LA NOUVELLE VIE
Depuis deux ans, Roero a complètement changé d'existence, il a presque changé lui-même. Le charme exercé par Fanny, le joug de la baronne Stéphanie, ayant été si brutalement rompus, il a besoin de nouvelles affections, de nouvelles émotions, et aussi de nouvelles distractions. Il s'attache plus étroitement à Loulou, il avive et resserre son amitié avec madame Eugénie, et leurs rapports sont plus fréquents. L'influence perdue par la baronne est gagnée par Olivieri, qu'il a chargé désormais de gérer sa fortune.
Cette métamorphose est duc en grande partie au dépit et au regret d'avoir sacrifié si longtemps ses opinions et ses goûts politiques et artistiques au catéchisme étroit et un peu sectaire des Arcolei. La passion, l'esclavage d'amour lui ont fait supporter jusqu'alors ces gens et leurs idées... mais enfin, c'est fini! Il se sent hbre et fort, et il se remet à penser, à agir, avec sa tête et avec son cœur.
Les idées abondent en lui et il travaille. Il tra-
vaille avec une ardeur et une vivacité prodii^ieuses. Il consacre au travail toute son énergie, tous ses enthousiasmes. La perfidie de Stéphanie lui a laissé trop de dégoûls, et sa beauté trop de désirs : il abhorre toutes les femmes, parce que Stéphanie est femme, et chaque femme lui est indiiTérente, parce que nulle autre n'est Stéphanie. Et cette vie si austère, si chaste, redouble sa puissance d'imagination, son activité, sa résistance. C'est à son bureau qu'il vit et qu'il s'épuise; c'est à son bureau que ses nerfs vibrent, qu'ils s'exaltent et se calment à la fois, que sa jeunesse saine et robuste trouve les anxiétés et les joies, la volupté et, en même temps, l'excès de labeur qui surmène l'esprit, mais qui produit et qui crée.
Il détruit VAriaue; mais, ne voulant pas avoir l'air d'abdiquer, ni en quelque sorte de renier son œuvre, il conserve le litre, et sa pièce, au lieu d'être une banale, bien que délicate, anatomie de l'amour, a pour sujet la femme rabaissée et opprimée par les préjugés sociaux. Ensuite il écrit : Vœ Viclls, un drame où il exprime, l'un des premiers en Italie, les aspirations latentes et mal définies des masses.
Ces deux œuvres n'obtiennent qu'un vague succès au théâtre, où le parterre, qui est routinier, se sent perplexe et déconcerté par cet art nouveau ; mais les discussions acharnées des journaux et le réel mérile des deux pièces donnent une bien autre importance et une bien autre valeur à l'élégant écrivain. Néanmoins, peu après, il abandonne résolument le théâtre, désormais trop mesquin pour son imagination qui bout, qui déborde et qui a besoin d'espace et de liberté. Il pense à un roman, mais il finit
par écrire un livre étrange, original, qui se ressent de son enthousiasme pour Tolstoï et pour les humanitaires du néo-christianisme. Les écrits du jeune sociologue paraissent par intermittences : ce sont des fragments, des chapitres, des prémices de son œuvre, qu'il veut bien donner de temps en temps à des revues, à des journaux; et ces articles sont accueillis, demandés, recherchés, lus avidement, discutés, portés aux nues, combattus avec acharnement, mais avec déférence.
Tout ce que Roero médite, il le confie à Olivieri ; tout ce qu'il écrit, il le lit, le soir, dans son cabinet, à Olivieri et à madame Eugénie, qui vient toujours à l'heure du café, pour coucher Loulou et fournir le prétexte d'une promenade au jeune écrivain devenu chartreux : après le thé, à onze heures, François l'accompagne jusque chez elle, là- bas, près de la porte Venezia.
Ce sont de bonnes soirées intimes qui procurent à Roero les vives jouissances et les plaisirs du triomphe : là il se réchauffe, il retrouve de la ferveur pour s'exciter encore plus au travail, pour s'y plonger tout entier.
