DEUXIÈME PARTIE
Si la juslico était réellement aussi iialn'l'^ qu'en foute occasion elle essaye de le faire croire, il faut convenir qu'une large pâture lui avait été préparée par tous les événennents que nous venons de raconter; mais elle trouva le moyen de n'être avisée de rien, et dans cette Ir.rg-e curée sut à peine se ménager un os à ronger.
En apprenant que son intendant avait été tué en duel, le comte de Roussi ne prit qu'un très-médiocre intérêt à ce malheur qui, au fond, lui ôtait le souci d'un homme vis-à-vis duquel il aurait été engagé à d'assez grands
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ménagements par suite de la mission qui lui avait été confiée. Il comprit en même temps qu'il n'y aurait aucune prudence à faire intervenir le Châtelet dans cette affaire, car il était parfaitement possible que les recherches qui seraient faites sur la mort de Dupuis amenassent quelques fâcheuses lumières touchant la manière dont il avait vécu. Ayant donc vu le père du défunt, il lui dit de no se mêler de rien et qu'il se chargeait de toutes les démarches pour obtenir le châtiment du meurtrier; mais il fit précisément le contraire et s'employa du mieux qu'il put à étouffer les poursuites, en sorte que, au bout de quelques jours, vu le grand crédit dont il jouissait, toute action de la loi fut habilement amortie. Pour ce qui était de la disparition de Louison, la mauvaise vie que menait cette fille fut cause qu'on ne s'en inquiéta point. Aucun indice ne se rencontrant pour faire supposer qu'elle eût été victime de quelque violence, on pensa qu'elle s'en était allée avec un galant, ain?i que faisaient souvent par caprice les femmes de son espèce, et aucune recherche n'eut lieu à son sujet. Restait donc, pour les profits de messieurs du palais, le vol commis par Campagnac : la servante de la d'Arquien, pour éviter d'être compromise, le leur dénonça le lendemain; mais la lettre que l'adroit coquin avait pris soin d'écrire le jour de son départ, servit trOs-heureusement à faire
perdre sa piste, ainsi qu'il Favait calculé. Le bruit ayant couru qu'il s'était retiré dans le Limousin, ce fut de ce côté qu'on le chercha; mais au lieu de lui on ne trouva, en cette contrée où il avait pris naissance, qu'un de ses cousins portant son nom, ei qu'on commença provisoirement par soumettre à la question ordinaire et extraordinaire. Toutefois, après qu'on eut rompu les os à ce pauvre diable et qu'on l'eut estropié pour le reste de ses jours, on s'avisa que la conformité de nom avait pu amener quelque méprise et on le relâcha. Ainsi, dans ce beau jardin de crimes où l'on avait introduit la Justice, le rapt, l'assassinat, le duel suivi de meurtre et le vol nocturne avec effraction dans une maison habitée avaient beau se trouver en bouquet sous sa main, elle ne sut pas même cueillir une fleur, et sans la consolation de cet innocent qu'elle se donna à torturer, on peut dire que la bonne fortune de tout co uial eût été pour elle comme non avenue.
Les choses ayant ainsi tourné, Lvscalopier et sa compagne ne furent nullement inquiétés dans le voyage que nous les avons vus entreprendre, et, à part le désagrément qu'ils eurent du voiturier, qui, après avoir promis de les mener très-vite, trouvait une raison de s'arrêter dans tous les cabarets, leur fuite fut aussi houreusemeat conduite qu'ils pouvaient le désirer.
Étant résolu à ne pas donner à notre héros des mérites plus relevés que ceux qui réellement lui appartiennent, nous avouerons franchement, comme d'ailleurs on a pu déjà l'entrevoir, qu'un désintéressement absolu n'avait pas présidé à sa résolution de se charger de Louison. Voyant ainsi cette jeune beauté entièrement livrée à lui, le bon Lescalopier n'avait pas été sans quelque espérance d'être payé de son dévouement en cette monnaie que les femmes ne regardent pas souvent à donner pour rien. Aussitôt donc que la première ci\iinte d'être poursuivi lui fut passée, le marchand gantier commença de se montrer auprès de sa compagne d'un empressement assez marqué. Mais Louison avait encore présent le poignant souvenir de l'attentat auquel elle n'avait échappé que par miracle. A l'idée de cette mort affreuse qui avait plané sur elle s'ajoutait la pensée, non moins horrible, d'avoir été livrée par un homme qu'elle avait comblé de bienfaits et adoré; aussi, malgré son humeur d'ordinaire insouciante et joyeuse, elle n'avait pas tardé à échanger les terreurs auxquelles nous l'avons vue d'abord en proie contre une mélancolie sombre qui la rendait très-peu accessible à des idées de galanterie.
Une autre révolution, presque au même moment, s'était faite en elle. Du même coup elle avait tout perdu :
ses douces habitudes d'existence, son avoir, car elle aurait craint, en faisant la moindre démarche pour en recouvrer quelque chose, de mettre ses meurtriers sur sa trace; son amant, qu'elle n'était pas tien sûre de mépriser et de détester assez pour ne pas l'aimer encore un peu malgré son crime abominable. On ne s'étonnera donc pas qu'après une pareille catastrophe, et ayant vu la mort de si près, elle eût tout à coup été saisie d'un accès passager de dévotion ; ceci d'ailleurs se comprendra mieux, si l'on se reporte au temps où se passe cette histoire; alors, la pensée religieuse exerçait une bien autre domination que celle qui se peut constater aujourd'hui.
Il résulte de là que Lescalopier, placé en apparence sur le chemin d'une très-facile bonne fortune, se trouva au contraire fort loin de compte et vint se heurter contre une de ces vertus de fraîche date, lesquelles ne se montrent jamais si intraitables que dans les premiers temps de leur jeune ferveur. Vu le peu d'habitude qu'il avait de pratiquer les femmes, il était à mille lieues de pouvoir démêler la dangereuse sirène qui s'était rencontrée sur son chemin et ce qui devait arriver, c'est que la beauté de cette fille, jointe à la réserve dans laquelle elle le tenait, eut bientôt fait de développer en lui toutes les ardours de la plus iaipafi^nte passion. Mais décidô-
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ment le pauvre garçon n'était pas né sous une heureuse étoile; il se trouvait altéré auprès d'une source, où d'ordinaire le premier venu pouvait puiser, et malgré tous les droits qu'il semblait avoir pour être admis entre tous les autres à s'y abreuver à l'aise, il se trouvait n'y avoir aucun accès; la source, par une sorte de révolution volcanique, s'était tout à coup tarie.
Le vague pressentiment qu'avait eu Lescalopier des bontés qu'on pourrait lui montrer n'avait point cependant été assez arrêté pour qu'on put appeler du nom de désappointement le mauvais succès que rencontrèrent d'abord ses soins. Ne sachant rien des antécédents de Louison, bien loin de trouver étrange qu'elle gardât avec lui des manières réservées, il ne put s'empêcher de concevoir pour cette vertueuse conduite une estime singulière qui fit croître son amour d'autant; aussi le bon jeune homme, dont le cœur était encore neuf, et qui ne l'avait qu'à peine essayé à quelques bonnes fortunes de grisettes, en vint bientôt à perdre l'appétit et le sommeil, et il n'était pas fort loin de se figurer, selon la folle croyance commune aux amoureux, que la femme qui l'occupait dans le moment était nécessaire au bonheur de toute sa vie.
Ce n'est pas qu'il ne fît tous ses efforts pour se retenir sur cette pente et qu'il manquftt à se raisonner. Malgré
l'espèce d'intimité qu'avait dû établir entre lui et sa compagne la vie de voyageur, celle-ci n'en persistait pas moins à ne rien révéler touchant le crime dont elle avait failli être la victime. Ne pouvant rien comprendre à cette prodigieuse discrétion, Lescalopier essayait de s'en faire une arme contre sou propre cœur, et il ne cessait de se répéter à lui-même qu'une femme qui s'entourait ainsi de ténèbres à plaisir, devait avoir dans sou passé quelque côté défectueux et vulnérable dont devait se donner de garde tout honnête homme en voie de s'éprendre d'elle.
Mais au moment où il n'espérait plus voir cesser cette obscurité, qui l'empêchait de lâcher entièrement la bride à son amour, il arriva que Louison, se sentant dans sa dépendance, et craignant de le désobliger par les apparences d'une défiance trop prolongée, se décida à rompre le silence; de cette manière, le pauvre amoureux fut privé de la dernière sauvegai^de qu'il aurait pu trouver dans ses doutes et dans son dépit.
Comme la tardive confidence à laquelle se décidait la courtisane était toute de calcul, elle se garda bien de se laisser aller à une complète franchise où elle aurait vu U danger d'iiltérer la considération que lui accordait jus^ qae-là Lescalopier. Bien que tout ù coup confite dana les plus saintes résolutions, elle pensa prudemment de-
voir faire quelques arrangements à la vérité, et, ayant tu le loisir de disposer de son raieux une histoire, elle eut soin de lui donner un tour des plus favorables, et qui avait toute chance de redoubler le tendre intérêt dont elle se sentait l'objet.
D'abord, elle se donna pour veuve et représenta le mari qu'elle était censée avoir perdu comme étant d'une très-bonne noblesse, et comme ayant servi avec beaucoup de gloire dans les troupes du roi, où il commandait un régiment. Elle raconta ensuite qu'étant restée sans enfants, mais avec très-peu de fortune, elle setait vue conviée par un de ses parents, qui avait épousé une des plus grandes dames de la cour, à venir loger chez lui pour tenir compagnie à sa femme.
Pendant quelque temps tout s'était bien passé entre eux, mais cette grande dame, qui avait cependant épousé son mari par passion, puisqu'il était d'une naissance et d'un bien très-inférieurs aux siens, n'avait pas tardé à lier une intrigue avec un galant, et, ne se contentant pas de ce scandale, elle avait voulu que Louison devînt sa confidente et la complaisante de cette liaison. Loin de se prêter à ce vilain rôle, Louison avait représenté trèsvivement à cette épouse adultère l'horreur de son crime, et pour essayer de lui faire rompre son coupable engagement, elle avait eu Timprudence de la menacer de
tout révéler à son mari, quoique, au fond, elle n'en eût point la pensée. Mais le zèle pour les intérêts de son parent lui avait mal tourné; car la femme, qu'elle avait essayé de ramener dans les voies de l'honnêteté, avait les passions les plus furieuses, et, de concert avec son amant, elle avait essayé de se défaire de Louison, ainsi que Lescaiopier en avait été le témoin,
— Maintenant, continua-t-elle, vous pouvez comprendre, mon généreux sauveur, les raisons qui m'ont fait trop longtemps hésiter à vous confier les détails de ma terrible aventure ; car vous aviez montré le dessein de poursuivre à outrance les coupables, et mon esprit se révoltait à la pensée que le nom d'un parent qui a toujours été trés-bon pour moi pût être flétri par un jugement du parlement qui eût condamné sa femme comme meurtrière, et c'est par cette raison, ajouta-t-elle en finissant, que je vous prie de ne me point demander ma famille; car, portant le même nom que l'infortuné mari que je viens de vous représenter, ce serait vous dire tout 'jon secret, que j'ai résolu, au contraire, de garder inviolablement, fût-ce au péril de ma vie.
On voit que, dans cette histoire, un fond imperceptible de vérité était mêlé aux mensonges les plus elTrontés. Mais elle était assez bien inventée pour ôter à Lescalopier toutes les défiances qu'il avait pu concevoir, et,
en outre, elle lui montrait Louison sous un jour trèsavantageux, en donnant à toutes les réticences que celleci était obligée de faire sur son passé et sur sa famille une couleur de généreux dévouement. Lescalopier, dans i'ardeur de sa passion, ne demandait qu'à être trompé, et il se serait contenté d'un roman beaucoup moins vraisemblable; il donna donc en plein dans toutes ces bourdes, et se tint pour pleinement renseigné.
Mais, ce souci ôté de son esprit, un autre lui restait. Ainsi qu'elle le lui avait laissé entendre, Louison était pour le moment sans aucun mojen d'existence, et c'était évidemment sur lui que devait peser le soin de pourvoir à ses besoins. Depuis longtemps déjà notre marchand gantier avait ruminé un plan où les droits de l'hospitalité, aussi bien que les intérêts de sa passion, semblaient devoir trouver leur compte. Quand il crut avoir acquis la certitude d'avoir affaire à une femme de condition, il se trouva assez empêché pour lui faire la proposition qu'il avait d'abord méditée, et ce fut avec des ménagements extrêmes qu'il essaj'a d'amener sa noble compagne à traiter avec lui la question très-délicate de leurs futures relations.
Dés la première parole, un coup très-dur fut porté à son amour, Louison ayant parlé de se retirer en un couvent pour s'y faire religieuse. Heureusement ce dessein
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était plus facil9 à prendre qu'à exécuter, car, comme le dit très-bien M. de La Bruyère en son livre des Cai^actères : « Il s'est trouvé des filles gui avaient de la vertu, de la santé, de la ferveur et une bonne vocation, mais qui n'étaient pas assez riches pour faire en une riche abbaye vœu de pauvreté. » Notre belle repentie se trouvait justement dans ce cas, et Lescalopier n'hésita pas à lui avouer d'une façon qui n'avait rien d'ailleurs de désobligeant, qu'il la verrait avec trop de peine prendre une pareille résolution pour vouloir l'y aider en quelque chose.
Naturellement alors, Louison demanda ce qu'il prétendait faire d'elle. Lescalopier lui répondit qu'il y avait déjà fort pensé, mais que toutes ses réflexions n'avaient abouti qu'à un expédient auquel elle n'accorderait peutêtre pas son approbation. Ainsi qu'il l'avait calculé, il fut convié à s'expliquer plus clairement. Se décidant alors à aborder franchement la difficulté, il exposa à Louison que depuis longtemps les besoins de son commerce lui conseillaient de prendre femme, et il ajouta que c'était dans le but de se marier qu'il s'était rendu récemment à Paris. Son mariage ayant manqué, il allait se trouver dans l'obligation d'avoir chez lui une personne pour le seconder dans la vente de sa ganterie; si Louison, continua-t-il, eût été d'une condition moins relevée, il n'au-
rait pas hésité à lui offrir cette humble ressource, mais il était le premier à en convenir, une situation pareille était peu digne d'elle, et il ne lui en parlait qu'aprèa de longues hésitations.
Si Louison eût été vraiment de qualité, elle eût su que la première noblesse du monde est de se suffire à soimême et de ne rien devoir à personne. Alors, bien loin de repousser l'offre qui lui était faite , obligée qu'elle était de vivre aux dépens de Lescalopier, elle eût saisi avec empressement ce moyen qui se présentait de s'acquitter envers lui. Mais la mauvaise éducation de cette fille, jointe à l'oubli que font si facilement de leur condition première les gens venus de bas lieu, ne lui laissa apercevoir dans le cordial arrangement proposé par Lescalopier, que la prétendue humiliation où elle allait être réduite. Noble fille d'un cordonnier de la rue de la Huchette, et ayant quitté l'échoppe de son père pour tenir boutique d'elle-même et se vendre au premier venu, vous conviendrez, en effet, que Louison d'Arquien ne pouvait se permettre, sans dérog-er, de paraître dans un comptoir pour gagner honnêtement sa vie du travail de ses mains. Elle s'avisa d'ailleurs, en vraie précieuse de Molière, d'une difficulté que la pruderie la plus transcendante avait pu seule imaginer : Lescalopier n'étant pas marié, elle ne pouvait, lui répondait-elle, vivre ainsi
avec lui sous le même toit, sans s'exposer à se perdre de réputation.
Cette objection, qui était absurde dans la position tout exceptionnelle où se trouvait Louison, fut d'autant moin^ du goût de Lescalopier, qu'elle lui montra le peu de progrès qu'il avait fait dans les affections de la chaste fille. Pour peu, en effet, qu'elle eût eu quelque disposition à l'écouter, elle n'eût point pensé à cette étude rafBnée des convenances. Aussi, notre soupirant en fut-il à la fois blessé dans son amour-propre et découragé dans son amour.
— De tels arrangements, se prit-il à dire, se font journellement sans scandale dans le commerce, et j'aurais cru qu'une veuve surtout n'était pas tenue à des ménagements d'une si extrême délicatesse. D'ailleurs, continua-t-il, vous n'auriez pas été seule chez moi, où j'ai une servante très-honnête fille, qui eût rompu le téteà-tête.
Louison ayant répondu d'un air collet-monté que cela ne lui paraissait pas suffire, il ne fut plus parié de rien durant le reste du vojage, qui s'acheva d'un froid assez marqué.
Cependant, quand ils commencèrent d'avoir Grenoble en vue, Louison aj'ant aperçu, sur le coteau qui domine une partie de la ville, un édifice d'assez belle apparence, elle demanda quelle était sa destination?
— C'est, répondit Lescalopier, Sainte-Marie-d'en- Haut, un couvent de filles de la Visitation, où vous seriez mieux que partout ailleurs si vous persistez à entrer en religion.
— Sais-je maintenant ce que je veux faire ? repartit Louison, comme désintéressée de toutes choses
— Il faut cependant vous arrêter à un parti, car, avant une decai-heure, nous serons rendus à notre destination, et il faut bien que vous me fassiez: connaître où vous voulez que je vous dépose en arrivant.
Après avoir donné cours à son impertinente vanité et refusé d'abord de partager le toit du marchand gantier, Louison avait réfléchi et s'était facilement convaincue qu'elle n'avait, au moins provisoirement, aucune autre ressource : d'ailleurs Fair froid et cérémonieux que Lescalopier n'avait pas cessé de prendre avec elle depuis leur dernière explication avait produit un effet sur lequel peuvent compter les amoureux qui emploieront le même mojen. Les femmes, en fait de conquêtes, sont comme les avares, elles aiment à amasser pour amasser et, lors même qu'elles voient l'amour d'un homme avec une parfaite indifférence, il ne leur est point agréable qu'il s'en guérisse, parce que cela fait une place vide dans leur médaillier, et que la toute-puissance de leurs charmes est ainsi mise en question. D'ordinai/e, quand elles s'aperçoivent qu'un cœur va leur échapper, elles font à cet esclave qui tente de s'affranchir quelques douces prévenances pour l'engager à reprendre sa chaîne, et s'étudient ainsi à regagner le terrain qu'elles ont perdu. Ainsi fit Louison en cette occurrence ; quoiqu'elle n'eût eu jnsquo-là aucune idée d'aimer Lescalopier, elle
éprouva cependant quelque déplaisir au changement qui paraissait s'être opéré en lui à son égard, et en même temps qu'elle se résignait par raison à devenir sa commensale, tâchant à le ramener par quelques bonnes paroles, elle lui demanda d'un air de tendre reproche s'il était déjà las d'elle, qu'il parlât ainsi tranquillement de la nécessité de se séparer?
— Je suis si peu las de notre relation, reprit Lescalopier, que j'avais pris sur moi de vous proposer le seul arrangement qui me parût possible pour m'éterniser avec vous. Vous y avez vu des difficultés que je n'avais pas soupçonnées, il faut bien alors que je vous demande quel est l'autre parti auquel vous vous êtes résolue?
— Je suis résolue, repartit Louison, à faire tout ce que vous jugerez bon.
— Mais, dit Lescalopier, ce n'est pas là -répondre : je n'ai nulle envie de porter atteinte à votre l'éputation ; je ne puis donc vous faire descendre chez moi, car, à n'y passer qu'une nuit, vous seriez tout aussi compromise que si vous y passiez des mois et des années.
— Vous êtes donc un homme bien entier dans vos idées, que vous ne souffriez pas même qu'on les discute avec vous, et qu'on y fasse la moindre contradiction ? Si j'ai eu tort l'autre jour en vous refusant et que je re-
connaisse le mal fondé de mes scrupules, nepouvez-vous donc m'accorder mon pardon?
Ces paroles affectueuses émurent plus qu'on ne saurait dire le bon Lescalopier, qui répondit d'un ton pénétré :
— Je ne me tiens nullement offensé de votre refus; c'est à moi de regretter de n'être pas un plus grand seigneur pour pouvoir vous offrir un asile digne de vous. Cependant, comme la personne qui entrera chez moi sera entourée d'égards; comme elle n'j commandera pas moins que moi-même, que je tâcherai à lui procurer tous les plaisirs et toutes les distractions qui seront à ma portée^ j'avais cru pouvoir vous offrir une situation...
— Que je suis maintenant décidée à accepter, lui dit Louison en l'interrompant.
— Mais au moins est-ce de bon cœur et sans répugnance ?
— D'aussi bon cœur que vous me la proposez, et voilà ma main que je vous donne comme arrhes de notre marché.
Lescalopier saisit cette main qui lui était offerte, et, la serrant dans les deux siennes avec une effusion passionnée, il la couvrit de baisers sans qu'on fît aucune résistance à le laisser jouir de cette tendre privautô, la
seule qu'il eût encore osé risquer; nous devons mi3mo ajouter, qu'une légère pression, venue de la main prisonnière, répondit aux lèvres brûlantes qui s'imprimaient sur elle; on voit qu'à cette époque la traîtresse avaitdécidé avec elle-même que le cœur du gantierne lui échapperait plus l
11 pouvait être sept heures et demie du soir quand, après cette paix conclue, le voiturier qui avait amené les voyageurs les arrêta dans une des rues du quartier de Bonne, où était situé le logis de Lescalopier. Celuici, dans le doute où il restait encore des suites que pourrait avoir pour lui la mort de Dupuis, avait désiré annver incognito, et avait lui-même encouragé le voiturier à retarder sa marche, de manière à n'entrer en ville que la nuit. Mais le bruit d'un carrosse cheminant le soir à travei's les rues silencieuses et solitaires était alors à Grenoble quelque chose d'assez inaccoutumé pour attirer aux portes et aux fenêtres une notable partie de la population. Ce fut donc en quelque sorte au milieu d'une haie de voisins et connaissances que Lescalopier fit son entrée secrète. Du reste, il dut penser dès ce moment qu'aucune disposition inquiétante n'avait été prise à son égard, car si quelque désagréable occurrence l'avait menacé, il se serait trouvé certainement vingt bons amis pour le saluer de cette mauvaise nouvelle dés son arrivée.
On comprend que la présence d'une femme accompagnant Lescalopier n'écliappa point à la curiosité éclairée de rimposante réunion de commères qui s'était formée pour assister à son débarquement. Toutefois, comme on savait qu'il était allé à Paris dans le but de s'établir, la présence de Louison ne fut l'occasion d'aucun fâcheux commentaire et d'aucun scandale : loin de là, comme la question pour chacun des assistants était de recueillir sur celle que l'on croyait la mariée, sur sa taille, sur sa figure, sur la couleur de ses cheveux, d'amples et solides renseignements, desquels on put bientôt après se faire honneur dans le quartier, ce fut à qui s'empresserait à l'aider pour descendre de voiture, à qui lui offrirait asile en attendant que l'on eût trouvé la servante de Lescalopier, qui ne se rencontra pas au logis. A la fin, cette fille arriva tout essoufflée, et, après avoir commencé par faire assez plaisamment une querelle à son maître de ce qu'il ne l'avait pas avisée de son retour, elle ouvrit la porte et permit aux voyageurs de se soustraire aux fatigantes manifestations de zèle dont ils étaient l'objet.
