse des Gaules, du comte de Bussy-Rabutin, et autres écrits du temps. Ayant été d'abord débauchée de chez son père, qui était
cordonnier en l'Université (1), elle suivit un mousquetaire dont elle ne tarda pas à se dégoûter, attendu qu'il l'entretenait fort mal et se montrait d'une ridicule jalousie. De là, elle passa aux mains d'un procureur au Châtelet, qui pourvoyait amplement à tous ses besoins et en était fort sérieusement épris ; mais sa vocation, comme elle le disait elle-même, l'appelait à pratiquer autre chose que des bourgeois et des gens de chicane ; et le marquis de Biran, qui fut depuis le duc de Roquelaure, l'ayant un jour lorgnée à sa fenêtre, où elle passait une grande partie de son temps quand elle demeurait au logis, quoiqu'il fût très-laid et de vilaine tournure, trouva presque aussitôt le chemin de son cœur, et s'y installa en vainqueur. Comme il n'était pas jaloux le moins du monde, et que, volontiers, il la faisait voir à ses amis, elle no tarda pas à nouer d'autres intrigues et à devenir à la mode parmi la jeunesse de cour, où elle fut très-goûtée, tant à cause de sa beauté que de la gaieté de son humeur, si bien qu'il ne se faisait plus, au jardin de Renard, à la Pomme-de-Pin ou à la Croix-de-Fer (2), aucune bonne partie de débauche dont elle ne fût.
(1) On partageait alors Paris en trois grandes divisions : la partie située dans la grande île de la Seine où se trouve le Palais et Notre-Dame s'appelait la Cité; la partie qui s'étendait sur la rive droite du fleuve s'appelait la Ville , et celle qui s'étendait sur la rive gauche, l'Université.
(2) Trois cabarets célèbres de l'époque. Le jardin de Renard
Tous ces jeunes seigneurs avec lesquels elle frayait étaient riches et magnifiques, et lui faisaient à Tenvi force présents, si bien qu'à son tour elle eut maison montée, des gens et un carrosse ; elle voulut même goûter du luxe de protéger les gens de lettres; car, pour deux sonnets qu'un poète, dont le nom ne nous est pas parvenu, fit à sa louange, elle voulut lui accorder, sur sa cassette, une pension de cent cinquante livres, qu'elle lui paya jusqu'au moment où ledit poëte mourut d'une maladie galante à l'Hôtel-Dieu.
Entre ses amants, l'un des assidus était le comte de Roussi, dont nous avons vu si malheureusement finir l'intendant. Il ne lui gardait pas plus fidélité qu'elle ne la lui gardait elle-même, étant fort renommé pour ses bonnes fortunes, tant de la ville que de la cour ; mais il ne pouvait jamais se passer une quinzaine qu'il ne revînt à Louison, qu'il trouvait toujours prête à s'accommoder à son humuer. Présent, elle l'adorait et ne lui ménageait aucune tendresse ; absent, elle l'oubliait pour vaquer ti d'autres amours, sans que jamais aucun galant fît tort à l'autre ; c'était là même le grand mérite de cette charitable fille, d'avoir le cœur si bien distribué que chacun s'y logeait à l'aise ; bien entendu que personne ne préétait situé à l'extrémité du jardiu des Tuileries, près de la porte de la Conférence.
LOUISON D ARyriEN Cl
tendait y être hébergé gratis, ce qu'ils comprenaient tous sans qu'il fût besoin de le leur dire, étant gens de quaaté.
Un soir que le comte de Roussi était venu chez elle au sortir de souper, et ayant bu peut-être un peu au delà de ce qu'il jaugeait, il fut malade; la bonne Louison ne voulut pas appeler ses gens, de peur qu'ils ne vissent ce grand seigneur en un état où sa considération n'aurait pas eu à gagner auprès d'eux; elle prit soin de le déshabiller elle-même, et, l'ayant mis au lit, où il ne tarda pas à s'endormir, elle resta auprès de lui pour le veiller en cas qu'il eût besoin de quelque chose et que son mal le reprît.
Dans le désœuvrement où la jetaient ses fonctions de garde-malade, elle eut la singulière imagination de prendre les habits du comte, qui n'était pas d'une taille beaU' coup plus élevée (jue la sienne, et de les revêtir afin de voir si elle avaiL bon air en jeune seigneur ; elle passa de cette façon une heure ou deux à faire cette toilette d'homme, puis à se considérer dans tous les miroirs qu'elle avait en sa chambre, et il ne tint à rien qu'elle le devînt amoureuse d'elle-même, tant elle se trouvait bien, sous ce costume, et qu'elle ne s'en contât.
Or il arriva qu'en l'une des poches du haut-de-chausses elle entendit le froissement d'un papier, ce qui fut cause
qu'elle y porta la main ; ce papier était un billet parfumé à l'adresse du comte de Roussi. Ne doutant pas que ce ne lut une lettre d'une de ses maîtresses, Louisou, qui était curieuse, et qui ne voyait pas d'ailleurs un grand mal à pénétrer de semblables secrets, ne se fit pas faute de la lire, d'autant qu'elle était décachetée.
Quoique celle qui l'avait écrite, par une prudence assez commune aux femmes qui envoient des lettres d'amour, n'eût pas signé, Louison en apprit tout autant qu'elle en voulait savoir, car on j disait à Roussi que le lendemain, M. de Casa-Bella était de la chasse du roi, et ne coucherait pas au logis; on l'engageait donc o à profiter du renseignement ; n la signature n'en eût pas appris davantage et n'eût rien compromis de plus.
Louison se rappela alors que plusieurs fois, dans les soupers qu'elle faisait avec Roussi, Birau et quelques autres de leurs amis, le premier avait été raillé à l'endroit de la duchesse de Casa-Bella, une belle Italienne dont ils le disaient amoureux. Lui s'en défendait, et, comme il n'était guère d'usage, entre ces jeunes débauchés, de se cacher de leurs bonnes fortunes, on ne le poussait point à fond sur cette intrigue, que la réputation de madame Casa-Bella, engagée dans la haute dévotion et menant en apparence une vie très-régulière, rendait d'ailleurs peu vraisemblable.
Il n'est pas nécessaire de dire que Louison fut aise de cette découverte, car ce qui réjouit surtout les femmes dont la vertu a reçu quelque atteinte, c'es( de se découvrir des pareilles, surtout quand cellesci sont placées de manière que leur chute fasse de Téclat.
Elle eut cependant l'esprit de comprendre que. Roussi montrant beaucoup de réserve au sujet de la duclresse, elle le désobligerait en ayant l'air de connaître une chose qu'il prenait tant à cœur de cacher; elle remit donc la lettre à l'endroit où elle l'avait prise, ou plutôt elle crut la remettre, car elle se trompa d'adresse et la changea de la poclie du hautde-chausses dans celle du pourpoint; le lendemain, quand le comte se réveilla, elle ne lui parla d'aucune chose qui pût faire allusion à ce qu'elle avait appris. A quelques jours de là, il arriva que, revenant do se promener au Cours dans son carrosse, Louison se rencontra en une rue étroite avec une voiture richement armoriée et qui venait en l'autre sens. Si la chôre fille se fût rendu justice, quelle que fut la personne qui se trouvait sur son chemin, elle eût senti que c'était il elle de cc\cr le pas, car il était difficile que cette personne ne lui fût supérieure en qualité, et ne la primât. Mais, pour fréquenter habituelle-
ment les gens de cour, Louison s'était peu à peu figuré être au niveau de tout ce qu'il y avait d'élevé dans l'Etat, et elle cria au cocher de tenir bon et de ne
point reculer.
De grands pourparlers s'établirent entre les valets des deux carrosses pour savoir lequel retournerait en arriére; et en cette circonstance Louison d'Arquicr, montra bien qu'elle n'avait pas lu les Pensées de M. Pascal; celles-ci, du reste, n'avaient point paru à cette époque (1), mais elle ne les aurait certes pas lues davantage, quand bien même elles eussent été publiées. Or voici ce que dit ce grand philosoplie :
« Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible, il n'y a qu'à compter, c'est à moi à, céder, et je suis un sot si je conteste. »
La proportion était exactement la mèiae entre la suite de Louison d'Arquien et celle du propriétaire de l'autre carrosse. Outre son cocher, Louison n'avait avec elle qu'un petit laquis, modestement vêtu de drap gris, car elle n'aurait point osé pousser le scandale jusqu'à prendre des livrées; de l'autre part, au contraire, se rencontraient un valet de pied armé
(1) Ce n'est qu'en 1670 que s'en fit la première édition.
d'une masse à pomme d'argent, plus trois grands estafiers de la plus belle allure, entassés derrière la voiture, et chamarrés de galons et d'or à plaisir : évidemment, c'était folie que de vouloir lutter contre une telle force, qui, outre le nombre, avait encore pour elle l'aplomb insolent que donne toujours à des valets le nom de leur maître, quand ils se sentent de bonne maison.