L'ancienne institutrice, bornée à la vieille morale obéissante et respectueuse, la directrice de l'école San Celso, rigide observatrice de tous les décrets du gouvernement et de la mairie, l'invitée du dimanche à la table de la riche société milanaise, se trouble, sursaute dans son fauteuil, regarde tantôt l'un, tantôt l'autre, indécise, presque effrayée, lorsqu'elle entend affirmer, sans crier gare, des théories nouvelles, qui bouleversent ses vieilles idées de devoir, de soumission, de résignation politique et religieuse... Mais
elle voit Olivieri, pour qui elle a tant d'estime, approuver lentement de la tôle ; elle découvre dans Rocro une telle sincérité, une telle assurance I... Et celle voix!... Oh! la voix du lecteur, si chaude, si insinuante, irrésistible!... Peu à peu madame Eugénie reprend son calme, se laisse vaincre et convaincre, et émue, la figure en feu, les yeux élincelants, elle se lève et court à Roero pour lui serrer les mains.
— Bravo! bravo! vous me faites bien comprendre maintenant que je n'ai jamais été qu'une faible femme! rien qu'une pauvre faible femme!...
Et dans cet aveu humble et spontané de son infériorité elle met toute la dévotion et aussi toute la vive et profonde sensibilité de son cœur.
Plus tard, quand elle retourne chez elle en compagnie de Roero, qui demeure presque toujours silencieux parce qu'il réfléchit à ce (juil a lu, et à ses discussions avec Olivieri, madame Eugénie lève parfois les yeux sur ce visage que la douleur et la passion trahie ont rendu si sérieux, si grave. Elle le regarde en poussant un long soupir avec timidité, avec un respect quasi religieux, sans oser dire un mot, dans la crainte de rompre le fil de so«5 hanles, de ses nobles et généreuses pensées.
— Bonne nuit... A demain malin! lui dji i».M i.».
— Bonne nuit! répond madame Eugénie.
Et elle ajoute, pendant qu'ils se serrent la main :
— Ne vous fatiguez pas trop, je vous en prie.
A peine entré dans son cabinet et, après avoir débarrassé d'un tas de journaux le fauteuil sur lequel madame Eugénie va s'asseoir, Roero s'adresse à Olivieri :
— Tu sais de quoi il s'agit, n'est-ce pas? Le peu qui a paru de mon roman a peut-être donné quelque illusion sur moi à beaucoup de gens qui ne me connaissent pas bien. On m'invite, continue-t-il en se tournant vers madame Eugénie, à assumer toutes les obligations, tous les impérieux devoirs d'une organisation des travailleurs en voie de formation à Milan, et qui, j'en suis certain, arrivera bientôt à surpasser et balayer toutes les anciennes sociétés et confédérations ouvrières, de même que les chemins de fer, « le beau et horrible monstre », ont envoyé au diable les berlines et les diligences. Or, je l'avoue, l'offre m'a séduit tout d'abord : créer, en petit, dans la Lombardie, ce que... Lassalle et Marx sont arrivés à faire en Allemagne, c'est séduisant. Je n'ai pas l'idée de reculer, ni par crainte ni par faiblesse. Je pense, au contraire, qu'il faut dabord nous mettre bien d'accord par un pacte énergique entre moi et ceux qui doivent avoir confiance en moi. Quant à moi, ce pacte, le voici; je l'ai écrit, sous forme de lettre, après avoir mûrement réfléchi tous ces jours-ci. Écoute un peu et fais bien attention; — écoutez aussi, madame Eugénie. — C'est mon programme politique, car ce qu'on m'offre et ce qu'on me demande est beaucoup plus grave qu'une candidature, que la députation. C'est moi tout entier, corps et ame, qu'il faudrait vouer, non seulement à un parti, mais à une grande cause.
— Voyons! s'écrie vivement Olivieri.
Madame Eugénie, les yeux fixés sur la lettre, ne répond même pas.
Milan, 29 avril 1883.
« Mes chers amis,
>) Merci d'avoir songé à moi. Vous travaillez pour obtenir ce bien-être matériel auquel vous avez droit et grâce auquel vous pourrez arriver à l'amélioration morale dont vous avez le devoir.
» Je puis et je veux être tout entier avec vous dans cette voie; vous me trouverez le jour où vous aurez besoin même de mon bras et de mon sang. Mais entendons-nous bien. Je ne crois pas que tout le bonheur auquel aspire l'homme se résume dans la prospérité, ni môme dans la liberté.