Pendant que la servante préparait le souper, Lescalopier mena Louison dans la plus belle chambre de la maison, celle qui s'appelait la chambre jaune, à cause d'une tenture en serge de Nîmes, de cette couleur, dont
elle était tapissée. Elle était située au premier étage, ayant deux fenêtres sur la rue et dans une exposition très-gaie ; c'était là que le père et la mère de notre héros avaient vécu et étaient morts, et l'on pouvait encore remarquer leurs portraits, faisant partie de l'ameublement séculaire qui décorait le lieu. Après le décès de ses parents, Lescalopier, qui était fils unique, était resté seul maître du logis, et avait, à son tour, habité cette chambre, où lui-même était né. Malgré tous les pieux souvenirs dont pour lui elle était pleine, il n'hésita pas à s'en déposséder, et, malgré les objections que Louison essaya de faire à cet arrangement, il voulut que ce fût elle qui l'occupât dorénavant.
Un feu clair et pétillant ayant été allumé dans la cheminée, la table fut dressée auprès, et dans ce premier repas pris tête à tête au coin du foyer, Lescalopier se fit une douce image de tout le bonheur dont sa vie allait être embellie désormais. Mais un nuage de tristesse ne tarda pas à se répandre sur le front de la courtisane, car ce souper lui rappelait la dernière et funeste soirée qu'elle avait passée avec le traître Campagnac, son amant adoré. Sa préoccupation devint même si marquée, que le marchand gantier s'en inquiéta, et il lui demanda si elle avait déjà regret à sa résolution. Ne pouvant pas dire les pensées qui l'occupaient, Louison
expliqua son abattement par la fatigue du voyage, eu sorte que Lescalopier ne pensa plus qu'à la laisser seule pour qu'elle put reposer.
La servante de Lescalopier était tombée dans la môme méprise que tous les voisins qui avaient assisté à son arrivée : elle avait cru que Louison était sa femme ; elle ne fut donc pas peu surprise quand elle reman^ua l'air de cérémonie qui existait entre les époux, et surtout quand elle reçut l'ordre de préparer le lit de son maître dans une chambre située dans une tout autre partie de la maison. Il lui parut si étrange que deux nouveaux mariés se conduisissent avec cette froideur, que. lorsqu'elle fut seule avec Lescalopier, elle ne put se tenir de lui en montrer son étonnement, lui demandant si c'était qu'il y eût déjà entre eux quelque brouillerie.
Naturellement, le prétendu mari la tira de son erreur, et lui dit la situation que la nouvelle venue, sur laquelle d'ailleurs il ne s'expliqua pas davantage, allait prendre dans la maison. La reine déchue se serait, quoique à regret, décidée à abdiquer entre les mains d'une autorité légitime la suprême puissance qu'elle avait jusqu'ici exercée tur le ménage de Lescalopier; mais quand elle apprit qu'une étrangère allait faire concurrence à sa dictature, elle prit do cet arrangement un vif déplaisir.
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Alors, soit que le tact assez fin qu'ont les femmes pour se juger entre elles eût servi à l'éclairer, soit qu'elle ne parlât qu'au nom des préventions que lui créait le regret de sa roj-auté menacée, elle n'hésita pas à dire à. son maître que la nouvelle venue ne convenait en aucune manière au rôle qu'il lui destinait; qu'elle ne manquerait pas, à cause de sa jeunesse et d'un air de coquetterie répandu en toute sa personne, de devenir l'objet de commérages et de commentaires très-peu favorables à la considération de la maison ; enfin, il n'est pas d'inconvénients et d'embarras qu'elle ne déclarât voir à la présence de Louison. On comprend, sans que nous le disions, le peu de souci que Lescalopier prit de toutes ces paroles et l'état qu'il en fit.
Le lendemain, aussitôt qu'il put croire que sa belle associée était levée, il frappa à sa porte le plus respectueusement du monde, et vint savoir comment elle avait passé la nuit; en même temps, il prit un tour aussi délicat qu'ingénieux pour lui faire accepter les objets de toilette et les nippes dont elle avait un indispensable besoin, puisqu'elle était partie de Paris sans rien emporter à sou usage. Il lui dit que, dans l'intérêt de son commerce, il désirait avoir une personne ajustée avec élégance, parce que cela donnait bon air au magasin ; il la pria donc de permettre qu'il fît venir une tailleuse à
laquelle elle commanderait quelques habits. La d'Arquien, pour la forme, fit un peu de résistance, mais elle trouva au fond la proposition fort de son goût, et ne put s'empêcher de reconnaître que, pour un homme de la bourgeoisie, c'était se conduire d'une assez galante façon. Il fit également une démarche fort bien venue en déposant entre les mains de Louison le premier quartier de la pension qu'il déclara vouloir lui payer pour prix des soins qu'elle donnerait à son commerce ; malheureusement, un instant api'ès, le pauvre Lescalopier détruisit lui-même tout le bon effet de cet heureux début, car, comme il s'agissait de procurer à cette belle indigente, indépendamment de la toilette de dessus, le linge de corps dont elle était également dépourvue, il eut la fâcheuse pensée de lui dire qu'il s'en était trouvé une très-grande quantité en très-bon état de conservation après la mort de sa mère, et il offrit tout naïvement de la mettre à sa disposition. Habituée à une extrême recherche en tout ce qui concernait sa personne, Louison accueillit avec un dédain mal déguisé l'offre de cette munificence économique, et certaines femmes sont ainsi faites, que tout le bon effet des autres soins de l'honnête jeune homme fut annulé par cette malencontreuse proposition.
Cependant, dès le jour même, s'étant parée de son
mieux, Louison descendit à la boutique où elle entra dans Texercice de sa nouvelle profession de marchande, et elle ne tarda pas à s'apercevoir que cette situation serait beaucoup plus supportable qu elle ne l'avait supposé. Aussitôt, en effet, que les oisifs qui abondent toujours dans une ville de province, l'eurent aperçue à travers le vitrage du magasin , ils commencèrent à entrer sous le prétexte très-commode de faire emplette de gants, et en une journée Louison entendit plus de douceurs qu'elle n'en recueillait dans une année avec ses amants de Paris, qui se piquaient bien plus de payer en beaux écus qu'en compliments.
Quoique cette dernière monnaie soit mêlée de bien de l'alliage, elle ne laisse pas assez ordinairement de sonner agréablement à l'oreille des femmes, surtout quand, ainsi que Louison, elles ont la tête vide et légère, et que toutes leurs idées ont toujours été tournées vers la galanterie. Ce premier jour lui passa donc beaucoup plus vite qu'elle ne l'aurait supposé, et quand, le soir, Lescalopier lui demamla si elle pensait pouvoir s'habituer au métier qu'elle avait entrepris, elle lui répondit qu'elle n'y avait plus aucune répugnance et qu'elle n'aurait jamais pensé en prendre son parti.
Les jours suivants, l'affluence des acheteurs fut encore plus grande, car Lescalopier crut aller au-devant
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des mauvais propos en faisant savoir lui-même à tout venant que Louison n'était pas sa femme, comme on l'avait d'abord supposé, mais bien une personne de condition que des malheurs avaient réduite à la position où on la voyait. Cette confidence, qu'il faisait ù chacun, fut un grand encouragement pour les galants, que la difficulté toujours assez grande de se faire écouter par une femme nouvellement mariée eût peut-être retenus. La renommée avant répandu bientôt hors du quartier le bruit des charmes de la belle gantière, il n'y eut pas dans la ville un seul cœur, pourvu qu'il ne fût pas trop occupé ailleurs, qui ne commençât à se tourner vers elle et à lui adresser plus ou moins directement ses hommages. L'encombrement et l'empressement des galants devinrent même bientôt si marqués, qu'il y eut pour Lescalopier de quoi prendre de la jalousie ; mais outre que Louison était encore en ce moment dans la première ardeur de sa dévotion, la comparaison à faire entre les façons de ces amoureux de province et les manières nobles et élégantes des jeunes seigneurs de la cour, qu'elle avait habitué de fréquenter, la rendait beaucoup moins facile à la tentation. Qui ne sait d'ailleurs que le grand nombre des soupirants est bien souvent pour une femme la meilleure chance de n'en écouter aucun ?
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Tout en prenant donc un certain plaisir à aspirer ces bouffées d'encens, elle y demeurait à peu près aussi impassible qu'une idole, et par la manière enjouée dont elle rendait compte à Lescalopier de chacune des folles déclarations qu'elle recevait à la journée, elle lui donnait une parfaite insouciance de toute cette jeunesse éventée qui s'empressait autour d'elle. Il faut en outre le remarquer, sa vie vraiment exemplaire, le goût qui lui avait pris d'assister le plus souvent qu'elle pouvait aux offices de l'Église et aux sermons devenus pour le moment les seules distractions qu'elle voulût prendre, offraient une autre garantie de sa sagesse, laquelle ne tarda pas d'être aussi célébrée dans Grenoble que sa resplendissante beauté.
Peut être cependant cette grande insensibilité de Louison à toutes les entreprises qui se faisaient contre elle n'aurait- elle pas dû envelopper dans les mêmes dédains la passion bien autrement sérieuse que lui montrait Lescalopier. Depuis plus de deux mois qu'ils habitaient sous le même toit, celui-ci n'avait cessé de solliciter par ses attentions et par ses prévenances un regard un peu plus fixvorable pour son amour, et bien que, par suite d'une timidité insurmontable, il n'eût rien déclaré de ses sentiments, il était impossible qu'ils eussent échappé à celle qui en était l'objet. Mais comme
si, après la déception qu'elle avait rencontrée dans son commerce avec Campagnac, elle avait à jamais muré la porte de son cœur, la cruelle fille faisait semblant de ne rien voir de tous les efforts tentés par Lescalopier pour se faire aimer d'elle. A chaque fois qu'après avoir cru prendre une très -ferme résolution de se déclarer, il cherchait à amener l'occasion d'un aveu, la courtisane, jouant au mieux la grande princesse de théâtre, savait se donner un air digne et sévère qui glaçait les paroles dans la bouche du pauvre amoureux. Tous les jours, il se promettait pour une autre fois d'être plus osé et plus entreprenant, mais sa courageuse résolution l'abandonnait à la première rencontre, et c'était toujours à recommencer.
Dans la lice des soupirants qui s'occupaient à faire la conquête de Louison, se présenta cependant, à la fin, un assaillant nouveau, qui parut avoir quelque chance particulière de triompher' : c'était un jeune chevau-léger, appartenant ;\une des bonnes familles de la ville; ayant quitté pendant quelque temps sa compagnie pour visiter ses parents, il avait apporté de Paris et de la cour quelques-uns de ces airs cavaliers que l'ancienne maîtresse de Biran et de Roussi regrettait si fort de ne pas retrouver dans ses adorateurs de l'endroit.
Ce prétendant, en habile séducteur, se garda bien de commencer par faire montre de ses projets ; seulement il avait soin de faire une ample provision de gants, et revenait souvent pour en acheter.
Il entretenait Louison de sujets qui lui agréaient plrs que tous autres, lui parlant du Cours, de la foire Saint- Germain, des comédiens de Thôtel de Bourgogne, des parties de masques qui se faisaient journellement dans le quartier de la place Rojale, et de tous les amusements dont elle supportait avec tant de déplaisirs d'être privée. Aussi, quoique ce jeune homme ne se fût pas frotté à la plus brillante galanterie de Tépoque, puisque, pour ne pas avoir connu à Paris la d'Arquien, il témoignait n'avoir pas hanté les jeunes seigneurs les plus à la mode, celle-ci le supportait plus volontiers qu'elle ne faisait de ses rivaux, et le favorisait de jour en jour d'un meilleur accueil ; singulier caprice de femme , d'aller insensi'olement s'éprendre d'un jeune muguet, qui ne lui avait pas encore dit une parole d'amour, mais que lui faisait distinguer un peu de parfum parisien répandu en sa personne , tandis qu'après les insignes obligations qu'elle avait à un honnête homme, sans Classe occupé de lui témoigner un vif attachement, elle ne pouvait se décider à le payer de quelque retour. Pendant que ce commencement de bienveillance se .
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développait doucement aucœurdeLouison, combattu cependant dans safloraison par les pieuses résolutions qu'elle avait embrassées, un événement assez heureux survenu dans l'existence de Lescalopier, le força pour quelques jours de quitterGrenoble. Un de ses oncles, qui était chanoine de l'église cathédrale de Valence, lui avant laissé par testament tout son bien, il dut aller en personne mettre ordre aux affaires de l'hoirie, laquelle était grevée de plusieurs legs particuliers, que l'héritier avait expressément la charge de délivrer lui-même aux légataires.
Quoique cette absence ne dût pas durer au delà d'une semaine, Valence ne se trouvant qu'à une très-petite distance de Grenoble, et la succession étant très-simple à liquider, ce ne fut pas sans un grand déchirement de cœur que Lescalopier se sépara de sa chère Louison ; après l'avoir fort instamment priée de lui écrire, et avoir recommandé à la servante d'avoir d'elle tous les soins imaginables, il se mit en route, se promettant bien d'abréger son absence autant qu'il le pourrait.
Le préféré de Louison vit dans cette circonstance une chance très-favorable pour le succès de ses poursuites; ne voulant pas tarder davantage à se déclarer, il fit dés le lendemain à la belle gantière une ardente confidence de ses sentiments, et celle-ci écouta leur expression s-.ns trop de colère, bien qu'elle ne les encourageât pas
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ouvertement ; mais le galant, qui voulait voir son oeuvre en bon chemin avant le retour de Lescalopier, qu'il regardait comme un dangereux rival, déploya toutes les séductions dont il était capable, et il fit assez rapidement dans le cœur de la courtisane une assez large brèche pour espérer de bientôt l'amener à battre la chamade et à se rendre à discrétion.
Une fois qu'une femme a commencé de se laisser entamer, surviennent facilement les fausses démarches. C'est ainsi que Louison, quoique n'éprouvant pas vraiment d'amour, fut entraînée ix accorder un rendez-vous qui lui fut demandé avec la dernière instance, sous prétexte qu'on ne pouvait pas causer à l'aise dans le magasin, où à tout moment l'on était dérangé par quelque importun.
Feignant d'aller entendre le salut à l'église Sainte- Claire, Louison sortit un soir, des mieux parée, et alla retrouver son officier sur la promenade du mail, qui, à pareille heure, était assez peu fréquentée pour qu'on n'eût à courir aucun risque d'y être rencontré.
Mais l'imprudente ne s'était pas assez donné de garde d'un danger qui la menaçait à son insu.
La servante de la maison, aveclaquelle, depuis son arrivée, elle n'avait pas cessé de vivre en mauvaise intelligence, avait l'œil fort ouvert sur elle, et n'avait pas
manqué de remarquer les grandes assiduités du plus heu* rcuxdeses soupirants. Le mauvais vouloir dont était animée cette fille lui faisait vivement désirer de prendre Louison en faute, afin de pouvoir rapporter à Lescalopier le mal qu'elle aurait surpris. Elle croyait pouvoir compter que, si elle avisait sûrement celui-ci de quelque coquetterie, il mettrait dehors la coupable et lui restituerait ainsi à elle-même l'omnipotence domestique dont elle ne se consolait pas d'avoir été dépossédée. Un sentiment plus généreux la conseillait d'ailleurs : s'étant fort bien aperçue de la folle passion que son maître nourrissait pour sa demoiselle de comptoir, elle n'avait pu voir sans indignation l'impertinence superbe avec laquelle cette femme, qu'il avait si généreusement recueillie, rejetait son amour si vrai, et elle tâchait de découvrir en cette belle indifférente quelque chose d'indigne, espérant que la considération de ses dérèglements amènerait Le?calopier à se guérir, et lui ferait recouvrer sa tranquillité perdue.
S'étant donc doutée de quelque chose en voj-ant Louison soi-tir pour son rendez-vous, elle la suivii de loin et se convainquit par ses propres yeux de l'intrigue qu'elle avait jusqu'alors soupçonnée.
Le lendemain de cette découverte, Lescalopier étant de retour, elle n'eut rien de plus pressé que de le
régaler de cette belle histoire qui le mit dans un émoi que l'on peut imaginer.
La jalousie, qui est une passion bien autrement impétueuse que celle de l'amour, le fit sortir de ceile réserve timide qu'il avait jusque-là gardée avec Louison, et il n'hésita pas à lui demander compte de la conduite qu'elle avait tenue pendant son absence, disant qu'il ne tolérerait jamais de pareils désordres en sa maison.
A l'époque où se passe cette histoire, que l'on se rappelle être de l'année 1662, il n'était pas encore question du Tartufe de Molière (1), on ne peut donc supposer que Louison, pour se défendre de l'accusation qui fut portée contre elle, ait pris modèle sur la scène où Tartufe, trouvé par Damis en flagrant délit de séduction , persuade si efficacement Orgon de .sja innocence. Le génie des femmes, en fait de tromperie, pouvant facilement s'égaler à celui des plus grands poètes , Louison , d'instinct et sans aucune étude, rencontra justement le moyen par lequel Molière tire si heureusement d'embarras son imposteur, et nous ne nous étonnerions pas que l'histoire de la d'Arquien , qui fit dans le temps un certain bruit ,
(1) La première représentation est de 1GC2.
étant venue jusqu'à notre grand comique, il eût emprunté à cette fllle l'heureux subterfuge par lequel elle se défendit.
Se voyant ainsi accusée, Louison ne fit aucun effort pour se disculper, elle se contenta de répondre que la servante, qui avait été sans doute chargée de l'hoiinête mission de l'espionner pendant l'absence de son maître, avait mal fait sa besogne; car non-seulement elle avait dû la voir se promener en galant rendezvous avec la personne qu'elle désignait, mais encore avec tous les jeunes gens de Grenoble qui, venant sans cesse à la boutique pour lui conter des douceurs, pouvaient bien former au moins une cinquantaine de soupirants auxquels elle distribuait libéralement ses faveurs; d'ailleurs, ajouta-t-elle , la dissolution de moeurs qu'elle avait toujours montrée depuis la connaissance qu'elle avait faite de Lescalopier ne permettait-elle pas de supposer d'elle tout le mal qu'il était possible d'imaginer?
Démonté par la tranquillité de cette froide ironie, le marchand gantier sentit s'évanouir le plus gros de sa colère; cependant, il demanda à Louison de répondre un peu plus péremptoirement à l'accusation ; mais celle-ci lui répondit qu'elle le trouvait plaisant dans sa prétention de l'interroger; qu'elle n'avait
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aucun compte à lui rendre ; qu'elle n'était, Dieu merci, ni sa femme ni sa maîtresse ; puis de là, passant à dire qu'elle n'était pas faite pour endurer de pareils traitements, elle annonça l'intention de sortir à l'instant même de la maison.
On conçoit l'épouvante qu'une pareille menace dut jeter dans Fàme candide d'un homme aussi amoureux que Lescalopier, et, d'agresseur qu'il était là tout à l'heure, le voilà transformé en suppliant, jurant, comme il était vrai d'ailleurs, que tout soupçon était sorti de son âme, et demandant à la créature qui le trompait d'une si plaisante manière de pardonner son égarement momentané.
La courtisane, qui avait son intérêt à se montrer clémente , puisqu'elle eût été assez empêchée si on l'eût laissée partir, finit par se montrer touchée du repentir du malheureux gantier; elle poussa même sa bonté indulgente jusqu'à ne pas vouloir qu'il mît dehors son accusatrice, ainsi qu'il en montrait l'intention; et, à l'occasion de cette fille, elle fit vraiment un trait de haute diplomatie, déclarant qu'elle désirait qu'il ne lui fût parlé de rien. Ainsi, par une apparence de longanimité sans pareille, elle évitait fort adroitement le danger qui eût pu se rencontrer à une explication plus approfondie.
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Nous serions d'autant mieux disposé à croire que Molière, pour plusieurs scènes, a pu puiser à l'histoire de Louison d'Arquien, que, dans cette histoire, l'habile manœuvre par laquelle la courtisane évita le coup qui lui était porté, eut précisément le même effet que l'hypocrite humilité de Tartufe se trouve produire dans la comédie. Quand Orgon croit s'être bien convaincu de l'innocence du misérable, nonseulement il ne veut pas qu'il sorte de sa maison, mais il veut dès le moment,
... En fort bonne manière, Lui faire de son bien donation entière.
Voilà de son côté ce que résolut Lescalopier.
Ayant vu le peu de progrès qu'il avait fait comme amant dans le cœur de Louison, il avait été insensiblement conduit par l'aveuglement de sa passion à concevoir un projet que l'accroissement de son bien le mettait maintenant à même d'exécuter plus facilement.
Louison ayant commencé de déroger par la position qu'elle avait acceptée chez lui, il pensa qu'elle pourrait consentir à achever de scnroturer en épousant un homme éperdument amoureux d'elle, et qui compensait par une honnête fortune ce qui pouvait lui
manquer du côté de la naissance. Prenant occasion du démêlé qui venait d'avoir lieu entre eux, il dit à celle qu'il convoitait que, pour montrer combien il était revenu de ses injustes soupçons , il n'hésitait pas à mettre à ses pieds la fortune qu'il possédait déjà, plus celle qu'il venait de recueillir, puis, si elle ne le trouvait pas trop indigne d'elle, à lui faire offre de sa main.
Le rêve qu'arrivées à un certain âge caressent le plus volontiers les filles entretenues, c'est celui d'un mariage qui, en les relevant du mépris où leurs dérèglements les ont jetées, assure à leur aventureuse existence un solide dénoûment. Louisoa n'était pas encore parvenue à cet âge de raison, mais le malheur qu'elle avait éprouvé l'avait mûrie vite. Elle ne se sentait pas d'ailleurs de longtemps encore le moyen de reparaître avec sécurité à Paris; pourvu déjà d'une jolie aisance, Lescalopier venait encore de s'arrondir, et de plus, vu la douceur et la générosité de son caractère, jointes au grand amour dont il se montrait animé, il pai'aissait devoir faire un très-commode mari; de toutes ces considérations il dut résulter que sa proposition fut reçue intérieurement avec une assez grande joie.
Mais la d'Arquien était une trop fine comédienne
pour accepter sans quelques grimaces la bonne fortune placée sur son chemin. Elle demanda un peu de temps pour réfléchir, prétendant qu'elle avait besoin de se recueillir dans la solitude. Lescalopier, en créancier pressé, lui dit de ne point descendre ce jour-là au magasin et de rester dans sa chambre à se consulter pendant la journée, et que le soir à souper il lui demanderait sa réponse. Louison, pour la forme, accepta cet arrangement, bien que, dans le fond de son âme, son parti fût déjà pris.
Pour tromper l'impatience qu'il avait d'être au soir, Lescalopier eut la ressource de ses livres de commerce et, essayant de mettre à jour l'arriéré qui s'était amassé pendant son absence, il avait déjà brouillé deux ou trois additions, en y entremêlant fort mal à propos la pensée de Louison, quand il aperçut dans la rue un gentilhomme avec lequel il avait fait route, la veille, de Valence ù Grenoble, et qui, arrêté devant sa maison, semblait en considérer la façade avec attention. Comme ils avaient lié durant ce court
voyage une assez étroite connaissance, se racontant, ainsi que cela se pratique volontiers dans les carrosses publics, mutuellement leurs affaires, Lescalopier sortit au-devant du personnage et lui demanda s'il était en peine de quelque chose qu'il put Taid^r à trouver.
— Eh parbleu ! repartit le gentilhomme, c'est votre maison que je cherche; je passais dans ce quartier, et, m'étant rappelé que vous y demeuriez, je voulais vous dire un bonjour, chemin faisant.