Aussi, ceux-ci ne cessaient-ils de crier qu'ils étaient à madame la duchesse de Casa-Bella, croyant quo ce nom seul dût tout décider. De son côté, le cocher de Louison fut assez sot pour vouloir riposter par le nom de sa maîtresse; mais, à ce nom de Louison d'Arquien, que ces gens connaissaient tous pour ce qu'elle étiiit, ils ne gardèrent plus aucune mesure : l'un courut vers le petit laquais, qui s'enfuit à toutes jîimbes pour éviter d'être fouetté ; deux autres tirèrent 1 :; malencontreux cocher en bas de son siège, quoiqu'il se défendît à outrance avec son fouet, et le rouèrent de coups ; en même temps, le dernier, prenant les chevaux par la tête, les força de rétrograder et fit ainsi sortir le carrosse de la rue où il avait eu le malheur de s'engager; après quoi ils reprirent tran([nil]cment leur poste; et pendant que le carrosse de Louison, désemparé de son laquais et de son cocher, restait IC; en panne
Qd LouisoN d'arql'ien
comme une pauvre frégate déuiâtée, l'équipage de la duchesse défila triomphalement devant lui : mais, toute vaincue qu'elle était, la fille de joie gardait à la grande dame une rude atteinte, car, au moment où les deux carrosses se trouvèrent côte à côte, Louison sortit à moitié de la portière et s'écria :
— Madame la dnchesse est pressée; elle a sans doute rendez-vous avec Roussi 1
On peut, sans craindre de se tromper, comparer la langue à toute espèce d'arme, fût-ce la plus dangereuse : àl'épée, au pistolet, an poignard; car elle peut faire des blessures plus pénétrantes, plus profondes qu'aucun de ces agents de destruction. Représentez-vous une femme soigneuse de sa réputation et poussant le goût de la bonne renommée jusqu'à être tenue pour une sainte personne, laquelle découvre tout ù, coup que le secret do ses désordres est tombé aux mains d'une courtisane, et vous pourrez prendre une idée de l'épouvante où fut je-
68 Lorisox d'arquien
tJe la duchesse par les paroles de Louison d'Arquien. Ordonnant aussitôt qu'on la reconduisît à son hôtel, elle manda au comte de Roussi de venir lui parler sans relard, et s'occupa deux ou trois fois à se trouver mal jusqu'au moment où il fut arrivé.
La réception qui fut faite au pauvre amant se comprend de reste; pendant plus d'un quart d'heure il fut traité d'infâme, de débouté, de perfide, sans pouvoir au juste connaître la faute dont il s'était rendu coupable et dont on l'accusait. A la fin, cependant, il parvint à se mettre au fait de ce qui s'était passé, et son étonnement des paroles de Louison fut extrême, car, contre son habitude dans ses relations de femmes, il avait été cette fois d'une discrétion ù toute épreuve, et, excepté Dupuis, son intendant, dont il croyait être parfaitement sûr, personne n'avait su de lui qu'il fût bien avec'madame de Casa-Bella.
Ses protestations, qui avaient un air de sincérité difficile à méconnaître, parvinrent à calmer la colère de sa maîtresse; mais si l'ardeur de vengeance tout italienne dont celle-ci se montrait animée se refroidit à son endroit, elle n'en fut que plus violente et plus désespérée contre les autres coupables. Elle déclara i\ Roussi que tout commerce serait à l'instant rompu entre eux, s'il ne
LouisoN d'arquien f)9
lui promettait de faire disparaître les dépositaires de ce terrible secret.
Roussi, qui Taimait fort et que cette menace inquiéta, crut la contenter en lui parlant d'une lettre de cachet, ;\ Taide de laquelle il ferait enfermer les indiscrets à la Bastille ; mais la duchesse répondit à l'offre de cet expédient que la Bastille était un lieu d'où l'on revenait, et où l'on pouvait encore parler des choses que l'on savai!, ne fût-ce qu'à un porte-clefs ou h un guichetier. Roussi reconnut alors qu'on lui demandait d'employer un moven encore plus décisif, et il sortit en promettant d'j aviser.
Quand il fut revenu chez lui, il fit à Dupuis la contrepartie de la scène qu'il venait d'essuyer, et, à son tour^ le pauvre intendant se vit obligé de se défendre, ce à quoi cependant il réussit assez bien. Employant alors toutes les forces de son esprit à découvrir comment la d'Arquien avait pu être instruite, le comte fmit par se rappeler qu'il avait dans sa poche, le jour où il avait passé la nuit chez elle, une lettre de la ducliesse. Il fit chercher rhal)it qu'il portait ce jour-là, et, après avoir fouillé dans la poche du haut-do-chausses, où il se rappela alors fort bien avoir mis cette lettre, ne la trouvant pas, il ne douta plus que Louison ne la lui eût dérobée durant son sommeil, et ne se fût renseignée par co
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moyen. Hors de lui à cette idée, et ne pensant pa? qu'une créature de cette espèce méritât qu'on se creusai plus longtemps la tête à son sujet, il résolut sa perte séance tenante, et ordonna à Dupuis de se débarrasser d'elle, dans le plus bref délai pos?'ble, par quelque moyen que ce fût et quelque argent qu'il dût lui en coûter.
Dupuis, qui s'était vu exposé à dos soupçons qui étaient de nature à altérer la faveur dont il jouissait auprès de son maître, pensa que le zèle et l'empressement dont il ferait preuve pouvaient seuls le remettre dans la position dont il se sentait déchu; aussi no fit-il aucune objection contre la dureté de la sentence, et ne pensat-il qu'à l'exécuter le plus prestement qu'il se pourrait; or le moyen dont il se servit fut assez original, ainsi qu'on pourra s'en assurer.
Il savait que, indépendamment des amants qui lui étaient de quelque rapport, la d'Arquien avait un préféré qu'elle aimait de cœur, pour lui-même et sans intérêt : si jamais le choix d'une femme accusa le caprice et la bizarre humeur de son sexe, c'était assurément celui que Louison avait fait dans la personne de ce bien-aimé.
Cet homme^ qui n'était ni beau, ni bien fait, ni spirituel, était un de ces piliers de tripots comme on on rencontrait tant alors dans Paris. De même (^ue tous les
hommes de son espèce, il se faisait remarquer par une ■sorte de bravoure, qui n'était autre chose au fond que •le la brutalité et une rare indifférence de verser le sans humain : c'était peut-être par ce mérite de bourreau qu U avait fait quelque impression sur le cœur de Louison.
Il ne se contentait pas de jouir en véritable pacha de cette belle créature, qui trouvait on ne sait quel bon- heur à, s'abandonner à lui ; outre le plaisir, il fallait qu'elle lui procurât de l'argent pour son jeu et ses débauches de cabaret, et elle sentait une extraordinaire satisfaction à retourner avec lui le rôle qu'elle jouait avec tous les autres hommes. Le dévouement sans bornes, dont à toute occasion cette fille faisait preuve à l'égard de ce misérable, n'empêchait pas qu'à certains jours il ne la rudoyât le plus cruellement du monde; mais Louison appartenait à cette ignoble race de femmes qui s'attachent par les mauvais traitements, et elle était de celte bizarre école qui trouve son plaisir à être battue. A cela près de cette jouissance, qui lui était amplement accordée toutes les fois qu'elle le désirait, la pauvre fille aurait été vraiment bien empêchée de dire ce qu'elle trouvait d'adorable dans ce repoussant personnage; mais cependant elle avait une assez bonne raison à donner de sa folle passion, à savoir : qu'elle l'aimait ainsi.
Dupuis connaissait de vue cet homme, qui se faisait appeler le chevalier de Campagnac. On était sûr de le rencontrer dans un bouge de la rue Dauphine, où il passait les trois quarts de sa vie; et Dupuis, ayant été le chercher là, le trouva dans une disposition très-favorable au dessein qu'il méditait, car il venait de perdre à la bassetle (1) une somme assez considérable, plus cent pistoles qu'il avait jouées sur parole et qu'il n'avait nullement en sa possession.
