LA FÊTE DE LOULOU
C'est aujourd'hui le 20 avril, l'anniversaire de la naissance de Loulou. Madame Eugénie entre de bonne heure dans la chambre de l'enfant : il n'est pas sept heures et demie et elle réveille la petite en ouvrant la fenêtre.
— Tous mes souhaits à mademoiselle Hélène- Marie !
L'enfant reste un instant à moitié endormie, puis, ayant aperçu madame Eugénie, elle fait un bond sur son lit, la figure épanouie, en tendant les bras.
Madame Eugénie court la prendre, l'enlève, la serre contre sa poitrine, et, l'embrassant, la caressant, elle semble respirer le parfum de cette belle fleur si fraîche et si rose, encore perlée de rosée.
— Ma chérie!...
— Qu'est-ce que vous m'avez apporté?
— On commence par dire sa prière : Ave Maria, gratia jjlena, Dominus tecum...
— Très bien.
El quand Loulou a fini de réciter sa prière, madame Eugénie la remet dans son lit, en continuant à la cAliner.
— Voyons, que xlésires-tu?... Que faut-il te souhaiter pour ta fête?
— Une belle ombrelle, grande, et un éventail avec une petite chèvre dessus.
— Et moi, je veux te souhaiter bien plus que cela. Je souhaite à mademoiselle Hélène-Marie d'être toujours aussi belle et aussi gentille... Je devrais dire <( gentille » d'abord, et « belle » ensuite, mais, comme la beauté n'est que l'expression et la récompense de la gentillesse, n'est-ce pas?... c'est la môme chose.
— Oui.
— Toujours belle et toujours sage.
— Mais je veux aussi l'ombrelle et l'éventail avec la petite chèvre.
Loulou, contente de faire du tapage, se remet à sauter sur son lit, en battant des mains et en continuant à crier :
— L'ombrelle et la petite chèvre!
— Veux-tu te coucher I... tu vas attraper froid!
— Non, non, non, je veux voir avant.
— Que veux-tu voir?
— Le cadeau.
Loulou devient sérieuse. On ne plaisante pas avec les cadeaux, elle avait déjà bien fixé dans sa tête ceux quelle voulait pour ce jour-là.
— Qu'est-ce que vous m'avez apporté?
— D'abord, je me suis levée tout exprès à six heures, et j'ai fait ma toilette à l'eau froide, pour
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être la première à t'embrasser... Et puis, j'ai apporté... VBlstoire romaine.
— La grande, avec les images?
— Justement!...
Madame Eugénie, qui avait posé le livre sur une chaise avec son manchon, va le prendre et le donne à la fillette.
— Il y a la louve et les petits enfants?... où sontils?
— Les voilà, regarde : la louve qui allaite Romulus et Remus, les deux fondateurs de Rome... A présent, couche-toi, sois gentille, je ne veux pas que tu prennes froid.
— Louise!... Louise!... viens voir la louve et les petits enfants.
— Louise n'est pas là : elle est allée à la messe, parce que c'est dimanche.
— C'est dimanche.
Nouveau cri de joie.
— Alors nous irons manger des biscuits avec un granit.
— C'est-à-dire, nous irons d'abord à la messe, et, après, je te conduirai prendre un granit et des biscuits.
Biscuits et granit remplacent maintenant la glace rouge oubliée depuis longtemps... Et peu à peu, naturellement, « son papa » aussi est presque disparu de la mémoire et du cœur de Loulou. Le pauvre Ncspola est au paradis parmi les anges, et on ne le rappelle que dans les prières, avec l'aide de madame Eugénie.
Loulou, qui s'amuse à regarder les rois de Rome et la mère des Gracques, s'arrête tout à coup, la
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tôle tournée vers la porle... Elle enleiul un luiiil de pas qui a déjà provoqué une furlive rougeur sur les joues de madame Eugénie, et elle pousse un autre cri de joie :
— Coki!
François, encore en veston de chambre, passe la tête à travers la porte, et Loulou sort de nouveau des couvertures et court à quatre pattes jusqu'au bout de son lit.
— Coki! Coki! Coki!
— Vous?... Déjà? s'écrie Roero surpris et content de voir madame Eugénie. Et moi qui croyais être le premier à présenter mes souhaits à la signorina!... Tandis que je vous trouve déjà ici!... robe noire et col blanc, et tous les jours plus charmante!...
Mais Loulou, qui a glissé du lit, Tinterrompt en lui sautant au cou, en l'embrassant, en le serrant à rétoufîer.
— Qu'est-ce que tu m'as apporté?
Loulou, assise sur un bras de Roero, se tourne, se retourne pour tâcher de découvrir l'autre main, qu'il cache soigneusement.
— Qu'est-ce que tu m'as apporté?
— Aujourd'hui , tu as sept ans : te voilà une demoiselle. Tu n'es pas honteuse de courir en chemise dans la chambre?
Pendant qu'il sermonne Loulou, madame Eugénie la prend, l'assied sur son lit, l'enveloppe jusqu'au cou dans un chàle de soie qu'elle noue par derrière, en ne laissant à l'air que les bras.
— Comme cela, au moins, tu n'auras pas froid.