— Il n'est tel, répondit Lescalopier, que d'être près des choses pour ne les point voir; vous étiez Injustement en face du Gantelet d'argent, que je vous ai dit être mon enseigne, et vous le cherchiez au loin, alors qu'il vous crevait les yeux.
Le gentilhomme, ayant mis cette bizarrerie sur ie compte des distractions auxquelles il était, dit-il, fort sujet, se rendit à l'invitation du gantier et entra chez lui; il poussa même l'affabilité jusqu'à accepter de partager son dîner (1), où Louison n'assista pas, puisqu'il avait été convenu qu'elle ne quitterait pas sa chambre de toute la journée.
Quand on fut au dessert, Lescalopier, voulant faire honneur à son hôte et le bien régaler, commanda
(]) On dînait alors à miJi.
LOUISON d'aPvQUIEîT 153
à sa servant3 de monter dans la cliaml>re jaune, celle qu'habitait Louison, et d'y prendre en une armoire une bouteille de Malvoisie qu'il voulait entamer en cette occasion; puis, par réflexion, il lui dit de rester et qu'il irait lui-même, ce qu'il fit en effet.
Quand il fut de retour, et la servante sortie de la salle à manger, Lcscalopier s'excusa auprès du gentilhomme de l'incivilité qu'il avait commise en le laissant seul un moment; mais je vous dirai, continuat-il, que l'armoire où je serre ce vin, et qui est la plus solide de la maison, est aussi celle où j'ai déposé la somme que vous m'avez vu rapporter de la succession de mon oncle; il y a là mille bons louis d'or bien comptés, en une sacoche, et je ne me soucie pas, quoique cette fille soit très-sûre, qu'elle sache où gît ce magot. C'est pourquoi j'ai pris le parti d'aller moimême faire la commission que je lui avais d'abord donnée.
Le gentilhomme loua très-fort Lescalopier de sa prudence, mais il lui dit qu'il ne l'approuvait pas également de garder tant d'argent en sa maison. I.e gantier ayant répondu qu'il n'y avait aucun danger, et qu'il voilla'tde près :
— Au moins, ctcs-vous armé, lui demanda le gen-
tilhomme, pour le cas où quelqu'un s'introduirait
chez vous de nuit?
— Non, vraiment, dit Le'cr.lopier; depuis que je suis au monde, je n'ai pas ouï parler qu'aucun vol ait été commis en ce quartier.
— J'imagine, au moins, que vous couchez auprès de l'endroit où votre argent est déposé?
— Moi, non, répondit le gantier, car la chambre où est l'armoire en question est celle de ma dame de comptoir; mais si celle-ci avisait le moindre bruit, elle aurait bientôt fait de m'avertir,
— Par exemple , reprit malicieusement le gentilhomme, je suis assuré que votre chambre n'est pas loin de celle de la dame, et que celle-ci n'aurait pas grand chemin à faire pour vous appeler.
— Eh bien, c'est justement ce qui vous trompe, car la chambre occupée par ma demoiselle de boutique est au premier étage sur la rue, et moi j'habite, à l'étage au-dessus, une chambre sur le derrière.
— Ceci peut être selon les mœurs, mais je le trouve fort imprudent, et, à votre place, je ne saurais clore l'œil de la nuit.
— Bah! fit Lescalopier, faut-il donc ressembler ù Cerbère; personne d'ailleurs ne se doute que j'aie cet or chez moi; il était quand je suis arrivé, dans ma
LOUISON o'ARQtnEN 155
valise, et, excepté vous et ma demoiselle de boutique, je ne pense pas qu'aucun être vivant sache où je lai déposé.
Le gentilhomme ne le contraria pas davantage sur sa sécurité, et peu après il le quitta en lui disant qu'il était pour peu de jours encore à Grenoble, mais qu'à coup sûr il lui donnerait de ses nouvelles avant son parternent.
Après ce visiteur, qui lui fit passer assez bien une partie de cette éternelle journée, Lescalopier en eut un autre qu'il ne reçut pas à beaucoup près aussi gracieusement. Le galant chevau-léger, qui ne savait pas la besogne qu'on lui avait taillée depuis la veille, vint, suivant sa coutume, pour acheter des gants, et ne trouvant point la belle au comptoir, il ne put se tenir de demander si c'était qu'elle fût malade ou à la campagne, qu'il ne la voyait point. Le marchand gantier, qui d'ordinaire était avec ses pratiques d'une extrême prévenance, lui répondit fort sèchement que Louison n'était point malade, mais que, obsédée à l'excès par les fades discours des soupirants qui la persécutaient, elle avait voulu pendant une journée en affranchir ses oreilles, et qu'elle était restée en sa chambre pour ne les entendre point. L'attaque était des plus directes, mais, par prudence, le jeune amoureux fit semblant de ne pas comprendre que la sortie fût adressée h lui; toutefois, cela l'inquiéta for-
icraent sur le bon succès de son entreprise, car évidemment Lescalopier avait eu vent de ses assiduités et semblait vouloir dorénavant le surveiller de prés : cela fut cause qu'il se décida à brusquer son bonheur et à servir au jaloux un plat de son métier.
Le soir, que Timpatient et amoureux Lescalopier avait craint de ne voir jamais venir, étant arrivé, il s"en alla irouver la recluse dans sa chambre, et lui demanda sa destinée. Louison, qui ne voulait pas arriver de prime abord à un consentement, se mit en devoir de faire quelques objections. Elle représenta qu'elle n'apportait aucune dot, et que sa délicatesse répugnait au sacrifice que son mari serait oblige de faire en l'épousant flans cette pa'.vreté. A cela, Lescalopier répondit qu'elle se trompait fort et qu'elle était pour lui une vraie fortune, car il avait remarqué que, depuis le moment où elle était ent.'ce en sa boutique, le revenu en avait presque doublé, ce qu'il attribuait autant au bon ordre qu'elle avait mis dans la vente qu'aux agréments répandus en sa personne, et qui amenaient force clialands. Sur ce, Louison ne manqua pas de lui faire considérer que cette grande afïluence qui réjouissait le cœur du marchand ne serait peut-être pas aussi agréable au cœur du mari, et elle ne p;it, étant ainsi ramenée de force sur ce sujet, s'empêcher de lui parler de la scène du matin ; mais Lo>calo-
pier se répandit en protestations contre la jalousie qu était supposée en lui et jura qu'à l'avenir il aurait eL Louison une confiance sans bornes, et ne serait accessible à aucune espèce de soupçons. Enfin, la courtisane trouvant bon do l'engager sur un chapitre qui était des plus délicats pour elle, elle le pria de songer qu'il ne savait au fond qui elle était et d'oîi elle venait; qu'elle pouvait ne lui avoir pas dit la vérité et n'être en réalité qu'une aventurière à laquelle il se repentirait d'avoir donné son nom.
— Pour ce qui est de cela, repartit Lesealopier, je craindrais plutôt que les regrets ne vinssent de votre côté, car étant d'une naissance supérieure à la mienne, peut-être le repentir vous prendra-t-il d'avoir épousé un marchand.
Alors, avec une apparence de franchise, qui au fond n'était qu'une extrême habileté féminine, la d'Arquien lui répondit :
— Vous pouvez être plus tranquille que vous ne pensez sur ce chapitre; je ne viens pas de meilleur lieu que vous; si j'avais épousé un homme de qualité, je n'en étais pas moins comme vous fille d'un commerçant.
N'était-ce pas vraiment là finement manœuvrer? Louison comprenait qu'avant de se marier elle serait obligée de fournir quelques papiers qui feraient con-
naître sa famille et son origine, et ce qui aurait pu être pour son amoureux Toccasion d'un désenchantement, elle venait à le tourner en une convenance de plus que son futur allait découvrir en elle. En effet, Lescalopier lui fit observer qu'à ce compte elle ne devait plus faire à son désir aucune résistance, à moins que de sa personne il ne lui fût tout à fait désagréable. Louison ajant répondu à ce doute le plus honnêtement du monde, l'amoureux marchand lui demanda sa main en signe de consentement, puis se risqua à cueillir sur ses lèvres un baiser qui ne lui fut plus marchandé qu'à peine. Heureux Lescalopier! Aj-ant ainsi fait litière à la d'Arquien de ce qu'il avait de meilleur, de son cœur, de sa fortune, d'un nom honoré dans le commerce et dans son paj-s depuis plusieurs générations; après avoir par deux fois exposé sa vie à son occasion, il gagnait de posséder une créature dont, trois mois auparavant, il aurait obtenu les faveurs pour quelques louis, et qui, avant le mariage, était déjà en voie de le tromper : il faut convenir qu'il y a d'étranges étoiles, et qui feraient parfois mettre la Providence en question I
Le soir que Lescalopier décida cette belle union, il faisait un de ces temps que les amoureux et les coureurs d'aventures nocturnes préfèront à tout autre, comme étant particulièrement favorables à leur industrie. La
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nuit, sans lune et sans étoiles, s'était enveloppée de ses voiles les plus sombres, et au milieu de l'horreur des ténèbres on entendait les longs mugissements du vent qui soufflait contre le vitrage des fenêtres des ondées de pluie drue et fine dont le bruit ressemblait à celui de grains de sable qu'on y eût jetés à plaisir. Selon l'humeur et les pensées qui nous dominant, les objets extérieurs prennent pour nous de fort différents aspects, et l'heureux amant de Louison eût pu être appelé en témoignage de cette vérité, car, comme il avait la joie en l'âme, de son lit, où il était chaudement tapi, il prêtait l'oreille avec un plaisir indicible à cette voix de la tempête , et s'endormait tout doucement bercé des plus agréables songes. Quant à Louison, au moment d'entrer dans une existence aussi différente de celle qui avait été la sienne, elle faisait avec elle-même le compte du passé, et, il faut bien le dire à sa honte, tout eu essayant par une sainte contrition d'avoir de ses désordres d'autrefois un poignant repentir, elle ne pouvait s'empêcher de penser que c'était un bon temps que celui où, franche fille de joie, elle menait sa vie de plaisir en plaisir, aimant à plein cœur son Campagnac, avec lequel elle avait passé de si bons moments.
Oh! si, dans le temps qu'il ne l'avait pas encore trahie, celui-ci se fût offert, comme Lescalopier, à lui donner
ICO Louiso>' d'arquien
son nom, voilà un homme avec lequel elle aurait eu de l'ardeur à s'engager à perpétuité I Puis, de pensée en pensée, elle en venait à se demander ce qu'il pouvait être de lui à cette heure, et, à son grand étonnement, elle ne se trouvait pas en l'âme assez de ressentiment pour désirer que mal lui fût arrivé. Ainsi perdue dans ses réflexions, elle finit par être insensiblement visitée par le sommeil. D'une autre part, la servante, ne sachant pas encore la nouvelle du mariage projeté, qui cerfainement aurait troublé son sommeil, s'était depuis longtemps endormie sans souci : de cette manière, il n'y eut bientôt plus un œil et une oreille ouverts dans la maison de Lescalopier.
Minuit, l'heure favorite des malfaiteurs et des romaniers, n'était pas encore sonné aux horloges de la ville, quand la rue où était située la boutique du gantier vint à retentir du pas de deux personnes qui s'y engagèrent presque au même moment, par les deux extrémités. S'étant rencontrés à peu près à la moitié de l'espace qu'ils parcouraient en sens inverse, les promeneurs nocturnes se regardèrent fort, comme font toujours les gens qui trouvent sur leur chemin, à heure indue, quelques passants attardés.
Mais la nuit étant une des plus noires qui se puissent
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imaginer, ils ne gagnèrent pas de grands éclaircissements à cet examen, et continuèrent chacun leur route sans se parler. Quand ils furent au bout opposé à celui par lequel ils étaient entrés, tous deux s'arrêtèrent, prêtèrent un moment l'oreille, puis, n'entendant plus aucun bruit, revinrent sur leurs pas de manière à se croiser à peu près au même endroit où avait eu lieu leur première rencontre. Ce manège leur donna naturellement à penser qu'ils avaient l'un et l'autre affaire dans cette rue où chacun d'eux avait compté être seul : ils s'observèrent donc plus attentivement encore qu'ils n'avaient fait. Toutefois, ils ne s'abordèrent pas, espérant chacun de son côté que l'un des deux se déciderait à quitter la place, et les voilà de nouveau retournés au même point d'où ils étaient d'abord partis. Cette fois ils demeurèrent longtemps en place sans bouger, de manière à se faire mutuellement croire qu'ils avaient pris le parti de se retirer; à la fin, plus hardi ou plus pressé d'exécuter le dessein pour lequel il était venu, l'un des coureurs d'aventures se remit en marche, et, s'avançant avec précaution, s'arrêta précisément en face du logis de Lescalopier; mais il ne fut pas longtemps en sécurité dans cet endroit, qui paraissait devoir être le quartier général de ses opérations, car il ne tarda pas à y être rejoint par son concurrent, qui lui dit fort résolument :
LouisoN d'arquien 163 n ne fait pas heure à pouvoir se regarder au visage, sans quoi j'aurais vu à votre mine quelle est l'affaire qui vous retient si obstinément dans ces parages ; mais puisque je ne puis me renseigner moi-même, vous ne trouverez pas mauvais que je m'informe du sujet de votre promenade, et que je vous demande si vous comptez la prolonger encore longtemps?
— Ma curiosité, lui fut-il répondu, est pour le moins é'^ale à la vôtre, et j'allais justement vous adresser la même question.
— J'ai autre chose à faire qu'à prendre querelle avec un inconnu, repartit alors le premier interlocuteur, et, pour ne pas perdre de temps à nous piquer de paroles, je cjnsens volontiers à vous avouer que j'ai besoin dans une maison de cette rue, et qu'il ne me plairait pas être vu j entrant.
— Je ne vous trouverai pas sans doute trop incrédule quand je vous confierai que je suis venu dans un même dessein, et que j'ai un scrupule tout pareil au vôtre.
— Soit; mais, pour décider lequel des deux doit céder la place, il ne serait pas inutile de savoir qui de nous a l'affaire la plus sérieuse. A l'accent de votre voix et à ce que je puis entrevoir de votre tournure, vous êtes un jeune homme : c'est donc probablement un intérêt d'amour qui vous amôno ici?
— Ce!ui-là ou un autre, selon qu'il m'a convenu.
— Vous le prenez sur un ton provocant dont à un autre moment je ne m'arrang:erais guère; mais, encore une fois, je ne veux point disputer, et je ne marchanderai pas à vous dire, moi, que l'amour n'est pour rien dans ma présence ici; c'est assez vous donner la certitude qu'il n'y a pas entre nous de rivalité : nous pourrions donc, ce semble, nous arranger amiable.aent.
— Et votre arrangement serait...?
— Que vous allassiez faire un tour dans la ville et que je restasse seul ici pendant une demi-heure pour achever mes affaires; après cela, je vous livre la nuit entière. Ne suis-je pas accommodant?
— Oui, mais pas assez pour me persuader : je suis venu, me voilà, j'aime autant une autre manière de trancher la difficulté et ne point m'en aller.
— Vous ne voudriez pas cependant me pousser à quelque extrémité fâcheuse?
— Je vous crois trop prudent pour essayer de la force avec moi?
— Est-ce à dire que vous êtes résolu à ne point vous retirer ?
— Il faudrait dans tous les cas un autre personnago que vous pour m'y forcer.
i.ouisoN d'arqi:ii:n IG-^
— Alors, monsieur, en garde.
— De tout mon cœur, fit l'amoureux, reculant de quelques pas et tir'ant son épée.
A ce mouvement, son interlocuteur se prit à rire et lui dit d'un ton méprisant :
— Je savais bien que vous étiez une jeune tête sans cervelle ; vous venez t\ un rendez-vous avec une rapière, sans autres armes, et faites le rodomont avec les gens ; passe encore, mon cher ami, avant l'invention de la poudre ; mais, de nos jours, une épée, fût-ce celle de Roland, fait en présence d'un pistolet une assez sotte mine, et j'en ai deux pour vous servir : vous voyez donc bien que c'est à vous de céder.
— Vous aviez raison de dire que vous n'étiez pas venu pour une affaire d'amour ; et, aux armes de lâche que vous portez, je vois aisément quel homme vous pouvez être, et l'honnête métier que vous faites.
— Je vous ai déjà dit que je ne veux pas tenir compte des paroles mal sonnantes qui pourront vous échapper en cette rencontre, et d'ailleurs il faut bien passer quelque chose à un galant troublé dans ses amours ; mais comme je suis armé des arguments les plus concluants qui se puissent employer, je vous engage à prendre votre parti. Croyez-moi, ne mettez pas un fol amour-propre à
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lutter contre une force supérieure et dont je vous déclare que je suis décidé à user.
— Mais vous ne pensez donc pas qu'eu élevant seulement un peu la voix, je puis éveiller les bourgeois de cette rue et faire manquer tout votre dessein.
— Oui, mais si vous vous avisiez d'une telle imprudence, qui d'ailleurs ferait aussi éventer votre rendezvous, je vous jure par votre maîtresse, qu'une balle aurait eu le temps de vous labourer la cervelle avant même qu'un voisin eût mis le nez à la fenêtre. Allons, jeune homme, allons, vous avez fait une assez belle défense, je vous tiens pour un brave; mais, pour Dieu, retirez-vous.
Quelque désagréable qu'il fût de subir ainsi la loi du plus fort, le vaincu, sans plus rien ajouter, se mit lentement en marche et fut suivi du vainqueur, qui le convoya jusqu'au tournant de la rue la plus voisine.
— Vous savez nos conventions, dit alors celui qui restait maître du terrain ; dans une demi-heure, libre ù, vous de revenir; mais faites attention que tout à l'heure j'aurai de la lumière, et que si, avant le temps marqué, je vous vois reparaître, je me croirai en droit de ne vous pas ménager. Pour votre sûreté, il vous fera bon de savoir que je tire juste et de fort loin.
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Le pauvre amoureux éconduit murmura quelques paroles de dépit auxquelles son adversaire ne prêta nulle attention. Bientôt après, ils se séparèrent et le bruit des pas de celui qui s'éloignait se perdit dans le lointain.
Nos lecteurs, auxquels nous sommes disposé à prêter toute espèce de perspicacité, auront peut-être cru deviner dans le personnage qui, resté seul, s'arrête en ce moment devant le magasin de Lescalopier, le gentilhomme avec lequel celui-ci a fait route quelques jours auparavant, et auquel il a fort imprudemment raconté la succession qu'il venait de recueillir. Nos lecteurs ne se sont pas trompés, et maintenant ils peuvent comprendre pourquoi ledit gentilhomme fut trouvé par le marchand Iantier,ex;imiuant curieusement la façade de sa maison,
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car il était pour le moment occupé à reconnaître la place dont plus tard il voulait entreprendre le siège. Ils se rappelleront en outre la manière assez adroite dont, en ayant l'air de blâmer le peu de précautions que Lescalopier prenait pour la garde de son argent, cet homme se fit donner par lui à peu prés tous les renseignements nécessaires pour en opérer le vol : maintenant le voici tout entier à son œuvre, qu'était venue compliquer d'une manière si désobligeante la présence de l'importun qu'il a heureusement éconduit.
Muni de tout ce qui lui était nécessaire pour s'introduire dans la chambre où était déposé l'argent qu'il était résolu de s'approprier, le larron commença par allumer, à l'aide d'un briquet, une lanterne sourde qui devait le guider dans ses opérations. Déployant ensuite une échelle de corde, il la fixa adroitement, au moyen d'un crochet de fer dont elle était armée par son extrémité, au balcon de l'une des croisées, qui faisait une assez forte saillie sur la rue. S'étant ainsi facilement logé dans cet ouvrage avancé, il eut bientôt fait avec un diamant de couper l'un des carreaux du vitrage, et n'eut plus d'autre obstacle à écarter que celui du volet fermé à l'intérieur it qu'il lui fallait ouvrir sans bruit. A cette époque, l'usage était de pratiquer dans la partie supérieure de cette clôture une ouverture destinée à laisser pénétrer
un peu de lumière dans Tappartement; ceci a lieu souvent encore aujourd'hui pour les volets qui ferment les magasins. Par l'ouverture en question, une corde fut introduite, qui, au moyen d'un nœud coulant, vint saisir l'espagnolette par laquelle le volet et la croisée étaient ensemble retenus. Attirée par la corde, l'espagnolette sortit facilement de la gâche, et l'assiégeant n'eut plus qu'à pousser pour pénétrer dans l'appartement.
Après avoir un instant prêté l'oreille et s'être assuré qu'il n'avait réveillé personne, il écarta doucement les deux battants de la fenêtre, et fit pénétrer dans la chambre un rayon de sa lanterne, pour s'assurer que tout s'y passait selon ses vœux ; mais il avait à peine fait quelques pas sur le plancher, quand il vit entre les rideaux du lit une figure blanche qui se dressait sur son séant et le regardait d'un air étonné.
En toute circonstance, un voleur de nuit eût été fort désagréablement dérangé par une pareille apparition ; mais ce fut avec un sentiment d'indicible terreur que le nôtre contempla cette menaçante vision, qui lui parut produite tout à fait en dehors des lois de la nature, puisqu'elle lui rappelait les traits d'une personne qu'il avait toute raison de croire depuis longtemps disparue de ce monde. Trop engagé cependant pour reculer, et craignant moins au fond, vu son peu de foi à Dieu et au
diable, un revenant qu'un ennemi vivant, le garnement, tout ému qu'il était, voulut savoir au juste à quoi s en tenir. Il s'approcha donc du lit, et saisissant parlamain le fantôme :
— C'est, parbleu, bien elle, se mit-il à dire ; Louison d'Arquien en chair et en os !
A ce moment Louison n'était pas éveillée, ainsi que l'avait d'abord pensé Campagnac, qu'on vient sans doute de reconnaître à cette exclamation ; en proie à une sorte de somnambulisme et sous l'empire d'un songe qui lui montrait son amant jadis tant aimé, elle était retournée pour un moment dans les jours heureux de son passé, et tout d'un coup se prit follement à dire :
— Baise-moi, mon Campagnac, comme tu m'aimes, oh ! baise-moi.
Le misérable, croyant qu'elle parlait à lui, ne se le fit pas répéter à deux fois, et lui échangea généreusement l'illusion pour la réalité.
Mais, s'étant réveillée sousl'étreinte trop charnelle du vaporeux amant de ses rêves, Louison se dégagea de ses bras avec terreur et demanda vivement qui était là.
— Moi, lui fut-il répondu, ton chéri, ton Campagnac, ne me reconnais-tu pas ?
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, je suis perdue ! et dans son effroi elle commença de clamer : A
Faide ! au meurtre ! de manière, si elle continuait, à attirer en une minute tous les voisins.
Dans cette extrémité, Campagnac lui mit vivement les couvertures sur la tête pour étouifer ses cris, et cependant il lui disait :
— Rassure-toi, ma Louison, rassure-toi, je n'ai aucun mauvais dessein contre ta personne. J'ai trop de bon- ]ieur de te retrouver en vie et j'ai eu trop de remords du mal que je t'ai fait.
Mais Louison ne donnait aucune attention à ses paroles, elle se débattait toujours avec violence faisant tous ses efforts pour être entendue. La position de Campagnac devenait vraiment critique, et il fallait qu'il s'en tirât par un grand crime ou par quelque habile inspiration.
L'inspiration lui vint heureusement pour le dispenser du crime. Cessant de s'entremettre pour empêcher Louison de crier :
— Vous voulez me perdre, lui dit-il, il n'est pas besoin d'appeler tout le voisinage à votre aide : voici un poignard, prenez-le, percez-m'en le cœur, et par cette voie sortez de souci.