Dupuis, l'ayant pris au milieu des plus vives imprécations qu'il adressait au ciel et à la terre, l'engagea à sortir avec lui pour conférer d'une affaire qui pouvait lui être de quelque conséquence. Le Campagnac refusa net, disant grossièrement qu'il ne connaissait pas Dupuis et n'avait nulle envie de le connaître. Mais celui-ci, sans se rebuter, lui confia à l'oreille qu'il y avait une bonne somme à gagner; alors, faisant l'homme que l'on obsède et qui cède enfin à d'importunes instances, Campagnac prit à un croc, où ils étaient pendus, son feutre et sa rapière, et suivit sans plus se faire prier.
(1) Le jeu de la bassctte était alors très en vogue à Paris. Lei» femmes, dit Bussy-Rabutin, volaient leurs maris pour y jouer; les enfants leurs pères, et jusqu'aux valets qui venaient legarder par-dessus l'épaule des joueurs, et lea ".Viiaient de mettre une année de leurs gages sur une carte.
Quand ils furent dehors, Dupuis proposa d'entrer dans un cabaret, où l'on pourrait causer plus à l'aise. Campaf nac, comme on s'en doute, ne fit aucune objection à cet arrangement, et il ne put s'empêcher de prendre une assez bonne opinion de sa nouvelle connaissance quand il i'entendit demander deux bouteilles de vin de Nuits.
Le vin ayant été servi, Dupuis commença à parler ainsi :
— Chevalier, j'ai ouï dire que vous étiez homme de bon conseil et de résolution : c'est pourquoi j'ai pris le dessein de venir vous exposer un cas des plus graves où l'on voudrait avoir votre opinion.
— Voyons, répondit Campagnac, exposez la difficulté, et nous la résoudrons du mieux qu'il nous sera possible.
— Une personne, par une infidélité des plus blâmables, s'est emparée d'un secret d'une haute importance, et a commencé d'en faire un très-méchant usage; on demande la manière dont on pourrait obtenir de cette personne qu'elle ne parlât plus?
— On peut l'obtenir de deux manières : soit par promesses, soit par menaces; par des procédés obligeants, ou par la terreur qu'on inspirerait.
— Fort bien; mais ni l'un ni l'autre de ces moyens ne serait inluillible, et l'on voudrait avoir absolument la
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cei'titude que cette personne ne se rendrait plus jamais
à l'avenir coupable d'aucune indiscrétion.
— Pour garder aussi solidement les secrets, repartit Campagnac, il n'y a que les morts, mais le moyen est violent.
— Sans doute, mais, à supposer que l'on fût, après mûre réflexion, obligé de recourir à ce remède, de quelle manière pensez -vous que la chose pût se pratiquer?
Ici Campagnac remplit son verre, le mit lentement à sec, puis répondit d'un ton doctoral :
— Il 3^ a également dans ce cas deux manières : on peut aller chercher querelle à la personne en question, la forcer de mettre l'épée à la main, et en finir avec elle par un duel; ou bien Ton peut, le soir, s'embusquer sur son passage, et lui porter à l'improviste quelque coup d'adresse ; de ces deux manières, la seconde est beaucoup plus sûre que l'autre ; mais toutes deux, ajouta-t-il, demandent également de la résolution.
— Vos deux moyens me paraissent excellents, mais ils ne sont peut-être pas très-applicables dans le cas présent, où il s'agit d'une femme.
— En effet, reprit Campagnac, sortant par une lourde plaisanterie de la gravité qui lui était ordinaire, s'il est question de faire taire une femme, ma recette n'y pourvoira pas.
— Je ne suis pas entièrement de votre avis, et ce que vous avez appelé un moyen violent me paraît très-propre à entraver la langue la plus déliée; mais on ne peut croiser l'épée avec un jupon, et cela ne se trouve jamais seule par les rues, la nuit, pour que l'on puisse se mettre utilement à TafFût.
— Eh bien, on renlève de plein jour, dit alors Campagnac, auquel le vin de Nuits commençait à communiquer une certaine exaltation ; une femme n'est pas , après tout, un animal avec lequel on doive faire autant de façons que s'il s'agissait de mettre à mal le doge de Venise ou un commissaire au Châtelet!
— Chevalier, repartit Dupuis commençant à serrer de plus près la difficulté, vous faites ici le brave et vous vous donnez des airs de ne tenir nul état des femmes; tout résolu que vous êtes, vous ne feriez pourtant pas tomber un cheveu de la tête de Louison d'Arquien?
— Prétendez-vous, par hasard, que je sois amoureux de cette fille? s'écria Campagnac, s'animant de plus en plus.
— Moi, je ne prétends rien, car je n'ai pas l'honneur de vous connaître assez; mais, ma foi, on le dit!
— Ceux qui le disent en ont menti par leur gorge; assurément ils ne savent pas la manière dont j'en ueo avec cette Louison.
— Au moins, vous ne nierez pas qu'elle ne soit grandement éprise de vous?
— Pour ce qui est de cela, repartit le personnage se rengorgeant avec fatuité, je ferais le sot à ne pas en convenir, mais je ne sais vraiment où elle a été prendre cet amour, car il faut voir à toute occasion comme je la rudoie!
— Nous savons, reprit malicieusement Dupuis, on bat une femme, on lui meurtrit la gorge et on lui donne du pied dans le ventre ; mais on viendrait dire au plus terrible amant : « Monsieur, voilà deux cents, trois cents pistoles, et, la première fois que vous aurez occasion de battre votre maîtresse, rendez-moi le service de le faire si rudement qu'elle ne s'en relève ; » vous verriez que le pauvre homme ne voudrait entendre à une pareille proposition.
— Ah çà! monsieur, que je ne connais pas, s'écria alors Campagnac, qui me faites boire du vin de Nuits et parlez de trois cents pistoles comme d'un écu, savezvous que vous m'avez l'air d'un homme à vouloir me tenter ! Causons plus clairement, s'il vous plaît : avezvous à vous plaindre de Louison en quelque chose, et ?erais-je, à votre avis, le sot amant que vous avez dé-
jeint?
— Eh bien, répondit Dupuis pour sortir d'une conver-
LouisoN d'auquien 77
sation générale, supposons que je sois envoyé par un grand seigneur dont j'aie la confiance, qui ait mis à ma disposition une grosse somme, et qui eût à cccur de ne jamais rencontrer dans ce monde Louison d'Arquien sur son chemin ; seriez- vous liomme à vouloir vous brouiller avec ce grand seigneur en défendant cette fille contre ses entreprises, ou à vous assurer sa protection et ses pistoles en consentant généreusement à le seconder?
— Si vous voulez savoir ma pensée, repartit Campagnae, j'ai toujours prédit à Louison qu'elle finirait mal et nue l'intempérance de sa langue lui attirerait quelque méchante affaire; mais convient-il que ce soit moi qui mette la main à cette besogne?
— Certes, je ne voudrais rien vous demander de contraire à votre conscience; mais vous considérerez cependant qu'un homme qui, en ce temps-ci, peut mettre de deux à trois cents pistoles à une fantaisie, rencontre toujours quelqu'un pour la lui satisfaire; entre nous, m'est avis que Louison ne s'en trouvera pas mieux, et que vous laisserez aller ailleurs un argent avec lequel, ayant ^ajé ce que vous perdîtes tout à l'heure sur parole, vous auriez encore de quoi vous enrichir en tentant de nouveau la fortune avec prudence et modération.
— Il y a certes du vrai dans ce que vous dites, répondit Campagnac, et naturellement j'y trouve de quoi penser.
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— Écoutez, dit Dnpuis, il ne faut jamais en rien se décider à la légère; prenez votre temps pour réfléchir: demain matin, au même endroit, nous nous trouverons à l'heure du déjeuner, et vous me direz le résultat de vos méditations.
Cela dit, il se leva et rompit brusquement l'entre tien ; or, nous trouvons que ce fut couronner par un coup de maître une négociation déjà très-habilement conduite: car une mauvaise pensée une fois semée dans l'âme de Campagnac, elle devait bien plus sûrement y germer, étant laissée à elle-même, et par la propre fertilité du terroir que par tous les soins qu'une main étrangère aurait pu mettra à la cultiver.
Le lendemain, Campagnac se rendit de bonne heure chez sa maîtresse, et nous devons avouer qu'il y venait dans une assez louable disposition.