» La prospérité et la liberté sont parfois une partie de ce vrai bien qu'on appelle la justice, et parfois les moyens d'y parvenir. C'est seulement à cet idéal de justice que je crois pouvoir me consacrer, parce que dans la justice il y a la base de tout équilibre social, parce qu'un seul jour d'injustice nous recule de plusieurs siècles vers l'erreur, la violence et la barbarie.
» Or, par besoin de se maintenir, par tactique, dans un intérêt de propagande, les associations politiques, les partis, comme on dit, sacrifient tantôt inconsciemment, tantôt de propos délibéré, l'idée et même la pratique de la justice.
» Si donc j'étais avec vous maintenant, je pourrais me trouver un jour contre vous, comme défenseur de cette haute croyance. Par conséquent, pour l'idée, pour l'action, mais en dehors du parti, si vous me voulez, tel que je suis, comptez sur mon entier dévouement. Quoi qu'il en soit, vous aurez
la certitude d'entendre une parole franche, et moi Torgueil d'avoir l'occasion de pouvoir la dire et la satisfaction de n'avoir pas hésité à la prononcer.
» FRANÇOIS ROERO. »
— Eh bien?... qu'en penses-tu?
Cette fois, Roero oublie complètement madame Eugénie plus extasiée que jamais, et se rapproche, inquiet, de l'avocat.
— Avoue-le, cela ne te persuade pas? cela ne te va pas?
—^ Cela ne me persuade pas, mais cela me va parfaitement! répond en riant Olivieri. La lettre est belle, et les vérités que tu y exprimes avec tant de franchise sont très belles aussi. Mais ce sont des choses un peu vagues et qui ne mènent à rien. Même pour conquérir cette justice idéale, il faut d'abord aplanir les voies de la liberté pratique : sinon, on reste pieds et mains liés, de l'autre côté du fossé, à considérer le point où il faudrait, au contraire, arriver d'un bond. Mais ces choses-là ne se discutent pas. Tu as écrit ce que tu sens. Recopie donc ta lettre, envoie-la, et suis droit ton chemin, en n'écoutant que ta conscience. Pendant ce tempslà, nous irons voir mademoiselle Loulou.
Mais, dans le salon, au lieu d'aller retrouver Loulou, Olivieri arrête madame Eugénie en lui touchant le bras :
— Savez-vous la nouvelle?... Don Jules s'est réconcilié avec sa femme, ou plutôt, pour être plus exact. Donna Stéphanie s'est réconcihée avec son mari.
— Pas possible?.,.
— Non seulement c'est possible, mais encore certain... je lai appris hier soir, au café Martini, par l'adjoint Corbolani, un collègue d'Arcolei. Il m'a raconté cette histoire avec les plus curieux détails, et en prenant le parti de la baronne, bien entendu... Le mari n'était supporté qu'à grand'peinc à la mairie, dans la certitude qu'il ferait la paix avec sa femme : elle seule vaut réellement quelque chose dans le ménage.
Madame Eugénie se montre de plus en plus stupéfaite.
— Comment?... maintenant?... ils se réconcilient maintenant, après deux ans de... après deux années passées à la campagne?
— ... Et en voyage avec le jeune lieutenant, depuis le glacier du Rhône jusqu'aux Pyramides... Mais vous, mauvaise langue, vous croyez peut-être qu'au milieu de la verdure, au sommet des glaciers ou brûlée par le soleil, Donna Stéphanie a fait le plus petit accroc à sa vertu?... Pas le moins du monde! Ce sont des méchancetés, des sottises, inventées par les petites bourgeoises pleines de rage et d'envie contre les grandes dames.
— Mais... pourtant...
— Quoi, « mais »? quoi, « pourtant »?... Si quelqu'un est coupable, c'est cet animal de mari : un imbécile qui voit toujours double!... Il a voulu faire le jaloux, s'emporter, imposer sa volonté, et la baronne, blessée et irritée, l'a planté là, et s'est retirée chez elle, à Borgoprimo, pour lire, pour peindre, pour se distraire.
— Mais pourtant ce... cet autre?...