La ressource de ce mojen fort employé par les amants désespérés, dans les comédies de l'époque, ne manqua pas de produire son effet accoutumé ; Louison cessa ses
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cris et sa résistance, et, d'un ton beaucoup plus- calme, elle demanda à Campagnac ce c|u'il voulait d'elle et dans quel dessein il était venu.
— Je suis venu, répondit-il hypocritement, pour obtenir le pardon de mon crime, car, depuis le jour où l'on me força de le commettre, je n'ai pas eu une heure de tranquillité, et mon âme n'a plus cessé d'être bourrelée.
— Où vous fûtes forcé? reprit Louison s'attachant i ce mot qui lui présentait sous un jour tout nouveau la conduite de son ancien adoré, est-on jamais forcé de donner la mort à quelqu'un, et à quelqu'un qui vous aime comme je fuirais ?
— Écoutez, fît Campagnac, prenant l'accent le plus solennel qu'il se put procurer, vous êtes une femme, Louison, et vous ne savez pas les douloureuses nécessités où un homme de cœur peut être quelquefois entraîné. Je sens que j'ai peu de temps à vivre, car le remords et le chagrin dévorent ma vie; mais, quand je ne serai plus, vous saurez toute cette ténébreuse histoire; et me plaindrez plus que vous ne me condamnerez.
Le misérable mentait comme une vieille femme qui dit son âge, car il n'était nullement question que la douleur le tuât. Mais au moment où il allait continuer en
cette forme elfrontée et lameutablo sa justification, uno
interventioninattendue vint couper court à son éloquence et le forcer de penser à un autre soin.
Le compétiteur si rudement éconduit par Campagnac n'était autre que le chevau-léger, pour lequel Louison avait eu quelques bontés imprudentes, et que la rude réception de Lescalopier avait poussé à une tentative désespérée. Ne comprenant rion à Tabsence de sa belle, qui n'avait point paru de tout unjour dans son comptoir, il s'était fort inquiété des brutales paroles du gantier, qui pouvaient faire supposer que Louison, le jouant au fond, avait elle-même révélé le secret de leurs amours. Fort entreprenant de sa nature, et voulant savoir au juste à quoi s'en tenir, il n'avait rien trouvé de plus commode, pour avoir une explication, que d'escalader, la nuit, comme on ne s'en faisait pas faute à cette époque, les fenêtres de sa maîtresse, et il s'était jeté d'autant plus résolument dans cette aventure, qu'il ne doutait guère, une fois introduit dans la chambre de la gantière, de parvenir, soit de gré, soit de force, cl la posséder.
Dérangé comme nous l'avons vu par la concurrence de Campagnac, notre amoureux n'avait que pour un moment cédé à l'orage, et entrevoyant que le fâcheux qui l'avait forcé de quitter la place pouvait bien être un rival, il était retourné en hAte à son logis, s'était muni
d'arme à feu, et ayant réveillé son valet, lui avait oi^donné de le suivre. Durant le temps que Campagnac avait mis à pénétrer dans la chambre où tous deux avaient affaires, et durant l'autre délai qu'avaient pris les explications de Louison, le galant avait eu le loisir de revenir pour prendre l'ofTensive. Arrivé sans bruit jusque sous les fenêtre de la chambre où il avait dessein de pénétrer, il avait trouvé l'échelle de cordes que Campagnac avait attachée au balcon, et, poussé par une jalousie furieuse, s'en était immédiatement servi pour surprendre son rival, qui ne songeait dans le moment à aucune précaution contre sa venue. On peut se figurer l'effroi de Louison, quand elle vit deux hommes, le maître et le valet, entrer brusquement par la fenêtre et se précipiter sur Campagnac : celui-ci, quoique pris au dépourvu, eut cependant le temps de se mettre en défense, et, se menaçant mutuellement de leurs pistolets, les deux rivaux parurent un moment près de se tuer l'un l'autre à bout portant.
— Parbleu, dit alors Campagnac d'un grand sang-froid, la rencontre est plaisante ; il paraît que nous chassions tous deux le même gibier.
— Et vous pensiez, repartit le chevau-léger, q^eje vous laisserais tranquille à la curée ? Au moins, l'habile homme, il fallait retirer l'échelle : vous auriez pu me
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taer du haut de la fenêtre, puisque vous aviez pris le
soin de me prévenir que vous tiriez juste et de loin.
— Le lieu n'est pas tréd-bieu choisi pour faire montre de notre adresse, car nous n'avons intérêt ni l'un ni l'autre à réveiller, par le bruit de nos armes, les gens de la maison ; mais vous plaît-il d'aller à quelques pas d'ici sur le Mail? La partie entre nous est maintenant égale, e. si l'un de nous deux comme je le pense, est de trcp dans ce monde, nous aurons bientôt fait de mettre ordre à ce conflit.
— Je ne suis guère accoutumé à me commettre contre le premier venu, répondit le chevau-léger, surtout quand il est de votre mine; mais je n'y regarderai pas pour cette fois, et je me sens contre vous assez de haine pour vous faire l'honneur de me battre avec vous.
— Morbleu ! repartit Campagnac, je suis aussi bon gentilhomme que vous pouvez l'être, et vous mourrez de noble main.
— Marchons donc !
Et sans faire attention aux paroles par lesquelles Louison essayait de les retenir, les deux champions, reprenant le chemin par lequel ils étaient venus, sortirent pour vider leur querelle les armes ù, la main.
Arrivés sur le lieu du combat, ils s'aperçurent (qu'ils n'auraient pas à se disputer leur vie toute la commodité
qu'ils avaient supposée : Campagnac ayant fait la faute d'oublier sa lanterne, ils se trouvèrent au milieu de ténèbres si épaisses, qu'on ne pouvait distinguer un seul objet; et encore faut-il voir clair à ce que l'on fait, même pour s'entre-tuer. A toute force leur rencontre aurait pu avoir lieu à l'épée; car deux adversaires, en convenant qu'ils se donneront du fer, peuvent très-bien malgré l'obscurité, trouver leur poitrine, le sens du tact suppléant alors à celui de la vue. Mais le larron avait calculé qu'une longue rapière comme on les portait alors pourrait l'embarrasser dans le travail de son escalade, et il n'avait pris avec lui qu'un poignard et des pistolets. Or, pour se battre il cette dernière arme, il faut de nécessité se voir, et placés seulement à quatre pas l'un de l'autre, les combattants ne s'apercevaient plus.
Le c'nevau-léger, qui était le plus animé à la ven geance, proposa alors do se tenir par la main gauche d de se tirer de la droite à la distance que cette disposition laisserait enti'e eux; mais Campagnac répuudit que c'était là vouloir s'entr'égorger à coup sûr, et qu'il n'entendait pas le duel où l'un des ennemis n'avait pas la chance de laisser l'autre sur la place. Le valet, qui les avait suivis, et que ce combat effrayait fort, ouvrit alors un avis très-sensé, et qui consistait à attendre le jour et
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à remettre la partie jusqu'au lendemain matin. Cet avis n'ayant pas été goûté, voici l'expédient que Campagnac imagina :
— Nous allons, dit-il, nous écarter à une distance de vingt pas, que nous compterons chacun de notre côté; ainsi séparés par cet espace , nous nous avertirons mutuellement de la voix ; alors nous supposerons que nous jouons au colin-maillard ; ce sera à nous de nous rencontrer au milieu de cette nuit qui nous cerne de toute part, et la vie du plus maladroit ou du plus malheureux appartiendra à l'autre, étant convenu que chacun tirera au moment qu'il jugera le mieux choisi.
Le valet se récria fort contre une manière si barbare et si inusitée de combattre ; mais son maître, qui ne se souciait que d'une chose, qui était d'en finir, donna les mains à cet arrangement ; et, lui ayant ordonné de se taire et de s'éloigner de manière à ne pas se trouver dans le rayon du champ de bataille, il dit îi Campagnac qu'il était à ses ordres et qu'ils commenceraient quand il voudrait.
Aussitôt les deux adversaires prirent le champ qui avait été réglé, et quand ils furent ;\ la distance qu'ils s'étaient donnée à mettre entre eux, ils se prévinrent mutuellement que les hostilités étaient ouvertes et qu'ils eussent à prendre garde à eux.
D'abord un effrayant silence commença de régner, car, des deux parts, l'oreille au guet, on cherchait à surprendre, pour régler sa marche, le plus impercepti- Me bruit; mais par une prudence toute naturelle, aucun des deux n'ayant bougé de place, ils n'entendirent que le souffle mélancolique du vent qui bruissait dans la cime des arbres, et le bruit monotone de la pluie qui retentissait en tombant à terre. A la fin, le chevau-léger, dont le sang plus jeune était plus bouillant, ne put tenir plus longtemps aux anxiétés de cette lugubre attente ; faisant avec précaution quelques pas en avant, il chercha à se diriger du côté où il supposait que pouvait être Campagnac, mais celui-ci ne fit aucun bruit qui pût le guider. Ayant encore attendu quelques minutes, l'ardent jeune homme, au risque de livrer un avantage à son adversaire, lui demanda avec colère s'il avait l'intention d'attendre ainsi le jour et s'il ne donnerait pas signe d'existence, de manière que l'on pût se chercher de plus près et avoir quelques chances de s'aborder? Il en fut pour son imprudence, car il ne reçut aucune réponse, et ne se trouva pas mieux orienté qu'auparavant.
Calculant cependant que par ces indiscrétions il aggravait notablement le péril, il résolut de prendre patience ; s'arrêtant de nouveau et retenant prc^i^uo son
haleine pour mieux écouter, il aspirait à travers l'espace le moindre mouvement que pouvait faire son ennemi, afin d'en aviser le bmit.
Tout restant calme et silencieux, l'idée lui vint tout à coup qu'il était peut-être joué par Campagnac, qui, faisant un grand détour, avait bien pu quitter furtivement le terrain et retourner auprès de Louison, pendant que lui-même restait à se morfondre sur le pré. Tout en songeant à cette ruse et en l'attribuant à son rival, la pensée lui prit, s'il n'avait pas été prévenu, de la mettre à son compte en pratique, se disant qu'au fond elle était d'assez bonne guerre, et qu'à tout prendre il serait toujours temps le lendemain de régler le compte qu'il laisserait en souffrance.
Il se disposait donc à s'esquiver le plus secrètement qu'il saurait faire, quand tout à coup un efirojable réveil vint lui révéler toute l'imprudence de sa distraction. Saisi à la hauteur des genoux par Campagnac, qui, rampant comme un serpent, s'était tiaîné sans bruit jusqu'à lui, il perdit l'équilibre, fut entraîné à terre, et laissa échapper de sa main le pistolet qu'il tenait ; mais , dans ce moment , l'instinct de la conservation lui communiquant une force surhumaine, il attira à lui son ennemi, et lui étreignant les bi-as d'un effort désospôro, il lui ôta tout mo^en
de se servir de son arme ; alors uue lutte forcenée, où des deux parts on comprenait qu'il y allait de la vie , s'établit entre ces deux hommes ; à trois ou quatre reprises, sans se dire une parole, car toutes les forces de leur être étaient absorbées par la tension de leurs muscles, ils se roulèrent sur le sol, jusqu'à ce qu'enfin Campagnac se trouva engagé sous son adversaire. A ce moment, c'en était fait de lui si le chevau-léger eilt tenu en main son pistolet; mais ayant, pour le ramasser à terre, donné à son étreinte un instant de relâche, l'amant de Louison, prompt comme l'éclair, leva le bras et déchargea à bout portant son arme dans le ventre du pauvre jeune homme, qui expira presque aussitôt en jetant un cri étouffé.
Le moment maintenant est venu de faire un aveu que nous avons ajourné le plus longtemps possible, comme étant de nature à soulever dans l'âme de nos lecteurs les plus douloureux sentiments.
Nous avons vu Louison d'Arquien , après le dévouement sans bornes que lui avait montré sous toutes les formes Lescalopier, ne pouvoir se décider à aimer cet honnête homme , et ne consentir à le regarder d'un œil un peu favorable qu'au moment où il fut conduit à lui offrir sa main. Veut-on savoir d'où lui
était venue cette incroyable dureté de coeur? Veut-on en même temps que nous expliquions au juste une bizarierie jusqu'alors peut-être incomprise, à savoir l'obstination que cette fille avait mise à déguiser sous divers prétextes le nom de ses assassins ?
Certes, cette révélation n'est pas de celles qui jettent une consolante lumière sur les incompréhensibles mystères de la fantaisie féminine; mais, il faut bien le dire enfin, telle était la fascination que Campagnac avait exercé sur son ancienne maîtresse, que le charme avait survécu à l'horrible traitement auquel elle avait été soumise. Livrée à prix d'argent, condamnée à une mort aff'reuse, Louison avait trouvé dans son âme le prodigieux courage d'aimer encore son meurtrier, et, si elle s'était jusqu'à ce moment dissimulé à elle-même cet excès de dégradation, elle ne put méconnaître l'inexorable persistance de ce sentiment en présence de l'anxiété à laquelle elle se trouva en proie quand elle vit son amant s'éloigner pour peut-être ne revenir jamais.
Il ne faut pas que l'on vienne nous dire que le goût passager qu'elle montra pour celui qui, dans ce moment même, allait jouer sa vie contre celle de Campagnac , doive être considéré comme un démenti à l'étrange constance que nous lui prêtons ; nous au-
rions été mal compris si, dans le commencement d'intrigue que nous avons racontée, on avait vu autre chose que le résultat du désœuvrement, et qu'un retour instinctif à ses habitudes de galanterie, toute en surfaces, que les filles entretenues ont le secret de mener de front avec un véritable amour. La meilleure preuve à donner du peu de racines que ce jeune homme avait jetées dans le cœur de Louison , c'est qu'un moment avait suffi pour qu'il lui devînt mortellement odieux, et le salut de l'amant de son cœur étant à ce prix, elle n'hésitait pas à désirer que le soupirant de nouvelle date payât de son sang la fatale illusion qu'il s'étail faite de la posséder. Penchée avec une inquiète sollicitude sur son balcon , et ne doutant pas que le vainqueur ne dût bientôt se représenter devant elle, elle attendait que le bruit de ses pas, retentissant à travers le silence, lui annonçât sa venue, et selon que l'un ou l'autre aurait survécu, elle avait toutes prêtes des malédictions ou des actions de grâce pour saluer son retour. Dans la prévision d'un dénoûment funeste, cette échelle de corde, qui, durant cette nuit d'aventures, semblait être un grand chemin ouvert à tout venant pour pénétrer dans sa chambre, avait été soigneusement retirée par elle, et lorsqu'enfin elle entendit marcher dans la rue, sou
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pauvre cœur battit si fort, qu'elle se sentit prête à défaillir. Le bruit étant devenu plus distinct, il lui sembla reconnaître le pas de son Campagnac. Aussitôt qu'il fut à la portée de sa voix : Est-ce vous ? demanda t-elle avec une émotion impossible à exprimer, mettant toutefois de la prudence à ne dire aucun des deux noms; mais, vous, signifiait là Campagnac, et non l'autre, ainsi qu'il n'est pas nécessaire de l'expliquer.
— Oui, oui, c'est moi, répondit le brutal, que vous auriez autant aimé ne pas voir revenir.
— Oh ! c'est vous, reprit-elle avec effusion, n'êtesvous pas blessé?
— Moi , non , mais votre tendre ami a une balle dans le ventre, et je doute que vous le revojiez de sitôt.
En disant ces paroles par lesquelles il crojait porter un rude coup au cœur de la courtisane, il cherchait l'échelle, et voyant qu"il ne la trouvait pas :
— Il paraît, se prit-il à dire, que vous n'avez pas un grand goût à reprendre l'entretien que nous avions commencé. Dans le fait, continua-t-il, c'est sans doute votre amant que je viens de tuer, et maintenant vous avez deux raisons au lieu d'une pour être animée contre moi.
— Vous vous trompez, repartit Louison, cet homme ne m'était rien; je n'ai aimé personne depuis vous, et, pour preuve que je ne me soucie pas de lui, voici l'échelle, et si vous avez quelque chose que vous vouliez me dire, vous pouvez monter me parler.
Campagnac monta rapidement, et ayant pris sa lanterne qui Innilait encore et la portant au visage de Louison :
— Vous êtes cependant bien émue, fit-il d'un air
d'incrédulité.
— Si je suis émue, ce n'est toujours pas du regret que j'ai de la mort de celui qui était là tout à l'heure avec vous.
— Mais alors que venait-il donc faire en votre chambre ?
— Le sais-je, moi? Depuis longtemps il me poursuivait de son amour, sans que je voulusse l'écouter, et j'en faisais si peu d'état, qu'encore quelques jours et vous me trouviez mariée.
— Et qui donc vous épouse ?
— Le maître de cette maison, celui-là môme par qui je fus sauvée miraculeusement des mains de Dupuis.
— Ah! ce fut ce gantier qui fit cette bonne oeuvre 1 Moi, je ne rencontre jamais des occasions pareilles.
Après avoir été forcé de vous livrer à vos ennemis, je viens encore d'être contraint à verser le sang d'un homme : je ne trouve jamais que le mal à faire dans mon chemin.
— On vous avait provoqué, et vous vous êtes loyalement battu en duel , répondit Louison qui, par cet empressement à ju!i4ifier le meurtrier contre lui-même, montrait hien ce qui se passait dans son cœur.
— Oui, mais un malheur ne marche jamais seul , et voilà encore qu'il me reste à charger ma conscience d'une méchante action.
— Ah ! vous voulez me tuer ! s'écria Louison avec épouvante et s'éloignant vivement de lui.
— Je vous ai déjà dit que j'étais trop heureux que Ton vous eût arrachée à la mort, et je ne voudrais pas maintenant faire tomber un cheveu de votre tête.
■ — Que parlez-vous donc d'un crime qui vous reste à commettre?
— Un crime 1 non; mais un acte un peu brutal. Avez-vous une clé de ceci, continua Campagnac qui ne voulait plus perdre de temps en vains propos, et il montrait le lieu où était serré l'argent du gantier.
— Non; elle est entre les mains de M. Lescalopier.
— Il faut cependant que j'ouvre cette armoire.
— Et que voulez-vous y chercher ?
A cette demande, le chevalier haussa les épaules et se prit à dire d'un ton de colère :
— Vous pensez apparemment que je suis devenu millionnaire depuis que nous ne nous sommes vus?
— Pourquoi penserais.-je cela ? repartit Louison qui ne le comprenait nullement.
— Vous voyez quel mauvais sort me poursuit, je viens de tuer un homme, demain, au point du jour, il faut que je sois loin de Grenoble, et ensuite que je vive comme je pourrai, je ne sais où.
— Sans doute, vous ferez prudemment de ne pas rester en cette ville où la famille de votre adversaire est puissante et où vous ne seriez pas en sûreté.
— Eh bien ! vous voulez que, comme un jeune fou sans cervelle, je me mette en route sans un écu dans ma poche, quand il me faudra tout à l'heure séduire le concierge d'une des portes, trouver à tout prix un cheval, et aller chercher un refuge peut-être au delà de la frontière, en pays étranger.
— Mon Dieu! dit Louison, je n'ai malheureusement pas d'argent à vous offrir, comme je faisais autrefois.
— Qui vous en demande ? Il y a mille louis qui dorment, je vais les éveiller.
— Ciel ! vous voulez prendre l'argent de M. Lescalopier.
— Non, je veux le lui emprunter pour quelque temps; et je ne pense pas, ajouta le méchant homme d'un ton significatif, que vous songiez à y mettre quelque opposition ?
— Ah ! je le vois bien, ce n'est pas pour moi que vous étiez venu, et ce n'est pas moi que vous cherchiez ici.
— Vous vous trompez, dit Carapagnac se donnant la peine de mentir pour mener, s'il était possible, les choses par la douceur, ce qui lui convenait le mieux. Vous ayant aperçue, en passant, dans votre comptoir, je n'osai vous joindre, ne sachant pas quel accueil vous me réserviez. Cependant, possédé du désir de vous voir, de vous parler, et craignant toutefois, si je l'osais devant témoin, qu'il ne vous prît envie de me faire un mauvais parti, je résolus de venir ici de nuit, de manière que nous fussions seuls et à ne pas redouter votre vengeance en me présentant devant vous.
— Ainsi donc, vous aviez l'envie de me revoir?
— Sans doute, mais est-ce ma faute à moi si ma destinée a jeté sur mon chemin un de vos galants, s'il m'a
mis dans la nécessité de le tuer; et faut-il maintenant
que je livre généreusement ma tête au bourreau?
— Oh ! non, partez, sans plus attendre, car la nuit s'avance et peut-être déjà la famille de votre adversaire est elle avertie.
— Je sais bien, reprit adroitement le larron en intéressant ainsi l'amour-propre de son ancienne maîtresse, pourquoi vous prenez un si grand souci de l'argent de votre gantier; vous allez être sa femme, et vous regardez que son bien est à vous.
— Ce mariage ne m'agrée pas déjà si fort, et certes je n'ai jamais montré que je regardasse grandement à l'argent.
— Laissez-moi donc faire alors; d'ailleurs, encore une fois, j'en prends ici l'engagement, je le rendrai, cet argent, aussitôt que je le pourrai.
En disant ces paroles, l'audacieux voleur introduisit son poignard dans la serrure de l'armoire, et en quelques tours de main il la fit sauter. Ayant alors cherché, il trouva dans une petite sacoche de cuir la somme qu'on lui avait dite, et se précipita comme un tigre sur cette proie.
Cependant Louison, n'osant faire contre un homme dentelle connaissait le caractère violent et audacieux aucune résistance, s'était retirée en un coin, et, la tête
appuyée dans ses mains, elle semblait en proie à de douloureuses réflexions. Une fois sa cupidité vsatisfaite, Campagnac s'approcha d'elle :
— Maintenant, lui dit-il, il faut nous dire adieu, et Dieu sait quand nous nous reverrons.
A cette parole, Louison releva la tête et Campagnac remarqua que son visage était couvert de larmes.
— Qu'avez-vous à pleurer ? lui demanda-t-il alors.
— Je voudrais être morte, répondit-elle, pour mettre fin à tous mes malheurs.
— Où sont donc ces grandes infortunes ? Vous allez épouser un homme que vous aimez ; Lescalopier sera un mari commode et complaisant; il a un bon commerce : vous aurez de jolis enfants :
— Et ne voj'ez-vous pas qu'après tout ce qui vient de se passer, je ne dois plus penser à ce mariage ; le valet de celui que vous avez tué, et que mon futur connaissait pour un de mes soupirants, ne va-t-il pas dire demain par la ville que deux hommes se sont rencontrés dans ma chambre ; que j'ai été cause du duel qui a eu lieu entre eux : et cet argent qui aura disparu, comment pourrai-je expliquer qu'on l'ait pris sous mes yeux sans que j'aie rien fait pour l'empêcher? Vous êtes mon mauvais démon : ce sera pour la seconde fois que je verrai par vous mon existence perdue.
192 LoursoN d'arquien
Nous ne saurions dire au juste ce qui passa à ce moment dans l'âme de Campagnac, car c'était un égout trop profondément creusé pour que jamais la lumière ait pu y pénétrer, Êprouva-t-il pour son ancienne maîtresse quelque pitié ou quelque retour de tendresse, calcula-t-il qu'ayant en Louison un témoin des deux nouveaux crimes qu'il venait de commettre, mieux vaudrait pour sa sûreté ne pas la laisser derrière lui ? Toujours est il qu'il parut céder à un entraînement subit et se prit à dire impétueusement :
— Louison, aimez-vous celui que vous étiez à la veille d'épouser ?