Ce qui l'avait rendu la veille si facile à la tentation, c'était surtout la considération de l'argent qu'il avait perdu à la bassette, et qu'il mettait à honneur de payer sans remise. Or, en réfléchissant aux propositions de Dupuis, voici le raisonnement qu'il s'était fait :
— J'ai besoin de cent pistoles, on m'en offre trois cents; mais ces trois cents, il faut les gagner durement,
en m'exposant peut-être à me brouiller avec la justice. J'ai bon cœur, moi, et je suis facile en affaires; que Louison me fasse la somme qui m'est nécessaire, et je consens à la mettre hors de péril. Tout bien compté, c'est deux cents pistoles que je perdrai à ce marclié; mais je ne me sens pas d'inclination à mésuser de cette fille, qui, de fait, tient toujours pour moi ouverts sa bourse, son lit et sa table, et dont il faudrait peut-être rendre compte à messieurs du Châtelet.
Si donc, lorsque le digne homme eut exposé à sa maîtresse l'embarras où il se trouvait par suite d'un nombre infini à^alpious et de vatouts (1) qu'il avait subis la veille, celle-ci se fût montrée compatissante à son malheur et eût témoigné vouloir l'aider, il est probable qu'elle eût échappé à la colère du comte de Roussi. Mais, d'abord, Louison ne se trouva pas en argent; puis, par une de ces fatalités que semble à plaisir arranger notre étoile, an lieu de recevoir cette confidence avec bonne humeur et avec indulgence, comme elle avait accoutumé, étant encore émue de son humiliation de la veille, elle se mit à reprocher aigrement à son amant ses goûts de jeu et de débauche; si bien qu'il sortit de chez elle dans une furieuse colère et en jurant qu'il lui revaudrait cette méchante réception.
(1) Termes de bassette.
LouisoN d'akquien 81
Ainsi disposé , on comprend qu'il ne faillit pas à so trouver au rendez-vous où l'attendait déjà Dupuis, et étant tout d'abord tombé d'accord avec lui pour accepter sa proposition, il ne resta plus entre eux qu'à régler l'exécution de X affaire qu'ils avaient résolue.
Le prix du meurtre arrêté à trois cents pistoles, il fut convenu en premier lieu que, séance tenante, Dupuis donnerait un à-compte de la moitié de la somme, et que le reste serait payé aussitôt l'entreprise accomplie.
Quant aux moyens à employer pour s'assurer du silence éternel de Louison, voici le plan que développa le chevalier :
Il lui répugnait, dit-il, de verser le sang d'une femme, et d'ailleurs il valait beaucoup mieux employer un moyen qui du même coup supprirfiât toute trace de ce qui se serait fait. Or, la Nymphe de la Seine, pour parler comme Jean Racine, qui avait adressé sous ce titre une fort belle ode au roi, était une très-discrôte personne qui se prêtait volonùers à cacher beaucoup de choses et ne révélait guère les secrets qu'on lui confiait : on pouvait donc la prier de recevoir Louison daus ses grottes humides et de l'y endormir doucement.
Aucune difficulté n'ayant été trouvée à cet arrangement, Campagnac parla encore du désir qu'il avait de connaître le nom du grand seigneur auquel il rendait ce
service, et de plus il exigea que Dupuis fût présent au dénoûment de la tragédie qui se préparait, afin que l'on vît, disait-il, qu'il était un loyal mandataire, se piquant de gagner son argent en conscience et tenant tout cû qu'il avait promis.
Dupuis ne fat pas autrement convaincu de ces grands scrupules de conscience, et il comprit de reste la pensée secrète de Campagnac, qui voulait lui faire mettre la main à la pâte et l'avoir directement pour complice, afin d'être assuré, la chose venant à être découverte, que le personnage puissant pour lequel on allait travailler aurait un intérêt à étouffer les poursuites et à couvrir le tout de sa protection.
Toutefois, ces exigences n'avaient au fond rien que de raisonnable; Dupuis nomma donc le comte de Roussi comme étant intéressé à la disparition de Louison, et, quant à la part que lui-même devait prendre dans l'entreprise, elle fut réglée à ce que, vers une heure du matin, il se trouverait avec un carrosse à la porte du logis du Campagnac, qui habitait en la rue Cloche- Perche, au quartier Saint-Antoine. Ce fut de là que l'on devait partir pour mener Louison en Seine, ainsi qu'il avait été convenu.
Toutes les choses ainsi arrangées, Campagnac reçut cent cinquante pistoles; de plus, il déjeuna amplement
LOUISON n'ARQriEN 83
aux frais du comte de Roussi, et il quitta son intendant en annonçant que son plan était fait et qu'il se chargeait de tout le détail de rexécution.
Au sortir de cette conférence finale, le bon chevalier commença par se rendre chez un rôtisseur qui demeurait dans son voisinage, et lui commanda un souper froid en gibier, pâtisseries et autres mets succulents; ayant payé le tout d'avance, il le chargea en outre de lui procurer quelques bouteilles de bon vin, et dit qu'il repafsorait dans la soirée pour faire savoir l'heure à laquelle il voulait que les viandes fussent portées chez lui. De là il entra chez un boulanger, et lui demanda à acheter un sac, disant qu'il en avait besoin pour expédier en province quelques marchandises qu'il avait commission d'acheter. Muni de cet objet, dont on comprend par avance la destination, Campagnac rentra chez lui, et il écrivit à sa maîtresse dans les termes suivants :
« Tu ne fus pas ce matin très-charmante pour moi, ma petite Louison, mais je n'en veux pas garder souvenir. Des amis plus généreux que toi m'ont mis à même de payer ce que je perdis hier à la bassette, et de tenter la fortune. Elle m'a été favorable, et je suis en argent. Pour te montrer que je n'ai nulle rancune, je veux te donner aujourd'hui à souper. J'ai pensé que nous se-
81 LorisoN d'arquien
rions mieux chez moi qu'au cabaret, car, après lacchus, Vénus; trouve-toi donc, ce soir, vers neuf heures, à mon logis, où tout sera prêt pour te bien recevoir-, mais surtout ne manque pas à venir, si te ne veux te brouiller avec ton fidèle ami, qui te baise sur les deux joues.
« Hector de Campagnac. »
Ayant eu soin de faire tenir cette lettre, et toutes choses étant ainsi en état, Campagnac prit avec lui l'argent qu'il venait de recevoir, et se rendit à son passetemps accoutumé. Il commença par pajer sa dette, ce qui n'étonna personne, bien qu'on sût qu'il ne possédait pas la veille un denier; mais au lieu où il était on ne s'enquérait que de l'argent qui passait du tapis vert en la poche, et de la poche au tapis vert; quant à l'origine dudit argent et à la manière dont on le possédait, on ne se creusait pas la tête pour les connaître : chacun battait monnaie à sa manière et comme il l'entendait.
Le reste de la somme fut immédiatement exposé au caprice de la fortune, et l'événement donnant d'abord un démenti au proverbe qui dit que bien mal acquis ne prospère pas, notre Campagnac joua si heureusement, qu'il se vit bientôt à la tête d'un beau bénéfice, qui lui réjouit le cœur très-agréablement.
Il n'est tel que le bonheur pour rendre les hommes faciles et bienveillants, et l'on peut hardiment soutenir que, si le plus grand nombre était heureux, au lieu que ce soit le contraire, il y aurait en ce monde la moitié moins de mal qu'on n'y en voit. Tout en ramassant l'argent qui lui venait à poignées, Campagnac pensait par moments à son œuvre du soir, et il venait à se découvrir en l'âme des sentiments tout différents de ceux qu'il avait eus le matin pour Louison, alors qu'il était ruiné et endetté ; il se demandait de quel droit le comte de Roussi voulait disposer de la vie de cette fille, et s'il convenait à un Campagnac, à un gentilhomme comme lui, de se faire le ministre d'une pareille vengeance?
Cependant, comme il jouait toujours et qu'un coup lui eut enlevé une assez notable partie de son bénéfice, il ne put s'empêcher de reconnaître qu'il avait reçu le prix de l'action qu'il condamnait, et qu'ayant donné parole de l'accomplir, il serait assez malvenu de s'en dédire ; mais, un moment après, sa veine ayant repris de plus belle, il conclut avec lui-mcmo qu'au fond, il n'était engagé qu'à restituer l'argent qu'il avait reçu d'avance, et, ayant mis cent cinquante pistoles au fond de sa poche, il décida qu'il les rendrait à l'intendant du comte de Roussi, eu lui déclarant que, rélloxion faite, il ne pouvait lui livrer Louison.