— « Cet autre »? Quel autre? — glapit l'avocat
qui doit encore éprouver quelque sentiment, car il s'échauffe trop. — Vous voulez peut-être parler du petit lieutenant Parodi?... un blanc-bec, un niais... encore un gamin!... Je m'étonne que vous puissiez supposer, un instant, une chose pareille. Comment!... Donna Stéphanie, avec son intelligence et son habileté. Donna Stéphanie, qui avait toute une cour à ses pieds, un Faraggiola, un Estensi, un François Roero, aller se compromettre avec ce fade petit lieutenant?... avec le « beau bébé »?... Du reste, voulez-vous une preuve indéniable de l'innocence de Donna Stéphanie?... C'est elle-même qui marie aujourd'hui Parodi.
Olivieri part d'un grand éclat de rire sardonique , tandis que madame Eugénie continue à répéter, sans avoir bien compris :
— Elle le marie?... avec qui?
— Oui! c'est comme cela! (OHvieri ne rit plus, il change de ton; il devient pâle.) Ces femmes... intelligentes, quand elles sont fatiguées d'un amant, elles le marient, pour s'en débarrasser.
— Il se marie?... Parodi?...
— Donna Stéphanie lui fait épouser une de ses cousines, tout simplement, mademoiselle Luardi.
— La jeune comtesse Luardi?... Ersilia?... mais c'est encore une enfant!
— Dix-huit ans!... L'âge voulu pour laisser croire qu'on ne comprend pas... certaines intrigues... Un demi-miUion de dot, un modèle de grâce et de beauté... Pardieu! si la récompense répond aux mérites, le lieutenant peut se vanter d'en avoir!
— Mais le comte Luardi?... le père de la jeune fille?...
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— C'est un vieil adorateur que la Ijuronne a toujours tenu au régime platonique, et qui, pour cette raison, et aussi par orgueil, jure ses grands dieux qu'elle est innocente. Et môme, pour lui prouver son estime et son respect, et pour démentir ainsi les infâmes calomnies du vulgaire, le mariage sera célébré en grande pompe à Borgoprimo, chez la baronne, et sous les auspices de la baronne.
— Et vous croyez que la baronne Ar^-nlei... va revenir à Milan?
Madame Eugénie paraît, non seulement frappée de stupeur, mais inquiète.
— Bien sûr! Après le mariage de sa cousine, elle ira un peu au bord de la mer, un peu dans la montagne, pour se reposer, pour peindre, pour se remettre au courant par la lecture du Pimgolo et de la Perseveranza, puis elle retournera à Borgoprimo, où se donneront des fêtes, des chasses, des dîners, de grandes réceptions, et, quand tout le monde sera de retour à Milan, la baronne y fera sa rentrée solennelle... avec tous les autres.
— Mais et... M. François? (Madame Eugénie parle bas.) Quedira M.François en apprenantcesnouvelles?
— Lui? Il passera de surprise en surprise, car, malgré tout son talent, il connaît fort bien les hommes, mais il connaît très mal les femmes. Rien ne presse, d'ailleurs. Il vit maintenant en dehors du monde; il a le temps d'apprendre tout cela. En attendant, laissons-le travailler en paix.
Madame Eugénie reste pensive, approuve de la tête et soupire.
— J'admets que c'est vrai, monsieur Olivier], mais que voulez-vous?... j'ai peine à le croire.
— Parce que vous êtes méchante. Mais prenez garde : si vous persistez dans Terreur et si vous êtes contre la baronne Stéphanie, cela finira mal. Personne ne vous invitera plus à dîner le dimanche, et le comte Faraggiola et le marquis Estensi diront partout que vous n'êtes plus une femme comme il faut.
— Faraggiola et Estensi?... Eux aussi?... Ils recommencent?
— Plus que jamais... et peut-être beaucoup mieux qu'avant... Pour reconquérir l'estime, l'honneur et sa situation, une femme, dans les conditions de la baronne Stéphanie, doit se réconcilier avec son mari, mais elle doit aussi se réconcilier, à tout prix, avec ses amants. Sinon, garel Elle courrait le risque de voir quelque grande dame, des plus rigoureuses et des plus scrupuleuses, s'obstiner à ne plus la recevoir.