— C'est un honnête homme, répondit-elle, auquel j'ai de grandes obligations.
— Ce n"est pas là répondre : aimez-vous Lcscalopier, l'aimez-vous, là, comme vous m'avez aimé?
— Comme je vous ai aimé, dit-elle, en élevant vers lui un regard plein de reproches, oh ! non !
— Alors, c'est le ciel qui m'a envoyé pour empêcher d'accomplir une folie : vous auriez été malheureuse de ce mariage, cent fois vaut mieux qu'il ne se fasse pas.
— Oui, mais alors que deviendrai-je ?
— Et Paris donc ! n'y a-t-il plus un Paris dont tu seras encore comme autrefois la plus jolie fille ? Si tu sav; is quel deuil c'a été pour tous tes amants de ne plus te voir.
LouisoN d'arqoien 193
Depuis que tu as disparu, il n'y a plus de joie parmi toute cette jeunesse : Oh! notre Louison d'Arquien! répètent-ils sans cesse, où est notre Louison d'Arquien ?
S'étant fort à propos rappelé ses bonnes résolutions, quoique ce tableau des regrets qu'avait causés sa perte flattât assez perfidement sa vanité, Louison répondit :
— Je ne suis plus la femme que vous m'avez vue, je n'ai nulle envie de retomber en mes dérèglements; je voudrais vivre maintenant en honnête femme, comme il convient pour pouvoir espérer de faire son salut.
— Est-ce le goût du mariage qui vous est venu? repartit alors Campagnac en quittant le ton de familiarité qu'il venait de reprendre avec elle; mais, faite comme vous êtes, car, sur mon âme, vous êtes embellie encore depuis que nous nous sommes vus, les épouseurs ne sauraient vous manquer, et, au lieu d'un marchand, vous trouverez vingt gentilshommes, quand bon vous semblera.
— Des gentilshommes! fit alors Louison avec amerliime : on en trouve pour vous jeter en Seine, comme a fait M. de Roussi.
A cette parole, Campagnac accommoda son manteau sur ses épaules, et faisant mine de s'éloigner :
— Je vois bien, se mit-il à dire avec colèro, que vous
n'ayez rien oublié du passé; le temps me presse, et je n'ai pas le loisir d'entrer avec vous dans toutes les justifications nécessaires pour vous persuader : un jour vous saurez tout, sans doute, et vous aurez regret à la rancune que vous m'aurez montrée.
— Il y a longtemps, reprit Louison, que je vous ai pardonné, et la preuve c'est que votre nom est encore à sortir de ma bouche pour tous accuser; je n'aurais pas voulu que mal vous arrivât à cause de moi.
— Puisque vous m'avez pardonné en votre cœur, s'écria alors le tentateur, supprimez donc tout souvenir de la méchante affaire qui a eu lieu entre nous; reportez-vous à nos bons jours d'autrefois, alors que vous m'appeliez votre Campagnac; vous n'auriez qu'à dire une parole, et ces heureux temps pourraient recommencer.
— Oh! non, fit tristement Louison, je ne crois plus qu'il y ait jamais de bonheur pour moi ici-bas.
Ces paroles ne furent pas dites d'un ton trop décourageant pour le Campagnac : aussi se décidant à porter le coup décisif :
— Écoute, Louison, se prit-il h dire, tu parles de t'amender et de mieux vivre; moi aussi je suis las de mon existence aventureuse, moi aussi je voudrais y mettre un terme; sois généreuse et aide-moi à en sortir : tu ne
veux plus de moi pour amant, si je t'offrais d'être ton mari?
Au lieu de répondre à cette question inattendue, Louison fit signe à Campagnac de se taire, et écouta attentivement.
— Oui, dit-elle alors, c'est la servante qui s'est levée et que je viens d'entendre remuer dans sa chambre, il n'y a pas un moment à perdre, partez, éloignez-vous.
— Pas sans toi, dit alors Campagnac. Oh ! si tu savais comme je t'aime, ma Louison.
— Vous m'aimez et je serai votre femme?
— Eh ! oui vraiment, car voilà ta dot. Et en disant ces paroles il frappait sur la sacoche qu'il se disposait à emporter.
Il y avait en Louison si peu de clairvoyance morale, que cette allusion au nouveau crime dont venait do s'embellir la carrière de Campagnac n'excita en elle aucune répulsion; elle ne vit que l'espérance qui lui était donnée de pouvoir confondre à jamais son existence avec celle d'un homme qui était la moitié de sa vie, et l'espèce d'aisance qu'il venait de se créer violemment ne fut plus à ses yeux qu'une facilité de plus pour l'accomplissement de leur nouveau plan : cédant enfin à un désir qui combattait en elle depuis longtemps, elle se laissa tomber dans les bras du misérable qu'elle
tint un instant pressé sur son cœur; après quoi faisant à la hâte un paquet de quelques bardes, elle fut la première à mettre le pied sur la fenêtre, pour opérer leur fuite. Aidée de son amant, elle descendit heureusement jusque dans la rue, où il ne tarda pas à la rejoindre. Marchant alors à grands pas, le noble couple fut bientôt hors d'atteinte. On voit bien que Campagnac n'avait pas eu tort de promettre à Lescalopier qu'il lui donnerait de ses nouvelles avant son départ, puisque du même coup, le double larron, il lui volait sa femme et son argent I
YIIl
La servante du gantier, qui était dans l'usage de se lever avant le jour, descendit en effet de sa chambre quelques instants après que les fugitifs eurent gagné au large. Mais, d'abord, elle ne s'aperçut de rien, et vaqua comme d'ordinaire aux soins de la maison. Elle était occupée dans sa cuisine à préparer le déjeuner, quand plusieurs coups, vivement frappés aux volets de la bouti que, appelèrent son attention. S'étant empressée d'aller ouvrir, elle trouva un de leurs voisins qui lui raconta, avec un grand émoi, qu'en ouvrant sa fenêtre, située en
face du logis de Lescalopier, il avait aperçu, aux premières lueurs de l'aurore, l'échelle de corde qu'il lui montra, pendante encore au balcon de la chambre de Louison, et qui laissait supposer que quelque crime, un enlèvement ou un vol, avait été commis durant la nuit.
Afin de s'éclaircir du fait, dame Ursule monta aussitôt chez la demoiselle de comptoir, et heurta violemment à sa porte pour la réveiller ; voyant que personne ne bougeait, elle redescendit auprès de l'officieux voisin, et, à la suite d'uuù délibération qui eut lieu entre eux, il fut décidé que celui-ci se hasarderait par la voie de l'échelle à pénétrer dans la chambre que tout faisait supposer abandonnée. S'y étant introduit avec les précautions que comportaient les circonstances, cet homme ne tarda pas à reparaître en annonçant que le lit était vide, et que Louison avait disparu. Dame Ursule le pria alors de lui ouvrir la porte, et, venant le rejoindre par l'escalier, elle eut bientôt remarqué le désordre qui se faisait voir dans l'appartement; les armoires ouvertes, le lit en désordre, et sur le plancher qu'elle prenait tant de peine tous les matins à cirer, à faire luire, les pas de plusieurs personnes, marqués par les traces de boue que leurs chaussures y avaient laissées.
Elle ne tarda pas un instant, comme on s'en doute, à aller prévenir son maître de ce qui se passait, d'abord
parce qu'il était convenable qu'il fût averti, ensuite parce qu'au fond de son âme elle triomphait d'un dénoûment qui inculpait si fort la moralité de la femme pour laquelle elle s'était toujours senti une mortelle haine. On comprend quel coup de foudre ce fut pour le gantier que le récit de dame Ursule, qui mit à lui apprendre son malheur à peu près les mêmes ménagements qu'un bourreau prend pour coucher un homme sur la roue. Comme dans l'emportement un peu intéressé de son zèle, la digne femme se servait à l'endroit de Louison des termes les plus méprisants, et qu'elle l'appelait une effrontée et une coureuse, qu'elle avait, disait-elle, flairée du premier coup, le bon Lescalopier, qui voulait douter encore, lui imposa silence, et s'étant hâté de se vêtir, il descendit pour voir les choses par ses yeux.
Décidé à n'admettre qu'à la dernière extrémité le rapport de sa rancunière ménagère, même en ce qu'il avait de moins contestable, il commença par visiter le lit de Louison, comme si celle-ci avait pu y être cachée en quelque coin où des regards moins amoureux que les siens ne l'eussent pas aperçue. L'absence de la chère fille bien constatée, ce fut alors seulement qu'il pensa à son argent, et, chose assez singulière, et qui témoignait bien de la passion désordonnée que cette malheureuse lui avait inspirée, il éprouva une sorte de consolation à
voir que ses vingt-quatre mille livres lui avaient été dérobées, parce que par là il crut acquérir la certitude qu'un voleur, et non un amant, était a enu en la chambre de sa maîtresse. Ayant fait assez naïvement cette observation, il fut fort vigoureusement rétorqué en son argument par dame Ursule, qui lui fit remarquer que le vol n'avait pu être commis sans la complicité de Louison, laquelle n'aurait pas manqué d'appeler à son aide si elle avait eu le sincère désir de s'y opposer.
— Et s'ils ont menacé de la tuer? reprit alors avec chaleur le gantier.
— Alors elle se retrouverait, dit la servante, car on n'a jamais ouï dire que des larrons se soient embarrassés dans leur fuite d'une femme à eux étrangère.
La discussion de toutes les probabilités admissibles en la circonstance aurait pu ainsi se prolonger longtemps, et selon toute apparence elle n'eût pas tardé à tourner fort aigrement, quand un tiers survint qui pouvait apporter à l'enquête commencée de grandes lumières. C'était le domestique du chevau-légcr, lequel venait pour tâcher d'obtenir quelques renseignements sur le meurtrier de son maître. Cet homme ayant raconté les choses dont il avait été témoin : la rencontre des deux rivaux dans la chambre de Louison, et le duel à mort qui s'en était suivi, le pauvre Lescalopier ne dut plus douter de
LouisOiN d'arquien 201
la trahison de sa fille de comptoir, à laquelle il trouva tout à coup deux galants au lieu d'un. Il n'était guère probable, en effet, que le chevau-léger eût osé venir dans la chambre de Louison, s'il n'y eût été jusqu'à un certain point autorisé par elle, et si le rapport de sa servante, touchant le rendez-vous donné durant son absence, n'eût été très-véritable, ainsi que celle-ci l'affirmait plus énergiquement que jamais.
Mais alors se présentait une autre question plus difficile à résoudre : quel était cet amant inconnu avec lequel la future de Lescalopier s'était enfuie? Dame Ursule avouait elle-même qu'ayant surveillé avec soin la conduite de cette femme, elle n'avait jamais remarqué qu'un autre que le chevau-léger eût paru avoir avec elle quelque intelligence.
Une tête plus forte que celle du marchand gantier se fût perdue et abîmée au milieu de tous les odieux mystères qui se révélaient à chaque pas dans cette affaire et la brusque transition qu'il lui fallut faire de la suprême félicité dans laquelle il s'était endormi la veille aux horribles révélations qui l'attendaient à son réveil, apporta en ses idées un tel désordre, qu'il finit par s'asseoir en un coin, comme frappé de stupeur, disant qu'on ne lui parlât plus de rien, qu'il ne voulait rien rechercher et rien savoir davantage; et en effet son abatte-
202 LOUISON d'arol'ien
ment était tel, qu'il parut ^voir perdu jusqu'à la faculté
de vouloir et de penser.
Cependant la justice, par la rumeur qui ne tarda pas à se répandre dans la ville, apprit le double crime dont la nuit précédente avait été le témoin, et avant aussitôt commencé à instrumenter, elle fit au logis de Lesc.alopier une descente, afin de constater le vol commis à son préjudice. Cette enquête fut pour le malheureux le sujet d'une mortification nouvelle, car il ne sut répondre à aucune des questions qui lui furent faites sur le passé de I^ouison, et au lieu des consolations dont il aurait eu un si pressant besoin, il n'obtint du magistrat qui l'interrogeait qu'une remontrance sur son extrême imprudence à. installer dans sa maison une femme inconnue. Pourtant ce n'était point là encore la fin de ses misères : et l'hôte chez lequel avait logé Campagnac vint de luimême révéler au juge cette circonstance, qu'un étranger, qui depuis quelques jours habitait sa maison, en était sorti la veille au soir sur les onze heures, et depuis n'avait pas reparu. Au signalement qui fut donné de ce personnage, sur lequel s'arrêtèrent tout d'abord les soupçons, Lescalopier ne put méconnaître le gentilhomme auquel il avait donné à dîner la veille. Se rappelant alors la conversation qu'il avait eue avec lui, l'indiscrétion qu'il avait faite de lui diio ia somme qu'il avait en
sa possession, et le lieu où elle était déposée, il ne lui fut guère possible de douter qu'il ne dût à sa propre imprudence le malheur qui venait de le frapper, ce qui en augmenta l'amertume d'autant.
Quant à la manière dont Louison, qui en tout ceci était l'objet de ses plus grands regrets, avait pu être ravie par cet effronté voleur, il se l'expliquait moins fcieilement; mais il ne tarda pas à acquérir la certitude qu'elle était partie avec lui, car on apprit que, dans la nuit précédente, une heure environ avant le jour, un homme, accompagné d'une jeune femme, avait fait relever le gardien d'une des portes de la ville, et, après avoir inutilement essayé de le séduire à prix d'argent, l'avait forcé, le pistolet sur la gorge, de lui ouvrir. Suivant les traces des deux fugitifs, on sut encore qu'arrivt's à un petit village peu éloigne de Grenoble, ils avaient pris des chevaux et un guide, et s'étaient dirigés du côté de la frontière de Savoie. Un seul et dernier allégement aurait pu être apporté à la douleur de l'infortuné gantier, c'eût été d'apprendre que Louison paraissait violentée par son ravisseur et le suivait à regret; mais, au contraire, sur les questions qu'il prit la ' peine de faire à ce sujet, il lui fut nettement répondu qu'aucune trace de mésintelligence ne se remarquait entre les voyageurs, qui paraissaient, au contraire, les meil-
leurs amis du monde; en sorte qu'il n'y eut plus, dans ce naufrage de toutes ses espérances, une seule planche où il pût se rattacher. Succombant sous le poids de tant de malheurs et de mécomptes, il fut sur le soir saisi d'une fièvre violente qui le força de se mettre au lit, et durant la nuit le délire s'étant emparé de lui, son état devint bientôt si désespéré, que le médecin augura qu'il ne résisterait pas à son mal deux jours durant.
Heureusement cet arrêt de la Faculté ne fut pas sans appel, et grâce à la force de son tempérament, Lescalopier, après une longue lutte contre la mort, recouvra avec quelques forces la jouissance de sa raison. Il y eut même pour lui, à la crise par laquelle il venait de passer, ce singulier avantage, qu'en en sortant, il se trouva dans une situation morale beaucoup plus satisfaisante qu'on ne pouvait l'espérer, l'ardeur qu'il nourrissait pour Louison ayant presque cessé de l'occuper. C'est bien au fond, soit dit en passant, une assez triste infirmité de notre nature, que nous puissions ainsi être distraits par le mal physique, des sentiments que nous avions cru le plus solidement implantés dans notre cœur; mais, dans le cas particulier, Lescalopier ne dut pas le triomphe qu'il remporta sur sa passion à une pure influence pathologique; l'amour auquel il avait été en proie était un de ces amours vrais et sincères qui ne peuvent guère se
LouisoN d'arquiex 205
passer de l'estime pour l'objet aimé; les odieuses lumières qu'il obtint tout à coup sur le caractère de Louison lui firent alors sentir assez vivement le bonheur d'avoir échappé au danger de s'unir par un lien indissoluble à une pareille créature, et nafurellement il en vint à n'éprouver pour elle que du mépris.
Mais si le souvenir de Louison laissa peu de traces dans le cœur du gantier, il n'en fut pas malheureusement de même pour ses affaires. Indépendamment de la perte des vingt-quatre mille livres qu'il lui fallut supporter, il éprouva dans son commerce, par suite de la liaison qu'il avait eue avec elle, un grand dérangement. D'abord, durant tout le temps qu'il fut malade, il ne put vaquer aux soins de son magasin, et sa servante, occupée près de lui, ne pouvant le suppléer dans la vente, il arriva qu'il perdit un grand nombre de ses pratiques. Il faut dire aussi que le scandale qui suivit la fuite de Louison mit le pauvre jeune homme dans une assez mauvaise renommée, car on ne douta plus par la ville que cette fille ne fût sa maîtresse, et l'on tint pour une grande dépravation de mœurs sa légèreté à introduire dans sa maison une malheureuse qui avait fini par s'en aller avec un voleur. 11 n'y eut pas jusqu'à la mort du galant tué par Campagnacquine lui fut attribuée à crime;
la douleur des parents ne raisonnant pas, et ne sachant
206 LOUTSox d'arquien
pas d'ailleurs où faire porter sa vengeance, s'en prit au gantier pour avoir amené à Grenoble cette fatale fille qui avait été cause de la perte d'un jeune homme de si belle espérance. Or, comme la famille dont il s'étaife ainsi fait un ennemi se trouvait être une des plus considérables du pajs, le dommage qui lui fut porté par cette haine fut plus grand qu'on ne pourrait se le figurer.
Au chagrin que dut naturellement éprouver le gantier en voyant ses affaires prendre de jour en jour une plus mauvaise tournure, il faut ajouter le déplaisir qr.i résulta pour lui du ridicule dont il fut couvert, à la face de la ville entière, par le sot dénoûment de ses amours, où il parut avoir joué le rôle de la plus grande dupe qui se pût imaginer. Cette situation se prolongeant, sans qu'aucun amendement s'y révélât même après plusieurs mois passés, et Lescalopier n'osant presque plus paraître dans les rues, où chacun le montraitau doigt, il finit par prendre en dégoût le séjour de Grenoble, et résolut de le quitter.
Ayant songé au lieu où il irait faire un nouvel établissement, naturellement il pensa à Paris, qui, dès cette époque, était le centre où venaient aboutir toutes les existences qui se déplaçaient en province ; et d'ailleurs, étant animé d'un certain esprit de vengeance contre celle qui était cause de tous ses malheurs, il ne fut pas sans
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quelque espoir de la rencontrer dans cette grande ville qui est le lieu où se rendent le plus volontiers ceux qui ont quelques méfaits à cacher et où elle habitait lorsqu'il avait fait sa désastreuse connaissance.
Il parla de son dessein à sa servante, qui, pour être un peu grondeuse et disposée à voir les choses par leur méchant côté, n'en était pas moins d'assez bon conseil, ainsi qu'elle l'avait prouvé par la manière dont elle avait deviné Louison. De grandes objections furent faites par cette femme, qui représenta à son maître que Paris ne lui avait pas été jusqu'alors fort heureux, puisqu'il y avait manqué un mariage et en avait amené un échantillon du beau sexe qui ne laissait guère bien augurer des mœurs de cette grande ville.
— M'est avis, continua-t-elle, que, dans un lieu où se rencontre tant de corruption, on ne peut réussir sans un grand esprit d'intrigue, et vous êtes trop accoutumé à traiter loyalement les affaires pour pouvoir vous mettre facilement au ton de cette Babylone, où chacun tire de son côté pour faire fortune.
Lescalopi(3r fut médiocrement touché de la justesse de ces observations, et, persistant dans son dessein, il se défit le moins désavantageusement qu'il put de son fonds de commerce, loua sa maison, réalisa, en un mot, tout son petit avoir, et s'étant séparé avec quelques larmes
de dame Ursule, qui ne voulut point le suivre, il se mt en route pour Paris, comptant avec quelque raison qu'aucune poursuite n'ayant été faite contre lui à l'occasion de la mort de Dupuis, cette affaire était complétemen' oubliée.
Arrivé dans la grande ville, il s'en fut trouver son ami le tailleur du roi, qui lui avait jadis confectionné le costume que nous avons vu jouer un si grand rôle dans le premier chapitre de cette histoire, et lui exposa le dessein où il était de fixer désormais sa résidence à Paris. Cet homme, qui était fort expérimenté dans les affaires, le dissuada de l'idée où il avait d'abord été d'élever une boutique ; il l'engagea plutôt à faire quelque société avec un commerçant déjà établi qui put le mettre au courant du négoce parisien, et le dispenser du hasardeux apprentissage que, seul, il aurait été obligé de faire.
Ne se contentant pas du conseil, l'honnête tailleur se mit en marche pour lui trouver un associé ; et, au bout de quelques jours, il parla d'un nommé Perdrigeon, qui était un célèbre marchand de rubans de l'époque, ainsi qu'on peut s'en assurer par les mémoires de ce temps-là, où il est mentionné par plusiem'S fois (1). Ce Perdrigeon avait joint depuis quelque temps, à son commerce de rubanerie celui des parfums , et maintenant il voulait y ajouter celui des gants. Il fut enchanté de rencontrer sur son chemin un homme expérimenté en cette partie, que, pour son compte, il ne connaissait nullement. S'étant donc abouché avec Lescalopier, ils tombèrent facilement d'accord, et, au bout de quelque temps, le marchand de Grenoble était installé dans le magasin du rnbanier, où il fut convenu que la haute direction sur tout le département de la ganterie lui serait exclusivement confiée.
Cette branche ayant bientôt pris dans ses mains un grand développement, il fut question de lui adjoindre quelqu'un pour le seconder dans la vente, à laquelle seul il ne suffisait plus : or, voici le substitut qui lui fut proposé.
(1) Molière en parlp aussi dans les Pricienses ?vV//r(//f.'î. Madeloii voulant louer les rubans que porte le marquis de Mascariile, dit : C'est Perdrigeon tout pur.
Perdrigeon avait une fille nouvellement sortie du couvent, où il avait voulu qu'elle reçût quelque éducation, mais qu'il n'en destinait pas moins au commerce, son intention étant de la marier à un négociant, bien qu'au flairé des beaux écus qu'il avait en sa caisse, il eût facilement trouvé un gendre dans la noblesse , s'il eût eu le goût d'une pareille alliance. Lors donc qu'il fut question de donner un aide à Lescalopier, le rubanier lui demanda s'il ne lui déplairait pas trop de prendre avec lui, à son comptoir, une petite fille qui serait sans doute fort novice dans la besogne qu'elle aurait à partager avec lui, mais qui, étant d'une humeur très-douce et d'une extrême docilité, se conduirait en tout par ses conseils, et ferait de son mieux pour le contenter.
Il est bon de savoir que celle que son père appelait une petite fille avait ses seize ans accomplis ; que, sans être d'une beauté remarquable, elle était avenante en toute sa personne; qu'elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde, un teint éblouissant de blancheur, des yeux brillants, des dents incomparables, et, ce qui était mieux que tout cela, le plus heureux caractère que l'on puisse se figurer. Sur ce portrait on comprend sans peine que Lescalopier ne trouva aucune difliculté à l'arrangement qui lui était proposé, et que
la mission de former une si aimable créature ne lui
parut en aucune manière cruelle à accepter.
De son côté, Nanette Perdrigeon ne fut pas sans remarquer que le professeur que lui voulait donner son père était un fort bel homme, de manières gaies et ouvertes, et qui paraissait grandement plaire aux femmes auxquelles il débitait sa ganterie de l'air le plus galant et le plus entendu. Ce fut donc sans répugnance qu'elle se vit mettre sous la direction de ce maître expérimenté, et comme des deux parts, il j avait une égale ardeur à bien apprendre et à bien montrer, une si belle harmonie ne tarda pas à produire les plus excellents effets et à faire de Nanette une marchande consommée.