86 LOUISON D'AROriEN
Mais on voit que le danger ou le salut de celle-ci suivait le cours de l'heur ou du malheur de son amant, et elle ne tarda pas à être de nouveau mise en question; car le vent ayant tourné, le vaisseau de Campagnac commença à être battu sans relâche par l'orage, si bien que non-seulement tout son gain, mais encore l'argent qu'il avait mis en réserve s'évanouit de ses mains. Conduit de nouveau à jouer sur parole, il perdit jusqu'à la somme qui devait lui être comptée le soir; alors il ne fut plus question de rémission pour la pauvre d'Arquien, et à ce moment on eût demandé à Campagnac la vie de dix maîtresses, qu'il eût passé marché à dix écus.
Neuf heures venaient de sonner h l'horloge du Petit- Saint-Antoine (1), quand une chaise s'arrêta dans la rue Cloche-Perche devant un logis de mauvaise apparence, à la porte de laquelle un des porteurs frappa rudement. A. ce bruit, la lucarne d'une chambre située sur la gouttière s'étant ouverte, une voix cria :
— Louison, est-ce toi?
Sur la réponse affirmative qui lui fut transmise, Cam-
(1) C'était un monastère situé cnlre la rue du Roi-de Sicile et la rue Saint-Antoine.
pagaac vint ouvrir, et, introduisant Louison dans la maison, il laissa ceux qui l'avaient amenée dans un assez grand étonnement qu'une femme richement parée et bien faite eût affaire, à pareille heure, à un pareil hôte, en pareil lieu.
Quant à Louison, elle ne fit attention ni à la raideur de l'escalier le long duquel il fallait se hisser au moyen d'une corde sale et graisseuse, ni à l'aspect hideux des murs suintant de toutes parts l'humidité et la moisissure, ni à la senteur infecte que les privés et les conduits où croupissaient les eaux ménagères répandaient dans toute la maison. Peu habituée à de tendres démonstrations de la part de son amant, elle était uniquement sensible à l'aimable idée qu'il avait eue, après leur brouille du matin, de lui donner un cadeau (1). Pour la première fois peut-être depuis que duraient leurs amours, Campagnac se faisait pour elle galant et empressé; et, sans regarder au négligé du lieu, Louison ne pensait qu'au plaisir que lui promettait le téte-à-tête auquel elle était conviée.
Comme avant-goùt de la brillante réception qui l'at-
(1) Du temps de Louis XIV, donner un cadeau signifiait donncf un rcpaa à. des fcinincs. Dans les Pn-cieuses );'diculcs, Mascarille dit Ji Jodelet : « Vicomte, as-tu ton carrosse? Nous mènerions promener ces dames hors des portos, et leur donnerions un cadeau. »
tendait, la pauvre fille, en entrant dans la chambre de son chevalier, faillit être suffoquée par l'épaisseur de la fumée qu'avaient jetée à l'envi la pipe de Campagnac et deux cotrets verts achetés pour la circonstance, lesquels brûlaient à regret dans la cheminée, où deux pavés leur servaient de chenets. Le reste de l'ameublement, à l'avenant de cette magnificence, consistait en une vieille tenture de tapisserie couvrant un peu plus du tiers de la muraille et ayant pu prétendre jadis à représenter au naturel le Sacrifice cfAhrakam^ avant que les figures de l'ange, d'Isaac et d'Abraham eussent été méchamment dévorées par les vers; mais, du reste, on voyait encore fort distinctement le coutelas du patriarche et le paysage en verdure au milieu duquel la scèno se passait. Au-dessus de la cheminée étaient appendus une rapière que Campagnac avait de rechange et deux longs pistolets d'arçon disposés en croix, de manière à former trophée : d'autre part, objet plus galant et moins terrible, un luth accroché au mur, et, suivant l'expression de Molière dans son Avare : garni de ses cordes ou peu s'en faut, annonçait que le maître du logis ne dédaignait pas de se distraire des fatigues de la guerre par la culture des beaux-arts.
Cet instrument avait un étui; mais, par un ingénieux détournement de sa destination première, cet étui était
devenu le coffre où le chevalier, qui avait pour principe que rhomme, pour traverser cette vie périssable, doit se charger du moindre bagage possible, serrait le linge et les pièces de sa garde-robe qu'il ne portait pas habituellement sur lui. A cet inventaire il faut ajouter un méchant grabat sans rideaux, un escabeau de bois sculpté ; un autre siège tapissé d'un vieux gros de Tours bleu céleste, que Campagnac était dans l'usage d'offrir aux hôtes auxquels il voulait faire honneur; plus, une table à pieds tournés, qu'attendu la pente trés-prononcée du plancher on assurait au moyen d'une forte cale. Cette table, d'ordinaire, était recouverte d'un drap vert-olive sur lequel étaient épandus en permanence quelques jeux de cartes enfumés, un cornet et des dés. Pour le moment, tout cet attirail de tripot avait fait place au souper.
Une fois établie en ce lieu de plaisance, après avoir à plusieurs reprises embrassé son cher chevalier, Louison entama la justification de sa conduite du matin, et, pour expliquer la méchante humeur dont elle avait été, elle se mit à raconter sa mésaventure de la surveille, faisant d'ailleurs prouesse de la manière dont elle s'était vengée de la duchesse en lui faisant connaître qu'elle était maîtresse du secret de son intrigue avec Roussi. Mais elle ne trouva pas Campagnac fort disposé à l'approuver
LouisoN d'arquiex 91
de ses paroles audacieuses et insultantes, car il comprit clairement alors ce qui avait amené sur la tête de sa maîtresse l'orage dont elle était menacée ; il dit, au contraire, en manière de morale, que l'on avait toujours tort de se jouer aux grands; et, trouvant là une occasion de préparer les événements qui devaient suivre, il essaya d'eifrayer Louison sur les conséquences que son imprudence pourrait amener.
Mais celle-ci lui répondit en riant qu'elle ne redoutait aucune chose^ l'ayant pour défenseur, et que, pourvu qu'il continuât de la bien aimer, elle n'avait souci de l'ion. Puis elle ajouta :
— Ah çà! ne mangeons-nous pas? Je meurs de faim pour n'avoir presque rien pris aujourd'hui, tant je voulais me réserver pour le repas que ta me donnais.
En même temps elle se mit à conter comment, précisément ce jour-là, tous ses amants s'étaient comme conjurés pour la mener souper, et les adresses diiFérentes avec lesquelles elle avait éconduit, pour ne pas manquer au rendez- vous de son cœur, un chanoine de la Sainte- Chapelle, deux jeunes conseillers des enquêtes et le maréchal de Orancey ; eu un mot, comme clic le résumait plaisamment, le clergé, la robe et l'épée.
Campagnac écoutait gravement toutes ces folies, et, comme il n'était pas accoutumé à se faire faire à lui-
môme si bonne chère, il s'occupait, en bien mangeant, à s'appliquer le plus qu'il pouvait de la dépense où son souper, vraiment fort bien ordonné, l'avait forcément induit. C'était donc à Louison de faire tous les frais de la conversation ; mais elle suffisait à cette tâche, et, en vertu de cette loi bizarre qui veut que les gens menacés à leur insu des plus grands dangers soient souvent en proie à la plus folle joie, elle se laissait aller à tous les accès d'une gaieté désordonnée, que naturellement le vin et les ragoûts ne devaient pas contribuer à modérer. De son côté, Campagnac ne resta pas longtemps insensible aux excitations de toute sorte auxquelles il livrait son estomac, et sa langue, s'étant à la fin déliée, il entama deux sujets sur lesquels il était inépuisable, ù savoir : ses coups d'épée et ses coups de jeu.