— Qu'est-ce que lu m'as apporté? répète Loulou,
sûre de réussir en insistant d'une voix pleurarde, montre-le, dis?
Roero se rapproche et pose sur le lit un paquet long.
— La grande ombrelle! s'écrie aussitôt Loulou.
— Regarde.
C'est bien l'ombrelle. Une magnifique ombrelle! Loulou a les yeux brillants, elle bat des mains et demande à madame Eugénie :
— C'est pour moi?
— Oui, c'est pour toi.
— Et cela, tu ne le vois pas ?
Roero dénoue un autre paquet : c'est l'éventail, avec la petite chèvre blanche !
La joie est trop grande : Loulou ne peut la garder pour elle seule, elle veut la partager avec les autres. Elle se met à appeler, à crier :
— Louise! Louise! Jean! Venez voir! venez voir! Et de nouveau elle demande à madame Eugénie et
à Roero :
— Pour moi aussi, Téventail?...
— Oui, c'est aussi pour toi l'éventail. Tout cela est pour ta fête.
Voilà Louise et voilà Jean.
Loulou se prélasse sous l'ombrelle et s'évente ; mais à peine les deux domestiques sont-ils entrés, qu'elle écarquille les yeux :
— Encore?... encore un cadeau?...
Jean et Louise s'avancent au pied du lit et offrent un superbe nougat orné de fleurs et d'arabesques en sucre colorié, piquetées de petites dragées argentées.
— Qu'est-ce que c'est?
— Lis.
Loulou se relève sur les genoux et lit en épelant avec madame Eugénie :
« Vive la sirjnorina! »
A la vue d'un tel bonheur, François sourit de tendresse et de plaisir.
— M'aimes-tu bien. Loulou?
La fillette saute debout sur son lit, el, secouant sa petite tête pour se débarrasser le visage de ses longues boucles, avec ses doigts polclés elle lui relève délicatement la moustache et lui applique un gros baiser sur les lèvres.
— Loulou aime bien, bien, Coki.
Loulou s'obstine à dire « Coki » ; madame Eugénie a eu beau la gronder pour lui faire dire François, il n'y a pas eu moyen : toujours « Coki ». Aujourd'hui qu'elle a sept ans, elle veut se décider à bien faire ; mais elle est interrompue par un violent coup de sonnette et par l'arrivée de l'avocat Olivieri.
— Toi aussi?... de si bonne heure!... s'écrie Roero.
— J'ai poussé jusqu'ici ma promenade matinale pour offrir mes vœux à mademoiselle Hélène-Marie.
Mademoiselle Hélène-Marie, la mine sérieuse et les yeux riants, toujours assise sur son lit et tenant .son ombrelle ouverte, s'évente comme une dame.
— Per Baccof en voilà, des cadeaux, et des jolis!... Je l'en ai apporté un aussi, mais pas gros, et qui fera triste figure.
— Un cadeau?... encore?
Loulou ne rit plus; elle devient grave. L'annonce d'un nouveau cadeau trouble presque sa petite cervelle. Qu'est-ce que cela peut être? Kilo n roru tous
ceux qu'elle avait imaginés, désirés. Olivieri s'approche du lit, et, après avoir embrassé Loulou, il lui donne un petit écrin de velours : elle l'ouvre; c'est une bague, avec deux diamants et une turquoise.
Loulou laisse tomber l'éventail et l'ombrelle, mais, cette fois, elle ne souffle mot. Elle regarde Roero, regarde madame Eugénie, et devient toute rouge... Olivieri lui prend la main.
— Voyons si elle va...
Et il lui passe la bague au doigt. Loulou reste immobile, la main tendue, puis, brusquement, elle se tourne vers Louise :
— Que c'est joli! Une bague en brillants? s'écrie Louise, éblouie. Puisque M. Olivieri t'a déjà donné la bague, il faut lui promettre de te marier avec lui quand tu seras grande.
— Non, se hâte de répondre Loulou en fronçant les sourcils, je ne me marierai pas avec lui : je me marierai avec Coki.
Tous se mettent à rire, François plus que les autres.
— Oh ! ma pauvre Loulou 1
Madame Eugénie partage la gaieté générale, puis :
— Quand Loulou sera bonne à marier, M. François sera encore presque un jeune homme.
— Presque^ madame Eugénie! presque!... vingt ans de différence... Souhaitons à Loulou quelque chose de mieux pour sa fête.
François s'adresse à Olivieri et change de ton :
— J'ai écrit une lettre que je tiens à te faire lire... Et à vous aussi, madame Eugénie... Venez un peu
dans mon « almicl. Pendant ce temps-là, Loulou fera sa toilette avec Louise.
Loulou qui s'était remise à se rouler au milieu de ses cadeaux, relève la tète et répète en chantant :
— Je me marierai avec Coki !
— Bravo ! nous verrons si tu tiendras parole ! s'écrie Roero.
Et, avant de sortir, il retourne lui dire adieu.
Loulou fixe les yeux sur lui, puis, toute riante, avec un frémissement de joie, elle courbe la tète, retrousse ses cheveux, et reçoit son petit baiser sur le cou.