Nous dirons même que , pour être ainsi toujours ensemble, attelés en quelque façon à la même besogne , sans se quitter qu'à l'heure du sommeil , le professeur et l'élève finirent à leur insu par si bien s'entendre, qu'ils eussent éprouvé un chagrin mortel si une occurrence quelconque les eût mis dans la nécessité de se séparer. Maintenant un tel dénoûmont n'était-il pas des plus faciles à prévoir, et Perdrigeon ne s'était-il pas rendu coupable d'une grande impru-i Icnce quand il avait placé dans un aussi étroit contact \ deux choses aussi faciles à s'enflammer que pouvait
être un coiur de seize ans se heurtant sans relâche à un cœur de vingt-six?
A quelque temps de là cependant, il parut que le rufcanier n'avait pas agi avec la légèreté qu'on aurait pu lui supposer, car le jour de la fête de sa femme étant venu, et sa famille, quelques amis et son associé étant réunis dans un repas qui fut donné à cette occasion, comme on fut au dessert, et que Lescalopier, prié de chanter, se fut acquitté de cette tâche aux applaudissements de toute la compagnie, Perdrigeon se prit à dire :
— Si je chantais de la sorte, je ne voudrais pas qu'il j eût une femme qui ne devînt éperdument amoureuse de moi.
— Aussi, fut-il répondu par l'un des convives, suisje bien sûr que notre ami Lescalopier ne se fait pas faute de tourner la tête à plus d'une belle, et quoique le sournois n'ait pas trop la mine d'y toucher, je panerais que la liste de ses bonnes fortunes depuis son arrivée à Paris serait longue à dresser.
A cette attaque , Lescalopier rougit prodigieusement, et ses yeux ayant rencontré ceux de Nanette, il reconnut qu'elle n'était guère moins embarrassée que lui.
— Et moi je pense tout le contraire , dit alors
madame Perdrigeon ; je tiens Lescalopier pour un garçon sage et rangé, qui n'a point de goût à faire ainsi sa cour à tout venant. M'est avis que , s'il aimait quelque part, ce serait d'un amour honnête et solide, ayant le mariage en vue.
Nanelte ayant involontairement fait un signe d'assentiment aux paroles de sa mère, Perdrigeon reprit malicieusement :
— Voici Nanette qui nous cautionne le bien jugé de ma femme ; il paraîtrait qu'elle est dans la confidence de Lescalopier et qu'elle en sait plus long que nous à son sujet.
Ici ce fut le tour de la pauvre fille de rougir comme une cerise aux regards du soleil, en s'écriant qu'elle n'avait rien à cautionner, et que M. Lescalopier ne lui avait rien confié.
— Je suis donc mieux informé que toi, dit alors Perdrigeon à sa fille, car je sais de science certaine que Lescalopier soupire pour une très-aimable personne dont il aurait grand goût à faire sa femme. J'ajouterai, continua-t-il, que, de son côté, la jeune personne n'aurait aucune répugnance à l'accepter pour époux.
— Je suis parbleu ravi, se prit à dire Lescalopier, qui s'était un pou remis, que vous soyez si bien rcn-
LOUisoN d'arquiex 215
seigné sur mes affaires ; vous pourrez peut-être m'apprendre alors pourquoi un mariage qui parait être en si bon chemin tarde plus longtemps à être conclu?
— Certes, je puis vous le dire, repartit le rubanier, et l'obstacle est surtout venu de vous, qui, par une délicatesse d'ailleurs trés-louablc, la jeune fille ayant une fortune supérieure à la vôtre, n'avez pas encore osé la demander à ses parents.
— Et si je me décidais à me déclarer, reprit Lescalopier, que pensez-vous qu'il arrivât?
— Il arriverait que le pèi-e vous dirait :
« Lescalopier, vous êtes un lioanète homme , qui apportez dans les affaires beaucoup d'ordre et d'intelligence, qui aimez sincèrement ma fille et la rendrez certainement heureuse : prenez-la donc puisque vous la voulez. »
Ces paroles assez claires, et qui avaient un sens sur lequel il était difficile de se méprendre, donnèrent si fort il penser ù Lescalopier, qu'il ne répliqua point. Se demandant à lui-même ce qu'il devait penser de l'ouverture qui semblait lui être faite, il interrogeait autour de lui tous les visages pourvoir s'il n'y lirait pas quelque encouragement à sortir de
ce vague et à préciser plus nettement son bonheur.
Tout à coup il se leva en s'écriant :
— Mon Dieu ! voici mademoiselle Nanette qui se trouve mal !
Et, en effet, la pauvre fille, résistant mal aux diverses émotions par lesquelles cette étrange conversation Tavait fait passer, était tombée en syncope, et, la tête renversée sur sa chaise, semblait un beau lis malade.
Madame Perdrigeon, dans un émoi qu'on peut se figurer, courut à sa fille chérie, et tout en lui donnant ses soins, qui ne tardèrent pas à la faire revenir, elle commença à quereller son mari qui ne savait, dit-elle, rien faire comme les autres, et qui, au lieu de traiter bonnement les affaires, voulait toujours y mettre des finesses qui tournaient ainsi qu'on le voyait en ce moment.
— Pouvais-je penser, répondit le mari ainsi interpellé, que cette petite fille avait appris au couvent ces manières de grandes dames, et d'ailleurs prends-t'en à ce sot de Lescalopier qui semble trouver plaisir à ne pas comprendre, et qui éternise une conversation qui se pouvait finir en deux mots.
— Voilà qui est un peu fort , s'écria le gantier, de
vouloir que ce soit moi qui sois cause de la pâmoison de mademoiselle Nanette !
— Eh ! oui, sans doute, c'est votre faute, dit la mère, puisqu'elle vous aime comme une folle, et que l'idée d'être votre femme ou de ne la point pouvoir être, car je ne sais ce qu'elle a pensé, lui a tourné sur le cœur et l'a réduite en cet état.
— Et d'où savez-vous que mademoiselle Nanette m'aime? Je ne le sais pas, moi qui aurais dû cependant être des premiers informés à ce sujet.
— Et d'où savons-nous que vous l'aimez, vous? reprit Perdrigeon.
— Du moins ce n'est pas que je l'aie dit à elle ou à d'autres.
— Eh non, vous no le lui avez pas dit : vous êtes trop honnête homme ; mais vous ne l'en aimez pas moins de tout votre cœur, et ce n'est certes pas moi qui vous en ferai un crime, puisqu'en vous donnant l'occasion d'être avec elle sans cesse, j'avais la volonté que les choses tournassent de la manière qu'elles ont tourné.
— A ce compte, vous me vouliez donc dès longtemps pour votre gendre? s'avisa enfin de demander Lescalopier.
la
— Hé! oui, simple que vous êtes, qui auriez dû flairer ce dessein dés la première parole que j'ai dite.
— Il n'importe, reprit en riant Lescalopier; si j'ai été dur à comprendre, je ne le serai point à accepter. Cependant, se prit-il à dire par réflexion, nous n'avons pas encore le mot de la personne que la chose intéresse le plus.
Se tournant alors vers Nanette, qui avait repris ses sens et ne conservait plus de son accident qu'un peu de langueur :
— Mademoiselle, lui dit-il, vous avez entendu ce qn^ vient de dire votre père, qu'il lui plaît que je sois se n gendre; mais, pour cela, il faut que vous consentiez à être ma femme : puis-je croire que vous le voudrez?
Nanette baissa les yeux sans répondre, prit vivement la main de sa mère, et, se jetant dans ses bras, la tint longtemps embrassée. C'était là éloquemment parler; mais madame Perdrigeon ne tint pas l'explication pour a^sez claire. Prenant la parole pour sa fille, comme si celle-ci lui eût passé procuration :
— Nanette me charge de vous dire, fit-elle à Lescalopier, qu'elle vous veut bien pour mari, et que vous veniez l'embrasser.
— Ah! maman, dit Nanette d'un ton de reproche. Mais Lescalopier avait pris l'ofi're au sérieux, et, s'a-
vançant près du frais visage de la jeune fille, il déposa timidement du bout des lèvres un baiser sur la jone qui lui était tendue un peu à regret et de profil.
Pour la troisième fois, voilà notre héros en bnnno route de prendre femme. Nous verrons si cette fois mariage s'ensuivra.
Nous n'avons pas besoin de dire le ravissement dans lequel furent jetés les deux amants parle subit accomplissement du désir secret qu'ils nourrissaient en leur âme. Le beau-pôre ayant fait mine de parler à Lescalopier des arrangements d'argent qu'il comptait prendre et de la dot qu'il destinait à sa fille, le gantier ne voulut pas lui prêter une minute d'attention, disant qu'il approuvait d'avance tout ce qui serait fait, et qu'il ne se souciait que d'avoir sa Nanette bien-aimée. Ensuite, ce fut entre la jeune fille et lui d'interminables entretiens,
pendant lesquels ils se rappelèrent avec délices les premiers mouvements par lesquels ils s'étaientsentis entraînés l'un vers l'autre, avant même qu'il fût pour eux question de s'aimer. Puis, ils parlèrent des d'entés qu'ils avaient eus plus tard de voir leur passion partagée, et des tristesses que cette incertitude avait souvent miseo en leur cœur, et des joies dont l'avaient rempli à d'autres moments quelques douces lueurs d'espérance venant briller à l'horizon de leur amour. Qui ne sait la tournure et la matière de ces causeries d'amants heureux, qui n'ont pas assez du présent et de l'avenir, et à qui il faut encore tout le souvenir du passé ? En voyant ainsi s'ouvrir à lui sans réserve le cœur de sa jolie fiancée, Lescalopier put faire une comparaison du naïf attachement qu'elle lui témoignait avec l'espèce de résignation protectrice que Louison avait mise, à une autre époque, à accepter sa main ; et il n'est guère utile de se demander s'il se félicita que son mariage avec cette fille sans cœur eût manqué!
Il ne se consolait pas toutefois aussi facilement qu'il lui en eût coûté vingt-quatre mille livres pour se racheter de cette union mal assortie, et plus d'une fois, de< puis son retour à Paris, il avait pensé à la manière dont il pourrait l'etrouver ses voleurs, en supposant, comme il était fort probable, qu'ils fussent venus s'y cacher,
mais aucune lumière ne s'était encore manifestée pour
lui à ce sujet.
Le dimanche de Pâques fleuries de l'année 1663, c'està-dire un peu plus d'un an après l'épociue où il avait faiv. ia désastreuse rencontre de Louison, le gantier s'en fut avec sa fiancée et sa belle-mère entendre la messe à l'église Saint-Eustache, qui était sa paroisse, le magasin de Perdrigeon, chez lequel il logeait, se trouvant situé à l'extrémité de la rue Tiquetonne, où il était connu de père en fils depuis plus de cinquante ans.
L'usage était alors, comme il existe encore aujourd'hui, que, les jours de grande fête, la quête fût faite par quelque haute et puissante dame de la paroisse, que l'on choisissait, autant que possible, belle et avenante, étant de remarque que les pauvres s'en trouvaient mieux, quand une blanche main et un gracieux visage tendaient la bourse et intercédaient pour eux.
Au bruit que faisaient le suisse et le bedeau, en écartant la foule pour ouvrir le passage à la quêteuse du jour, dont les riches atours et la belle tournure attiraient tou'' les regards, Lescalopier ajant levé les yeux de dessus son livre, ne fut pas médiocrement surpris de reconnaître dans la dame de charité que l'on menait en cette pompe son ancienne fille de comptoir, la traîtresse LouioOû. Celle-ci ne le rcconîuit pas de même, parce
que, n'ayant pas pu pénétrer jusqu'à l'endroit où il était assis, elle reçut de loin son offrande et presque sans le regarder.
Comme il était convenu que jamais cette femme ne se rencontrerait avec lui qu'elle ne lui devînt l'occasion de quelque déboire, à la sortie de la messe, Lescalopier eut à essuyer une scène de jalousie que lui fit sa future. Celle-ci, en effet, avait remarqué l'attention extraordinaire que Lescalopier avait donnée à la quêteuse, et, ne pouvant attribuer qu'à la beauté de la dame le soin qu'il avait pris de se retourner deux ou trois fois pour la regarder, elle lui dit, les larmes aux yeux , que c'était commencer de bonne heure à lui être infidèle que de ne pas attendre leur mariage, et, pendant tout le reste du jour, elle ne cessa d'être triste et rêveuse, quoi que fît le gantier pour la rassurer.
Il ne voulut pas cependant lui donner les explications qu'il aurait pu facilement lui fournir, son idée étant de ne pas en rester là avec Louison, mais bien de chercher à la rejoindre, pour lui faire rendre gorge de la somme qu'elle lui avait dérobée. Or, voyant l'imagination de Nanette si facile à s'enflammer, il craignit que, dans la poursuite à laquelle il allait se livrer, elle ne vît, au lieu de l'intérêt d'argent, un secret désir de ranimer l'ancienne liaison qu'il lui révélerait : ce fut donc en
grand secret, et sans en rien dire à personne dans la maison de son beau-père, qu'il alla le jour même à la sacristie de Saint-Eustache, pour s'enquérir du nom et de la demeure de la dame qui avait quCté le matin.
Il n'apprit pas sans étonnement que celle dont il s'informait était femme du baron de Campagnac, et qu'elle était inscrite, sur les papiers de M. le curé, entre les plus édifiantes et les plus charitables dames de la p^iroisse. Tout ceci ressemblait si peu au portrait de sa fille de boutique, s'enfuyant de nuit avec un voleur et dévalisant sa maison, qu'il eut quelque pensée de s'être trompé.
Cependant, comme le regret de son argent perdu lui tenait fort au cœur, non pas au moins qu'il fût intéressé et avare, mais parce qu'il aLiralt aimé à se trouver, par la restitution de cette importante somme, un meilleur parti pour sa chère Kauette, il résolut d'approfonir la chose, et pas plus tard que le lendemain il se présenta au logis de la baronne, pensant que, s'il lui parlait, tous ses doutes seraient aussitôt levés.
Soit que celle-ci fût réellement absente de chez elle, soit que sa porte eût été défendue, Lescalopier ne put parvenir à cire reçu, et force lui fut de donner patience il sa curiosité. Toutefois, mettant i\ profit ce répit qu'il était obligé de prendre, il eut l'idée d'entrer en quelque
boutique du voisinage, espérant qu'on lui donnerait un avant-goùt des renseignements que lui-même ne pouvait immédiatement se procurer.
Ayant vu dans le comptoir d'une lingère une jeune femme d'une figure des plus engageantes, il résolut de s'adresser à elle, et, après avoir fait emplette de quelques guipures, il lui demanda si elle connaissait dans le quartier madame de Campagnac , et ce que l'on en disait?
Justement, la marchande qu'il intePi- ^geait n'avait point à se louer de la baronne, à laquelle elle avait fait plusieurs fournitures dont elle n'avait pu parvenir encore à obtenir le payement. Il ne fallut donc pas la pousser beaucoup pour qu'elle dît de cette mauvaise pratique tout le mal qu'elle pouvait savoir. Elle la représenta comme une dévote de la plus méchante espèce, qui, tout en essayant de se faire passer pour une sainte, battait ses gens, ne payait aucun de ses marchands, et foisait pour sa toilette une dépense eifrénée.
— Du reste, ajouta cette femme, qui, une fois engagée sur le chapitre de la baronne, ne tarissait plus, parce qu'elle avait à lui reprocher, outre les mémoires qu'elle laissait en souffrance, les façons hautaines dont à plusieurs reprises elle avait usé avec elle, il ne faudrait pas
cependant qu'elle fit tant la fiôre, car on sait d'où sort
cette grande princesse, qui était encore, il y a une année, une fille entretenue des plus mal famées, et certes il n'est pas que monsieur n'ait entendu parler d'elle sous son nom très-connu de Louison d'Arquien?
— Certes, reprit Lescalopier, ce nom est venu jusqu'à moi; et vous prétendez que la baronne de Campagnacet cette créature perdue ne seraient qu'une seule et même personne.
— Je fais mieux que le prétendre, car j'en suis sûre. L'année dernière, à peu près vers cette époque, elle quitta subitement Paris, et en même temps qu'elle ce Campagnac, qu'elle entretenait du produit de ses débauches, disparut après avoir, à ce qu'on assure, tout dévalisé dans sa maison. Depuis, ils sont revenus, s'étant mariés, ce qui fit tomber le bruit du vol; et, ayant amassé, on ne sait comment, sans doute par le jeu et par le trafic des charmes de la dame, une espèce de fortune, ils commencèrent de faire dans le monde une certaine figure, la femme s'étant jetée dans la dévotion, et le mari se faisant appeler le baron de Campagnac et hantant la noblesse, qui lui fait l'honneur de venir en sa maison, où il tient académie de jeux et tripot.
Ces renseignements, qui se parachevaient par la connaissance des choses qu'il avait personnellement apprises, ayant montré clairement à Lescalopier quelle
LOCISOX DARQUIEN -i'^i
était la femme pour laquelle il s'était dévoué en tant de manières, il se sentit courir par le corps et par l'âme une sorte de frisson, à la pensée qu'il avait été sur le point de devenir le mari d'une pareille créature, et l'indignation de la manière odieuse dont elle l'avait joué fut en lui si grande, que sa première pensée, eu quittant l'officieuse lingère, fut d'aller mettre son affaire aux mains d'un procureur, et de faire déposer une plainte contre le couple infâme qui s'était enrichi de ses dépouilles.
Deux considérations, toutefois, le retinrent. Il se dit à lui-même qu'avant de porter contre des gens une accus.ition aussi grave, il était au moins convenable de constater, comme disent les experts en matière criminelle, Videntité des coupables. Puis il songea que, si une fois la j astice mettait le nez dans cette aflfiiire, il pourrait bien, tout en obtenant le châtiment de ses voleurs, n'être pas aussi assuré de rentrer dans ses vingt-quatre mille livres, qui finiraient peut-être par passer en épices et à autres frais de procédure. Ces réflexions furent cause qu'il résolut de ne s'en remettre qu'à lui-même du soin de pousser cette aff'aire; mais, ne voulant pas qu'elle souffrît un plus long délai, du mciue pas il retourna à la maison do Campagnac, où il insista de nouveau pour être introduit.
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Le valet auquel il s'adressa lui affirma que ses maîtres n'étaient pas au logis, mais il lui dit que, s'il voulait venir à l'assemblée qu'ils étaient dans l'habitude de tenir tous les soirs, il les rencontrerait infailliblement, et de plus, qu'il pourrait, avec eux et une excellente compagnie qu'ils recevaient, employer quelques heures à ]ouer, pour peu que ce passe-temps fût de son goût.
Ayant vu par les paroles du laquais de Campagnac que la maison de celui-ci, ainsi que lui avait dit la lingère, était une sorte de maison publique, où, à l'heure des parties, on pouvait se présenter sans grande cérémonie, Lescalopier résolut de profiter de ce bon renseignement, et il se promit, dès le soir même, d'avoir une entrevue avec Campagnac et sa digne moitié.
En attendant l'heure de cette rencontre, qui ne laisse pas de devoir être curieuse, nos lecteurs ne seront peutêtre pas fâchés d'apprendre au juste, et plus expressément qu'ils ne l'ont fait par les paroles de la lingère, la suite des événements par lesquels Louison et son cher amant avaient été amenés h prendre la posture où nous les voyons aujourd'hui.
Ainsi qu'on avait pu le soupçonner, à la suite des renseignements obtenus par la justice de Grenoble, Campagnac et sa complice avaient jugé prudent de passer la frontière et d'aller attendre à l'étranger que la première
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ardeur des poursuites se fût ralentie. Ayant poussé jusqu'à Turin, parce que l'on est toujours mieux caché en une capitale, ils s'y établirent dans une des premières auberges de la ville, et se mirent, aux frais de Lescalopier, à y vivre splendidement. Louison ne tarda pas à rappeler à son amant la promesse qu'il lui avait faite, de la prendre pour épouse, lui disant que la Providence, en l'envoyant à elle au moment précis où elle allait s'engager ailleurs, semblait avoir voulu prendre à cœur ce mariage. Contre l'attente que, vu le caractère du Campagnac, on pourrait facilement s'en faire, celui ci ne montra aucune intention de discuter sa dette. Superstitieux comme tous les joueurs, il avait remarqué que, depuis le jour où il avait mis la main au meurtre de sa maîtresse, tout lui avait mal tourné. En quelques semaines, la somme entière qu'il avait tirée des objets dérobés chez elle avait été dévorée par le lansquenet et la bassette, et jusqu'au moment où il avait rencontré Lescalopier, il avait vécu dans une gène continuelle, allant de ville en ville pour tenter la fortune, la brusquant presque toujours, et s'exposant à tout moment à se brouiller avec la justice. Aussitôt, au contraire, que son étoile l'avait rapproché de Louison, la chance semblait avoir tourné ; un bon coup s'était d'abord présenté à faire, et maljjré les dangers dont avait paru vouloir se compliquer son
entreprise, il l'avait menée à bien ; se voyant aujourd'hui en argent, il n'était pas éloigné de croire que l'influence de Louison, dont l'heureuse destinée avait bien apparu dans le miracle par lequel elle avait été sauvée, avait amené la favorable révolution qui commençait à se faire dans sa vie. Il supputa d'ailleurs avec lui-même Texcellente ferme que cette fille avait accoutumé de tirer de ses charmes : or sa beauté n'ayant rien perdu de son ancienne valeur, il calcula très-sensément qu'au lieu de venir comme amant au partage que la courtisane vou- 1 lit bien faire avec lui des dépouilles de ses galants, il en aurait comme mari la libre et entière disposition ; il reçut donc de fort bonne grâce la requête qui lui fut adressée par Louison ôs fins de devenir sa femme, et un prêtre ne tarda pas à bénir l'union de ce couple si digne en tout point de s'entendre.
L'événement ne démentit en rien les espérances que Campagnac avait eues de voir son mariage prospérer, car, comme il eut commencé de fréquenter les aci;démies de jeux qui ne pouvaient manquer de se rencontrer dans une grande ville comme est Turin, il y fit de fort beaux bénéfices ; en même temps, il attira doucement chez lui quelques gentilshommes savoyards des plus ingénus et desmieux cousus de pistoles, auxquels sa femme, sans s'avancer avec eux qu'à quelques bontés insigni-
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fiantes, sut adroitement en soutirer la meilleure partie. Etant ainsi fort chaudement remplumés et tout le souvenir du passé bien effacé entre eux, parce qu'il n'est tel pour le bonheur et la paix d'un ménage que l'aisance et des affaires en bon train, nos tendres époux avisèrent le passage par Turin de la duchesse de Casa-Bella, que son mari, ayant eu connaissance de son intrigue avec Roussi, ramenait en Italie pour la confiner en quelque château et peut-être l'y faire périr à petit bruit et tout conjugalement par le poison. Cette heureuse circonstance leur fit comprendre qu'ils pouvaient sans danger reparaître à Paris, qui est une ville dont les escrocs et les filles de joie ont le regret éternel quand ils l'ont quittée, parce qu'elle leur est vraiment une patrie; ils se bâtèrent donc d'en reprendre la route, et y arrivèrent quelques semaines avant que Lescalopier lui-même s'y vînt établir.