Pendant plus de deux heures, l'écoutant avec une patience et un intérêt qui, mieux que tout, peut-être, témoignaient de son fol amour, la pauvre fille se laissa assommer d'un nombre infini de méchants contes où l'imagination ne savait pas même suppléer à la vérité; cependant, malgré l'attention qu'elle essaj^ait de prêter à ces fades récits, succombant sous l'interminable démonstration d'un coup de lansquenet à laquelle il lui était impossible de rien comprendre, puisqu'elle ne connaissait pas ce jeu, elle finit par s'assoupir assez profon-
i.ouisoN d'arquien 93
'dément. S'étant à la fin aperçu qu'il ne parlait plus que pour lui-même, Campagnac eut d'abord la pensée de profiter de ce sommeil pour accomplir le plus difficile de son entreprise, qui était d'enfermer une fille robuste, résolue, et qui ne devait pas manquer de faire une furieuse résistance, dans le singulier gîte qu'il lui destinait; mais il réfléchit qu'il y avait encore trop loin de l'heure où Dupuis devait venir prendre li\Taison de sa victime, et que celle-ci, se voyant ainsi ensachée, ne manquerait pas de pousser des cris qui finiraient peutêtre par attirer les voisins; d'ailleurs son plan, ainsi qu'on le verra plus tard, était autrement arrangé.
Nous avons dit que Louison était une fort belle créature; tout en la contemplant dans son sommeil, Campagnac se sentit piqué de l'aiguillon de la chair, et, venant h marier des pensées voluptueuses avec les pensées de meurtre qu'il agitait en son âme, il voulut une dernière fois être encore amant avant de devenir bourreau. Ayant alors éveillé l'objet de sa convoitise, il imprima sur ses ■jvres deux ou trois baisers avinés, qui ne ressemblaient pas mal à ceux qu'une limace dépose en rampant sur un beau fruit, puis il commença à l'entraîner vers son grabat; mais à ce moment, comme si, le ciel et la terre avaient horreur de ces odieuses épousailles, un vent vio- Icut du sud, qui, pendant toute la soirée, n'avait cessé
94 LOnSON D'ARQUIEN
de battre dans la fenêtre, la fit céder sous un effort furieux et inonda l'intérieur de la chambre d'épais flocons de neige qu'il poussait devant lui; en môme temps un chien errant, mêlant sa voix au sifflement de la tempête, hurla lamentablement à travers la nuit, si bien que Campagnac lui-même fut surpris et épouvanté de ce cri sinistre et en sentit amortir tous ses feux.
— Il ne fait pas bon entendre hurler les chiens le soir, dit Louison à son amant, après qu'ils furent revenus de ce mouvement d'effroi : on dit que cela annonce la mort de queliu"un.
— Le fait est, répondit Campagnac, que la veille du jour où je tuai d'un si furieux coup d'épée ce gendarme que tu sais, il avait eu toute la nuit, sous sa fenêtre, un chien qui s'était lamenté.
— Ah ! voyons, laisse là tes histoires de tuerie qui me font peur, répondit la courtisane. D'ailleurs, il doit être tard; voici le feu qui meurt dans la cheminée. J"ai froid, ne voulons-nous pas nous coucher?
— Minuit vient seulement de sonner, et nous avons ici une bouteille d'excellent joo/jm/o (1) que nous n'avons pas même entamée; nous ne pouvons faire autrement
(1) Liqueur du temps, faite avec de l'esprit-de-vin, de l'eau, du sucre, du musc, de lauibre, de l'esseuce d'anis, de l'essence de cannelle, etî.
que d'en boire quelques verres qui nous réchaufferont mieux qu'un cotret.
— A la bonne heure, repartit Louison, qui n'avait plus de Tolonté quand elle était avec cet homme; mais alors il faut que tu me chantes la chanson de Saint- Amant (1) : Belle sur un grabat.
— Ah ! notre pauvre Saint-Amant! fitCampagnac, qui prétendait avoir été son intime connaissance, bien qu'il ne l'eût jamais pratiqué. C'est vrai qu'il n'y a rien de tel que ses vers pour couronner une crevaille.
En même temps, il alla prendre son luth, l'accorda du mieux qu'il put; puis, d'une voix enrouée, il entonna la chanson suivante, en s'accompagnant sans mesure et sans goût :
Belle qui sur un grabat,
Sans rabat.
Toute seule et toute nue, Etends à présent ton corps,
Si ne dors.
Las ! oy (entends) ma déconvenue.
Oy le triste ver coquin (ver rongeur)
D'un mesquin (malheureux) Sur qui Cupido s'aciiariie.
Et pour obliger son feu.
Tant soit peu, Mets le chief (la tète) à la lucarne.
(1) Poëte fort connu du temps; il était mort un an auparavant, en 1660. ,
C'est un pauvre adolescent^
Innocent, Pcru droict à la poitrine.
Lequel, sous ton bon plaisir,
N'a désir Que d'embrasser ta doctrine.
Les garots (flèches) de tes regards,
Doux, hagards.
Dans son cœur les pointes fichent.
Plus avant, las ! que dans ton
Peloton Les épingles ne se nichent.
Les cotrets qu'à la Saint-Jean,
Dans un an.
Dedans la Grève ou allume.
Ne bruslent pas mieux que lui
Qu'aujourd'hui, Ton œil ard, grille et consume.
Et combien (quoique) qu'il pleuve à flota
Sur son dos Qui n'en est pas beaucoup aise, Cet orage dégouttant.
Nonobstant Ne peut éteindre sa braise.
Combien, dis-je, que la nuit
Sans nul bruit De noires ombres le cerne, Ce feu fait, que pour ses pas
II n'est pas Ores (présentement) besoin de lanterne.
Si dessus le lac amer
De la mer Il estoit dans un navire.
Les rots (soupirs) qu'il lâche pour toi,
Que je croi.
Lui serviraient de zépliire.
Aussi les moulins à vent,
Bien souvent En ont mis les grains en poudre; Et l'eau que pissent ses yeux,
En maints lieux D'autres moulins a fait moudrj.
Moins de poils a ton matou,
Qui dort où Tu te reposes la teste, Qu'il n'a d'ennuis au cerveau,
Le bon veau.
Tant ta beauté le tempeslel
Las! hélas! ô dur esmoyl
C'est de moy.
C'est de moy de qui je parle.
Si tu veux savoir mon nom,
Ma guenon.
Je ne m'appelle point Charle(l).
(!) Œuvres de Saint-Amant, in-12, Pari?, I6G1.
Au moment où Campagnac venait d'achever le dernier couplet de cette burlesque complainte, il crut entendre le bruit d'un carrosse qui s'arrêtaitàlaportedelamaison, et, ayant regardé par la fenêtre, il s'assura qu'il ne s'était point trompé. Comme Louison lui demandait ce que ce pouvait être, il lui répondit d'un air affairé, qui était des plus propres à lui inspirer les craintes les plus vives, qu'elle n'eût point à se mettre en peine ; en même temps, il prit son épée et descendit dans la rue.
Il trouva Dupuis dans le carrosse, qui lui demanda s'il était prêt.
LOTJisoN d'arquien 99
— Pas tout à fait encoi-e, répondit Campagnac; je ne sais quel diable d'argent vous m'avez donné, mais il ne m'a plus tenu aux mains que de l'eau claire qu'on j eût versé. Nous n'avons pas encore commencé notre œuvre, et la somme que vous m'avez donnée ce matin et celle que vous avez encore à me remettre, tout est englouti.
— Que puis-je faire à cela ? répondit assez aigrement l'intendant, entrevoyant que' l'honnête chevalier allait soulever quelque chicane.
— Mon Dieu, rien; mais soyez juste, mon bon mon- BÏeur Dupuis, et convenez que je ne puis pas achever une si terrible action que celle de vous sacrifier ma maîtresse, sans en avoir au moins quelque dédommagement.
— Mais n'êtes-vous pas grassement payé avec trois cents pistolesque vous aurez reçues?
— Puisqu'elles n'ont fait que traverser ma bourse, vos trois cents pistoles, en suis-je plus avancé?
— Chevalier, je m'attendais à plus de loyauté de votre part; vous m'aviez donné votre parole.
— Et vous l'avez toujours, mon cher, mais entendez un peu la raison, et ajoutez quelque chose à la somme convenue, qu'il ne soit pas dit que j'aie travaillé pour rien.
— Et combien faudrait-il vous donner encore ?
100 LOL'ISON d'aRQUIEN
— La moindre somme, deux cents écus.
— Allons donc, répondit Dupuis se courrouçant, vous voulez nous saigner à blanc; avec l'argent seul dont je vous suis encore redevable, je trouverai quelqu'un.
— Eh bien ! voyons, reprit Campagnac, marchandant comme s'il se fût agi de la vente d'une mule au marché aux chevaux, voulez-vous mettre les choses à cinq cents livres ?
— Je ne veux plus avoir affaire à vous.
— Je me rabattrai jusqu'à cent écus.
Dupuis fit mine d'ordonner à son cocher de partir.
— Écoutez, lui dit alors Campagnac, voilà mon dernier mot, vous me donnerez dix pistoles ?
— Soit dix pistoles, puisqu'il faut absolument vous payer à deux reprises, mais vous vous hâterez.
— Je vous demande seulement quelques minutes, après lesquelles je vous prie, pour la réussite de mon plan, de monter avec votre cocher jusqu'à la porte de ma chambre ; là, vous aurez soin de me menacer beaucoup, en disant que vous cherchez la d'Ai'quien, que je cache chez moi.
Pour commencer la comédie qu'il jugeait nécessaire à l'achèvement de son dessoin, Campagnac tira son épée, et se mit à s'en escrimer avec grand bruit contre la muraille, de manière à faire croire à un combat qui se
livrait au bas de l'escalier. Remontant ensuite avec précipitation, il entra d'un air épouvanté dans la chambre, dont il ferma vivement la porte sur lui, comme s'il eût craint d'être poursuivi.
Louison , déjà fort effrajée de ce qu'elle avait entendu, ne manqua pas de lui demander ce qui se passait.
— Eh: mon Dieu, lui répondit Campagnac , j'avais bien raison de te dire qu'il ne fallait pas se jouer aux grands. La duchesse de Casa-Bella est furieuse, et elle a envoyé des gens pour te faire un mauvais parti. Depuis ce matin, continua-t-il, j'avais eu vent de quelque mauvais dessein qui se tramait contre toi, et je n'ai pas vjulu t'elFrayer d'abord; mais, sachant qu'on devait cette nuit venir t'enlever de ton logis, j'avais voulu que tu la passasses ici, pensantainsi déjouer le complot. Il paraît que les misérables, ne t'ayant pas rencontrée à ton domicile, ont supposé que tu pourrais être chez moi, et c'est pour les empêcher de pénétrer dans cette chambre que j'ai été obligé de leur disputer le passage l'épée à la main.
— Au moins sont-ils partis? demanda Louison ave^ anxiété.
— Hêlas ! non, reprit le traître; voyant qu'ils n'auraient pas facilement bon marché de moi, ils ont dépêché l'un d'eux pour chercher du monde, mais ils se
tiennent en bas, gardant toutes les issues; et, tout à l'heure, quand ils vont venir en force, je ne sais con> ment je pourrai leur résister.
— Donne-moi l'épée qui est là pendue, dit la courageuse jeune fille, je me battrai à tes côtés.
— Que pourrons-nous faire contre une troupe armée? Il vaudrait bien mieux pouvoir te cacher quelque part , je les laisserais entrer, et, ne te trouvant pas, ils se retiraient.
— Mais où se cacher ici ? répondit Louison.
— Je ne sais vraiment, fit Campagnac, ayant l'air de chercher avec angoisse autour de lui. Ah ! une idée, s'ccria-t-il comme s'avisant tout à coup d'une ressource. J'ai là un sac de toile ; si tu pouvais tenir dedans, ils ne soupçonneraient pas que tu puisses y être réfugiée.
— Que je me mette dans ce vilain sac, mais je n'y pourrai respirer! et puis justement j'ai ma belle-robe de brocart, que je vais bien accommoder !
La pauvre malheureuse s'était parée de ses plus beaux atours pour ce rendez-vous qui lui tournait si mal; et elle se montrait femme jusque dans l'extrême danger auquel elle croyait être exposée.
— Il s'agit bien vraiment d'une robe, quand il y va peut-être de la vie, reprit Campagnac. Je te dis qu'il n'y a pour toi que ce moyen de salut...
Et, en même temps, tenant le sac ouvert au-dessus de la tête de la condamnée, il tâchait de rinsinuer dedans, à peu près comme une camériste fait d'une robe avec sa maîtresse ; mais Louison se dérobait à ses efforts et ne se décidait pas.
A ce moment, les auxiliaires que ce méchant homme s'était ménagés intervinrent pour le tirer de peine. Commençant de frapper rudement à la porte et faisant la grosse voix, Dupuis demanda impérieusement qu'on lui livrât Louison d'Arquien, qu'il savait cachée là.
— Je vous ai déjà affirmé qu'elle n'était pas ici, répondit Campagnac.
Et en même temps il disait à sa maîtresse :
— Tu vois, nous n'avons pas d'autre moyen de sortir de peine.
Mais celle-ci hésitait toujours, car elle n'avait pas une grande confiance dans l'expédient qu'on lui proposait.
— Chevalier, fit alors Dupuis, qui jouait très-bien son rôle, j'ai du monde avec moi; si vous n'ouvrez, je vais enfoncer la porte. Évitez ce scandale, croyez-moi,
— Oui, oui, évitez ce scandale ! dit à son tour le cocher, qui était monté avec l'intendant, et auquel celuici ordonna de parler pour faire nombre et jeter plus Tépouvante dans l'âme de Louison.
— Voyous, finis-en, dit alors Campagnac avec colère,
104 LOUISON d'A-RQUIEX
OU bien je vais leur ouvrir; car je n'ai pas envie do les laisser pénétrer de force, afin qu'étant furieux et hors d'eux-mêmes de ma résistance, ils me taent avec toi.
Louison aimait tant ce misérable, que ces dernières paroles firent plus que tout le reste pour la déterminer : habituée qu'elle était à céder en toutes choses à ses volontés, elle se laissa enfourrer dans cette toile qui devait être son linceul, et ne se défendit plus.
Après avoir fortement lié le sac, Campagnac se hâta d'ouvrir la porte, et Dupuis ayant renvoyé le cocher à ses chevaux, de peur qu'il ne leur prît envie de s'échapper parla rue, entra seul dans la chambre, où le bourreau lui montra aussitôt du doigt la victime préparée pour le sacrifice. Craignant cependant ses clameurs, dans le cas où, avant d'être sortie de la maison, elle s'apercevrait de la trahison dont elle était l'objet, Campagnac affecta de dire à haute voix, pour être bien entendu d'elle :
— Vous voyez bien, monsieur, qu'il n'y a que moi en ce lieu, et vous auriez pu vous dispenser de l'insulte que vous m'avez faite.
— Il est vrai, dit Dupuis, que l'on nous avait trompés en nous promettant que nous trouverions ici la d'Arquien. La vérité est que je ne la vois pas. Eh ! mais, fit-il tout d'un coup, comme s'il venait à apercevoir le paquet que Campagnac lui avait déjà indiqué,'cesac me
parait assez propre à cacher quelqu'un ; et la chère fille ne serait-elle pas là?
— Ma foi, mon cher monsieur, répondit Campagnac, comme s'il s'avisait d'une audace désespérée, vous pouvez y voir si bon vous semble, mais vous n'y trouverez que le cadavre d'un homme que j'eus le malheur de tuer ce matin, dans cette chambre où il vint me provoquer ; et même, si vous étiez homme à me rendre un bon office, je vous demanderais, puisque vous avez en bas un carrosse, de m'aidera transporter quelque part le corps de cet adversaire que j'ai tué loyalement, je vous jure, et dont je suis ici assez embarrassé.
— Ce sont là de ces services, dit Dupuis, qui ne se refusent pas dans ce méchant temps où, sous peine d'avoir affaire au Châtelet, il faut se cacher pour se couper la gorge.
Cela dit, il souleva un des bouts du sac, tandis que Campagnac s'emparait de l'autre, et ils commencèrent à descendre l'escalier.
Le premier mouvement de Louison, qui avait fort distinctement entendu cette convei'sation et qui se voyait ainsi à moitié aux mains de ses ennemis, fut un sentiment de terreur, et elle fut sur le point d'appeler à l'aide afin de tâcher d'ameuter les voisins. Mais, d'abord, elle considéra que cette ressource pourrait bien ne pas être
d'une grande utilité pour elle, car, à l'époque où se passe cette histoire, il se commettait à Paris, durant la nuit, tant d'audacieux attentats, que chacun était hlasésurks cris de détresse que l'on entendait par les rues, et la plupart du temps les bourgeois ne prenaient pas même la peine d'ouvrir leurs fenêtres pourvoir quels étaient les gens qui se tuaient. D'ailleurs, étant à mille lieues de supposer que son amant pût être de complicité dans les mauvais desseins qui se poursuivaient contre elle, elle fut amenée à regarder le moyen qu'il avait pris pour la tirer de peine, tout effrayant qu'il pût être, comme une habileté qui lui offrait des chances de salut, et elle tâcha de son mieux à faire la morte et à ne point bouger, ce qui donna aux deux misérables toute commodité pour la porter jusqu'à la voiture où ils retendirent sur la banquette de devant, tandis qu'eux-mêmes se plaçaient au fond.