Pour ne pas mentir à la lettre écrite lors de son départ, et pour donner à son aisance actuelle une légitime origine, Campagnac persista à dire qu'il venait de recueillir la succession de son père, et, pour plus de vraisemblance il changea son titre de chevalier en celui de baron, comme s'il eût hérité de ce titre en même temps que de la fortune paternelle. Quant à Louison, son retour ne fit pas précisément tout le bruit qu'elle avait
d'abord imaginé ; l'engouement qu'elle avait excite parmila jeunesse de la cour s'était porté ailleurs pendant son absence, et en outre, la fin qu'elle avidi faite en devenant la femme de Campagnac, quoique ne laissant pas supposer qu'elle dût être beaucoup plus cruelle que durant son célibat, constitua pour plusieurs de ses anciens amants un désenchantement dont elle put s'apercevoir au peu d'empressement qu'ils montrèrent de la revoir. Mais elle ne fit au fond que de changer de clientèle, car les pieux appétits qu'elle avait commencé d'avoir à Grenoble, continuant à se montrer en elle, elle ne tarda pas à devenir pour l'église ce qu'elle avait été autrefois pour la cour. Au lieu de passions à la dragonne, elle eut de mystiques tendresses, de célestes ardeurs qui, pour n'être point redites aux échos des cabarets, n'en furent ni moins confites en plaisirs ineffables, ni moins richement récompensées que ses amours d'épée. Tout scandale ainsi supprimé de sa vie, elle put mener de front avec le culte du plaisir la pratique des bonnes œuvres, et ajuster avec une régularité tout en surface, qui la mit auprès des plus saintes personnes en une odeur de INla^leleine repentie, do ces discrets et fructueux attachements dont M. Tartufe sut résumer plus tard une si habile théorie.
Ainsi engagée dans la pieuse milice des dévots, non-
seulement elle sut se parfumer d'une douce senteur de bonne renommée mais elle acquit une partie du crédit et de l'importance que l'afBliation à cette redoutable association ne manquait pas de prêter à chacun de ses membres ; bref, pour nous servir de l'expression de La Biujêre, elle commença de fleurir et de prospérer à l'ombre de la piété, comme jadis elle avait prospéré et fleuri au sein de la débauche ouverte et du désordre élionté.
Nous n'oserions pas dire que l'amendement deCampagnac l'eût menée dans les voies d'une si grande perfection, et qu'on eût pu, comme l'aurait fort souhaité sa femme, en faire précisément un marguillier ; mais il consentit à paraître avec elle à l'église au moins les jours de grande fête, ne vola plus, et surtout ne tua plus, enfin ne tricha plus au jeu que les jours où la fortune mettait une opiniâtreté extrême à déranger ses combinaisons. Pour ne plus avoir à fréquenter les tripots dont la compagnie ne parut plus supportable à un homme de bien et de condition comme il était devenu, de même que les buveurs de bonnes moeurs qui s'enivrent chez eux du vin de leur cave, et jamais au cabaret, il eut l'idée de donner ù, jouer dans sa maison, en ayant soin de n'admettre à son académie que des gens de qualité et des étrangers qui, cjituul pays du monde, sont présumés être do no-
blesse pour le fait seul d'être venus de loin. C'est donc ainsi que le digne baron et sa chaste épouse menaient
doucement leur existence et refaisaient leur considération qu'avait un peu altérée leur vie passée, quand Lescalopier vint à se retrouver sur leur chemin.
Le soir étant venu, le gantier ne faillit pas à la promesse qu'il s'était faite de visiter ses anciens amis. Ajant été reconnu parle valet qui l'avait convié à venir, il fut aussitôt introduit dans un salon richement meublé où, chacun étant occupé de son jeu, son entrée fut à peine remarquée. Le premier visage qui le frappa fut celui de son gentilhomme de Grenoble, c'est-à-dire de Campagnac, fort actionné à tailler au milieu d'un groupe de joueurs auxi|uels il faisait une banque âe pharaon. Cela fut cause qu'il n'eut pas même à s'approcher de lui pour
le saluer en s., qualité de muUre de la maison, comme il
aurait cru devoir faire en tout autre lieu.
Bientôt après, il aperçut Louisoa assise en un coin do la cheminée où elle causait d'un air très-animé avec un abbé accoudé d'une façon toute galante sur le dosier de sou fauteuil ; s'étant assuré qu'il ne se méprenait pas, il s'en fut droit à elle, et, lui pré^cutant ses civilités, il lui demanda si elle le reconnaissait.
En le voyant, Louison changea de visage et balbutia quelques paroles par lesquelles, essayant de cacher son trouble, elle le faisait d'autant mieux voir. Elle parvint cependant à se remettre un peu et demanda d'un air d'intérêt à ce visiteur, qu'elle aurait voulu savoir au plus profond de l'enfer, s'il était depuis longtemps de retour à Paris.
— J'y suis depuis quelques mois, repartit Lescalopier et si je ne vous ai pas plus tôt donné de mes nouvelles, c'est que j'ignorais votre adresse, car vous ne doutez pas de l'empressement que j'aurais mis à vous visiter, ayant des affaires de la dernière conséquence à. traiter avec vous.
En entendant cesparoles, l'abbé qui causait avec Louison s'écarta par discrétion et la laissa tête à tête avec lo gantier.
N'ayant plus h craindre les révélations, qui auraient
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pn la compromettre en présence d'un tiers, la baronne recouvra tout à fait son assurance et se prit à dire d'un air qu'elle tâcha de faire paraître le plus repentant qu'il lai fut possible :
— Vous m'en avez bien voulu sans doute de mon brusque départ, surtout après l'obligeante proposition que j'avais reçue devons; mais que voulez-vous, j'aimais depuis longtemps M. deCampagnac ; étant venue à le retrouver, je ne sus pas réî-ister à l'offre qu'il me fit, de s n côté, de m'épouser.
— Vous n'aviez pas à vous excuser, reprit Lescalop'er, du parti que vous avez pris et dont j'ai tout lieu de me féliciter d'après les choses que j'ai suos depuis, mais vons avez, certes, commis une action méchante et diabolique, quand, en quittant, comme vous le tîtes, la maison d'un homme auquel vous aviez tant d'obligations, vous avez pu vous décider à lui dérober une partie de SI fortune et à vous l'approprier.
En voyant de quel côté allait tourner la conversation, Louison craignit quelque esclandre, et, se levant aussitôt, elle engagea Loscalopier à la suivre dans une charatre voisine où ils pourraient causer plus à l'aise et sans craindre d'être interrompus.
Résolue alors de payer tout à fait d'effronterie, elle commença de faire l'étonnée et de dire qu'elle ne corn*
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prenait rien à l'accusation qui était portée contre elle. Lescalopier ayant précisé les faits et montré qu'il savait tout ce qui s'était passé dans sa maison la nuit fatale où elle s'était enfuie, l'habile comédienne répondit à sc n accusateur que, d'après ce qu'il disait lui-même, d'autre s personnes qu'elle et Campagnac avaient euaccès dans la chambre oîi était déposé son argent, et elle insinua que le domestique du chevau-léger pourrait bien être venu après leur départ et s'être rendu coupable de la soustraction dont il se plaignait.
Lescalopier ayant répondu qu'il n'était point dupe de ces défaites, et qu'il fallait que son argent lui fût resiitué, ou que la justice interviendrait, Louison commença à verser quelques-unes de ces larmes que les femmes de sa trempe ont toujours à leur service, et elle dit en se lamentant qu'elle voyait bien qu'un amant méprisé devenait l'ennemi le plus cruel qu'on pût se faire, puisque pour avoir été dédaigné par elle, Lescalopier maintenant voulait la perdre quoiqu'il n'eût à lui reprocher que le refus qu'elle avait fait de sa main.
Le gantier repartit qu'il n'avait de vrais ressentiments que contre les voleurs qui l'avaient dépouillé ; ma' s Louison, appuyant sur le thème qu'il venait d'entmii-î, lui soutint que le désespoir d'un amour malheureux \c poussait seul à la menacer ainsi qu'il le faisait, et elle
ajouta d'un air qui voulait dire beaucoup de choses, qu'il était bien fâcheux à elle d'avoir fait son choix du côté de Campagnac, qui ne la rendait pas aussi heureuse qu'elle pouvait le désirer et qui lui laissait souvent regretter de n'être pas restée à Grenoble à jouir du sort tranquille qui lui était offert.
A une autre époque, Lescalopier se serait peut-être laissé prendre à ce piège qui était tendu à son cœur et à ses souvenirs, mais son amour pour l'aimable fille qu'il était sur le point d'épouser lui donnait une clairvoyance qui lui avait manqué jadis, et dans les tendres ouvertures que venait de lui faire Louison, dans les regards langoureux qu'elle ne cessait de jeter sur lui, il vit trèsclairement le dessein qu'aurait eu la chaste dame de lui sacrifier, s'il l'eût fallu, jusqu'à sa vertu pour peu que la pensée lui fût venue de se pajer sur sa personne et de régler ainsi leur compte. Dans tous les cas quand notre Lescalopier n'eût pas été aussi sincèrement attaché qu'il l'était à sa future, et quand il eût été homme à se rendre coupable de l'infidélité à laquelle on semblait le convier, il eût encore trouvé que les faveurs de Louison d'Arquien , estimées à vingt-quatre mille livres , étaient payées plus chèrement qu'elles ne valaient, et il n'aurait pas été assez simple pour donner quittance à ce prix. Aussi , n'ayant pas l'air de comprendre les avances de la dame,
il répondit aux regrets peu sincères qu'elle témoignait de ne l'avoir point épousé, que, pour son compte, il ne 60 plaignait de rien de pareil, mais qu il S3 plaignait très-haut et très-fort que la succession de son oncle eût été ainsi mise au pillage ; qu'il fallait absolument la lui rendre, et que, si, le lendemain, sans faute, son argent n'était pas remis chez Perdrigeon, le rubanier, que Louison devait bien connaître, et chez lequel il logeait, il déposerait une plainte entre les mains de messieurs du Châtelet.
Quand Louison vit que tout son manège était en pure perte et qu'elle n'avait plus aucune chance d'enlacet son ancien soupirant, elle changea de ton et lui dit qu'elle n'avait aucun souci de ses menaces ; que d'ailleurs l'affaire qu'il était venu traiter regardait non pas elle, mais son mari ; qu'elle allait le lui envoyer, et que peut-être il serait plus accommodant avec lui. Cela dit. elle sortit d'un air assez animé.
Comme elle fermait après elle la porte de la cliambre, Lescalopier remarqua qu'elle donnait un tour de clé, et de fait s'étant approché pour ouvrir, il s'aperçut que la retraite lui était fermée et qu'il était retenu prisonnier. Cette circonstance l'émut un peu ; car il savait quel homme c'était que le Campagnac dont Louison avait eu l'air de le menacer ; ils se trouvait là désarmé, dans une
maison ou devaient se réunir beaucoup de gens très-capables de prêter la main à un mauvais coup, et il n'y avait rien de bien invraisemblable à la supposition que le mari de Louison, dans l'alternative de rendre l'argent qu'il avait pris, ou de voir porter plainte contre lui, essayerait de faire à celui qui le poussait ainsi quelque mauvais parti. Comprenant, mais trop tard, qu'il avait agi fort imprudemment en ne mettant pas quelqu'un dans la confidence de sa démarche, ou en ne priant pas un ami de l'accompagner, il se mit en quête d'un moyen d'évasion ; le courage, qui, certes, ne lui manquait pas, comme on a pu le voir, ne consistant pas à braver inutilement un péril certain quand on peut l'éviter.
Quand la porte est fermée, il faut sortir parla fenêtre ; s'étant approché de celle qui se trouvait dans l'appartement, Lescalopier remarqua qu'elle donnait sur un jardin, et que le treillage d'une vigne montant le long du mur lui formerait une espèce d'échelle naturelle par laquelle il pourrait descendre jusqu'à terre. Ne balançant pas une minute à prendre son parti, il se hâta de gagner au pied par cette voie et de se soustraire ainsi au danger qui pouvait le menacer.
L'événement prouva qu'il n'avait pas pris l'alarme sans raison, car à peine avait-il touché le sol, queCampagnac, paraissant à la fenêtre, commença de lui crier
sus, lui demandant si c'était ainsi qu'il soutenait ses dires, et s'il n'aurait pas le cœur de lui faire raison des impertinentes paroles qu'il venait de se permettre avec sa femme. Lescalopiernes'étant pas mis en peine de répondre, mais bien de chercher l'issue du jardin, Campagnac montrant de plus en plus clairement son mauvais dessein, il lui dit qu'il n'espérât pas de lui échapper, qu'il voulait absolument avoir affaire à lui , et que ses domestiques l'empêcheraient bien de s'esquiver. Et de fait, quittant la croisée et s'empressant de descendre, il n'aurait pas tardé à rejoindre le gantier, si celui-ci, plus heureux qu'il n'était d'ordinaire, ne fût parvenu promptement à s'esquiver et à sortir de la maison.
Arrivé chez son beau-père, où on lui demanda la raison d'une certaine émotion qui se remarquait en toute sa personne, Lescalopier, résolu de prendre conseil touchant les suites qu'il devait donner à cette affaire qui commençait à mal tourner, raconta son aventure et fut ainsi conduit à reprendre le récit de tous les faits qui avaient précédé, à partir de sa première rencontre avec Louison. Perdrigeon, qui était homme de bon sens et fort entendu, blâma son gendre de ne pas l'avoir consulté plus tôt, disant qu'il aurait mieux valu perdre quelques mille livres, que de s'embarquer dans une lutte désespérée , avec des adversaires de l'espèce de ceux
qui venaient d'être dépeints. Lescalopier avant répondu que Campagnac ne lui faisait pas peur, et que d'ailleurs la justice saurait bien avoir raison de lui, le rubanier lai fit observer que jamais, à moins de vouloir s'exposer ^à une foule de désagréables occurrences, on ne devait pousser à bout de tels misérables.
— Que savez-vous, continua-t-il, s'ils ne méditent pas en ce moment de vous faire assassiner. Le moindre malheur d'ailleurs qui puisse vous arriver, c'est qu'avertis du dessein que vous avez de porter plainte contre eux, ils disparaissent cette nuit même et se mettent hors de votre atteinte : en conduisant au contraire les choses avec plus .de détours et de prudence, peut-être auriez-vous pu les amener à restitution sans vous faire d'eux des ennemis furieux.
Ces observations pleines de prudence ne furent pas très-goûtées de Lescalopier et du reste de la famille : tous se récrièrent fort contre le système de ménagement indiqué par Perdrigeon, disant que le gibier de potence qui figurait dans cette odieuse histoire devait enfin trouver son châtiment. A la suite d'assez longs pourparlers sur ce sujet, qui occupèrent le reste de la soirée, on s'arrêta à l'idée d'aller consulter le lendemain, sur la marche qu'il y avait à suivre, un avocat ami de la maison et qui était honnête homme et de bon jugement. Quant à la
bonne Nanette, elle éprouva à ces explications un grand soulagement, car la quêteuse, quoi que lui eût dit son futur, continuait de lui faire ombrage, et elle n'apprit pas sans une grande joie que cette femme était une malheureuse que Lescalopier ne pouvait pas même honorer d'un regret.
Le lendemain d'assez bonne heure, Lescalopier et son beau-père se rendirent chez l'avocat; mais ils ne purent le joindre, parce qu'il était sorti de grand matin, ayant une cause à plaider au parlement. Comme ils rentraient au logis, ils ne furent pas peu étonnés de trouver Nanette et madame Perdrigeon en larmes, et de les entendre dire à Lescalopier qu'il eût à se sauver sur-le-champ ou qu'il était perdu; mais il n'eut pas mémo le temps d'entrer, au sujetde cette singulière menace, en quelques explications, car plusieurs soldats de la maréchaussée et un commissaire, qui guettaient sa rentrée, embusqués dans la rue , envahirent presque aussitôt le magasin et lui exhibèrent un ordre de le conduire prisonnier au CMtAei.
Il n'est guère besoin que nous disions à nos lecteurs la main qui avait porté ce coup. Troublé au milieu de la molle et tranquille béatitude qu'il était parvenu à se créer à force de crimes et d'infamies , le couple Campagnac n'avait pas vu sans une grande épouvante la subite apparition de l'homme qui, par ses révélations, pouvait en un moment renverser tout l'échafaudage de leur bonheur. Le sacrifice que Louison avait montré Fintention de faire de sa personne, si son ancien amant avait eu encore quelque velléité de la posséder, témoignait assez
tî.
246 i,ouisoN d'arquien
de l'épouvante qu'il lui inspirait, et dans le stoïque refus qu'il fît des faveurs qui lui furent offertes, se rencontra pour la baronne deux grandes raisons de vouloir le mettre à mal : à savoir, la colère qu'éprouve toujours une femme à la perte de ses avances, et la crainte désespérée qui lui prit des indiscrétions de ce Joseph. Ayant tenu conseil avec son mari, la vertueuse dame opina d'abord pour la restitution de la somme qui était réclamée d'eux; mais, outre qu'ils ne se trouvaient pas l'avoir en leur possession, ils ne purent se dissimuler que, mémo après s'être ainsi exécutés, ils n'en resteraient pas moins dans la dépendance du terrible dépositaire de tant de compromettants secrets. Force leur fut donc de se retourner d'autre manière, et alors vint à la pensée de Campagnac une ressource diabolique, à laquelle ils se résolurent de demander leur salut.
Louison, pour la tenir de Lescalopier, savait toute l'histoire de ses anciennes relations avec la famille Dupuis; elle savait aussi, mieux que personne, pour en avoir été quasiment témoin, la manière dont ces relations s'étaient subitement rompues par le meurtre commis en duel sur la personne d'un des membres de cette famille. On ne s'étonnera donc pas que, dans la lutte acharnée qui s'entamait, Campagnac , auquel tout ce détail avait été dès longtemps conté par sa femme, ait eu
tout d'un coup ridée de faire revivre cette affaire et de prévenir par une contre-accusation celle qu'il redoutait de la part du gantier.
S'étant facilement procuré au palais l'adresse de Dupuis le père, qui, en sa qualité de greffier du parlement, y était connu d'un chacun, Campagnac, sans perdre une minute, se rendit à son logis, et lui annonçant que le meurtrier de son fils venait de reparaître à Paris, il l'engagea à déposer une plainte contre lui. Outre la mort de son enfant chéri, le vindicatif vieillard avait à reprocher à Lescalopier le dédain que celui-ci avait fait de la main de sa fille qui, depuis lors, n'avait pas encore trouvé un mari; il fut donc très-facilement entraîné à la démarche que l'on demandait de lui, et vu le crédit dont ses fonctions le mettaient en possession auprès des gens de justice, il obtint facilement, dès le lendemain, qu'il fût procédé contre celui dont il se portait l'accusateur.
Pour la part qu'elle devait prendre à cette belle œuvre, Louison eut le soin de voir le comte de Roussi, qui n'avait plus aucune raison de lui vouloir du mal, puisque la duchesse de Casa-Bella avait quitté la France et n'était plus avec lui dans aucune relation. S'étant rendue chez cet ancien galant, elle l'avisa que l'homme qui avait tué son intendant et qui en outre était détenteur du dangereux secret de la tentative de meurtre pratiquée
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autrefois sur elle, avait été récemment découvert à Paris, où il s'annonçait animé de desseins très-hostiles à la sûreté de Campagnac, et partant à celle du grand seigneur dont celui-ci avait été l'instrument. Ce renseignement, comme il ne manqua pas d'arriver, devait suffire pour allumer le zèle du comte, et pour lui faire changer l'attitude insouciante qu'il avait tenue jusquelà touchant la triste fin de son intendant , dont il était maintenant intéressé à poursuivre à outrance le meurtrier.
Il arriva de là, qu'engagé avec la justice dans une lutte des plus dangereuses, Lescalopier se trouva en outre j avoir pour adversaire un homme qui, jouissant à la cour du plus grand créciit, pouvait en toute convenance solliciter hautement contre lui, puisque celui dont il s'agissait de venger la mort avait été l'un de ses domestiques et l'homme de confiance de sa maison.
Or, pour apprécier la grandeur du péril qui menaçait en ce moment notre ami le gantier, il faut se représenter qu'à cette époque la fureur des duels, restée depuis plusieurs siècles un fléau public, était encore ardente dans les habitudes de la noblesse, et que le roi régnant avait juré d'extirper cette sanglante manie.
Déjà il avait rendu à ce sujet des ordonnances trésmcnacantes, mai.? tout récemment il en avait renouvelé
les dispositions, que nous ne croyons pas inutile de citer ici.
A l'art. XIII de ces ordonnances (1), on lisait: uSi, con- « tre les défenses portées par notre édit, l'appelant et «l'appelé venaient au combat, voulons et ordonnons, « qu'encore qu'il n'y ait aucun de blessé au de tué , le (( procès criminel et extraordinaire soit fait contre eux; « qu'ils soient sans vémission punis de mort^ et que tous « leurs biens meubles et immeubles soient confisqués. »
Pour mieux mesurer l'abîme où menaçait de s'achever la destinée de Lescalopier, il faut en outre savoir que le crime de duel passait alors pour plus irrémissible s'il était commis par un roturier que s'il était commis par un gentilhomme: « D'autant qu'il se trouve (disait a encore l'ordonnance précitée) des gens de basse nais- (i sance qui n'ont jamais porté les armes et qui sont assez a insolents pour appeler (provoquer) des gentilshommes, « d'où s'ensuit des meurtres d'auiaut plus détestables , (( qu'ils proviennent d'une cause Jijecte; nous voulons « qu'en ce cas, si le combat est suivi de quelque grande « blessure ou mort, lesdits ignobles ou roturiers soient « sans rémission pendus et élranglés et leurs biens con- (i lisqués. »
(1) Ordonnance de Louis XIV pour le^ malicrcs criminelles.
Il faut dire cependant que, malgré ces furieuses prescriptions, les menaces des édits étaient loin d'être toujours exécutées, et c'était sans doute à la connaissance qu'il avait d'une clémence tacite souvent appliquée au crime dont il s'était rendu coupable, que l'on doit attribuer l'imprudence de Lescalopier revenu si étourdiment à Paris. D'ailleurs l'absence absolue de poursuites qui avait suivi cette affaire avait dû naturellement lui inspirer une dangereuse sécurité. Mais se rencontrant en face d'un plaignant aussi redoutable que l'était le comte de Roussi, le malheureux ne tarda pas à s'apercevoir du faux calcul qu'il avait fait en comptant sur l'impunité; car, à la suite des démarches auxquelles se livra ce seigneur, et aussi par l'entremise de quelques dévots, gens comme on sait, se mêlant de tout à cette époque, et que les Campagnac trouvèrent facilement le mojen d'intéresser à leur odieuse poursuite, son procès fut suivi avec une rigueur désespérée.
Afin que les témoins ne manquassent pas, le comte de Roussi engagea lui-même le gentilhomme qui avait servi de second à Dupuis à se constituer prisonnier, et à charger Lescalopier, lui promettant bien qu'il saurait, aussitôt après l'arrêt rendu , l'empêcher d'être considéré comme complice, bien qu'il eût prêté son assistance à la rencontre.
Reconnu par cet homme, le gantier n'eut pas le courage de nier, et il avoua ingénument le crime qu'on lui reprochait, s'excusant seulement sur l'horrible pruvoca-
252 LouisoN d'arquiex
tion dont il avait été l'objet; mais dans la lettre et dans
l'esprit de la loi aucune excuse n'était admissible, et il
se A'it bientôt dans un extrême danger d'être envoyé au
gibet.