Le cocher ayant aussitôt touché, on marcha pendant quelque temps sans rien dire, et il y aurait eu de l'humanité à continuer ce silence; car, ne sachant pas au juste le danger qui la menaçait, Louison aurait été encore menée par une pente assez douce à. sa destinée, qui se fût emparée d'elle brusquement ; mais il était écrit que ses meurtriers ne lui épargneraient aucune des angoisses de son déplorable sort, et Dupuis se prit à dire :
— Savez-vous, chevalier, que vous êtes un habile comédien, et que vous avez tout d'un coup bâti, avec ce cadavre d'un homme tué en duel, une fable si vraisemblable, que j'en suis presque inquiété ?
— Comment l'entendez-vous ? reprit Campagnac.
— Je veux dire qu'au résumé je n'ai pas vu mettre la personne dans le sac, et que vous auriez bien pu, si bon vous eût semblé, substituer quelqu'un à sa place.
— Ah çà! mon cher monsieur, s'écria alors le chevalier avec colère, pour qui me prenez-vous, s'il vous plaît? A votre avis, je suis donc capable de recevoir le prix d'une marchandise et de ne la point livrer?
— Mon Dieu ! je ne dis pas précisément que vous ayez fait la chose; mais je dis qu'il est si étrange de voir quelqu'un mener les choses d'un si grand sang-froid, que l'on pourrait facilement soupçonner ici quelque supercherie ; l'amour d'ailleurs l'excuserait.
— Je vous l'ai déjà dit, je ne sais ce que c'est que l'amour, qui est la passion des enfants ; mais je sais ce que c'est que l'honneur, et à quoi un homme est tenu quand il a donné sa parole. Je vous ai promis que je vous livrerais Louison d'Arquien : Louison d'Arquien est là, et, si bon vous semble, vous pouvez ouvrir le sac et y regarder.
Nnu9 ne savons si les assui*ances données par l'hon-
nête homme qui s'émouvait si fort à la pensée de n'avoir pas loyalement tenu son marché de sang auraient convaincu son interlocuteur ; mais la voix de Louison, qui avait pu facilement recueillir cette conversation, parce que, ainsi que nous l'avons dit déjà, le carrosse roulait sans bruit sur une épaisse couche de neige, vint lever toute incertitude. En effet, l'infortunée commença à se lamenter misérablement, en demandant ce qu'on voulait donc faire d'elle : en même temps, elle se livrait aux efforts les plus furieux pour rompre l'enveloppe où elle était emprisonnée. Criant qu'elle étouffait, et qu'un lui donnât de l'air, tantôt elle demandait grâce en pleurant, tantôt appelait Campagnac des noms les plus odieux, puis revenait à le supplier, et ensuite poussait des cris perçants pour tâcher d'être entendue du dehors ; si bien qu'à la fin, Dupuis, craignant que sa clameur ne vînt à éveiller l'attention de quelques gens ou celle du guet, s'il se trouvait sur leur chemin, lui dit brutalement de se tenir trknquille ou qu'il lui donnerait du poignard à travers le corps. Épouvantée de cette menace, la malheureuse n'osa plus élever la voix, mais, dans son désespoir, elle se tordait comme une salamandre au milieu d'un brasier, essayait de mordre la toile, et poussait des sanglots si lamentables, que Campagnac en fut ému et eut un instant quelque repentir de l'avoir livrée j mais à
ce moment, on était arrivé au terme de la course ; la pensée que toutes les souffrances de la victime allaient être finies raffermissant sa résolution, il donna les mains à la précipiter dans le fleuve, et le crime fut consommé en présence de Lescalopier, ainsi que nous l'avons vu.
Si celui-ci, ainsi qu'il en avait eu un moment la pensée, était remonté derrière le carrosse afin de suivre les meurtriers, pour ensuite les livrer à la justice, il se fût trouvé fort désappointé, et aurait été probablement assez mal payé de sa curiosité, car, après avoir pris pour plus de sûreté un chemin différent de celui qu'ils venaient de parcourir, ils s'arrêtèrent au milieu de la rue pour régler leurs comptes, et tirèrent ensuite chacun d'un côté différent.
Le cocher, qui plus d'une fois en sa vie avait été déjà requis pour des services pareils, après avoir été grassement payé du louage de son carrosse, s'en alla tranquillement dormir auprès de sa femme ; il ne s'inquiéta pas autrement de savoir l'affaire dans laquelle il avait trempé.
Quant à Dupuis, ayant loyalement soldé à Campagnac le prix principal du meurtre et le supplément qui avait été convenu, il s'empressa d'aller rendre compte à son maître du bon succès de l'entreprise.
Or, pour la consohuion des âmes honnêtes qu'a dû
contrister le récit de telles horreurs, il est bon de voir quel fut ce succès et comment la Providence s'était jouée de toute leur prudence ; car Louison, dont on aurait voulu à tout prix obtenir le silence, était encore pleine de vie, et au lieu d'elle, ce fut Dupuis,qui,lelendemain, sortit de ce monde, tandis qu'il essayait d'en pousser dehors Lescalopier jeté miraculeusement sur les traces du crime, et qu'il voulait tuer pour l'empêcher de parler. Et la grande dame, première conseillère du meurtre, qu'avait-elle gagné atout cela? D'avoir, outre Louison, Campagnac pour confident de ses désordres, et de s'endormir dans une fausse sécurité.
Pour Campagnac, son oeuvre de la nuit n'était pas finie. Quelques lecteurs se seront étonnés peut-être qu'ayant dans la d'Arquien une fille qui fournissait à tous ses besoins, il eût consenti, même pour une forte somme, à égorger cette poule aux œufs d'or ; mais il avaitbienson idée ! Aussitôt qu'il se fut séparé de ses complices, il s'en alla droit au logis de la courtisane, où, quand un galant ne tenait pas sa place, l'on était accoutumé de le voir venir à toute heure de jour et de nuit. Il eut l'air de s'étonner que Louison ne fût pas rentrée, et dit ii la servante d'aller se coucher et qu'il attendrait le retour de sa maîtresse. Ayant alors fureté dans tous les meubles, forcé la serrure de ceux qui étaient fermés, il s'em-
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para de tout ce qu'i] trouva à sa convenance en argent, nippes et bijoux; et, ayant arrangé le tout fort proprement en plusieurs paquets, il retourna k la rue Cloche- Perche, en sa maison, où il se vit ainsi à la tète de valeurs assez considérables.
Dès la pointe du jour, pensant qu'il serait bon de laisser passer la première émotion de tous les événements auxquels il venait de se mêler si activement, il prit le car-rosse de Lyon, où il résolut de séjourner quelque temps ; si bien que Dupuis, qui naturellement avait eu l'idée de le prendre pour témoin dans son duel contre Lescalopier, apprit le lendemain son départ quand il se présenta à son logis.
Il ne faut pas croire au reste que le chevalier de Campagnac profitât de cet arrangement pour se dispenser de payer l'argent qu'il avait perdu la veille sur parole : pour son hôtelier, pour son bottier et ses autres fournisseurs, ils purent bien peut-être se plaindre d'avoir été oubliés; mais son créancier de jeu, qui à ses yeux était le plus sacré, reçut dans la matinée les cent cinquante pistoles qui lui étaient dues, plus la lettre suivante qui devait au besoin aider à mettre la justice en défaut :
« Mon cher marquis, a Je no puis te baiser avant de partir comme je l'au-
rais voulu, bien que tu m'aies hier farieus^ment étrillé. J'apprends que mon respectable père, le baron de Campagnac, est cruellement malade et en danger de mort, je n'ai que le temps de rassembler l'argent nécessaire à mon voyage, et je cours dans le Limousin recevoir les derniers embrassements et la bénédiction de ce vieillard vénérable. Tu trouveras jointe à cette lettre la somme que j'ai jouée contre toi sur parole. Je ne te parle pas de ma revanche, car je ne sais maintenant quand nous nous reverrons, les affaires d'une succession considérable devant me tenir éloigné longtemps. Bien des compliments à tous nos amis, et crois pour ton compte au sincère attachement de ton fidèle compagnon de lansquenet,
« Hector de Campagnac. »
Après cette lettre, finit la première partie des aveatures de Lescalopier et de Louison d'Arquien,