Résolu toutefois de vendre chèrement sa vie, et ne doutant pas que les Campagnac ne fussent les auteurs de son malheur, Lescalopier, n'ayant plus rien à faire pour sa défense, s'occupa de ne point les laisser tranquillement recueillir les fruits de sa mort, et il forma contre eux, en quelque sorte, une action reconventionnelle, les accusant du vol qu'ils avaient pratiqué en sa maison, et de plus il dénonça le meurtre que Campagnac avait commis à Grenoble sur la personne du chevau- léger.
Labonnefoi que l'honnête jeune homme avait montrée h se reconnaître coupable du fait dont il était prévenu, jointe aux instances que fit faire auprès du juge commissaire le prévôt des marchands, qui était des amis particuliers de Perdrigeon, donna une grande créance à ces révélations, et, au moment où il s'y attendait le moins, comptant que le comte de Roussi et les intrigues de toute la gent dévote l'empêcheraient d'être chagriné, le couple Campagnac fut arrêté dans son domicile, et conduit au Châtelet.
Confronté avec Lescalopier, Campagnac nia le tout efifrontôraent et ne parut nullement s'émouvoir de la me-
Louisox d'arquiex 253
nace que lui fit le juge do le présenter à la que!5;ion; mais quand, à son tour, Louison se trouva en présence de celui qui lui avait sauvé la vie et qu'elle avait si mal récompensé; quand, avec une éloquence naturelle, qu'il puisait dans le calme de sa conscience et dans riiorrour des infâmes trahisons dont cette femme n'avait cessé de le faire l'objet, il vint à lui reprocher sa détestable ingratitude, elle perdit toute contenance, répondit avec embarras aux questions dont le juge la pressait, et le laissa presque persuadé de la vérité de toutes les charges que le gantier avait portées contre elle et contre son mari. Au moment où il j pensait le moins, un renfort arriva à Lescalopier. Quelque temps avant le malheur qui était venu le frapper, il avait écrit à dame Ursule, sa servante de Grenoble, qu'il était sur le point de contracter un mariage avec une jeune personne contre laquelle elle n'aurait certainement aucune des préventions, si bien justifiées, qu'elle avait d'abord éprouvées au sujet de Louison ; qu'il comptait bien n'être pas longtemps sans avoir des fruits de cette heureuse union, et qu'il voulait absolument qu'elle vînt pour former au ménage sa jeune épouse, qui serait des plus empruntées, et pour élever ses enfants. Au reçu de cette lettre, qui avait réveillé l'attachement que cette fille avait toujours porté à un si bon maître, elle s'était mise en route pour Paris, et,
étant arrivée au milieu du procès qui s'instruisait, pa son témoignage, qui ne pouvait raisonnablement êtr/ suspect, puisque Lescalopier n'avait eu aucun moyen d< communiquer avec elle, elle était venue confirmer tous les dires de celui-ci.
Cette intervention inattendue acheva de gâter les affaires de Campagnac, et, par une sentence du Chàtelet, il fut condamné pour crime de duel, et aussi comme atteint et convaincu d'avoir commis de nuit, par escalade, un vol dans une maison habitée, à faire amende honorable, et ensuite à être pendu jusquTi ce que mort s'ensuivît. Quant à Louison, dont la participation au second de ces crimes n'était pas aussi clairement établie , elle fut condamnée à être renfermée pour le reste de ses jours dans le couvent des Filles de la Madeleine, où l'on gardait les femmes de mauvaise vie, et à y faire une trèsdure .pénitence de ses desordres passés.
Mais ce procès, dont Paris tout entier avait fini par être occupé, présentait celte singularité, qu'accusateurs et accusés devaient également passer par les mains de la justice, car le crime dont Lescalopier était prévenu , étant prouvé par son aveu même et par témoins, le tribunal, quelque intérêt qui s'attachât à lui, après la révélation qui avait été faite de son généreux dévouement à sauverLouison, et de toutes 1er. traverses qui en étaient
résultées pour lui, ne put s'empêcher d'appliquer la loi, et une sentence de mort fut pareillement rendue contre le malheureux gantier.
Des deux parts il y eut appel de la sentence au parlement, et pendant le sursis que procura aux condamnés cet appel, la situation de Campagnac ne fit qu'empirer, car on prit le soin d'écrire à Grenoble, où l'on obtint les renseignements les plus positifs sur la vérité de l'accusation portée contre lui, en sorte que le bourreau n'eut plus qu'à préparer la corde qui devait faire rendre sa vilaine âme à Satan.
Pour ce qui est de Lescalopier, la question de son appel fut plus difficile à trancher, et n'eût été la uécessité où se croyait le parlement de faire un grand exemple, tant de sollicitations vinrent en faveur du condamné et il se recommandait si bien par lui-môme à la clémence de ses juges, que la sentence portée contre lui fut à deux doigts d'être réformée.
Jamais les magistrats n'avaient senti plus cruellement les sévères exigences de leur auguste ministère que le jour où ils mirent l'appellation du malheureux au néant, et décidèrent par respect pour l'inviolable sainteté de la loi que le jugement serait exécuté.
L'infortuné jeune homme reçut, d'un sang-froid et d'un courage admirables , l'annonce de sa fin pro-
chaîne, et comme on lui eut demandé s'il désirait que ses amis, qui avaient demandé à le voir avant sa mort, fussent admis auprès de lai, il répondit qu'il craif^nait que cette entrevue n'affaiblît sa résignation : il pensa d'ailleurs devoir épargner à l'aimable fille dont il avait espéré devenir l'époux , la poignante douleur d'adieux si déchirants; il demanda seulement qu'il lui lut permis d'écrire, ce qui lui fut facilement accordé.
La population parisienne, qui, à toutes les époques s'est montrée fort friande de ces sortes de spectacles, n'avait pas eu depuis longtemps une pareille aubaine, car il fut décidé qu'en deux jours le bourreau fonctionnerait deux fois : le Campagnac devait ouvrir la marche, et Lescalopier, dont la sentence avait une date postérieure, devait suivre le lendemain.
Le jour venu, Campagnac ne démentit pas le caractère audacieux qui avait été celui de toute sa vie; il marcha fièrement au supplice, refusant d'écouter le prêtre qui l'assistait ; et quand il fut rendu ù la place où il devait mourir, et qu'il vit la foule qui se pressait pour assister à sa piteuse fin, il dit tout haut qu'il trouverait bien moyen do lui faire pièce, et qu'elle ne l'aurait pas ce jour-là. En effet, ayant demandé que l'on voulût recevoir des révélations qu'il
LouisoN d'arquien 2oi
dit être de la dernière importance, il fut sursis à l'exécution. Après être resté enfermé plus d'une heure avec le juge qui avait instruit le procès, et qui vint pour recevoir sa confession, il fut, reconduit en prison, au grand désappointement de toute cette masse de peuple charitablement venue pour jouir de la laide grimace qa'il devait faire sur le gibet.
Cette même journée, qui était la dernière que Lescalopier dût passer en ce monde, fut par lui pieusement employée à recevoir les consolations de la religion. Sur le soir, ajant pris quelque nourriture, il demanda qu'on lui procurât de l'encre et des plumes, et écrivit la lettre suivante à sa chère- Nanette, qu'il avait réservée pour être sa dernière pensée avant s m dernier sommeil :
« Chère demoiselle,
rt Au moment de paraître devant Dieu , j'éprouve une grande consolation à vous avoir aimée d'un attachement assez pur pour que je ne craigne pas de mêler votre image aux idées chrétiennes qui doivent occuper un homme aussi près que je le suis de ma fin. Le bonheur que je m'étais promis de l'union qui devait être entre nous m'a été subit?ment ravi, et il doit paraître bien dur, h un malheureux qui n'avait
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eu que de bonnes intentions, de voir que par le fait de son dévouement il soit conduit à une si lamentalile destinée. Mais ayant foi, comme je l'ai, à une autre vie, je ne suis point découragé par là, et la f hose serait encore à faire que je ne me conduirais pas, à ce qu'il me semble, autrement que j'ai fait. J'aurais été bien heureux, quoique je sache que vous ne tenez guère à ces avantages, et que d'ailleurs vous n'en avez pas besoin , de pouvoir faire mon testament en votre faveur et de vous laisser héritière de tout mon bien, mais la sentence rendue contre moi porte que mes meubles et immeubles seront confisqués, et ma volonté, tout écrite qu'elle soit, ne se trouverait pas exécutée.
« Je puis bien fermement assurer que personne ne vous aimera jamais delà force et de l'ardeur que j'ai fait; mais ce n'est point là "une raison pour rejeter les partis qui s'offriront à vous ; il faut qu'une fille se marie, et quand, après un peu de temps donné au regret que votre bon cœur pourra avoir de moi, il se présentera un honnête homme qui aspire à votre main, je vous exhorte de ne pas le refuser, d'autant mieux qu'il" ne vous défendra pas de me laisser une petite place dans votre souvenir , dont je pense en effet qu'il serait bien difficile que je sorte tout h fait.
Remerciez bien en mon nom votre père de toutes les bontés qu'il a eues pour moi, et dites à madame Perdrigeon que, pour n'avoir pas été son fils, je ne l'aimais pas moins comme une tendre mère , à laquelle je rendais toute l'affection qu'elle me témoignait. Pour vous, Nanette, mon épouse bien-aimée, car je puis vous donner ce nom, je puis bien dire que le plus grand bonheur que j'ai éprouvé dans le monde m'est venu de vous et de l'attachement que vous avez bien voulu avoir pour moi. Ce bonheur a été court; mais nous ne sommes pas sans doute séparés pour toute l'éternité, et moi qui regarde déjà un peu dans l'autre monde, je sais bien que nous nous reverrons et que je pars seulement pour vous attendre. Vous voyez donc bien qu'il ne faut pas prétendre que le ciel est injuste, puisqu'une vie sage et honnête donne de sem'olables espérances aux mourants. C'est dans une telle pensée que je veux finir cette lettre, et vous dire de recevoir le dernier adieu de votre meilleur ami,
« François Lescalopier. »
XIY
Après avoir mis ainsi cette dernière main aux soins terrestres de sa vie, le courageux jeune homme s'endormit d'un sommeil tranquille, et il ne s'éveilla que le lendemain au bruit que fit son confesseur en entrant dans sa prison. Ayant remis la lettre qu'il avait écrite aux mains de ce père spirituel, il commença de s'entretenir avec lui sur des matières relatives au salut, après quoi il entendit la messe et reçut la dernière absolution. Onze heures et demie étant sonnées, et la chose étant pour midi,
l'exécuteur entra et engagea le condamné à descendre dans le parloir de la geôle, où devaient se faire les derniers préparatifs. L'infortuné, s'il pouvait y avoL' là pour lui quelque soulagement à son triste sort, put s'apercevoir de l'intérêt et du respect que son malheur inspirait, car le bourreau lui-même le traita avec des ménagements et des égards inaccoutumés, et partout sur son passage, il ne voyait que des gens pleurant en lui disant adieu. Quand il entra dans le lieu où devait se faire sa dernière station, une nouvelle preuve de la bizarrerie de son étoile et une preuve aussi de la perspicacité de la justice humaine se trouva devant ses yeux, car parmi le détachement de maréchaussée qui attendait pour l'escorter il reconnut celui qui lui avait servi de second dans ce duel qu'il allait payer de sa vie ; en sorte que de deux hommes qui avaient commis en communauté un crime, l'un, et certes le meilleur, était envoyé au supplice, et l'autre avait mission de l'y conduire et de bien garder qu'il ne s'échappât.
Par un rapide coup d'œil et par un signe presque imperceptible, Lescalopier rassura son complice, qui ne devait pas être sans quelque appréhension de le voir parler, et rien no retardant plus le départ, on se dispostiii à se mettre en marche, quand tout à coup
le morne silence de cette agonie vint à être troublé par le bruit de voix qui retentirent au dehors et par plusieurs coups vivement frappés à la porte prés de laquelle le cortège funèbre était rassemblé. Le geôlier ayant ouvert, une jeune fille, suivie à grand'peine par un homme d'un certain âge, se précipita pâle et haletante au-devant de Lescalopier, et d'une main, le tenant fortement embrassé, comme voulant dire qu'il était à elle et qu'on ne le lui enlèverait plus, de l'autre elle tendait, pour qu'on le prit, un parchemin revêtu du sceau royal, et qui devait regarder le condamné. L'officier de maréchaussée qui avait ordre de le conduire, s'étant avancé, ouvrit ce parchemin, et, s'étant découvert, y lut que le roi, par une clémence toute spéciale et sans tirer à conséquence pour l'avenir, y faisait remise à Lescalopier des peines portées contre lui, et le rétablissait dans l'état où il avait été avant sa condamnation. Aussitôt, il dit tout haut le contenu de ces lettres d'abolition, et cette heureuse nouvelle ayant été accueillie par toute l'assistance aux cris de vive le roi ! ce fut à qui détacherait les liens par lesquels les bras du patient étaient retenus, et alors à son tour il put presser sur son cœur ceux qui lui apportaient la vie.
Nos lecteurs n'ont- pas, certes, besoin que nous
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leur disions que cet ange sauveur était Nanette Perdrigeon, à laquelle peut-être ils avaient intérieurement, et d'une façon fort inconsidérée , reproché l'inaction où, d'après notre récit, elle semblait être restée. Insouciante et inactive, la pauvre fille ! quand, depuis le moment où avait été rendue la sentence contre Lescalopier, elle n'avait pas eu une minute d'indécision et de répit; quand elle n'avait cessé de répéter qu'elle voulait absolumoni aller parler au roi, qu'il le fallait, qu'elle lui parlerait ou mourrait plutôt.
Malheureusement, grâce aux barrières que l'étiquette et l'importance des subalternes savent élever entre les souverains et leurs sujets, il est souvent plus facile à quelques-uns d'entre eux de moui'ir, que de rompre cette sombre inviolabilité du sanctuaire royal ; et, malgré les démarches sans nombre, qu'aidée de son père, cette courageuse enfant avait faites, elle était arrivée jusqu'au soir précédent sans pouvoir obtenir accès à la cour.
On se rappelle que, ce jour-là, Campagnac, ayant esquivé provisoirement la corde, avait demandé à faire des révélations. Ces révélations étaient plus graves qu'on n'aurait pu le supposer. Furieux contre le comte de Roussi de n'avoir point été par lui sauvé, ce misérable avait tout simplement raconté au juge la tentative
du meurtre commise sur Louison par lui et par Dupuis, à l'instigation de ce seigneur, auquel il était bien aise, pour se venger, de laisser en mourant cet embarras.
Ces renseignements avaient jeté tout ù coup, pour le juge, une grande lumière sur cette affaire dont^ par l'ignorance où Lescalopier avait toujours été des assassins de Louison, il n'avait pas bien pu jusque-là démêler la logique et Tenclouure : il comprit alors que du meurtre tenté sur la courtisane était sorti le dévouement de Lescalopier; de son dévouement, ses tristes relations avec cette fille et les crimes commis à Grenoble, et enfin le double procès de Paris.
Tout ceci ne laissait pas de former contre le comte de Roussi des charges assez graves, et comme le magistrat dont il est ici question se trouvait être un homme intègre, pour lequel la considération du rang et de la haute fortune était de peu quand il s'agissait de rendre bonne justice, il fit décréter contre Roussi , qui n'échappa que par la fuite à la prise de corps lancée à son adresse.
Ce nouvel incident ayant causé plus de bruit encore que tous ceux qui avaient précédé, parce qu'il se passait en plus haut lieu, la famille du comte était accourue auprès du roi auquel on avait cru devoir faire part de l'affaire, et l'avait supplié d'ordonner qu'il ne fût point
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donné cours aux poursuites. Le roi, par la grande affection qu'il avait pour cette famille des Roussi dont plusieurs membres l'avaient glorieusement servi, était assez porté à l'indulgence, d'autant, qu'en définitive, le meurtre de Louison n'avait pas été consommé, et que, dans tous les cas, il n'y aurait pas eu un grand mal à ce qu'une si misérable créature disparût de ce monde. Mais, d'un autre côté, quelque chose lui disait en l'âme qu'il ne pouvait sans injustice pensera innocenter le comte quand en même temps il laisserait périr un pauvre diable dont le crime était venu d'une action honorable et courageuse qu'il avait faite : il répondit donc à ceux qui le sollicitaient qu'étant obligé par respect pour la loi qu'il avait rendue lui-même, de laisser périr ignominieusement le gantier, il ne pouvait penser sans inconséquence à faire grâce au comte, qui s'était rendu coupable d'une trèsblâmable violence, parce qu'on ne manquerait pas de dire que sa justice avait deux poids et deux mesures : l'une pour la bourgeoisie et l'autre pour la noblesse, ce qui serait d'un très-mauvais effet.
Comprenant sa pensée, les Roussi calculèrent que le salut de leur parent était étroitement lié à celui de Lescalopier ; ils cherchèrent donc un moyen de sauver celui-ci et rien ne leur parut plus sûr pour arriver à cette lin que d'émouvoir par quelque intervention bien
attendrissante la compassion royale à son endroit. Dans ce but, un des membres de la famille, le soir même qui précéda le jour fixé pour l'exécution du gantier, se rendit chez Perdrigeon, et lui dit qu'il devait essayer, avec sa fille, de parvenir jusqu'au roi, et demander la grâce de son gendre qui, selon toute apparence, lui serait accordée.
Perdrigeon ayant répondu que tous leurs efforts pour être admis à se jeter aux pied: du souverain avaient été inutiles, l'ofncieux conseiller se fit fort de leur obtenir une audience, et, le lendemain matin, étant venu prendre le père et la fille, il les conduisit à Saint-Germain, où était alors la cour, et les fit adroitement trouver sur le chemin du monarque.
En cette occasion, on vit bien de quelle résolution peut rendre capable un grand amour, car se trouvant en présence de ce Louis XIV, dont la figure et les manières majestueuses imposaient à tous ses courtisans, la jeune fille, partout ailleurs empruntée et timide, n'hésita pas à se jeter au-devant de ses pas, et ayant embrassé ses genoux, elle éleva courageusement la voix pour demanper la grâce de son fiancé. Le roi s'étant enquis de ce qu'était cette enfant et de ce qu'elle lui voulait, comme on lui eut dit qu'elle était la promise de ce marchand de Grenoble dont il avait signé l'arrêt de mort, il crut sortir
d'embarras en disant que cette affaire ne le regardait pas, mais bien son parlement. Mais, sans se payer de cette défaite, Nanette lui répondit qu'elle savait mieux la loi qu'il ne croyait; que le parlement condamnait, mais que le roi faisait grâce, et qu'il n'avait pas certes renoncé à ce droit, qui était le plus beau joyau de sa couronne.
— Je ne saurais, repartit alors le roi, accorder aucune rémission pour crime de duel, ayant juré de maintenir sans amendement aucun la rigueur des édits.
— Maintenez-la, sire, dit alors Perdrigeon prenant la parole, pour vos gentilshommes toujours prêts à mettre l'épée à la main, et dont cependant beaucoup échappent à cette rigueur de la loi, mais pour un pauvre bourgeois qui avait exposé la veille sa vie en empêchant un grand crime, et qui le lendemain ne fît que céder au juste ressantiment d'une poignante offense, que servira sa mort p.)ar l'exemple, si l'on pense que, étant du pcu[)Ie, il n'a pu obtenir aucune indulgence, et que, étant de noblesse, il l'eût obtenue?
Il y avait dans l'appréciation probable du refus qu'il ferait de sauver cet homme, auquel on lui avait dit que tout le commerce parisien s'intéressait vivement, quel- ']ue chose de trop vrai et de trop énergique pour que l'esprit si politique de Louis XIV n'en fût pas très-for-
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tement frappé. Il releva donc avec bonté la suppliante et
lui dit :
— Calmez-vous, mon enfant, nous verrons à arranger cela.
— Ah! sire, s'écria Nanette, il iij a plus de temps à perdno, car on le conduit mourir tout h l'heure, et peutêtre il sera trop tard.
A quoi tiennent h^s choses de ce monde ! Au moment où les amis de Lescalopier vinrent se jeter sur le passage du roi, il sortait de chez La Yallière, avec laquelle il s'était tendrement expliqué à la suite d'une brouillerie qui avait eu lieu entre eux. Il résulta de cette circonstance que son cœur, inondé de la joie de ce raccommodement, fut plus facilement accessible it la compassion. Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, la courageuse instance de cette jeune fille qui lui redemandait son amant fut par lui mieux appréciée et comprise; pensant d'ailleurs qu'en se départant pour le condamné de l'inflexibilité de l'ordonnance, il aurait la liberté de suivre son inclination à donner contentement h la famille de R.oussi, il accorda la grâce et ordonna que les lettres en fussent expédiées sur l'heure.
Nous ne dirons pas, ce qui serait bien inutile, l'ivresse que le retour de Lescalopier causa dans toute la maison de son beau-père ; mais il faut mentionner la part que
prit à son salut tout le quartiex', qui vint pour le féliciter et qui s'en réjouit comme d'un bonheur public.
Ayant été décidé, à la suite de l'élargissement de Lescalopier, que les poursuites cesseraient en même temps contre Roussi, Campagnac n'était plus nécessaire à l'instruction de ce procès, désormais fini. Il fut donc de nouveau conduit à la potence, d'où cette fois il ne revint pas.
Quuut à Louison, il était écrit que le comte lui serait fatal. Le fait de la violence commise sur elle par ce seigneur, même après que Campagnac eut parlé, avait été connu do peu de personnes, étant resté entre le magistrat, le roi, les ministres et la famille de l'inculpé. Craignant que Louison ne vînt à l'ébruiter tout à fait plus tard, le comte, pour éviter qu'elle ne parlât, lui fit secjètement proposer de la faire évader du couvent où elle était détenue, si elle voulait passer aux colonies. Cette offre ayant été acceptée avec empressement, la recluse arriva sans encombre à la Rochelle, où elle s'embarqua pour le Canada; mais, après quelques jours de route, le vaisseau qu'elle montait fut assailli par une furieuse tempête, et s'abîma au milieu de l'Océan : ainsi la destinée de Louison était bien de mourir par les flots, et tous les obstacles et les détours qu'on put y mettre fut
de lui changer l'eau douce, où elle avait été si prés de
périr, en eau salée.
Après avoir été l'un des hommes les plus difficiles à marier que l'on ait jamais rencontrés, Lescalopier finit par épouser sa chère Nanette, et lors du bal qui eut lieu à l'occasion de son mariage, il soutint dignement la réputation de danseur expérimenté que nous l'avons vu conquérir au commencement de cette histoire. La popularité que lui avait procurée son malheur, bien loin de se perdre, s'accrut si bien que, l'année suivante, il fut nommé échevin à l'élection. Il n'eut de cette nomination que l'honneur, le choix qu'on avait fait de lui n'ayant pu tenir, parce qu'il n'était pas né à Paris ainsi que l'exige expressément la charte de la ville ; mais on n'en vit pas moins par là la grande estime où il était parmi le commerce et les bourgeois, et d'ailleurs il fut amplement dédommagé de ne pouvoir siéger à l'hôtel de ville par le présent que madame Lescalopier lui fit, vers cette même époque, d'un bel enfant du sexe masculin qui fut tenu sur les fonts de baptême par M. et Mme Perdrigeon, et qui eut dame Ursule pour gouvernante, ainsi qu'il avait é:é convenu.